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Delirio : Folie familiale

Plongée dans les tourments d’une Colombie déchirée entre violence politique et malédictions familiales, Delirio, adaptation du roman éponyme de Laura Restrepo, se révèle être une série envoûtante, portée par une écriture flamboyante et une mise en scène fiévreuse. Entre fresque sociale et drame intime, elle explore avec une maestria rare les traumatismes transgénérationnels d’une famille aristocrate rongée par la folie, tandis que le pays vacille sous le poids de la drogue et des luttes révolutionnaires.

Dans cette série politico-romanesque superbement écrite, le réalisateur s’empare avec brio des couleurs de la Colombie pour explorer les traumatismes transgénérationnels au cœur d’un récit foisonnant oscillant entre plusieurs époques.

Portrait d’un pays rongé par la drogue et les luttes gauchistes pour la reconquête d’une justice sociale, tout autant que portrait intime d’une famille d’aristocrates hantée par la maladie mentale, Delirio subjugue par sa construction magistrale, puissante, fiévreuse et solaire, ne cédant rien ni sur l’intrigue ni sur la qualité des personnages.

Cafard des familles

C’est par l’obsession de la mère, enfermant des cafards dans un bocal, que la série s’ouvre, inaugurant un climat de trouble psychique et de malédiction familiale. La fille, Augustina, en pleine découverte de sa puberté (Estefania Pineres, superbe), observe et métabolise mal ce qui se passe. Pourquoi sa mère contient-elle ces cafards? Quelle signification donner à ce geste?

Puis, des cuisses d’Augustina, le sang se met à couler. C’est par la réaction de la mère (Eugénia) — phrases assassines, gardiennes d’une féminité hystérisée et stigmatisée (« c’est par là que le mal arrive », « tiens-toi à l’écart des hommes ») — que l’on comprend la damnation à laquelle Eugénia promet sa fille : un cas d’hystérie familiale.

Romantisme fou : des corps qui écrivent des psychés, des psychés qui écrivent des non-dits, des amours qui résistent et transcendent les destins maudits

Construite sur une narration fragmentée entretenant mystère, tension dramatique, critique d’un certain matriarcat et romantisme fou (Augustina va vivre deux magnifiques histoires d’amour, finalement contre le destin de sa mère), Delirio, servi par des acteurs tous très intenses, fait songer au meilleur du roman feuilletonesque allié à une densité narrative étonnante.

Acuité des destinées, finesse de l’analyse psychologique, amplitude de l’écriture narrative, lyrisme et fébrilité du jeu des acteurs, beauté de Bogotá : Delirio crée ce geste cinématographique rare et confirme la bonne santé de Netflix.

Delirio – Bande-annonce

Fiche Technique : Delirio

(Adapté du roman de Laura Restrepo – Netflix)

    • Titre original : Delirio
    • Genre : Drame psychologique / Fresque historique / Romance noire
    • Création : Adaptation du roman éponyme de Laura Restrepo
  • Production : Netflix
  • Pays d’origine : Colombie
  • Langue originale : Espagnol
  • Nombre de saisons : 1
  • Date de diffusion : 2025

Distribution principale

    • Estefania Piñeres : Agustina Londoño (rôle principal) :cite[9]
    • Juan Pablo Raba : Fernando Aguilar :
    • Paola Turbay : Eugenia (la mère d’Agustina) :c
    • Juan Pablo Urrego : Midas McAlister :
    • Salvador del Solar : Carlos Vicente Londoño :
    • José Julián Gaviria : Joaquín :
    • César Mora : Evaristo :

Thématiques

      • Traumatismes transgénérationnels
      • Violence politique colombienne
      • Maladie mentale et hystérie familiale
      • Conflits entre destin individuel et héritage familial

Production

      • Tournage : Bogotá et régions de Colombie

Particularités

    • Adaptation d’un roman culte de la littérature colombienne
    • Mélange de réalisme magique et de drame psychologique
    • Distribution réunissant des stars colombiennes et internationales

Aux jours qui viennent : Scansions de la vie sous emprise

Dans Aux jours qui viennent, Nathalie Najem évite le piège du film à thèse pour plonger dans les méandres d’une humanité blessée. Entre emprise et fragilité, son premier long métrage esquisse, sans jugement, le portrait d’un homme en déroute et des vies qu’il fracasse. À travers des visages bouleversants et une mise en scène vibrante, le film explore moins la violence que son envers : l’impuissance à aimer, à exister, à se reconstruire. Loin des démonstrations cliniques, c’est une œuvre troublante, qui cherche la lumière au cœur même des ténèbres.

Dans un premier long métrage sentimental, prenant et vibrant, Aux jours qui viennent, Nathalie Najem réussit à contourner les écueils d’un film didactique sur l’emprise et les violences conjugales et montre plutôt la souffrance de vies blessées, l’incapacité au bonheur de certains êtres.

La grâce du film de Nathalie Najem doit beaucoup à l’amour et à la considération qu’elle porte à ses acteurs.

La narration par les visages des acteurs

Que ce soit Bastien Bouillon dans un rôle complexe et ambivalent de père perdu, d’amant violent et possessif, de fils cynique et doux, d’homme désaxé, funambule de l’existence, Zita Hanrot, son ex violentée, mère lumineuse et jeune femme digne qui tente l’espoir d’une vie nouvelle, Alexia Chardard, femme émouvante et belle, toute en fragiles résolutions, Maya Hirsbein, la fille de dix ans qui regarde, absorbe et comprend tout des bizarres batailles des adultes, et Marianne Basler, extraordinaire d’élégance, en mère fracassée de séjours en hôpital psychiatrique, tous concourent à la maturité d’un récit épris de beaux plans sur leurs visages troublés et éperdus.

Un film peut en cacher un autre : la violence contre soi, le désamour, portrait d’un homme torturé

Joachim (Bastien Bouillon) harcèle son ex-femme (Laura) et tyrannise son actuelle compagne (Shirine). Le portrait que fait Nathalie Najem de cet homme jaloux et possessif est surtout celui d’un toxicomane, d’un homme malade, tourmenté, en proie à la noirceur. C’est sur cette arête-là, cette érosion sourde et sournoise qui dilue le personnage, l’offrant à la métamorphose abrupte, que le film situe son vrai sujet.

Joachim se détruit et détruit ceux qu’il aime. Plus par inaptitude à exister que par perversité. Ce prisme psychologique et sensible œuvre dans les scènes, même les plus agressives, toujours rattrapées par une certaine douceur ou incertitude. On est loin de la clinique du harcèlement et de la froideur de la violence intrafamiliale filmée à l’os par Xavier Legrand dans le remarquable Jusqu’à la garde.

Nathalie Najem semble aller chercher l’espoir (celui du titre), l’horizon de l’amour toujours présent, de nouveaux gestes de tendresse, quelque chose d’imperceptible qui redonne du lien, de l’équilibre et de l’affection vitale.

