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L’Étrange Festival 2025 : Welcome Home Baby, portrait d’une mère en feu

Lancé en ouverture de la section Panorama à la 75e Berlinale, puis projeté au BIFFF, Welcome Home Baby marque le retour d’Andreas Prochaska avec un film profondément angoissant sur l’abjection de la grossesse et les rôles sociétaux assignés aux femmes. Le réalisateur autrichien y mêle des thématiques déjà explorées dans sa filmographie avec une atmosphère aussi pesante que celle de Rosemary’s Baby.

Le cinéma de genre continue de germer dans l’esprit de Prochaska, à tel point qu’il livre ici une œuvre encore plus cérébrale que ses précédentes. Son diptyque Trois jours à vivre lui avait déjà permis d’appréhender la tension de manière progressive, revisitant le principe de Souviens-toi… l’été dernier avec une certaine maîtrise formelle. Il confirma ensuite son goût pour l’angoisse diffuse dans The Dark Valley, où l’on suivait un photographe accueilli dans un village reculé, tyrannisé par une famille hypermasculine. Un récit de vengeance à la sauce western, plutôt réussi. Welcome Home Baby reprend ce principe du couple isolé en pleine Autriche rurale, découvrant peu à peu que leur venue n’a rien d’un hasard.

L’héritage maudit

Judith vit en décalage avec son mari Ryan ; ils ne se croisent que dans le lit conjugal, une fois la nuit tombée. Urgentiste à Berlin, elle enchaîne les interventions, quitte à faire office de sage-femme lors d’un accouchement improvisé – une scène filmée frontalement par Prochaska, comme pour annoncer le ton lugubre du reste. L’indifférence du géniteur face à cet enfant sans amour préfigure également l’horreur à venir.

Lorsque le père biologique de Judith meurt, elle retourne dans sa maison d’enfance, d’où elle avait été arrachée. Mais l’immolation de sa mère dans les environs, sous les regards impassibles des habitants, installe d’emblée un climat de méfiance. Le sourire glaçant de Gerti Drassl, impeccable en Paula, suffit à hanter n’importe quel spectateur. Une sorcière parmi d’autres dans une descente aux enfers teintée de trauma et d’onirisme.

Sans détour, un climat de plus en plus étrange s’installe autour de Judith et Ryan, acculés par la présence à la fois physique et psychique des villageois. Leur bienveillance, froide, cache bien des secrets – tout comme la cicatrice sur le torse de Judith. Le temps se dilate, les visions se répètent, de plus en plus soutenues. Celle qui était venue rompre avec un héritage maudit découvre une terrible machination : la naissance imminente d’un enfant voulu par la maison elle-même, qui semble hantée, au sens littéral comme symbolique.

Un puzzle à pièces mouvantes

Le contraste visuel entre le rouge écarlate du sang et le bleu glacial de l’eau – dans laquelle Judith s’immerge pour tenter de se reconnecter à elle-même – structure le film comme un puzzle dont les pièces changent de forme en cours de route. C’est parfois déroutant, voire frustrant, surtout quand on anticipe la finalité du récit.

Prochaska et sa directrice photo Carmen Treichl misent tout sur l’aspect visuel, en faisant du cadre le seul véritable axe de narration. Un pari risqué, d’autant que le scénario, lui, reste assez mince. Le film revendique une expérience psychologique et sensorielle, à la manière de Suspiria, usant de plans d’inserts et de petits glitches numériques pour renforcer l’aura surnaturelle de la forêt. Bien aidé par l’interprétation intense de Julia Franz Richter, le film parvient à ne pas perdre totalement son public, notamment lorsqu’il recentre la question du corps féminin et de son contrôle.

Un film hanté par l’indécision

Le point de bascule – cette perte de repères progressive – est plutôt bien orchestré, notamment grâce à des ellipses efficaces autour de la grossesse de Judith, qu’elle ne semble plus percevoir. Mais la répétition narrative finit par paralyser le récit. Trop de flou entoure le folklore du village et ses rituels pour qu’on puisse réellement orienter notre lecture. Welcome Home Baby brasse trop de thèmes à la fois : emprise communautaire, transmission de la maternité, contraintes sociales, héritage forcé, renaissance romantique… Et tout cela laisse un arrière-goût de « déjà-vu », comme si le film n’osait jamais vraiment trancher entre ses influences.

Il en résulte un film inégal, mais pas dénué d’intérêt. Porté par une ambiance visuelle soignée, une interprétation habitée et quelques séquences puissantes, il parvient à maintenir l’attention, surtout pour les amateurs de genre exigeant. Sans révolutionner son sujet, Welcome Home Baby s’inscrit comme une proposition atmosphérique intrigante, qui mérite d’être vue, ne serait-ce que pour sa manière d’aborder le corps féminin comme un territoire hanté.

