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« Un manager presque parfait » : l’art de diriger en bulles et en couleurs

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On a souvent reproché aux manuels de management leur sérieux compassé, leur jargon gorgé d’anglicismes et leurs schémas ternes. Mais que se passe-t-il lorsqu’on choisit d’éclairer les travers et les fulgurances du monde managérial à travers… une bande dessinée ? C’est le pari de Ludovic Girodon et Jack Chadwick avec Un manager presque parfait (Marabout). À mi-chemin entre le guide pratique et la BD humoristique, l’ouvrage déploie en 80 pages une galerie de situations que tout manager reconnaîtra, parfois avec un sourire gêné, parfois avec un soupir de soulagement : ouf, je ne suis pas le seul !

Le livre s’organise autour de quatre grandes thématiques, sortes de « points cardinaux » du leadership au quotidien : postures et rituels, communication, cohésion et motivation, situations managériales. Chaque chapitre alterne des scènes de bande dessinée, parfois caricaturales et des pages synthétiques où l’on retrouve des conseils concrets, des schémas et même des tips applicables dès le lendemain.

L’intelligence du projet tient précisément dans ce va-et-vient : la BD amuse, mais elle n’est jamais gratuite. Elle joue le rôle du miroir grossissant : une réplique maladroite, un tic de langage ou un travers hiérarchique prend vie en vignette, et soudain, on se reconnaît. Ensuite vient l’analyse, la pédagogie, la suggestion pour se sortir de l’impasse, de l’incompréhension, du laxisme…

Ainsi, la page sur les phrases toxiques, par exemple, résonnera certainement auprès de tous ceux qui, un jour, ont lâché un maladroit « Prends exemple sur Paul… » ou un sec « Merci de m’envoyer le fichier Alpha ». En regard, le livre propose des alternatives concrètes et bienveillantes, qui permettent de passer de l’ordre déguisé au dialogue respectueux, d’humaniser la communication et de fluidifier les rapports hiérarchiques.

Les auteurs reviennent ainsi tour à tour sur la gestion du temps et de la sollicitation permanente, sur les réunions d’équipe, sur la fixation d’objectifs, sur le management d’une diva… Ils conseillent la tenue d’un agenda redessiné, avec des créneaux de sollicitation programmés, des réunions dynamiques, bien préparées, avec des séquences d’interaction planifiées ou encore la mise à l’écart des collaborateurs compétents mais toxiques, car ingérables.

On pourrait craindre un manuel simplifié à l’extrême, ou une BD gadget. Mais Un manager presque parfait évite soigneusement l’écueil, sans jamais prétendre livrer une méthode miracle. Il propose rien de moins qu’une boussole faite d’humour, d’autodérision et de clarté. On sort de la lecture avec des idées applicables, mais surtout avec une légèreté bienvenue dans un univers souvent lesté de PowerPoints et de graphiques Excel.

« Presque parfait ». L’adjectif du titre est plutôt bien choisi. L’ouvrage ne cherche pas à ériger un modèle infaillible, mais simplement à montrer qu’un bon manager est avant tout un être en apprentissage constant. Le voilà nanti d’un bel outil pour faire face à toutes les situations.

Un manager presque parfait, Ludovic Girodon et Jack Chadwick
Marabout, 3 septembre 2025, 80 pages

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3

« Sid Cooper » : l’adolescence au cœur des ronces

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Avec Sid Cooper, Pendragon imagine un récit fantastique où adolescence cabossée, fureur punk et apocalypse végétale s’entrelacent. On en ressort éraflé mais conquis.

Depuis la mort de sa mère, Sid a vu son monde basculer. Envoyé à Berry Hill, un internat installé dans un château en ruines battu par les vents, il découvre un quotidien hostile : dortoirs glacés, camarades hostiles et surtout les ronces monstrueuses du Fléau, qui depuis cinquante ans défigurent la Frangleterre. Mais au cœur de ce décor de cauchemar, Sid se reconstruit auprès de trois compagnons singuliers : Malcolm, musicien fragile doté d’un bras mécanique ; Lula, bavarde et poète à l’estime de soi ébréchée ; et Kate, punk bagarreuse dont les répliques claquent comme des uppercuts. Tous sont cabossés, mais c’est de leurs failles que naît une amitié lumineuse, cimentée par l’humour, la musique et l’entraide.

En contrepoint, Pendragon introduit Julian Strokes, présentateur télé sur le déclin, dont la quête des origines du Fléau le conduit à Berry Hill. Le contraste entre la pureté maladroite des adolescents et le cynisme médiatique de l’adulte souligne l’un des nerfs du récit : la critique du journalisme-spectacle.

Visuellement, l’album impressionne par son énergie : cadrages hérités de l’animation, souffle du shonen, nervosité du comics et sens du rythme venu du cinéma. Si le récit emprunte au teen movie, ses chamailleries et premiers émois (Sid est troublé par Malcolm), il leur oppose une gravité : celle d’un monde qui s’effrite et d’adolescents contraints de lutter pour survivre.

Ni récit d’initiation lisse ni simple survival, Sid Cooper trouve sa singularité dans cette hybridation : chronique de deuil, fable écologique et parabole sur l’amitié comme ultime rempart. Pendragon, jeune auteur formé à l’animation, impose un trait stylisé et une narration déjà d’une étonnante maturité.

Si une seule série ado devait marquer la rentrée 2025, ce serait peut-être celle-ci. Drôle et sombre, tendre et acéré, Sid Cooper est une promesse de renaissance au cœur des ronces. Et l’on referme ce premier tome avec une seule hâte : retourner à Berry Hill pour le second et dernier volet d’un diptyque déjà réussi.