Une voix à côté des choses

Joachim, interprété avec cet écart qu’a Bastien Bouillon – par sa tonalité toujours un peu désinvolte, sa voix à côté, comme s’il ne prenait pas entièrement part à ce qu’il fait –, est un personnage d’homme violent, qu’on qualifierait aujourd’hui de pervers narcissique. Mais avant tout, on voit un homme paumé, déglingué, en manque de vie, d’amour, en manque de tout et débordé par ses maux. Un homme aux abois, rongé par ses propres manques. Quelqu’un qui voudrait bien faire avec son ancienne femme, sa fille, sa compagne, sa mère, mais qui n’y arrive pas et se comporte même à l’envers. À côté. De lui-même. Des choses. En ce sens, le choix de Bastien Bouillon, avec son intonation qui donne à voir qu’il (se) délaisse les choses, est un choix fort.

L’écriture de ce personnage fêlé, qui questionne et attise tout de même l’empathie, permet au film de n’être pas réduit à un programme sur les violences intrafamiliales et de traiter plus profondément du malaise des violences que l’on s’inflige, de la torture que peuvent être aimer et vivre avec un toxicomane.

Une généalogie disloquée

S’il fallait se convaincre que c’est là où le film trouve son intensité et sa personnalité, il faudrait aller regarder les scènes délicates et finement écrites avec la mère de Joachim (Marianne Basler).

Dans le moindre tressaillement de la peau de l’actrice se joue la folie d’une autre emprise que celle dont apparemment parle le film. L’emprise de la malédiction de la fragilité de vivre, du destin de ceux et celles qui n’arrivent pas à élever leur fils, puis plus tard des fils qui n’arrivent pas à être des pères convenables, à aimer leur femme, à devenir juste des gens bien.

Alors oui : aux jours meilleurs

Aux jours qui viennent remue et atteint, choisissant la veine sensible, incertaine et émouvante plutôt que la démonstration implacable pour nous faire comprendre les impasses traversées, les reconstructions possibles, les jours meilleurs qui affleurent au milieu des blessures toutes proches.

Bande-annonce : Aux jours qui viennent

Fiche technique : Aux jours qui viennent

  • Réalisation : Nathalie Najem
  • Scénario : Nathalie Najem
  • Genre : Drame psychologique
  • Durée : 1h48min
  • Date de sortie : 2023
  • Pays : France

Distribution

  • Bastien Bouillon : Joachim
  • Zita Hanrot : Laura
  • Alexia Chardard : Shirine
  • Marianne Basler : La mère
  • Maya Hirsbein : La fille

Équipe technique

  • Photographie : Simon Beaufils
  • Montage : Lilian Corbeille
  • Musique : Olivier Marguerit
  • Décors : Valérie Saradjian
  • Costumes : Caroline Spieth

Production

  • Sociétés de production : Les Films du Bélier, France 2 Cinéma
  • Budget : 2,8 millions €
  • Tournage : Paris et banlieue (2022)
  • Format : 2.35:1 – Couleur

Synopsis : Joachim, homme instable et violent, oscille entre sa relation toxique avec son ex-femme Laura et sa nouvelle compagne Shirine. Le film explore les mécanismes de l’emprise conjugale à travers le portrait d’un homme en perdition et des femmes qui tentent de lui échapper.

 

Les filles désir : de la masculinité primaire à l’émancipation triomphante

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Porté par une ambiance solaire et des personnages en quête d’eux-mêmes, le premier long-métrage de Prïncia Car s’impose comme un regard cru et sincère sur une jeunesse marseillaise en effervescence. Malgré des dialogues parfois brouillons et une interprétation souvent improvisée, le film trouve sa force dans l’élan vital de filles qui cherchent à s’émanciper des clichés et de l’héritage patriarcal. Récit féministe nuancé, incandescent, et porté par une bande sonore magnétique.

Dans son premier et attachant long-métrage, la brillante réalisatrice marseillaise Prïncia Car met en scène des étudiants de l’école de cinéma alternative qu’elle crée en 2018 pour y intégrer des jeunes défavorisés et leur donner l’accès à la culture. Avec certains d’entre eux, elle a déjà tourné des courts-métrages, des clips et des mini-séries. Elle arrive ici directement dans la cour des grands avec la sélection du film à la Quinzaine des Cinéastes du festival de Cannes 2025.

Avec une troupe d’acteurs en devenir qui se connaissent bien, elle explore les relations humaines, affectives et sexuelles d’un groupe en charge d’un centre aéré dans les quartiers nord de Marseille, en pleine chaleur estivale. Certes une noble tâche à responsabilité, mais on voit d’emblée qu’on a affaire à une bande complètement immature, dont beaucoup n’ont que peu ou pas connu de relations amoureuses, comme en atteste le slogan provocateur du synopsis qu’ils proclament : « les filles sont de deux catégories : celles qu’on baise et celles qu’on épouse ».

Omar, responsable du centre, et sa copine Yasmine (sa future femme ?), essaient bien de tempérer leurs ardeurs, mais rien n’y fait et lorsque la bombe Carmen arrive (dans tous les sens du terme), ou plutôt revient, cette ancienne amie d’enfance d’Omar et ex-prostituée, les désirs divers sont à leur comble. Le fragile équilibre des relations humaines et amoureuses va s’en trouver bouleversé, avec de sérieuses remises en question. Le nom de Carmen fait immanquablement penser au rôle titre de l’opéra-comique de Georges Bizet, créé il y a juste 150 ans, cette bohémienne indomptable, érotique, capricieuse, vulgaire et rebelle. On peut penser que Prïncia Car n’a pas choisi ce prénom au hasard !

Au-delà des comportements primaires de mâles en manque, c’est l’attitude de protection d’Omar vis-à-vis de Carmen qui est suspicieuse. Certes c’est pour l’empêcher de retomber dans la prostitution, mais cette relation du type « je t’aime moi non plus » finit bien évidemment par inquiéter Yasmine.

Cette sorte de triangle amoureux des trois personnages principaux, et ses rebondissements, constitue le principal intérêt du scénario. D’autant que c’est Omar qui en fait les frais, étonnamment pris au piège de l’héritage patriarcal de sa famille, et paradoxalement incapable de maîtriser ses pulsions. Yasmine et Carmen se retrouvent ainsi dans une impulsion commune pour leur émancipation, en refusant la prédation et les poncifs masculins les plus primitifs.

La réalisatrice délivre ainsi un film féministe, mais non dénué d’intelligence et de subtilité, car si les hommes ne sont pas épargnés, son message évite la misandrie (comme les récents Les femmes au balcon ou Babygirl) ; après tout ils sont tous tellement jeunes !

Le bémol du film réside cependant dans un jeu parfois trop improvisé, surtout dans le langage souvent incompréhensible à force de « frérot » ou de « wesh » assez pénibles, surtout pendant la première moitié du film. Cela donne un effet quasi documentaire et accentue la caricature de ces quartiers défavorisés de Marseille dont ils n’ont pas vraiment besoin. (N’appréciant généralement pas les versions sous-titrées pour malentendants, j’étais ici bien content d’en bénéficier pour suivre certains dialogues).