Bande-annonce – Welcome Home Baby

Fiche technique – Welcome Home Baby

Réalisation : Andreas Prochaska
Interprètes : Julia Franz Richter, Reinout Scholten van Aschat, Gerti Drassl, Maria Hofstätter, Gerhard Liebmann
Scénario : Daniela Baumgärtl, Constantin Lieb, Andreas Prochaska
Photographie : Carmen Treichl
Montage : Karin Hartusch
Musique : Karwan Marouf
Sound design : Nina Slatosch, Johannes Konecny
Décors : Claus Rudolf Amler
Production : Tommy Pridnig, Ulf Israel
Société de production : Lotus Filmproduktion, Senator Film Produktion
Société de distribution : Wild Bunch Distribution
Pays de production : Autriche, Allemagne
Genre : Épouvante-horreur, Thriller
Durée : 1h55

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© Marc Bruckert

L’Étrange Festival 2025 : 40 Acres, les agriculteurs de l’apocalypse

La science-fiction est un terrain fertile pour toutes sortes d’expérimentations. Pour son premier long métrage, le réalisateur canadien R.T. Thorne y plante un récit de survie où une famille d’agriculteurs tente de préserver son indépendance face aux manœuvres insidieuses, et ouvertement colonialistes, de rôdeurs affamés. C’est un film de fin du monde, certes, mais qui préfère interroger la transmission, la résilience, et ce que l’on lègue aux enfants : futurs souverains d’un royaume en ruines.

Là où Lovecraft Country ou Antebellum plongeaient dans une relecture historique d’une Amérique ségrégationniste, 40 Acres revisite cet héritage dans un cadre post-apocalyptique, plus symbolique mais non moins percutant. Le film semble d’autant plus crédible qu’il résonne fortement avec le présent : tensions raciales exacerbées, défiance généralisée, disparition du lien social. Une sorte de prolongement à l’implosion des États-Unis selon la vision d’Alex Garland dans Civil War.

Héritages brisés

Son titre, 40 Acres, fait directement référence à l’expression « 40 acres and a mule » (littéralement « 16 hectares et une mule »), promesse avortée faite aux anciens esclaves afro-américains durant la Reconstruction. Un ordre militaire émis par le général de l’Armée de l’Union William T. Sherman prévoyait de leur allouer des terres à cultiver – mesure rapidement annulée par le successeur d’Abraham Lincoln. Cette trahison a gravé dans la mémoire collective une dépossession structurelle, que Thorne évoque non pas frontalement, mais en filigrane. Il transforme ce traumatisme en une tension dramatique omniprésente, nourrie par une mise en scène sobre et tendue.

Dans ce futur proche, ravagé par les guerres civiles et où toute espèce animale a disparu, la famille Freeman vit en quasi-autarcie, cultivant le maïs et les légumes avec rigueur et vigilance. Une autosuffisance chèrement acquise, fondée sur une discipline de fer et une méfiance absolue envers l’extérieur. Derrière ce système parfaitement huilé, le doute s’installe : jusqu’où peut-on ériger des murs sans s’y enfermer ? Pour Emmanuel, dit Manny, le fils aîné, l’horizon se rétrécit, et avec lui, le rêve d’une liberté qui ne serait pas uniquement synonyme de survie.

Cultiver la survie

Issu du monde du clip, Thorne déploie une esthétique soignée et un sens aigu de la composition. L’ouverture du film, qui nous présente la famille Freeman, brille par son efficacité visuelle. D’autres moments, comme une expédition dans un hangar macabre, révèlent une vraie capacité à conjuguer tension et style. Mais au-delà de l’image, le film s’ancre dans la terre et la mémoire : il parle d’appartenance, de communauté, d’éducation. Thorne évoque avec justesse les dynamiques familiales, notamment à travers la figure d’Hailey, matriarche intransigeante, dont l’instinct de protection flirte parfois avec le repli paranoïaque.

Hailey n’a qu’un mot d’ordre : vigilance. Une posture que le cinéaste connaît bien, ayant lui-même grandi auprès d’une mère célibataire, préoccupée avant tout par l’intégrité morale et physique de ses enfants. Cette dimension autobiographique irrigue le parcours de Manny, adolescent tiraillé entre obéissance et désir d’émancipation. La relation mère-fils, tendue mais jamais caricaturale, devient l’un des nerfs émotionnels du film. Hailey, incapable d’exprimer son amour autrement que par des injonctions, illustre cette transmission contrariée, entre amour étouffant et devoir de survie. La famille recomposée qu’ils forment avec d’autres survivants, afro-américains et autochtones, constitue le dernier bastion face à la désintégration du monde. Ensemble, ils doivent affronter la faim… mais aussi un groupe de cannibales rôdant autour de leur ferme.