Sid Cooper, Pendragon
Glénat, septembre 2025, 224 pages

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3.5

Dragon Ball : l’ombre du démon et l’orgueil des combattants

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Nouveau volume de Dragon Ball Full Color, qui annonce l’affrontement de Gokû adolescent face au fils de Piccolo Daimaô, lors du 23ᵉ Tenkaichi Budokai. Le manga a cessé d’être un conte initiatique léger pour plonger dans une dramaturgie plus sombre, plus tendue et surtout plus spectaculaire, avec des enjeux d’ampleur biblique.

Jusqu’ici, Akira Toriyama avait mis en scène la cruauté de Piccolo Daimaô, l’archétype du mal absolu, qui entreprenait de semer la mort avec l’indifférence glaciale du tyran antique qu’il était. Mais avec la naissance de son héritier, Piccolo Junior, un avenir menaçant semble s’annoncer : celui d’un monde gouverné par la rancune et l’héritage démoniaque.

Lorsque Gokû reparaît après plusieurs années d’entraînement, le lecteur est frappé par sa métamorphose. L’enfant candide aux gestes maladroits a laissé place à un adolescent sûr de lui, élancé, porteur d’une maturité nouvelle – quoique relative. Dès son entrée au tournoi, Gokû en impose. Et sa présence est celle d’un champion mandaté par l’histoire elle-même : sauver le monde de la résurgence du mal. C’est en tout cas le chemin que l’histoire semble prendre.

Mais Piccolo Junior n’est pas seulement « le fils de son père ». Là où Piccolo Daimaô représentait la terreur nue et absolue, son rejeton concentre une haine froide, plus méthodique. Peut-être plus effrayante aussi. Il participe au tournoi pour se rapprocher de son ennemi juré, Gokû, et préparer une revanche que tout le monde voit venir.

Akira Toriyama traduit dans ce personnage des enjeux filiaux, l’impossibilité du pardon, la haine froide. Dans ce face-à-face annoncé, c’est toute la question de la répétition du mal, de son déterminisme, qui se joue. D’ailleurs, dans ce 23ᵉ tournoi, l’atmosphère est totalement différente. L’arène ne vaut plus tant pour ses exploits sportifs ou ses gags burlesques : c’est un lieu sacralisé où plane une menace planétaire.

Les amis de Gokû ont beau se battre pour avancer dans le tournoi, cela ne forme d’une parenthèse. Divertissante certes, mais secondaire au regard de ce que tout admirateur de la série attend : une finale, un duel épique, entre le héros et le fils de son ancien et plus féroce ennemi. Une créature extraterrestre qui a plus d’un tour dans son sac…

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5

Deauville 2025 : The New West, le clan des dresseuses

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Les sélections du Festival de Deauville se sont toujours attachées à la mise en valeur d’individus marginaux qui forment l’image d’une Amérique fracturée et composite. The New West, premier film de la compétition, nous plonge dans le quotidien d’une famille matriarcale qui vit péniblement de la vente de chevaux élevés dans un ranch. Un drame sensible, féministe, à la fois doux et brut, qui compose un émouvant western contemporain.

Comédienne de formation, Kate Beecroft souhaitait réaliser son premier long-métrage à partir de personnes réelles, en adoptant une démarche mêlant fiction et documentaire. Elle s’est alors rendue au cœur du parc national des Badlands, dans le Dakoya du Sud. Au milieu des plaines et des collines de roches striées, elle découvre le ranch des Zimiga, au sein duquel elle a vécu trois ans. Cette longue immersion, qui a imprégné le scénario comme le traitement du film, confère à The New West une émotion sincère et une authenticité rare.

Mère Tabatha

Dresseuse de chevaux hors pair, Tabatha Zimiga élève et forme ses deux enfants au rodéo. Farouche, déterminée et généreuse, elle recueille également des jeunes orphelins ou abandonnés par leurs parents sans emploi. Grâce à son ranch, et malgré son parcours éprouvant, le deuil de son époux et ses difficultés financières, elle accorde amour et protection à sa famille élargie. Cette dernière inclut aussi des chevaux blessés ou délaissés, qu’elle parvient miraculeusement à apprivoiser. Avec son charisme et sa dégaine, qui ne cachent pas une grande sensibilité, Tabatha s’apparente à une véritable chef de clan, guerrière des temps modernes. Elle transmet sa passion et sa combativité à toutes les jeunes filles sous son aile.

The New West donne ainsi à voir l’existence d’une ligue de dresseuses féminines bien réelles. Cheveux longs, partiellement rasés, vêtements de cowboy, ou, en l’occurrence, de cowgirl, voltige, compétition, les Zimiga s’épanouissent dans un microcosme aussi beau que fragile, à l’image des crevasses désormais desséchées de leur paysage. Lorsqu’un éleveur leur propose de racheter le ranch, c’est tout leur monde qui risque de s’écrouler, au prix de leur propre survie. Cette caste féminine est incarnée avec foi par une galerie d’acteurs non professionnels très impressionnants. Tabatha Zimiga, qui joue son propre rôle, fascine particulièrement par sa force brute et sa sensibilité à fleur de peau. Jennifer Ehle (She Said, Les jardins du roi), interprète haute en couleurs d’une grand-mère franche et dévouée, complète ce casting de néophytes.

Par son genre et son inclusion d’individus locaux, inconnus des écrans, The New West s’inscrit dans la lignée de l’œuvre de Chloé Zhao (The Rider, Nomadland), déjà récompensée au Festival de Deauville. En ouvrant son film avec le dos d’un cheval, et non la tête, comme dans les westerns classiques, Kate Beecroft annonce d’emblée son désir de sortir des traditions. Elle expose en effet un nouveau Far West, où les équidés se vendent sur TikTok et où les femmes, en dépit des épreuves et des préjugés, peuvent gagner leurs places. Car désormais, ce sont bien elles qui murmurent à l’oreille des chevaux. Les hommes apparaissent au second plan, comme subalternes, ou se montrent totalement incapables de comprendre les animaux. En axant dialogues et voix-off sur le ressenti de ces personnages ébranlés, le film nous perd parfois dans les liens de paternité, pas toujours explicités, et les allers-retours entre passé et présent. Toutefois, même si le récit conserve un déroulement lent et assez convenu, la véracité des personnages, renforcée par l’insertion d’images réelles des Zimiga véhiculées sur les réseaux sociaux, donne un véritable corps et une âme à ce drame très incarné. Sans révolutionner le genre, The New West ouvre la voie à des westerns contemporains recentrés sur l’authenticité et l’humanité. Un très bon début de compétition.