Il n’en reste pas moins que ce film est intéressant par le message qu’il délivre pour les femmes qui existent dans leur entièreté, leur colère et leur soif de vie. La caméra s’accroche à leurs envies, à leur être, à ce qu’elles sont d’abord. Et le titre du film se transforme habilement de Les Filles désir en Le Désir des filles !

Prïncia Car pose sur Yasmine et Carmen un regard féminin, qui les extrait d’un quotidien qui les étouffe, une sorte de fresque optimiste et solaire pour elles dans un milieu bien difficile.

Mais que vont-elles pouvoir faire de cette soif de liberté et d’émancipation chèrement acquise, ainsi que leur élan de sororité ? Le film ne répond pas à la question, laissant le spectateur se faire sa propre opinion. Leur aspiration n’est pas sans rappeler celle de Liane dans Diamant Brut de Agathe Riedinger.

Et on aime la bande son avec cette magnifique chanson, à la mélodie exceptionnelle, de Vendredi sur Mer – Les filles désir (lyrics) qui conclut le film.

Bande annonce du film Les Filles désir

Fiche technique et casting

Fiche technique

  • Titre original : Les Filles désir
  • Réalisatrice : Prïncia Car
  • Scénaristes :
    • Prïncia Car
    • Léna Mardi
  • Genre : Drame social, chronique féministe
  • Pays : France
  • Année de production : 2025
  • Sélection : Quinzaine des cinéastes – Festival de Cannes 2025
  • Langue : Français (avec argot marseillais)
  • Lieu de tournage : Quartiers nord de Marseille
  • Durée : 1h33
  • Bande originale :
    • Compositeur : Damien Bonnel
    • Titre phare : Les Filles désir – Vendredi sur Mer

Production

  • Johanna Nahon – Productrice
  • Jérôme Benadiner – Producteur associé
  • William S. Touitou – Producteur associé

Équipe technique

  • Raphaël Vandenbussche – Directeur de la photographie
  • Jeanne Tassy – 1er assistant réalisateur
  • Cendrine Lapuyade – Direction du casting
  • Naïs Graziani – Direction du casting
  • Flora Volpelière – Chef monteuse
  • Priscilla Baratiny – Chef coiffeuse et maquilleuse
  • Maud Dupuy – Chef costumière
  • Cristobal Matheron – Directeur de production
  • Bruno Ghariani – Régisseur général
  • Florent Klockenbring – Ingénieur du son

Distribution & Presse

  • Lou Blum Dit Barret – Attaché de presse
  • Zinc Film – Distribution
  • SND – International Distribution & Exports
  • After Hours Production – Production
  • France 3 Cinéma – Coproduction
  • Zinc Film – Coproduction

Casting principal

  • Housam Mohamed – Omar
  • Leïa Haïchour – Yasmine
  • Lou Anna Hamon – Carmen
  • Kader Benchoudar – Tahar
  • Mortadha Hasni – Ismael
  • Achraf Jamai – Ali
  • Nawed Selassie Said – Momo
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3

« L’Europe et le totalitarisme » : portrait en clair-obscur d’un continent fracturé

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L’Europe s’est-elle jamais remise de ses propres fantômes ? Telle est, en filigrane, la question que pose L’Europe et le totalitarisme, ouvrage collectif dirigé par François Hourmant, en hommage au travail de Bernard Bruneteau. Cet essai fragmenté repose sur un chassé-croisé intellectuel entre historiens et politistes, dont les regards parfois dissonants construisent une sorte de polyphonie critique. À travers des contributions autonomes, il donne à voir un continent hanté par ses violences fondatrices, ses promesses inabouties et ses représentations antagonistes – celles qui nourrissent, plus que jamais, les conflits idéologiques d’aujourd’hui.

L’Europe apparaît dans l’ouvrage comme une construction toujours incertaine, tiraillée entre l’idée d’un ordre commun et la permanence des logiques nationales. Cette tension, ancienne, traverse notamment les processus de décolonisation. Pendant que l’Italie ou les Pays-Bas liquident leurs possessions au pas de charge, la France s’obstine en Algérie, au nom d’une grandeur déjà crépusculaire. L’Espagne franquiste, quant à elle, cherche à monnayer sa neutralité autoritaire pour revenir dans le jeu diplomatique. Cette Europe en ordre dispersé, à peine remise de la guerre, n’offre guère le visage d’une communauté solidaire : elle révèle plutôt des trajectoires concurrentes, des intérêts fragmentés, des passés parfois incompatibles. On comprend à la lecture que l’hypothèse d’une mémoire partagée se heurte notamment à ces failles originelles.

Cette discordance se prolonge pour partie dans le traitement historiographique de la construction européenne elle-même. Le livre n’élude pas les critiques adressées à une certaine tradition europhile, soupçonnée d’avoir rédigé l’histoire de l’intégration sous la dictée des Institutions. Des auteurs comme Alan Milward ou Wolfram Kaiser sont convoqués pour remettre en cause cette lecture téléologique : loin d’incarner une rupture radicale, l’Union européenne aurait surtout permis aux États-nations de se reconstituer sur des bases rénovées, à l’abri d’un cadre supranational protecteur. Une Europe des nations, paradoxalement consolidée par l’édifice censé les dépasser.

Peut-on dès lors parler de fédéralisme ? Le droit communautaire, la CJUE, les mécanismes de subsidiarité ou le Parlement européen pourraient le laisser penser. Mais ce fédéralisme, comme le notent les auteurs, reste largement procédural : il ne fonde ni affectio societatis, ni peuple européen. L’ouvrage souligne que, loin de s’effacer, les États redeviennent même les principaux acteurs en temps de crise. L’Union demeure ainsi un corps hybride : juridiquement contraignant, politiquement hésitant, symboliquement lacunaire.

Or c’est précisément dans ces interstices – là où le projet semble vaciller – que peuvent ressurgir les vieux réflexes. Discuté dans l’essai, Karl Popper, dans La Société ouverte et ses ennemis, offre une clé de lecture essentielle : il décrit les tensions entre la promesse d’une société ouverte, fondée sur le débat rationnel, et le besoin archaïque de certitudes, de repères stables, de vérités indiscutées. Le totalitarisme, en ce sens, n’est pas seulement une pathologie du passé : il est une tentation récurrente, un refuge contre l’angoisse moderne. À chaque époque sa nostalgie de l’ordre.

Ce qui rend le concept toujours opératoire – malgré ses usages parfois galvaudés – ce sont peut-être les fonctions qu’il continue de remplir. Penser le passé, d’abord : donner du sens à des expériences historiques radicales sans les diluer dans des comparaisons approximatives. Mais aussi délégitimer, souvent de manière instrumentale : le mot « totalitaire » devient une étiquette infamante, brandie au moindre désaccord, comme l’ont montré certaines rhétoriques durant la crise sanitaire. Enfin, alerter : car des écrivains comme Boualem Sansal rappellent, dans leurs fictions comme dans leurs essais, que la tentation totalitaire rôde toujours – plus insidieuse, moins frontale, mais pas moins réelle.