Malgré ses ambitions, 40 Acres n’échappe pas aux maladresses propres aux premiers films. Certains dialogues explicatifs ralentissent le récit ; le climax, notamment la séquence dans le sous-sol blindé, manque de tension et d’impact. Le dernier acte, expédié dans une tonalité presque trop lumineuse, atténue la portée subversive du propos. Par ailleurs, le film souffre d’un ventre mou – enchaînements de flashbacks, chapitrage déséquilibré, personnages secondaires sous-exploités – qui nuit à la densité dramatique.

Mais malgré ces faiblesses, 40 Acres reste un film attachant et sincère. Il parvient à maintenir l’attention grâce à une dynamique familiale forte, portée par une distribution impliquée. Danielle Deadwyler, en matriarche inflexible mais déchirée, livre une performance intense, entre rage sourde et vulnérabilité contenue. Son arc manque peut-être d’un souffle final plus affirmé, mais elle incarne avec force le pilier moral et émotionnel de cette micro-société.

Bande-annonce – 40 Acres

Fiche technique – 40 Acres

Réalisation : R. T. Thorne
Interprètes : Danielle Deadwyler, Kataem O’Connor, Michael Greyeyes, Milcania Diaz-Rojas, Leenah Robinson
Scénario : R. T. Thorne, Glenn Taylor, Lora Campbell
Photographie : Jeremy Benning
Montage : Sandy Pereira, Dev Singh
Musique : Todor Kobakov
Production : Jennifer Holness
Sociétés de production : Magnolia Pictures, Hungry Eyes Media, Téléfilm Canada
Pays de production : Canada
Genre : Thriller post-apocalyptique
Durée : 1h53

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© Marc Bruckert

Protégé : Guide des Classes de Battlefield 6 : Maîtrisez le Système à Quatre Classes pour une Domination Stratégique

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Drôle de peine : Addiction Maman

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Dans Drôle de peine, Justine Lévy ne raconte pas la mort, mais l’obsession d’une absence maternelle qui ronge, qui pulse, qui écrit. Ce récit incandescent explore la dépendance d’une fille au manque de sa mère, Isabelle Doutreluigne, figure fantasque et suicidaire, disparue sans jamais vraiment partir. Entre élégie intime et enquête existentielle, Lévy transforme la douleur en prose palpitante, drôle et mélancolique, et signe l’un des textes les plus bouleversants de la rentrée littéraire. Une plongée dans les vertiges de la filiation, où l’écriture devient corps, et le deuil, une forme de survie.

Drôle de peine n’est pas un livre sur la mort, mais sur l’obsession de l’absence qui hante et altère radicalement le sentiment de vivre. Justine Lévy y court après l’ombre d’une mère insaisissable, Isabelle Doutreluigne, qui se suicida par l’héroïne et le refus de vivre. Entre enquête et élégie, l’auteure explore les failles d’une filiation douloureuse et transforme sa propre addiction à sa mère en une prose fiévreuse, tendre et drôle. Un texte qui creuse la mélancolie comme une maladie ancestrale, et offre à la rentrée l’un de ses plus beaux tombeaux littéraires.

L’écriture-corps

Dans le livre de Justine Lévy, enquête vitale sur la mort de sa mère, l’émotion vient à chaque page de la fébrilité, de la hâte que l’écrivaine met à tenter de faire que sa mère ne soit jamais morte. Comme une course avant la mort. Comme un mouvement antérograde. Comme si la fille continuait dans l’écriture le corps palpitant de sa mère par ce chagrin palpable, saisissable à chaque phrase.

L’émotion qui se prolonge vient de ce que Justine Lévy enquête presque depuis son enfance sur cette femme (Isabelle Doutreluigne) qui a mis tant d’énergie à se suicider du dedans de sa vie. Une vie d’ex-femme du père de Justine (Bernard), d’ex-mannequin, fantasque, révoltée, jamais d’accord avec rien et surtout pas avec la vie, ne s’occupant pas de sa fille, l’oubliant.

Cette mère incarne une forme de liberté radicale et destructrice, choisissant la fuite en avant dans les paradis artificiels plutôt que le carcan de la maternité. Sa mort n’est que l’aboutissement d’un long suicide, un effacement progressif qui a marqué l’enfance de Justine Lévy. Ce marquage devient peine et cette peine se mue en possession sur la psyché et le corps de sa fille.

On est saisi par ce destin d’une femme se voulant libre ou libertaire, amoureuse des hommes et des femmes, ne se donnant pour loi que la jouissance et tombant dans l’abîme de cette utopie, dans le vertige de la toxicomanie pour peut-être vider la tristesse.