Fiche technique – The New West

Réalisation : Kate Beecroft
Scénario : Kate Beecroft
Producteurs : Kate Beecroft, Lila Yacoub, Melanie Ramsayer, Shannon Moss
Distribution : Pyramide Distribution
Interprétation : Porshia Zimiga, Tabatha Zimiga, Scoot Mcnairy, Jennifer Ehle…
Genre : drame
Date de sortie : inconnue
Durée : 1h37
Pays : Etats-Unis

 

Deauville 2025 : Boy Erased, Deauville Talent Award Joel Edgerton

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Chaque année, le Festival de Deauville récompense, grâce au Deauville Talent Award, l’œuvre de cinéastes américains émérites. Une occasion exceptionnelle de reconnaître leurs talents, mais aussi de faire découvrir leurs films au public. Pour cette 51ème édition, c’est l’Australien Joel Edgerton qui a été choisi, aux côtés de Pamela Anderson. Acteur devenu scénariste, réalisateur et producteur, il a progressivement acquis une notoriété incontestable. Son deuxième long-métrage, Boy Erased, dans lequel il interprète un thérapeute glaçant, a particulièrement marqué sa carrière.

Connu pour son rôle d’Owen, l’oncle d’Anakin, dans la prélogie Star Wars, Joel Edgerton a envahi nos écrans dans les années 2010 avec Warrior, Zero Dark Thirty, Gatsby le Magnifique, ou encore Loving, qui lui a valu une nomination aux Golden Globes. Une exploration des genres et des registres qu’il poursuit avec The Gift, son premier film, et plus récemment, Master Gardener de Paul Schrader.

Cette année, la sélection officielle de Deauville a largement mis Joel Edgerton à l’honneur. D’abord dans Train Dreams, présenté en avant-première. Puis avec The Plague, au sein de la Compétition. Sans oublier un panel de ses films, dont Boy Erased, un drame sensible sur les thérapies de réorientation sexuelle aux États-Unis.

Distress therapy

Aux États-Unis, l’activité des centres de conversion reste aujourd’hui légale dans une vingtaine d’États. Des dizaines de milliers de citoyens ont ainsi été envoyés, pour ou contre leur gré, suivre des sessions de groupes destinées à soigner leur homosexualité. Cette pratique, explicable dans une société éminemment religieuse, a conduit à de sérieuses dérives relativement peu médiatisées.

Après Come as you are, véritable plaidoyer pour la liberté des adolescents, Boy Erased aborde la thérapie de réorientation sous l’angle du drame familial. Jared, un jeune lycéen, a grandi au sein d’une famille chrétienne dirigée d’une main de fer par son père, le pasteur Marshall, campé par Russell Crowe. Lorsqu’il révèle à ses parents son attirance pour les hommes, Marshall décide de lui faire suivre un programme de conversion. Adapté d’un livre témoignage de Garrard Conley, le film s’attache à montrer comment l’intolérance conduit à la souffrance et à la haine.

Au sein d’une bande de garçons et de filles, Jared se retrouve aux mains de Victor Sykes, un thérapeute dont les méthodes aussi obscures que charlatanesques passent par le mensonge, l’intimidation, le mépris et l’avilissement. La fin justifie les moyens. Aussi, tout semble bon pour affirmer que l’homosexualité est une maladie à guérir. Arbres généalogiques retraçant les péchés familiaux, analogie de la sexualité et du foot, qui ne sauraient être innés, séances d’aveux individuels, isolement, opprobre. Joel Edgerton incarne avec brio un gourou froid et implacable, qui détruit des hommes plus qu’il ne les reconstruit. Avec ce traitement de choc, Boy Erased dénonce avec justesse les sévices infligés aux jeunes ayant suivi ces thérapies, ainsi que l’art douteux de ces pseudo-médecins, qui prétendent guérir sans posséder la moindre qualification. Et c’est là l’intérêt majeur du film.

En dehors de cette critique incisive, le film déroule en effet un récit académique sans la moindre surprise. Un fils, initialement prêt à changer, s’affirme en affrontant ses parents. Boy Erased met ainsi l’accent sur l’amour d’une mère, prête à s’opposer à l’intolérance de son mari. Car les valeurs morales de Marshall demeurent inconciliables avec l’identité de son fils. Même si les parents ne se résument pas à des figures caricaturales d’opposition, l’histoire, assez lisse, ne nous emporte pas totalement. La mise en scène, classique également, n’apporte pas davantage d’éclat à ce drame conventionnel. La performance du quatuor d’acteurs et le portrait glaçant de la société américaine permettent néanmoins à Boy Erased de véhiculer un message marquant.

Quelques années plus tard, le documentaire Pray Away, disponible sur Netflix, et Les Fleurs du silence de Will Seefried se sont emparés des thérapies de conversion avec la même volonté de tirer la sonnette d’alarme.