C’est dans cet espace de brouillage entre fiction et politique que certaines contributions se déploient avec une certaine originalité. L’analyse de The Prisoner, série télévisée britannique des années 1960, en propose un exemple saisissant. Étrange village peuplé de numéros, où le contrôle n’est plus brutal mais omniprésent, où l’autorité ne dit plus son nom mais dicte les gestes. George Orwell y croise Foucault et Debord : surveillance panoptique, culte de l’ego collectif, perte d’identité, société du spectacle… Le totalitarisme moderne n’est plus militaire, il est administratif, médiatique. Ce n’est plus Big Brother mais la douce tyrannie de la norme.

Un même déplacement est à l’œuvre dans le dialogue entre Mad Men et l’univers d’Ayn Rand. La série américaine transpose dans l’Amérique des années 60 les principes d’un libéralisme radical : héros solitaires, morale du mérite, rejet des faibles. Mais l’on voit peu à peu les promesses de ce monde s’effriter : les corps s’usent, les intérieurs se referment, les psychés se vulnérabilisent. Derrière l’individu souverain se profile la vacuité des désirs, l’impossibilité du bonheur et la persistance des rapports de domination. Là encore, l’imaginaire politique travaille en profondeur la fiction.

Quant au populisme, sujet inévitable en l’état, il se glisse dans le débat public avec une plasticité troublante. Matteo Salvini, figure centrale d’un chapitre, illustre cette dérive post-idéologique : ni fasciste, ni républicain, ni même cohérent, il fait feu de tout bois. Le populisme n’a plus besoin d’une doctrine : il lui suffit d’un style, d’un rythme, d’un discours en boucle. Rejet des élites, flatterie du peuple, dénonciation de boucs émissaires… Le schéma est connu, mais sa mise en œuvre se renouvelle sans cesse. On retrouve ici les limites des tentatives de théorisation : entre Chantal Mouffe et Viktor Orbán, entre Tsipras et la Ligue, il y a plus que des nuances – il y a un gouffre opératoire et idéologique.

Et pourtant, ce sont bien les représentations politiques, comme le souligne l’ensemble du volume, qui façonnent nos identités collectives. Qu’elles soient portées par des discours, des images, des récits ou des rituels, elles donnent corps à nos affiliations, nourrissent nos espérances ou nos peurs. En ce sens, parler d’Europe, de totalitarisme, de populisme ou de mémoire coloniale ne relève pas de disciplines distinctes mais d’un même travail de dévoilement : celui qui interroge les formes de pouvoir, de consentement, de révolte.

L’Europe et le totalitarisme, ouvrage collectif sous la direction de François Hourmant
PUR, juillet 2025, 240 pages

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4

« Black Paradox » : Junji Ito, ou l’étrange lumière au bout du néant

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Quatre inconnus se rencontrent sur un forum de suicide collectif. Ils ne se connaissent pas, ne s’appelleront que par pseudonymes et n’ont en commun que le désir de mourir. Mais c’est bien la vie – une vie méconnaissable, altérée, transfigurée – qui va surgir de leur tentative avortée. Bienvenue dans l’univers paradoxal de Junji Ito, où l’horreur se niche moins dans la peur que dans ce qui nous fascine à en perdre la raison.

Il y a dans Black Paradox un étrange parfum de mystère qui persiste longtemps après la dernière page. Le lecteur est tôt happé par une situation qui aurait pu suffire à elle seule : un quatuor de désespérés, Marseau, Baratchi, Tableau et Pitan, réunis par l’envie commune d’en finir. Une infirmière rongée par l’angoisse du futur, une femme à la moitié du visage rongée par une nécrose, un homme hanté par son double spectral et un scientifique socialement éclipsé par le robot qu’il a inspiré : chacun traîne avec lui son propre spectre, sa propre duplicité.

Il y a là déjà, en germe, tout ce qui va hanter le récit : la confusion des identités, la porosité entre le corps et l’ailleurs, entre la matière et l’invisible. Mais au lieu d’un suicide collectif, c’est une renaissance trouble qui s’opère. L’échec de leur première tentative ne marque pas un retour à la normale, mais plutôt l’ouverture d’un gouffre : un gouffre brillant, presque attirant, duquel émergent d’étranges sphères lumineuses, que Pitan, revenu d’entre les morts, expulse littéralement par la bouche.

Dès lors, Black Paradox bascule dans un fantastique quelque peu étouffant, flirtant à chaque instant avec le surréel. Ces sphères, issues d’un autre monde que seul Pitan semble avoir entrevu, deviennent rapidement objets de fascination, de convoitise et d’étude. Un scientifique sans scrupule (car il en faut toujours un) s’empresse d’en percer les secrets, en les cultivant, littéralement, dans les chairs. Car chez Junji Ito, tout revient au corps : le corps déformé, pénétré, transpercé par l’horreur. Le body horror cronenbergien, cette esthétique du viscéral, n’est ici pas un simple artifice, mais un vecteur de récit. Les sphères naissent de tumeurs, de croissances organiques, de portes vers ailleurs logées dans nos estomacs, nos cicatrices, nos ombres.

L’auteur nippon ne nous montre pas le monde lumineux dont revient Pitan. Il le laisse en hors-champ, intact dans sa mystique. Ce que nous voyons, ce sont les conséquences : mutations, hallucinations, pertes de repères. C’est un choix remarquable : là où tant d’autres auraient succombé à l’appel de l’image spectaculaire, Ito choisit le silence et l’ambiguïté. C’est dans l’incertitude que s’installe la vraie terreur, celle qui ronge lentement au lieu de bondir.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : Junji Ito n’est pas un simple illustrateur de l’angoisse. L’autre monde est un révélateur d’incohérences, de failles dans notre perception du réel. Là où un Lovecraft suggérait l’incompréhensible par la prose, Ito l’incarne dans la chair. Il ne craint pas de donner forme à l’informe, d’illustrer l’irreprésentable, quitte à faire occasionnellement basculer son œuvre dans le grotesque.

Dans Black Paradox, chacun des quatre suicidaires existe pleinement. Le lecteur apprend à les connaître, à s’attacher à eux, malgré leurs fêlures. Et cette densité émotionnelle donne d’autant plus de poids aux transformations qu’ils subissent. L’auteur glisse dans ses récits des observations sociales et psychologiques aussi subtiles qu’inquiétantes. Dans la nouvelle La Femme langue, en bonus de ce recueil, une créature lèche des passants, propageant une toxine invisible et pourtant mortelle. Mais très vite, le malaise glisse de l’horreur physique vers une métaphore du rejet social, de la peur du contact, de la paranoïa collective. À sa manière, Junji Ito évoque ici un monde post-pandémie, où l’Autre est suspect, contaminant potentiel.

Black Paradox n’est pas le récit le plus terrifiant de Junji Ito. Mais c’est sans doute l’un de ses récits les plus riches, les plus ambigus et les plus troublants. Une œuvre qui questionne moins la peur que l’obsession, moins la mort que ce qui la précède ou lui survit. Du grand art.