Le risque de la hantise

Ce qui est très beau dans Drôle de peine c’est la manière qu’a Justine Lévy de se risquer, de parler de sa mère en elle, d’elle en sa mère, de nous faire sentir l’intransigeance d’une vie sous addiction (pas celle de sa mère à l’héroïne, mais celle de l’écrivaine au manque de maman), les ravages d’une existence asservie à un parent trop aimé, perdu, jamais mort parce que toujours l’ayant déjà été. Et la fille de s’identifier. Et Justine Lévy de nous livrer d’elle des pages folles. De brisure. De cœur serré. De mélancolie reprise dans une rythmique drôle et lucide.

L’originalité magistrale du livre tient dans son inversion du regard. La véritable addiction n’est pas ici celle de la mère à l’héroïne, mais celle de la fille au manque de sa mère. Justine Lévy ausculte cette dépendance mélancolique avec une lucidité qui frôle la cruauté – envers elle-même autant que la bonté paradoxale envers celle qui l’a mise au monde sans vraiment en prendre soin. Or et c’est là le renversement, l’écrivaine va comme un impératif catégorique prendre soin de celle qui n’a jamais pris soin d’elle.

Dans cette rentrée littéraire où chacun des auteurs reconnus livre son texte funéraire, son hommage au père ou à la mère, Drôle de peine figure très haut par sa tendresse, sa finesse, sa capacité à nous transmettre la mort dans l’âme sans prétention et avec cœur.

Les phrases de Drôle de peine agissent tel un écrin scellant un tombeau vivant, celui que l’on devient lorsqu’on chute dans la mélancolie archaïque, ante-généalogique. Et Justine Lévy saisit et scrute à vif ce que l’absence de sa mère n’en finit pas de faire à sa physiologie à elle.

Au-delà du deuil, la littérature

Enquête piquante, sensible et tendre, hommage vibrant aux pères-mères, Justine Lévy réussit cet état funambule d’une écriture de soi jamais indécente ni complaisante, toujours comme l’émergence d’une vérité. Vouloir savoir coûte que coûte. Savoir pourquoi maman était comme ça. Et plus encore entreprendre l’écriture comme un acte de survie. « Je ne veux pas lui dire non plus la vie de maman nouée à la mienne, vivre à sa place, vieillir à sa place, est-ce elle qui m’étrangle, corde au cou lancée depuis le ciel? »

La beauté rugueuse de Drôle de peine en fait un texte qui travaille la mélancolie en matériau littéraire et l’abandon en raison d’écrire. Poignant et déchirant.


Jeudi 25 septembre à 18h30, Hôtel Monsieur Aristide, tout près du vieux Montmartre, sous le ciel doré de Paris. Justine Lévy t’attend, là, sur la banquette feutrée du salon, 3 rue Aristide Bruant.
Rencontrer Justine Lévy, c’est franchir le seuil d’un univers vibrant d’émotions.🧚‍♂️
rencontre-avec-justine-levy

Deauville 2025 : Sovereign, aux armes, citoyens !

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20 mai 2010. La police de West Memphis, en Arkansas, arrête un minivan blanc. Le conducteur refuse de présenter son permis de conduire et son fils, Joseph Kane, tire soudainement sur les agents avec un fusil d’assaut. C’est ce fait divers médiatique qu’a choisi de relater Christian Zweigel pour son premier long-métrage, Sovereign, sélectionné en compétition au Festival de Deauville.

Né aux États-Unis dans les années 1970, le mouvement des « citoyens souverains » a progressivement gagné la France. Début avril 2024, un couple a refusé de se soumettre à un contrôle routier, au motif qu’il n’appartenait plus à « l’entreprise République française présidence », une société établie depuis 1947 à Washington DC. En répétant sans cesse « on ne contracte pas », il a déchaîné Internet et les réseaux sociaux. Ces êtres souverains refusent donc de conclure le pacte social cher à Rousseau, Hobbes et Locke. Pas de contrôle. Pas d’impôt. Pas de loi. Initialement lancé contre l’autorité de l’État fédéral, puis contre toute structure gouvernementale, le mouvement est aujourd’hui surveillé par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires en raison de sa « philosophie antisystème ».

Lorsqu’un membre de sa famille a adhéré aux théories du complot et aux idées des « citoyens souverains », Christian Zweigel a décidé de s’emparer de ce sujet encore peu représenté au cinéma. Sous l’angle d’un jeune homme élevé dans ce bain contestataire, il traite d’une réalité américaine qui touche des centaines de milliers de personnes, de tout horizon, aux États-Unis. En mettant l’accent sur les paradoxes, et surtout les conséquences dévastatrices de cette mouvance sur la vie humaine, Sovereign compose un récit marquant. Tourné en Arkansas, sur le lieu même de la fusillade, ce drame authentique flirte parfois avec le documentaire.