Bande-annonce – Boy Erased

Fiche technique – Boy Erased

Réalisation : Joel Edgerton
Scénario : Joel Edgerton
Production : Focus Features, Perfect World Pictures, Anonymous Content, Blue-Tongue Films
Distribution : Universal Pictures International France
Interprétation : Lucas Hedges, Nicole Kidman, Joel Edgerton, Russell Crowe…
Genres : Drame
Date de sortie : 27 mars 2019
Durée : 1h55
Pays : Etats-Unis

L’Étrange Festival 2025 : Girl America, un rêve enchaîné

La liberté est un art de l’évasion. Pour le réalisateur et producteur Viktor Tauš, elle est à la fois une réalité intime et un moteur esthétique. Dans Girl America, il en fait une matière première, un levier de création, une pulsation de cinéma. Il y déploie un drame viscéral, halluciné et bouleversant, tiré de l’histoire vraie d’une orpheline tchèque, traversant les années sombres de la Tchécoslovaquie communiste des années 80 et 90.

Le parcours de Tauš est lui-même un récit de résistance. Marqué par la toxicomanie, il n’achève jamais ses études de cinéma à Prague. Mais il n’abandonne jamais non plus sa passion. Kanárek, son premier long-métrage, semi-autobiographique, lui permet de rejouer ses démons et d’en faire un exutoire. Le cinéma devient alors un outil de survie. Parallèlement, il se forge une réputation dans la publicité et la réalisation de clips, construisant peu à peu une esthétique hybride et polymorphe. Toutes ces expériences, prises dans les soubresauts d’une jeunesse heurtée, convergent sans qu’il le sache vers une œuvre bien plus grande que lui.

La rencontre avec Zdena Vrbová, sans-abri et héroïnomane, agit comme une déflagration. Il sait que son histoire doit être racontée. Il ne s’y attelle pourtant qu’après vingt années d’incubation. Girl America verra d’abord le jour au théâtre, puis dans un roman, avant de s’incarner sur pellicule. C’est une œuvre de patience, de respect et de fidélité, mais aussi une œuvre de cinéma totale. Plus onirique encore que Wes Anderson et aussi sensorielle que le cinéma de Terrence Malick, Girl America ne se contente pas de raconter l’histoire d’une femme. Ce film donne une voix à une génération d’enfants perdus, élevés en foyer, dans l’ombre des institutions d’un régime autoritaire.

Une vie morcelée

C’est un film qui détonne, un ovni dans le paysage du biopic, une prouesse de narration kaléidoscopique qui évite tous les pièges du genre : le didactisme et la platitude visuelle. Là où d’autres sombrent dans le conformisme – Une Vie, Bohemian Rhapsody – Tauš choisit l’audace. Une audace sensorielle et formelle, qui risque de perdre les spectateurs peu enclins à se laisser porter. Mais c’est précisément cette immersion totale qui fait la puissance de Girl America. Il ne cherche pas à expliquer, il cherche à faire ressentir.

Dès les premières minutes, le film est un tourbillon. Tauš utilise toutes les ressources de la mise en scène : ombres, lumières, jeux de focales, caméra tantôt épileptique, tantôt glissant comme un regard suspendu. Les plans sont fugitifs, les couleurs pastel saturées, les temporalités fragmentées. Le split screen vient scinder l’écran comme une fracture mentale, une faille dans la psyché d’Emma (le nom donné à Zdena dans le film), incarnée par trois actrices selon l’âge et l’état d’esprit (Klára Kitto, Julie Soucová et Pavla Beretová). Nous ne sommes pas face à une biographie, mais dans les méandres d’une mémoire morcelée, recomposée à mesure que l’héroïne tente de survivre à son propre effondrement.

Abandonnée par une mère alcoolique, séparée de ses frères, Emma devient une figure de résistance. Ce n’est pas tant le monde qu’elle veut fuir que l’enfermement intérieur. L’enfance est pour elle un terrain miné, un lieu de combat. Et l’Amérique, avec son père fantasmé comme unique horizon, devient l’ultime échappatoire. Une Amérique rêvée, peut-être inventée, mais nécessaire pour survivre. À ce titre, Emma partage avec Potato (dans Potato Dreams of America) une même rage de vivre et une même foi dans le rêve comme ligne de fuite face à l’oppression soviétique.

Une liberté recollée

La première partie du film se nourrit de cette tension. Emma résiste comme un roc, Emma espère. Mais Girl America bascule dans quelque chose de plus dur, plus rugueux, une fois l’orphelinat quitté. Une famille d’accueil, un rejet, un enfermement de plus. La caméra devient alors plus fixe, plus oppressante. Elle observe, comme un témoin froid, l’immobilisme mental d’Emma. Puis vient le centre de redressement, où la hiérarchie s’inverse : les dominés deviennent bourreaux. Harcèlement, humiliations, labeur inutile – transporter du sable à la main, jour après jour, comme une punition stérile. La métaphore est claire : Emma déplace elle-même les grains de son sablier. Le sablier d’une vie figée et volée.

Et pourtant, dans cet enfer sans couleur, la révolte gronde toujours. Elle se trouve une amie, découvre une complicité naissante et une promesse de solidarité féminine, qui passe notamment par des dialogues silencieux entre les versions passée, présente et future d’Emma. Une tentative de reconstruction, là où tout semblait définitivement perdu. La musique de Jan Prokeš vient alors soutenir ces éclats de lumière, insufflant au récit une nouvelle pulsation. Chaque refrain soulève les émotions ambiguës d’Emma, entre mélancolie pure et souffle de vie retrouvé.

Il y a dans ce film une volonté de guérison, mais surtout un hommage. Girl America est une lettre ouverte à celles et ceux qui ont grandi dans les marges, oubliés des livres d’histoire, des récits officiels. Les enfants sans parents, sans repères, sans amour, que l’État n’a jamais su protéger. Viktor Tauš ne leur rend pas seulement justice, il les célèbre. Il leur redonne un visage, une voix, une langue à travers un casting majoritairement composé d’enfants et d’orphelins. Et c’est par le biais du cinéma, d’une visualité surréaliste, qu’il parvait à libérer leurs mémoires et à les ancrer dans la réalité.