Black Paradox, Junji Ito
Delcourt/Tonkam, juillet 2025, 240 pages

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4.5

« Agent 9 : L’Île secrète du roi des crabes » : un cartoon nerveux, drôle et explosif

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Dans la collection « Aventuriers d’ailleurs », Agent 9 débarque pour un récit échevelé aux allures de parodie d’espionnage. Sa mission ? Sauver la planète d’un crabe mégalo, prêt à noyer le monde pour y construire… un parc aquatique géant. Rien que ça.

Aux commandes de cette BD pleine de bruit, de fureur et de gadgets, James Burks livre une série jeunesse menée tambour battant, entre rebondissements absurdes, humour ravageur et esthétique pop ultra dynamique. L’univers est déjanté, l’action omniprésente, et l’antihéros, souvent désopilant.

Agent 9, c’est un jeune chat agent secret en formation, gaffeur, fonceur, souvent destructeur, mais toujours animé d’un enthousiasme désarmant. Son acolyte, un petit robot-poisson nommé Finn, tente tant bien que mal de canaliser ses élans. À eux deux, ils affrontent le Roi des Crabes, méchant aussi ridicule que persévérant, qui passe plus de temps à galérer avec sa connexion qu’à soumettre le monde. 

Visuellement, Burks assume un style cartoon expressif et nerveux, avec des couleurs vives et un découpage fluide, qui renforcent la sensation de vitesse et de folie douce. La lecture est agréable, parfaitement rythmée, avec une narration limpide, idéale pour les jeunes lecteurs (7-11 ans). 

Le ton est léger mais jamais niais. Sous les blagues et les péripéties, on perçoit des thèmes plus subtils : l’apprentissage, l’erreur, la coopération. Sans jamais alourdir le propos, James Burks réussit à faire rire tout en structurant un vrai parcours de personnage.

Seule limite : les lecteurs plus âgés ou exigeants pourront regretter une intrigue très linéaire, où tout semble aller trop vite. Mais c’est précisément ce rythme effréné qui fait le charme et l’efficacité de l’album.

Agent 9 : L’île secrète du roi des crabes est une réussite totale, mais dans son registre : drôle, bien mené, visuellement accrocheur et débordant d’énergie. Une BD idéale pour les jeunes amateurs d’action, d’humour et de héros à contre-emploi. 

Agent 9 : L’Île secrète du roi des crabes, James Burks 
Aventuriers d’ailleurs, juillet 2025, 196 pages 

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3.5

Eddington : La Poursuite impitoyable sans blague !

Dans un film disparate et déglingué au scénario mal fichu, recyclant tout le chaos du monde, Ari Aster poursuit avec Eddington son œuvre de massacre de l’Amérique,  commencée surtout avec Beau is Afraid. 

LA CIVILISATION-ÉGOUT

Là où Beau is Afraid ménageait des puissances visuelles aussi hallucinatoires que son personnage, incarné par un Joaquin Phoenix furieusement psychotique, Eddington joue la version basse, morne et in-inspirée cherchant pourtant à rendre compte des mêmes méfaits de la civilisation-égout avec ici un Joaquin Phoenix en sous-régime peu intéressant (à l’instar de tous les personnages insuffisamment habités).

UN FILM CRÈVE

Eddington aurait pu être fort et devenir une sorte de Poursuite impitoyable (Arthur Penn, 1966) version 2025 avec la griffe elevated horror d’Ari Aster. Il ne l’est pas ! Et ce dès sa première partie : bavarde, lourdingue, indigeste, peu séduisante et dont on ne sait pas bien ce qu’elle est censée apporter. 

Dans un village du Nouveau Mexique en plein Covid, un maire (Pedro Pascal inexistant qui semble pourtant ne plus déserter les écrans) et un shérif assez looser à la femme folle (Emma Stone, spectre de personnage sacrifié) se jaugent et entrent dans une espèce de lutte à mort pour la place de shérif, que l’un et l’autre briguent.

Seule la déréliction et les affres risibles et sournois des règles de la période du Covid sont assez justement montrés. La virulence des peurs, les sottises des règles approximatives et les absurdités des conséquences du climat covidien sont palpables et parfois drôles dans leur mise en scène.

FILM DE MASSACRE

Après une bonne heure poussive où ça bavasse plus que ça ne montre, Eddington, de film crevé, symptôme d’une époque dégénérée, devient un film de massacre. 

Tout à coup, Joaquin Phoenix devient comme il devient trop souvent : un personnage borderline livré à lui-même sans altérité. Comme si certains metteurs en scène n’écrivaient que pour arriver à cette limite : l’état où l’acteur pourra faire son monstre. Où l’acteur Phoenix pourra faire sa folie. De personnage atone et plutôt burlesque et maladroit dans la première partie, il mute en personnage fanatique, terroriste, brute vengeresse assoiffée de néant aussi peu fin que l’ensemble du scénario.

ET ENSUITE ? FILM-SYMPTÔME D’UNE DÉCADENCE SANS LACUNE

Ari Aster nous livre deux finals empêtrés de ridicule dans une surenchère symptôme des avanies de l’époque, satirique certes mais vaine.

Rien ne nous est donc épargné de la bêtise d’une Amérique qui se regarde souffrir et s’anéantir. Sans jeu. Sans art. Sans décalage. Sans blague. 

Tout est tellement collé à l’actualité, à ce que les médias nous traduisent de l’horreur du monde qu’il manque ce que Freud appelait le Witz : le mot d’esprit, le travail de la pensée,  le jeu et exercice de l’imaginaire sur l’image. Ari Aster y excellait dans Hérédité et Midsommar. Ici ça ne décolle jamais. Révérence est faite à toutes les névroses pandémiques sans chercher par l’écriture à aller ailleurs ou par la mise en scène à griffer le temps.

Hormis une scène foncièrement imprévue, cocasse et pleine d’esprit qui se passe dans un lit, et la sophistication du travail sur le son, on a peiné à reconnaître dans Eddington les traces d’un grand réalisateur. Et pourtant Ari Aster l’est.

« Ange Leca : Monstres américains » : un polar en fièvre dans les entrailles de New York

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New York, été 1911. La ville suffoque. Les femmes disparaissent. Et un homme cherche l’amour. Ainsi pourrait-on résumer « Monstres américains », deuxième opus des aventures d’Ange Leca, ce journaliste dont la silhouette têtue se détache désormais dans le paysage du polar historique. Après un Paris noyé sous les eaux en 1910, c’est cette fois une Amérique torride, angoissée et menaçante qui sert de décor à une enquête foisonnante, construite comme un jeu de pistes halluciné entre faits divers, souvenirs brûlants et manipulations en série.

Ange Leca traverse l’Atlantique pour des raisons qu’il croit claires : retrouver Emma, la femme qu’il aime, happée par un intrigant homme d’affaires du nom de Clouët des Pesruches. Mais le voyage s’ouvre sur un pacte implicite : l’hospitalité de César Capponi, détective Pinkerton, vaut une dette, et une enquête. Celle-ci commence par un tableau vendu aux enchères – portrait d’enfant – que le père d’Adèle, aujourd’hui introuvable avec son mari, jure être un faux. Une histoire en trompe-l’œil qui bifurque vite vers des disparitions inquiétantes de femmes, toutes mystérieusement liées. L’Amérique ne sera pas un simple décor romantique pour une quête sentimentale, mais bien un théâtre d’ombres où rôdent les monstres.