La cavale des souverains

Jerry, père célibataire et citoyen souverain convaincu, vit seul avec son fils Joe. Alors que la banque menace de saisir leur maison, Jerry n’en démord pas : les dettes, il ne les a pas contractées. C’est à son homme de paille (« straw man »), sujet esclave du gouvernement, de les régler. Quant aux autorités, elles ne disposent pas de la compétence pour le priver de son logement. Ni le droit d’y pénétrer. Si Jerry refuse toute forme de gouvernance, c’est très paradoxalement aux lois qu’il se rattache, au tribunal, pour tenter de faire respecter ses droits. Immergé malgré lui dans cette idéologie, Joe mène une existence recluse. École à distance. Pas de vie sociale. Réduit à regarder des profils Facebook et les filles par les fenêtres, il suit docilement son père, qui prêche en itinérance ses valeurs antisystème dans de petites paroisses locales. De l’autre côté de la loi, John Bouchart, le chef de la police locale incarné par Dennis Quaid, a poussé son fils à rentrer au sein des forces de l’ordre.

Christian Zweigel traite tous ces personnages avec beaucoup d’empathie, en particulier Joe, dont l’enfance a été volée. Voir cet adolescent intelligent, qui aspire à des rencontres et des études supérieures, s’enfoncer dans une violence impulsive alerte sur les dangers de l’endoctrinement. Mais à travers les citoyens souverains, Sovereign aborde surtout la relation père-fils, en mettant en parallèle le camp des citoyens souverainistes et celui des policiers, deux milieux opposés qui conservent pourtant un point commun : la masculinité. Christian Zweigel présente en effet la paternité comme un cadre rigide et étouffant, où la virilité empêche toute expression de compassion. Être un homme, c’est être dur. Ne pas faillir. Ne pas pleurer. Savoir se battre et tirer. Jerry comme John éduquent ainsi leurs fils avec une grande fermeté. Même un bébé qui crie ne les fait pas moufter. En exacerbant cette vision négative de la parentalité, Sovereign invite les hommes à s’éloigner de la figure masculine classique, forte et froide, et à se montrer plus sensibles.

En filigrane, le film évoque aussi la liberté totale de se procurer des armes aux États-Unis. Un droit constitutionnel, qui, combiné à l’idéologie extrémiste des « citoyens souverains », a permis la fusillade reconstituée. En achetant des fusils et des munitions comme des patates, Jerry s’adonne à un déchaînement de violence. Ces thèmes des armes et de la violence débridée avaient été représentés sous l’angle de la science-fiction dans School Duel, sélectionné l’année dernière au Festival de Deauville. Dans la même lignée, Sovereign lance un appel à la douceur et au pacifisme, avec l’objectif, indéniablement réussi, d’éveiller les consciences.

Fiche technique – Sovereign

Réalisation : Christian Swegal
Scénario : Christian Swegal
Production : All Night Diner
Distribution : 
Interprétation : Nick Offerman, Jacob Tremblay, Dennis Quaid, Martha Plimpton, Thomas Mann…
Genre : thriller
Date de sortie : inconnue
Durée : 1h40
Pays : Etats-Unis

Deauville 2025 : The Plague, les ados à la piscine du diable

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Transformation du corps, sexualité, moqueries, isolement, jeux de pouvoir : l’adolescence s’accompagne d’un lot d’épreuves à la fois intimes et sociales. Avec The Plague, Charlie Polinger nous plonge sans ménagement dans une piscine très viscérale du coming of age, où la haine, le harcèlement et la violence attirent des garçons tourmentés vers le fond. Un thriller étouffant, qui fonctionne surtout grâce à son atmosphère sonore anxiogène et sa mise en scène nerveuse.

Diplômé de l’AFI Conservatory de Los Angeles, Charlie Polinger s’est fait remarquer par son court-métrage, A Place to Stay, qui aborde la double vie d’un jeune homme gay au sein d’une société réprimant l’homosexualité. Pour son premier long-métrage, il renonce à la sensibilité mais poursuit son traitement des émotions contradictoires ressenties au sein d’un contexte sociétal hostile. Présenté dans la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes, The Plague a reçu le Prix de la meilleure création sonore.

« L’enfer, c’est les autres »

Dans un campus de water-polo, Ben, un garçon réservé âgé de douze ans, cherche à s’intégrer au sein de sa promotion. En rejoignant une bande menée par Jack, il découvre un environnement cruel, où règnent la peur et les pulsions. Observateur timide, mais pas naïf, Ben assiste au harcèlement sans fin d’Eli, un camarade que le groupe fuit littéralement comme la peste à cause de sa maladie de peau.