À l’image d’Emma, Girl America ne se laisse pas dompter. Œuvre difforme, chimérique, traversée d’élans lyriques et de silences abyssaux, elle est une ode à la liberté. Une liberté durement gagnée, toujours menacée, mais plus forte que la douleur. Une liberté qui, dans les ruines d’un passé brisé, continue de croire à l’impossible : une renaissance.

Bande-annonce – Girl America

Fiche technique – Girl America

Titre original : Amerikánka
Réalisation : Viktor Taus
Interprètes : Klára Kitto, Julie Šoucová, Pavla Beretová, Lucie Žáčková, Klára Melíšková, Klára Bystroňová, Karla Bábková, Nikola Denisa Trojánková, Bára Holzknechtová, Tomas Sean Pšenička, Zuzana Mauréry, Zuzana Kronerová, Kateřina Anna Součková
Scénario : David Jarab
Photographie : Martin Douba
Chef décorateur : Jan Kadlec
Montage : Alois Fišárek, Krzysztof Komander
Musique : Jan Michael Prokeš
Production : Peter Badac, Vaclav Dejcmar, Michal Reitler, Tomás Srovnal, Viktor Taus, Petr Tichy
Pays de production : République tchèque
Genre : Drame
Durée : 1h48

« Saudade » : le cinéma comme refuge et piège

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À la fin de l’été, quand les plages se vident et que les parasols repliés laissent derrière eux un sentiment d’abandon, il reste parfois, dans certaines stations balnéaires, quelques lieux hors du temps où la fiction estivale se prolonge. Chez Vincent Turhan, c’est un vieux cinéma d’art et d’essai, tenu par Alma et Rio, couple au bord de l’essoufflement. Leurs gestes quotidiens, leurs espoirs érodés, leur passion contrariée gravitent autour d’un écran : ce rectangle lumineux où tout peut recommencer, où tout peut s’effondrer aussi…

Le roman graphique prend pour centre de gravité un film mythique, Saudade, dont la rétrospective marque les cinquante ans. Pour Alma, ancienne réalisatrice, cette projection a quelque chose qui tient de l’intime : pourquoi a-t-elle renoncé si tôt à créer ? Pour Rio, plus pragmatique, l’ouverture du cinéma ressemble davantage à une fuite qu’à un élan. Ces deux regards, ces deux manières de porter ou de trahir un rêve, confèrent au récit profondeur et mélancolie.

Mais Vincent Turhan ne se contente pas de montrer en romancier les frictions d’un couple ou la douce inertie d’un lieu. Il injecte, avec un sens certain de l’image, une intrigue de polar : des policiers corrompus, un casse foireux, deux truands mal assortis – Cisco, nerveux et instable, Misha, bloc monolithique et implacable. Une valise pleine de billets vient se glisser dans les coulisses du cinéma, et le hasard des trajectoires transforme le temple du septième art en théâtre d’un affrontement sanguinaire…

L’attrait de Saudade réside dans cette double pulsation : la lenteur mélancolique, voire douloureuse, des souvenirs de création, et l’urgence crue du récit de gangsters. Comme un film dans le film, le roman graphique juxtapose les registres, passe de l’ombre des fauteuils rouges à la violence d’un règlement de comptes bien réel. Côté pile, il y a ces deux individus qui s’aiment sans se dire les mots qui fâchent, mus par le regret ; côté face, il y a ce butin que se disputent des truands peu scrupuleux, et prêts à tout pour maximiser leur part.

Vincent Turhan explore à sa façon ce que signifie créer à deux, rêver à deux, échouer à deux. Reste une question centrale, qui traverse Saudade comme un refrain : faut-il continuer à créer malgré l’échec, ou se résoudre à fermer les yeux, à s’asseoir dans la salle et regarder passer les films des autres ? Alma et Rio abritent chacun une réponse différente, mais l’auteur laisse peu planer le doute, comme pour rappeler que l’art, comme l’amour, se nourrit d’obstinations.

Avec Saudade, Vincent Turhan livre un récit court, qui se dévore d’une traite, mais habité d’une ampleur rare : le roman noir se double d’une méditation sur la cinéphilie, sur la beauté de la cocréation et sur la difficulté de tenir ses rêves vivants. Le cinéma, plus particulièrement, y tient tous les rôles : convoité, consommé, fantasmé, il est le lieu de l’ordinaire et de l’extraordinaire, du passé, du présent et du futur, du souvenir et de l’acte créatif. 

Saudade, Vincent Turhan
Sarbacane, septembre 2025, 176 pages

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4.5

« Lily Renée » : pionnière des comics et survivante de l’Histoire

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Paru chez Marabulles, Lily Renée, d’Arnaud Floch et Janis Do, retrace le destin exceptionnel d’une jeune autrichienne juive, passionnée de dessin, que le siècle a forcée à l’exil avant qu’elle ne trouve, à New York, un espace pour exprimer son art. Le récit est plus qu’une biographie illustrée. C’est une double fresque : d’un côté, le parcours intime d’une enfant déracinée par le nazisme, privée de ses repères et de ses parents ; de l’autre, la plongée dans un univers que l’on associe trop souvent aux super-héros virils, l’industrie des comics, où, en pleine guerre, les femmes ont occupé une place décisive.

Dans Lily Renée, les auteurs choisissent une bichromie sépia, entre noir et beige, comme si les images étaient tirées d’un album de famille abîmé par le temps. Ce choix chromatique imprime sur le récit une densité mélancolique, évoquant les années 1930-40 avec une sobriété presque documentaire. Les scènes issues du passé de l’héroïne s’enchaînent ainsi comme des éclats de mémoire : la fuite de Vienne, l’escale à Amsterdam, l’accueil à Leeds, l’arrivée aux Etats-Unis… Chaque étape rappelle la fragilité des exilés et la dureté des lendemains.