Les scénaristes ont le chic pour entremêler le romanesque et le réel avec justesse. Comme dans le premier volume, les faits de société ne sont pas de simples accessoires. Ici, l’inspiration provient d’un climat historique palpable : la corruption urbaine, les dérives psychiatriques, les tensions sociales d’une Amérique en mutation. Cette matière documentaire enrichit l’enquête sans jamais l’alourdir. On avance dans « Monstres américains » comme dans un labyrinthe : chaque porte ouvre sur une autre, parfois sordide.

La relation entre Ange et le jeune Ray, fils débrouillard de César, donne au récit une tonalité presque paternelle, ajoutant de la chair à l’intrigue. Leur duo évoque, par moments, Sherlock et Wiggins, mais à l’envers : ici, c’est l’enfant qui a les clés de la ville, qui mène le pas dans les recoins sombres où les adultes hésitent souvent à aller.

Graphiquement, Victor Lepointe confirme tout le bien que l’on pensait de lui. Si son Paris inondé avait frappé les esprits, il livre ici une reconstitution magistrale d’un New York moite, vertical, écrasant. On a affaire à une ville malade, qui cache ses horreurs sous les pavés en fusion. Certains décors tels que l’asile en témoignent amplement. 

Comme le premier volume, ce deuxième tome se lit indépendamment. Mais il s’inscrit dans une trame plus large, qui installe progressivement Ange Leca comme une figure durable du polar graphique. Ce choix de « one shots » liés entre eux est judicieux : il permet des récits denses, complets, sans rien sacrifier à l’ambition narrative d’un univers en expansion.

En attendant, si vous aviez manqué le premier opus, l’heure est venue de réparer cette erreur. La saga Ange Leca n’a pas fini de creuser ses galeries dans la mémoire des lecteurs.

Ange Leca : Monstres américains, Tom Graffin, Jérôme Ropert et Victor Lepointe 
Bamboo, juillet 2025, 72 pages

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3.5

« Robin The Boy Wonder » : tragédies filiales

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Avec Robin The Boy Wonder, Juni Ba engage une relecture du personnage de Robin, ici centrée sur Damian Wayne. L’album raconte la quête d’identité du jeune garçon, qui s’articule autour de ses liens avec son père Batman, ses frères de la Bat-Family, mais aussi l’héritage toxique de la Ligue des Assassins. Juni Ba en profite pour explorer, avec talent, la notion de famille, la culpabilité, l’émancipation et la place de chacun dans une légende qui les dépasse.

Juni Ba choisit d’aborder le parcours de Damian Wayne sous la forme d’un conte, empruntant à la fois à la structure de la parabole enfantine et à la tradition du récit initiatique. Dans un récit dans le récit, Gotham devient un royaume et Batman un roi, entouré de ses « princes », les différents Robins qui ont précédé Damian. Ce parti pris narratif permet de creuser plus avant la psyché de Damian à travers son regard d’enfant, entre admiration, jalousie et quête de légitimité.

Damian a été élevé dans la violence et la discipline par la Ligue des Assassins. Il a ensuite découvert auprès de son père une autre forme d’autorité, fondée sur la justice et l’exemplarité. Mais cette filiation est source de doutes et de conflits intérieurs : Damian craint de ne jamais être à la hauteur, tout en cherchant désespérément à obtenir la reconnaissance de ce père distant. Avec beaucoup d’à-propos, Juni Ba met en scène cette tension à travers des dialogues sobres, conférant au passage à Batman une stature à la fois imposante et vulnérable, loin de l’image monolithique du justicier.

Second poumon narratif : la Bat-Family. Chaque Robin occupe une place singulière dans le récit et dans l’esprit de Damian. Les relations fraternelles, tour à tour complices, conflictuelles ou empreintes de rivalité, se trouvent au centre de plusieurs chapitres. Nightwing, Red Hood, Tim Drake agissent en incubateurs sur leur frère, et Juni Ba donne à chacun de ces duos une couleur particulière, révélant la teneur parfois inavouée des liens qui unissent les « fils du roi de Gotham ».

De la profondeur, il n’en manque pas. Damian porte en lui le poids de son éducation par la Ligue des Assassins, incarnée par sa mère Talia et son grand-père Ra’s al Ghul. Robin The Boy Wonder n’élude aucunement la violence de cet héritage, ni la difficulté pour Damian de s’en affranchir. Juni Ba consacre ainsi un arc entier à la confrontation avec la Ligue, mais se penche aussi sur la relation ambivalente entre Damian et Talia, qui gagne progressivement en nuance et en profondeur. 

Talia est froide et ambiguë ; c’est une mère complexe, tiraillée entre l’amour pour son fils et la fidélité à sa propre éducation. Le passé de Damian, ses regrets et ses fautes, sont quant à eux matérialisés par des scènes symboliques où la culpabilité prend corps – essentiellement autour d’une vengeance par le sang. Ce qu’il faut comprendre, évidemment, c’est que porter le costume de Robin engage une responsabilité envers la communauté.

Sur le plan graphique, Juni Ba impose une patte immédiatement reconnaissable : un trait expressif, brut, avec des couleurs vives et une inspiration puisée autant dans la bande dessinée européenne que dans les contes pour enfants et l’animation. Cependant, on est bien plus proche de l’esquisse stylisée que de la représentation réaliste.

Un conte moderne, accessible aux néophytes comme aux passionnés, qui traduit Damian Wayne dans toute son humanité.

Robin The Boy Wonder, Juni Ba
Urban Comics, juillet 2025, 184 pages 

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4

« Capitaine Espace » : portrait d’un crétin cosmique

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Il y a des héros qu’on admire, d’autres qu’on redoute. Et puis, il y a Capitaine Espace. Un nom qui claque comme une promesse de bravoure stellaire… mais cache, derrière son panache apparent, une incroyable série de bourdes, de catastrophes diplomatiques et de désastres technologiques. Bienvenue dans l’univers délicieusement absurde et déglingué de L’Abbé, qui signe avec cet album une pépite de science-fiction humoristique à la fois irrésistible et cruellement pathétique.

Espace, c’est d’abord une silhouette : un visage derrière un cache-œil de pacotille (qu’il croit pirate, mais qui n’aide qu’à provoquer des crashs), une bouche grimaçante, un air perpétuellement perdu entre deux nébuleuses mentales. Autrefois laborantin frustré dans une station de recherche en armes bactériologiques, le voilà désormais accusé de crimes d’une envergure cosmique : destruction de systèmes solaires, déclenchement de guerres intergalactiques, consommation de stupéfiants (à son insu, bien sûr)… Rien de moins.

Mais ce n’est pas une épopée héroïque qu’on nous raconte ici : c’est un procès. Capturé, ressuscité, rafistolé, Capitaine Espace est interrogé sans relâche par des forces interstellaires, contraint de justifier, ou plutôt d’improviser, une explication crédible à son invraisemblable parcours.