The Plague montre ainsi l’adolescence comme une période de transition répugnante. Les changements physiques sont perçus comme des infections contagieuses, les désirs sexuels deviennent une cause de railleries, et la différence une source d’angoisse irrationnelle. Dans la lignée d’Un monde, qui mettait en scène le harcèlement dans une école, le film nous enferme dans un univers clos. La piscine, le dortoir et les couloirs de l’établissement composent une prison effroyable qui attise la perversion de garçons détraqués par leurs hormones. Même l’entraîneur de water-polo, remarquablement interprété par Joël Edgerton (Master Gardener, It Comes at Night) se révèle totalement impuissant pour gérer la situation.

Loin du drame ou de la comédie, genres dominant les œuvres consacrées au passage à l’âge adulte, Charlie Polinger fait de l’adolescence « un enfer d’anxiété sociale », où chacun entretient une peur phobique du jugement des autres tout en affrontant des dynamiques de pouvoir. Pour imaginer ce film très personnel, il s’est inspiré de sa propre expérience et des journaux qu’il tenait lors d’un camp été. Même si The Plague ne cache pas sa référence à Carrie au bal du diable, il joue davantage sur la paranoïa, avec une frontière poreuse entre jeu et réalité, que sur le surnaturel. Cette peste renvoie donc autant à la mise au ban de garçons divergents qu’à une aversion maladive qui se propage comme le feu dans le camp sportif.

Coincé au milieu de ce climat pernicieux, Ben en vient à se détester, puis à haïr l’autre, dans un cycle sans fin de fureur et d’horreur. Le contexte du water-polo n’apporte cependant aucune eau à son moulin. On suppose que ce sport a été choisi à dessein pour favoriser l’exposition des corps en mutation et accentuer l’agressivité des garçons. Du reste, les scènes aquatiques sont plutôt réussies, à tel point que la piscine elle-même semble opprimer les joueurs.

Finalement, ce ne sont pas les thèmes, ni le récit, mais la réalisation très maîtrisée de The Plague qui fascine. L’angoisse déployée à l’intérieur du campus demeure permanente. Entre le bassin, les douches, la cantine, les corridors et les dortoirs, on se sent presque aussi oppressé que dans les couloirs de The Shining. Lorsque la violence surgit, elle s’apparente alors à une délivrance. Le son et la bande-originale participent grandement à l’ambiance étouffante du film. Chaque silence est pesant. Chaque bruit est menaçant. Et on attend impatiemment l’explosion inévitable. Avec ce film de genre redoutablement efficace, Charlie Polinger parvient à marquer les esprits malgré un sujet classique. Une raison suffisante pour se jeter à l’eau sans réfléchir.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2025.

The Plague : fiche technique

Réalisation et scénario : Charlie POLINGER
Interprètes : Joel EDGERTON, Kayo MARTIN
Sociétés de production : SPOOKY PICTURES
Pays de production : Roumanie, États-Unis
Genre : Thriller
Durée : 1h35

L’Étrange Festival 2025 : Gibier, un gâchis parmentier

Avec ce nouveau film, Abel Ferry semble vouloir renouer avec un cinéma de genre rugueux, viscéral et engagé, mais qui, à force de maladresses, tire bien trop souvent à côté de sa cible. Car derrière son emballage visuel honnête et sa volonté apparente de réflexion, Gibier livre une expérience brouillonne, bancale et rarement captivante.

Le point de départ avait pourtant de quoi séduire : quatre activistes investissent de nuit un abattoir pour dénoncer la maltraitance animale. Mais leur intrusion est filmée, et les images compromettantes risquent de nuire au propriétaire des lieux – un industriel à l’ambition politique, campé par Olivier Gourmet. Ce dernier décide alors de récupérer coûte que coûte les preuves, armé de munitions prétendument non létales et accompagné de sbires au doigt un peu trop facile sur la gâchette. Très vite, la chasse vire au carnage et les dommages collatéraux s’annoncent nombreux.

Un survival qui perd le nord

Sur le papier, Gibier promettait un thriller tendu, un jeu de survie qui s’intensifie à mesure que les proies perdent leur avantage. Mais à l’écran, le film peine à installer la moindre tension durable. Loin de renforcer son emprise sur le spectateur, il en vient même à le malmener – non pas par la force du propos, mais par une exécution maladroite, qui transforme la traque en promenade désorganisée.