Dans ces parties conçues sous forme de flashbacks, quelques cases marquent durablement : une statuette brisée par un officier nazi annonçant que l’art dégénéré ne saurait exister sous le régime, car il le menace. Ou encore cette séquence où l’hospitalité promise se mue en asservissement domestique : « Sa mère me détestait et refusait de me nourrir si je ne faisais pas le ménage !!! » Il ne fait aucun doute que Lily Renée a beaucoup vécu, et souvent dans la douleur, avant de faire son trou dans l’industrie des comics à New York.

C’est l’autre versant de l’album. En couleurs cette fois, les auteurs nous conduisent dans les ateliers de Fiction House, maison d’édition new-yorkaise où, la guerre ayant mobilisé les dessinateurs masculins, des femmes prennent la relève. Elles dessinent, elles scénarisent, elles incarnent de nouvelles figures dans un milieu qui, jusque-là, leur était soigneusement fermé. Dans l’une des scènes, les dessinatrices s’insurgent : « Franchement, je ne vois pas pourquoi on devrait se contenter de ce salaire ! Après tout, on fait le même boulot que les hommes ! » L’histoire individuelle de Lily rejoint alors une histoire collective : celle des travailleuses de l’ombre qui ont tenu à bout de bras une industrie qui deviendra incontournable.

L’album réussit brillamment à conjuguer biographie parcellaire et réflexion historique. On y perçoit à la fois l’abjection du nazisme et la résistance silencieuse d’une jeune femme qui, privée de tout, trouve encore dans le dessin une manière de dire « je suis ». Mais Lily Renée n’est pas seulement un hommage à une artiste méconnue. C’est aussi un récit sur la place des femmes dans la culture populaire et sur la capacité de l’imaginaire à constituer une arme douce, une revanche contre l’Histoire.

En refermant ces pages, le lecteur garde en mémoire deux choses : la dureté d’un exil et la lumière obstinée d’un trait de crayon. Lily Renée apparaît comme une figure de résilience, dont l’héritage dépasse largement les marges des comics pour rejoindre une histoire ô combien universelle : celle de l’art comme ultime refuge.

Lily Renée, Arnaud Floch et Janis Do
Marabulles, août 2025, 128 pages

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4

« Murder Falcon » : le Metal qui terrasse les démons intérieurs

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L’énergie brute, la charge intime. Voilà les deux pôles de Murder Falcon, signé Daniel Warren Johnson et réédité par Delcourt. Derrière ses airs de défouloir metal et d’actions spectaculaires, ce récit abrite en creux une réflexion sur la résilience, la maladie et la puissance cathartique de la musique.

Jack est un ancien guitariste brisé par la dissolution de son groupe et par les épreuves de la vie. Ce n’est qu’à la suite d’une rencontre improbable avec Murder Falcon – créature surgie du monde du Heavy Metal – qu’il décide, par la force des choses, de remettre le pied à l’étrier. Il faut dire que chaque accord qu’il gratte, chaque riff qu’il libère, nourrit la puissance de ce faucon musculeux, qui peut ensuite terrasser les forces du mal qui ont envahi la Terre.

De prime abord, le scénario a quelque chose d’absurde. Mais derrière la démesure et la facilité se cache une métaphore poignante : les monstres sont les incarnations de la douleur, de la peur et de la maladie, ils se nourrissent de toutes les angoisses humaines, et la musique, véritablement cathartique, devient le seul exutoire, la seule arme capable de redonner souffle et courage à ceux qui les combattent. La menace extérieure fait écho à nos vulnérabilités intérieures : les deux se répondent en miroir.

Aussi, loin de se réduire à une succession de combats spectaculaires, Murder Falcon met en scène des relations humaines fragiles mais vitales : amitiés ravivées, retrouvailles, pardons arrachés à la douleur. Le chemin de Jack est celui d’une réconciliation avec lui-même et avec les autres, et c’est ce sous-texte, qui évoque aussi la maladie, qui confère à l’ouvrage toute sa puissance émotionnelle. On peut être ébahi par le spectacle, mais l’on sera aussi – et surtout – concerné par les reliefs humains de l’histoire.

Graphiquement, Johnson déploie un style viscéral et bouillonnant, où chaque case déborde d’énergie. Le découpage nerveux et les détails parfois foisonnants donnent au récit une intensité rare, soutenue par des couleurs qui accentuent l’urgence et la vitalité de l’action. Les séquences plus intimes donnent à voir Jack dont les combats contre les monstres renvoient aux combats intérieurs contre ses propres démons…

Bien que l’intrigue présente une structure assez classique (quête épique, rédemption, transmission), la sincérité du propos et la symbiose recherchée entre le fond émotionnel et la forme pop débridée en font une lecture intéressante. Le bestiaire monstrueux ajoute d’ailleurs un peu de piment au côté ludique de cet album, puisque n’importe quoi peut surgir à peu près de n’importe où. 

Murder Falcon, Daniel Warren Johnson
Delcourt, août 2025, 272 pages

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3.5

« Les Justes : Émilie et Oskar Schindler » : des héros discrets

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On connaît Oskar Schindler à travers le prisme de Steven Spielberg, qui a porté au cinéma l’histoire de cet homme d’affaires nazi devenu héros humaniste. Mais derrière cette icône forgée dans l’acier hollywoodien se tenait une autre figure, tout aussi importante, bien que restée dans l’ombre : Émilie Schindler, son épouse, mais surtout son alliée dans l’entreprise de sauvetage qui a permis à plus de 1200 Juifs d’échapper à la déportation. C’est à elle, à ce duo tragique et fascinant, que Jean-Yves Le Naour et Christelle Galland consacrent ce volume de la série « Les Justes », nouvelle collection de récits graphiques.