Ce dernier commence pourtant par une banale poussière dans l’œil. Enfin… Une poussière qui, dans l’univers baroque de L’Abbé, devient le déclencheur d’une transformation monstrueuse, façon David Cronenberg. Le collègue infortuné dont il est question se métamorphose en une créature organique incontrôlable et pousse Espace à fuir à bord d’une capsule en compagnie de Barbara, livreuse spatiale au caractère bien trempé.

Lui, dans un mélange d’inconscience candide et de fanfaronnade molle, ne comprend pas grand-chose à ce qu’il provoque. Il confond des thermos avec des godemichets, prend de la drogue en l’ignorant, provoque l’effondrement de civilisations entières… et obtient quand même une promotion. De l’archétype du loser, L’Abbé tire un héros par défaut, dont la chance tient plus de la catastrophe que du miracle.

Le récit est composé de courtes saynètes d’environ cinq pages, reliées entre elles et qui se déploient autour d’un fil rouge : l’interrogatoire d’Espace. Chaque chapitre est l’occasion d’un nouveau flashback, où l’on découvre, ébahis, les péripéties improbables et de plus en plus grotesques que notre (anti)héros a vécues.

C’est Pacific Rim dans une version poubelle, Cosmik Roger après une lobotomie, une parodie de Star Wars réécrite par des fans de Monthy Python sous acide. Espace pilote un géant mécanique qu’il ne comprend pas, frôle la mort à chaque page et prend un malin plaisir à expliquer ses échecs avec un aplomb désarmant. Il y a là une forme d’innocence crétine, une sincérité débile qui le rend, contre toute attente, éminemment attachant.

Le talent de L’Abbé réside dans la précision de ses dialogues : chaque ligne est ciselée, drôle, souvent désespérément absurde, et s’inscrit dans un comique de situation d’une efficacité redoutable. Espace soliloque, brode, déforme la réalité avec une mauvaise foi presque poétique. Les scènes d’interrogatoire servent de contrepoint parfait aux aventures flashées, injectant une tension burlesque dans l’ensemble.

Mais impossible d’évoquer Capitaine Espace sans parler de Barbara, à la fois sidekick improbable, caution érotique (et moquée comme telle) et repère de normalité au milieu de la bêtise cosmique. Si son rôle reste souvent celui du faire-valoir (avec une touche de sexisme volontairement caricaturale), elle oppose une forme de lucidité à l’inconscience d’Espace. Dommage que le récit ne lui accorde pas plus de densité : il y avait là matière à un contrepoint plus mordant.

Avec Capitaine Espace, L’Abbé ne signe pas simplement une BD de détente : il livre un petit bijou de satire science-fictionnelle, où l’humour noir, la démesure et la bêtise se combinent en une farce galactique ultra-efficace. C’est fluide, jouissif, lisible par tous (même les lecteurs occasionnels de BD), et porteur d’un ton unique, quelque part entre la parodie douce et le défouloir trash.

Capitaine Espace, L’Abbé 
Fluide glacial, juillet 2025, 72 pages

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4

L’oiseau de pluie, créature légendaire

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Signé de l’Australien Robbie Arnott, L’oiseau de pluie est un roman qui nous immerge dans une ambiance fantastique, en illustrant de façon très particulière une histoire qui sonne comme une légende.

D’ailleurs, l’introduction a tout d’une légende, avec son action située ni géographiquement ni temporellement. Elle nous précise juste quelques caractéristiques de l’oiseau du titre. C’est un héron de belle stature qui fait la pluie et le beau temps selon son inspiration. On peut y voir le fait que, quoi qu’il arrive, la nature reste indomptable. Ainsi, l’homme doit s’adapter aux conditions météorologiques et non l’inverse. La question est de savoir si les progrès technologiques peuvent ou non changer la donne.

Une narration remarquable

Ensuite, nous avons deux parties avec deux histoires différentes. Mais l’auteur s’arrange quand même pour faire en sorte que ces deux histoires se rejoignent, grâce à l’évolution de ses personnages. Cela se passe à une époque indéterminée, dans l’immensité australienne, après un coup d’état qui restera bien vague tout au long du récit. Une femme (Ren) a trouvé refuge dans une montagne. Dans sa jeunesse, elle avait eu l’occasion d’accompagner sa mère dans une expédition où elle avait pu observer cet oiseau de pluie, alors que jusque-là elle ne croyait pas à son existence. Bien entendu, cette observation avait été une révélation. On peut supposer que c’est la raison pour laquelle Ren reste vivre là, malgré son extrême solitude. Mais, issus de l’armée à l’origine du coup d’état, des soldats patrouillent à l’occasion dans le coin. Pour une raison un peu floue, ils ont eu connaissance du fait que Ren sait à quoi s’en tenir à propos de l’oiseau de pluie. L’armée (où le gouvernement issu du coup d’état) y voit peut-être un moyen de contrôler le peuple en contrôlant les éléments. Toujours est-il que ces militaires veulent s’approprier l’oiseau de pluie. Il s’avère que Ren se voit en gardienne absolue et déterminée de l’oiseau. Alors elle résiste à tout, quitte à y perdre la vie.

Nouveau secret

Une autre intrigue nous mène au cœur d’un village en bord de mer où les habitants sont spécialisés dans un produit qu’on ne trouve nulle part ailleurs : l’encre produite par les calamars, un produit aux propriétés étonnantes et fort appréciées. Or, ces pêcheurs utilisent un procédé particulièrement naturel pour récupérer cette encre, procédé dont ils gardent jalousement le secret. Arrive un homme (l’homme du nord) qui a en tête d’industrialiser cette pratique. Les villageois le font tourner en bourrique. Et si cette partie se termine dramatiquement, elle propose quelques moments sublimes, avec en particulier la façon dont une jeune fille découvre la façon dont les villageois récupèrent l’encre des calamars. Sa mère l’initie au secret ancestral de cette technique. Elle va de surprise en surprise et c’est tout simplement fascinant.

Relations humains/nature

On s’en doutait un peu, ici Robbie Arnott fait sentir que les tentatives humaines pour maîtriser, s’approprier la nature, sont vouées à l’échec. Il pousse le raisonnement jusqu’à considérer que ces actions ne peuvent qu’entraîner une violence désastreuse. Au contraire, il s’érige en défenseur de la transmission de tout ce qui fait les valeurs traditionnelles, de génération en génération. Il va même jusqu’à cultiver le goût du secret pour préserver ces valeurs de la cupidité humaine. De manière générale, la position de l’homme dans l’élément naturel est au centre de ce roman, ce qui nous vaut de nombreuses descriptions de qualité.

Ambiance mystérieuse

Le vrai reproche que je ferai à ce roman est qu’à la façon dont l’auteur décrit cet oiseau de pluie (ce qui nous vaut quelques moments remarquables), l’animal devrait être tout simplement insaisissable. Or, pendant toute une partie, il voyage enfermé dans une cage. C’est d’autant plus étonnant, qu’il finit par en sortir à un moment où certes on cherche à le libérer, mais en passant à travers les barreaux métalliques de cette cage. A part cette contradiction, le roman dégage un charme hypnotique qui doit beaucoup au style de l’auteur. Il faut dire aussi que la narration ne se contente pas d’intégrer quelques éléments à tendance fantastique, elle nous immerge dans une ambiance constamment mystérieuse qui fait que le roman se dévore littéralement.