Le film souffre d’abord d’un sérieux problème de ton. Ferry semble vouloir livrer un récit viscéral, engagé, voire politique, tout en flirtant avec les codes du slasher. Mais il ne choisit jamais franchement son camp. Gibier se prend donc très au sérieux, sans jamais assumer la dimension bis ou décomplexée qui aurait pu en faire un objet de genre jouissif. À force de se vouloir grave et engagé sans en avoir la rigueur formelle, le film frôle régulièrement le nanardesque, oscillant entre maladresse et grandiloquence involontaire. Ses nombreuses approximations deviennent alors difficilement excusables, et son discours se délite.

Le film tente d’abord d’explorer une idée intéressante. Ces activistes, porteurs d’un idéal de changement, se retrouvent brutalement ramenés à leur instinct de survie, où seule la violence semble dicter les règles. Un renversement qui, s’il avait été traité avec finesse, aurait pu nourrir une réflexion forte sur les limites de l’engagement militant confronté à la brutalité du réel. Mais ici, le propos reste superficiel et survolé, englué dans un récit mal articulé et dénué de tension dramatique. Il en va de même pour le groupe d’antagoniste, dont on ajoute des couches de justifications inutiles quant à leur dilemme moral.

D’autres films ont su mieux traiter cette violence humaine, sans forcément s’appuyer sur une grille militante. La Traque de Serge Leroy, par exemple, explore une barbarie bien plus dérangeante avec une économie de moyens remarquable et un sens du malaise durable. Là où Gibier s’efforce de faire passer son message par une mise en scène confuse et des dialogues artificiels, La Traque impose son propos avec une brutalité sèche, sans forcer les traits.

Quand le discours s’efface derrière la violence

Ce n’est pas la première fois qu’Abel Ferry aborde le thème du groupe pourchassé. Déjà dans Vertige (2009), il mettait en scène une dynamique de chasse à l’homme sur fond de paysages naturels spectaculaires. Ici encore, la première partie laisse entrevoir une montée en tension possible, avec des décors forestiers. Mais très vite, le film s’enlise. La mise en scène échoue à spatialiser correctement les lieux : on ne comprend plus qui est où, qui poursuit qui, ni quelle distance sépare les proies de leurs prédateurs. Un défaut rédhibitoire dans un genre qui repose sur la gestion du hors-champ et de la proximité du danger.

Les personnages, quant à eux, sont introduits de manière très fonctionnelle. On identifie vite leurs rôles, leurs liens, et ce qu’on suppose être leurs blessures intérieures. Mais la caractérisation reste plate, et la complicité supposée entre les membres du groupe ne prend jamais corps. On sent trop l’écriture derrière chaque ligne de dialogue, trop d’intention derrière chaque réaction, pour que l’ensemble paraisse naturel. Et quand la crédibilité des scènes s’effondre, la tension s’évapore.

Même Olivier Gourmet, pourtant habitué à des rôles complexes, semble ici en roue libre. Son personnage, qui aurait pu incarner un antagoniste glaçant, sombre dans une caricature de colérique psychorigide. Sa performance, loin d’impressionner, frôle parfois l’absurde, au point de susciter des rires involontaires.

Côté ambiance sonore, rien de marquant : une musique d’ambiance générique tente d’instiller une tension qui ne naît jamais des images. Les scènes de mise à mort passent sans impact, et la longue traque débouche sur une séquence de home invasion aussi attendue que stérile. Même la transformation tardive de Kim Higelin en final girl ne parvient pas à redonner de l’énergie à ce survival forestier qui ne sait plus très bien où il va.

Enfin, la portée « politique » du film – avec son ouverture sur les violences faites aux animaux – est, elle aussi, réduite à un simple prétexte. Ce qui aurait pu résonner comme une analogie forte entre la condition animale et la brutalité infligée aux humains devient un slogan mal digéré. Ainsi, Gibier est un survival aux ambitions évidentes mais à la réalisation trop confuse. En se prenant au sérieux sans jamais parvenir à assumer pleinement son propos, Abel Ferry signe un film qui frustre plus qu’il ne captive. Une traque dont on ressort plus égaré que secoué.

Fiche technique – Gibier

Réalisation : Abel Ferry
Interprètes : Mouloud Ayad, Olivier Gourmet, Kim Higelin, Marie Kremer, Bruno Lochet, Michaël Erpelding, Francis Renaud, Rod Paradot, Jean-Baptiste Lafarge, Daouda Keita
Scénario : Guillaume Chevalier
Photographie : Bruno Degrave
Deuxième assistant mise en scène : Benoît Caze
Scripte : Julie Lupo
Costumes : Tamara Faniot
Décors : Rumyan Dimitrov
Montage : Soline Guyonneau
Musique : Benjamin Grossman
Direction de production : Michel Chaussenière
Production exécutive : Yanko Ushatov
Production : Pierre-Marcel Blanchot, Fabrice Lambot, Léo Maidenberg
Sociétés de production : Phase 4 Productions, Place du Marché Productions, Umedia
Pays de production : France
Genre : Thriller, Horreur
Durée : 1h40