Le récit est construit sous la forme d’un témoignage qu’Émilie livre en Argentine à des journalistes venus recueillir ses souvenirs. La femme adopte un ton lucide, presque désenchanté. Oskar y apparaît sous toutes ses facettes : un séducteur infidèle et bon vivant, un opportuniste fasciné par l’argent facile, qu’il dépense dans des réceptions somptueuses, mais aussi homme soudain saisi d’une conscience aiguë face à l’horreur qui se profile.

La lecture nous donne l’occasion de découvrir un rapport ambigu au nazisme, caractérisé par une adhésion de façade, relevant plus de l’opportunisme et que de l’idéologie – jusqu’au basculement en 1942, quand la réalité de la « solution finale » devient impossible à ignorer. La transformation s’opère alors : l’industriel dépensier, joueur, presque dilettante, se mue en stratège du sauvetage. Il use de son entregent, de ses profits de guerre, de son talent de manipulateur pour tromper les autorités et protéger ses ouvriers juifs. Les auteurs nous signifient à plusieurs reprises son horreur face aux abjections nazies – assassinats arbitraires, déportations de masse, etc.

Émilie, elle, agit dans l’ombre : organisant, soutenant, risquant autant que son mari. Le livre lui restitue une place centrale, refusant qu’elle ne soit qu’une note en bas de page dans l’Histoire. On perçoit son courage, son humanité, sa tendresse pour son défunt époux, mais aussi ses réserves quant à certains traits de comportement qui ont pu la blesser, et notamment ce caractère volage.

Ce volume donne à voir les scènes de violence glaçantes qui avaient cours à l’époque. Le camp de Plaszów, dirigé par le sinistre Amon Göth, ou les pierres tombales utilisées comme dallage, ont le mérite de la clarté : ce régime faisait peu de cas de l’humanité de ses adversaires politiques ; il les boutait hors de toute considération. Les nombreuses séquences de flashback, rendues dans des teintes gris-bleu, nous plongent dans une horreur progressive : les nazis vont de plus en plus dans leur entreprise de destruction et d’élimination, ce qui oblige les Schindler à mentir, déplacer leurs activités ou saboter la production d’armes pour essayer de sauver un maximum de Juifs.

Sans Émilie, la « liste de Schindler » n’aurait sans doute jamais existé. En redonnant voix et visage à celle qui fut reléguée au second plan par Hollywood, « Les Justes » complète un récit qui n’avait pas été restitué dans toute sa complexité.

Les Justes : Émilie et Oskar Schindler, Jean-Yves Le Naour et Christelle Galland 
Bamboo, août 2025, 64 pages

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4

Le trépassé de Kermellec : un assassinat et ses conséquences

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Avec cet album, Patrice Pellerin entame sa série L’Épervier qu’il ne faudrait pas confondre avec Les sept vies de l’épervier due à André Juillard et Patrick Cothias et qui se situe au XVIe siècle. Patrice Pellerin travaille seul (scénario, dessin et couleurs) et situe son histoire au XVIIIe dans les milieux maritimes bretons. Ici, le cadre se situe à Brest et aux alentours.

L’album commence par un rendez-vous qui se conclue par l’assassinat du comte de Kermellec, d’où le titre de l’album. Le comte attendait Yann de Kermeur qui devait le retrouver dans son manoir, au soir. Quand Yann arrive dans la propriété, il entend un coup de feu qui l’attire vers la chapelle. Dans cette chapelle, située sur la propriété Kermellec, reposent les ancêtres de la famille. Yann y trouve le comte agonisant. Nous avons vu ce qui s’est passé. Un groupe conduit par un homme masqué s’est introduit subrepticement dans la chapelle, a soulevé le lourd couvercle en pierre d’un tombeau, pour découvrir le corps d’un mort tenant dans ses mains un objet en poterie. L’homme masqué s’en empare en s’exclamant « TLALOC ! » et en pensant qu’il devient riche. Mais le bruit du couvercle de la tombe s’effondrant au sol a attiré l’attention du comte de Kermellec, un vieil homme ne faisant pas le poids, seul. Indigné par cette irruption dans son domaine, il régit naturellement. Mais, sa tentative d’intimidation lui vaut un coup de pistolet de l’homme masqué qui s’enfuit avec ses hommes, juste avant l’arrivée de Yann. Ce dernier a la malchance d’arriver dans la chapelle juste avant les hommes du comte qui, voyant la scène, considèrent que Yann est l’assassin de leur maître. Avant de pousser son dernier soupir, le comte parvient à articuler quelques mots pour Yann. Celui-ci les enregistre, mais sans comprendre l’intention du comte.

Yann face à la justice

Nous savons donc que Yann est innocent. Mais il échappe de peu à un lynchage. Une situation qui nous permet de comprendre déjà une partie des enjeux de la série. En effet, c’est la petite-fille (la comtesse, séduisante et élégante jeune blonde, dont on apprend un peu plus tard le prénom : Agnès) du trépassé qui réclame que la justice s’applique selon la loi et non de façon expéditive. Un peu plus tard, alors que Yann s’apprête à être transféré, il fait face à monsieur de la Motte qu’il connaît. Espérant de la compréhension, Yann s’adresse à lui. Peine perdue. Mais nous apprenons que Yann a un passé douteux, puisqu’il a déjà été condamné pour piraterie. Ceci dit, nous apprenons aussi qu’il a été gracié par sa Majesté en personne. Un peu plus tard, nous réalisons que Yann est à la tête d’un navire où son équipage le vénère, tout en le sachant coureur de jupons invétéré. Yann est donc un aventurier qui profite de la première occasion pour s’échapper, au nez et à la barbe de monsieur de la Motte. Vexé, celui-ci jure de le reprendre et de le faire pendre ! La fuite éperdue de Yann fait l’essentiel de l’album. On réalise au passage qui est l’assassin, mais il est encore bien trop tôt pour comprendre ses motivations exactes. Par contre, l’album a le grand mérite de nous faire sentir l’ambiance générale dans et aux alentours de la rade de Brest à cette époque.