L’oiseau de pluie – Robbie Arnott
Gaïa : sorti le 4 mai 2022 (France)
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4

Lapa la nuit, une ambiance

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Au cœur de Rio de Janeiro, Lapa est un quartier populaire. Il s’avère particulièrement animé et ses activités prennent toutes leurs dimensions à la faveur de la nuit. Là, se côtoient toutes les classes de la société venues faire la fête et mener toutes sortes d’affaires, ainsi que des touristes avides de sensations.

Dès les premières planches, Nicolaï Pinheiro (scénariste, dessinateur et coloriste) nous plonge dans une ambiance aussi captivante que crédible. Franco-brésilien, il a vécu au Brésil jusqu’à l’âge de dix-huit ans et on sent qu’il a largement eu le temps de s’imprégner des mentalités brésiliennes, même s’il vit désormais en France. Malgré ses 136 pages, il vaut mieux lire Lapa la nuit d’une traite, pour se plonger dans son atmosphère et intégrer les multiples éléments qui se combinent dans son intrigue. En effet, de nombreux personnages se croisent, chacun-chacune avec son histoire, son caractère et ses impératifs du moment.

Un trio d’occasion

L’essentiel de la trame est occupé par un groupe de trois personnages, Fabio un jeune homme qui manque un peu d’assurance, son amie la brune Joana qui au contraire s’affiche totalement libérée, le duo escortant Erika, jeune touriste allemande : belle blonde aux jambes quasiment parfaites qui tend à s’extasier de tout ce qu’elle découvre. Ainsi, elle rit beaucoup trop facilement et se montre suffisamment inconsciente pour oublier son sac à main dans une sorte de café local, s’en apercevoir dans la rue et décider d’aller le rechercher dans la foulée, quitte à y aller seule.

Quelques points caractéristiques

Les locaux sont bien représentés, avec en particulier les employés d’un petit hôtel de Lapa, l’hôtel Americano. La réceptionniste passe le temps en se gavant de novelas sur l’écran TV à sa disposition. Elle assume ses contradictions en se montrant particulièrement désabusée sur la nature humaine lorsqu’elle voit les uns et les autres passer dans l’hôtel (employés et clients), alors qu’elle est captivée par la guimauve qu’elle suit à l’écran. Toute une partie depuis le début est également envahie par un refrain à la mode que semble-t-il on entend partout et dont les paroles montrent sans ambiguïté ce que la soi-disant libéralisation sexuelle produit, selon les mentalités locales « Je suis une chatte, je suis une chienne ! Prends-moi avant que j’te prenne ! Je suis une chatte je suis une chienne… Pas d’amour et pas de haine ! Je suis une chatte je suis une chienne… Tu me menottes et tu m’enchaines… »

Les intérêts se croisent

On sent donc une ambiance bien particulière dès le début. On fait progressivement connaissance avec divers personnages et l’album nous permet de visiter le quartier en touristes privilégiés. Ainsi, il apparaît clairement qu’à Lapa la nuit, une femme seule prend pas mal de risques, surtout si son statut de touriste saute aux yeux. En effet, si la plupart des personnages qu’on croise ici n’ont pas d’autre but que de s’amuser, se détendre en profitant de la fraicheur nocturne, les intentions ne sont pas si simples que cela. Beaucoup d’hommes sont à l’affut et il se trame quelques affaires relativement louches. Dans la foule colorée et animée, l’occasion fait bien souvent le larron. On sent ainsi une certaine tension à quelques endroits bien précis qui attirent les touristes pour leur aspect remarquable. Parmi eux, les escaliers Selaron, ensemble monumental qu’on voit sur l’illustration de couverture, où beaucoup passent et s’installent. On y trouve même quelques commerçants. Erika apprécie cette découverte comme elle a demandé à voir les arcades. Pour cela, le dessinateur utilise une méthode assez personnelle qui fonctionne bien, en faisant mimer à son personnage (Erika) l’allure du lieu qu’elle cherche, le dessinateur s’arrangeant pour représenter cette forme par des pointillés qui symbolisent le mouvement de son doigt. C’est original et me paraît significatif de sa méthode qui représente bien les mouvements des personnages. Cela passe par les mouvements corporels mais aussi par les expressions de visages. Il joue également avec bonheur sur les couleurs, faisant en sorte que tout ce qu’il présente soit crédible. Il fait également sentir des effets sonores, notamment avec un groupe musical qui joue de la batterie et l’ambiance dans une boîte de nuit où le bruit empêche toute discussion. Le dessinateur a donc suffisamment de talent pour créer des effets sensuels, ce qui rejoint l’observation sur ces jambes qui frisent la perfection. Même sans jamais être allé au Brésil, ce qu’en montre Nicolaï Pinheiro sent le vécu et la crédibilité. Sa maîtrise technique lui permet de faire interagir plusieurs actions, parfois sur la même vignette.

Acte manqué

Maintenant, il faut également évoquer ce qui fait dire à un protagoniste avant la conclusion qu’il a senti une menace constante peser sur lui toute la soirée et qu’il a l’impression de ne pas avoir tout compris à ce qui s’est passé. On ne saura jamais exactement ce qui a été évité, mais on voit un ancien militaire sur le point de passer à l’action (tentative de coup d’état ?) avec des personnes avec qui il est en lien. Ont-ils des moyens importants avec eux ou bien tentent-ils juste de faire quelque chose en rapport avec leurs convictions profondes ? On ne le saura pas, car leur petite réunion tourne court à la suite d’un imprévu qui laisse entendre qu’ils ne sont peut-être plus vraiment dans le coup.

Les relations sentimentales

Elles se nouent et se dénouent au cours de l’intrigue. On observe des caractères très différents qui donnent à réfléchir et relativiser, car toutes et tous ne vivent pas une sexualité débridée. Erika, la touriste qui vient profiter sans état d’âme trouve un certain charme à Fabio bien qu’il soit un peu coincé. Et si Joana préfère les femmes, elle ne dédaigne pas les hommes. Quant à Livia, femme de chambre à l’hôtel Americano, elle doit cohabiter avec Cacique qui n’est autre que son ex qui ne se gêne pas pour lui parler de ses aventures. De plus, sa situation désagréable n’a pas échappé à la réceptionniste de l’hôtel qui se permet de dire ce qu’elle en pense. N’oublions pas un travesti dont le rôle dans l’intrigue est loin d’être négligeable.

Conclusion

Voilà donc une BD qui vise sur bien des tableaux avec une justesse de ton frappante. La visite touristique personnalisée s’accompagne d’une étude de mœurs et d’un aperçu des mentalités du moment, avec une réflexion sur ce que tout cela peut donner à plus ou moins long terme.

Lapa la nuit – Nicolaï Pinheiro
Sarbacane : sorti le 5 septembre 2018

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4