L’Épervier en fuite

Yann considère que son meilleur refuge devrait être son bateau La Méduse. Mais il ne sait pas ce qui se trame du côté du port. Ceci dit, il trouve des soutiens, parfois inattendus. Ainsi, Marion, la jeune prostituée brune qui agit dans l’ombre. Sans oublier Cha-Ka, un indien que Yann considère comme son plus fidèle ami, celui sur qui il pourra compter envers et contre tout. Autant dire qu’il en aura bien besoin, car Monseigneur de la Motte ne lui fera aucun cadeau, à lui et à tous ceux qui le soutiennent. Enfin, sans surprise, L’Épervier n’est autre que Yann de Kermeur, un beau jeune homme intrépide, courageux, audacieux et jamais à court de ressources.

Beau travail

Le scénario de ce premier épisode est intéressant, surtout parce qu’il ouvre de nombreuses possibilités. On sent que l’auteur cherche à montrer de quoi il est capable, tout en ayant probablement déjà en tête les prolongements de ce premier album. Ici, il fait le pari d’une histoire tournée vers l’aventure (il y a du mouvement et de nombreux rebondissements), où de nombreux détails intéressants s’accumulent, pour nourrir les albums qui suivront. Au niveau du dessin, c’est du solide d’emblée, avec un soin particulier apporté aux détails. Je pense notamment aux bateaux qui sont superbes. Globalement, les mouvements sont bien rendus et les couleurs agréables. L’organisation des planches, avec 3 ou 4 bandes, une belle diversité des tailles de vignettes et quelques surimpressions pour des gros plans, montrent déjà une belle maîtrise de la part d’un dessinateur dont le succès du présent album lui permettra de laisser libre cours à son inspiration pour les suivants. A noter qu’on est sur un format typique de la BD franco-belge, avec 46 planches où dessins et dialogues s’équilibrent bien.

Influences

Avant la première planche, on trouve une carte de la rade de Brest et environs vers 1740. Au-dessous, l’auteur adresse des remerciements à plusieurs personnes, dont trois peintres : François Boucher, Jean-Siméon Chardin et Joseph Vernet. Pour ce dernier, rien d’étonnant car il doit sa renommée à ses marines. Pour les deux autres, j’aurais tendance à penser que les remerciements du dessinateur valent pour l’ensemble de la série, essentiellement pour les décors et les costumes. Et puisqu’il est question de peinture, sachant que le bateau de Yann est La Méduse on peut s’attendre à ce que son équipage finisse à un moment sur un radeau…

Le trépassé de Kermellec – L’Epervier tome 1 – Patrice Pellerin
Dupuis (collection « Repérages ») : paru en mai 1994

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3.4

Les écrans se déplacent plus vite que jamais

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Le cinéma et le streaming ont jadis dicté leur propre rythme, mais le public s’attend désormais à une immédiateté sans perdre le plaisir de l’anticipation. La façon dont les gens s’engagent dans les films et les séries évolue, car les plateformes offrent un accès instantané aux premières, aux sorties limitées, au contenu exclusif et aux bonus. Attendre des heures ou des jours pour une scène préférée semble de plus en plus démodé, et le rythme de diffusion est devenu une partie du plaisir de la narration elle-même, façonnant la façon dont les spectateurs se connectent aux récits et vivent l’excitation du cinéma en temps réel.

Même au sein des expériences numériques au-delà des médias traditionnels, l’attrait de la vitesse et de l’efficacité a commencé à façonner les attentes du public. Les plateformes qui permettent un accès quasi instantané au contenu, comme les services de streaming, les spectacles en direct et les sorties à la demande, ont redéfini la patience en matière de divertissement. Les plateformes de casino retrait rapide, bien que conçues principalement pour le jeu, illustrent cette soif d’immédiateté en offrant des récompenses rapides, une navigation simple et un temps d’arrêt minimal. L’observation de ce croisement montre à quel point le divertissement est influencé par la commodité, encourageant les créateurs à concevoir des expériences qui retiennent l’attention immédiatement tout en offrant de la profondeur. Le plaisir d’obtenir ce que l’on veut presque instantanément a subtilement changé la façon dont les films, les séries et les autres médias sont présentés, poussant les producteurs à penser en termes d’immédiateté sans sacrifier la qualité.

La montée en puissance des plateformes de niche a encore enrichi la façon dont le public interagit avec le contenu. Les marathons de séries thématiques, les rétrospectives de réalisateurs et les courts métrages expérimentaux trouvent désormais leur place aux côtés des superproductions, créant un menu varié qui semble personnel et immédiat. Les médias sociaux amplifient le moment, transformant les scènes en conversations culturelles presque dès qu’elles apparaissent, et les interviews en direct avec les acteurs ou l’équipe de tournage offrent des aperçus des coulisses, ajoutant des couches à l’expérience. Les festivals ne sont pas à l’abri de cette tendance, avec des événements hybrides mêlant projections physiques et accès numérique pour atteindre simultanément des publics mondiaux.

Ce changement met en évidence une évolution claire dans la façon dont le divertissement fonctionne aujourd’hui. La vitesse, l’immédiateté et l’accessibilité ne sont plus des avantages, mais des attentes incontournables. Le public veut être surpris, engagé et connecté en temps réel, tout en appréciant pleinement le savoir-faire et la créativité des réalisateurs. Les films qui réussissent allient gratification rapide et impression durable, que ce soit par une seule scène inoubliable ou par une histoire qui persiste longtemps après le générique de fin, laissant une marque durable dans l’esprit des spectateurs. Le divertissement donne désormais l’impression d’être une conversation qui se déroule au rythme du public, et suivre ce tempo est devenu tout aussi amusant et captivant que les histoires elles-mêmes.

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