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© Marc Bruckert

Deauville 2025 : Le Son des souvenirs, une vie en musique

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Nul besoin d’être mélomane pour reconnaître que musique, temps et mémoire entretiennent des liens intimes. Les chansons qui ont bercé notre jeunesse résonnent toujours en nous rappelant des souvenirs passés, heureux ou douloureux. Sur ce fondement, Le Son des souvenirs compose un récit d’amour et de folklore sur la fragilité de la passion, le poids du regret et la fuite des années. Dans le contexte de la Première Guerre mondiale, Oliver Hermanus signe un drame sensible qui souffre de son ton monocorde et de sa mise en scène académique.

Le réalisateur sud-africain a acquis sa notoriété avec Beauty, sélectionné à Un Certain Regard en 2011 et lauréat de la Queer Palm. Après Vivre, qui a valu à Bill Nighy une nomination aux Oscars, Oliver Hermanus aborde à nouveau l’homosexualité. Comme dans Beauty, Le Son des souvenirs s’ouvre par une rencontre fortuite qui bouleverse la vie d’un jeune homme, touché par une passion irrépressible.

Adapté d’une nouvelle de Ben Shattuck, qui a lui-même écrit le scénario, le projet a pâti d’une lente recherche de financements, si bien que Paul Mescal l’avait rejoint bien avant d’exploser à l’écran avec Aftersun, Sans jamais nous connaître et Gladiator II. Une naissance complexe qui n’a pas empêché le film d’être sélectionné en Compétition au Festival de Cannes. Paul Mescal et son acolyte, Josh O’Connor, également présent pour The Mastermind, ont ainsi foulé pour la première fois le tapis rouge.

Le chant du souvenir

Lionel, un fermier du Kentucky doté d’un don exceptionnel pour le chant, entre au conservatoire de Boston. Il y rencontre David, un compositeur avec lequel il noue rapidement une relation passionnée. Lorsque David est mobilisé pour la guerre, Lionel reprend son existence à la ferme. À son retour, les deux amants se lancent dans un road trip dans les forêts et les îles du Maine. Armés d’un magnétophone de fortune, ils partent en quête d’un véritable trésor, les chansons locales d’une multitude de villages locaux qui composent une folk unique. Mais David reste marqué par son expérience des tranchées, dont il refuse de parler. Si Oliver Hermanus a déjà tourné un film de guerre, Moffie, il y montrait les horreurs du front au sud de l’Angola. Dans Le Son des souvenirs, il évoque les douleurs d’un homme revenu brisé à jamais. Sans nouvelles de David, Lionel poursuit sa vie de chanteur, entre Rome et Londres, tout en souffrant de l’absence de son ancien compagnon.

À travers ce récit, le réalisateur sud-africain aborde l’homosexualité d’une manière pudique qui n’est pas sans évoquer Le Secret de Brokeback Mountain. L’amour demeure aussi caché, frustré, et repose sur les interprétations impeccables de Paul Mescal et Josh O’Connor. Cependant, Oliver Hermanus n’en fait pas le cœur de son film. Le Son des souvenirs traite davantage du passage du temps, d’une existence hantée par les souvenirs et les regrets, en quête perpétuelle d’une ancienne passion toujours vivace. Pour affronter le deuil de cette vie perdue, il ne reste plus que la musique et le désir de la graver en soi pour l’éternité. Une chanson devient alors l’écho de la mémoire, de moments fugaces, voire d’une personne chère.

Malgré ces thèmes sensibles, Le Son des souvenirs livre une histoire très linéaire avec un rythme lancinant, sans véritable envolée lyrique ni visuelle. Le film suit ainsi une partition bien rodée qui ne parvient pas à nous toucher. Sur une approche similaire, confondant amour et musique, Alabama Monroe offrait bien plus d’émotions. Et si le classicisme du drame d’Oliver Hermanus joue sur une sobriété volontaire, il ne nous emporte pas dans cette longue ballade monocorde que l’on regarde, non pas avec ennui, mais avec une certaine indifférence. Aussi, Le Son des souvenirs, loin de marquer les esprits, s’évapore comme les sons fuyants que les deux musiciens cherchent désespérément à conserver.

Bande-annonce – Le Son des souvenirs

Fiche technique – Le Son des souvenirs

Titre original : The History of Sound
Réalisation : Oliver Hermanus
Scénario : Oliver Hermanus
Production : End Cue
Distribution : Universal Pictures International France
Interprétation : Josh O’Connor, Paul Mescal, Chris Cooper, Molly Price…
Genre : drame
Date de sortie : 14 janvier 2026
Durée : 2h07
Pays : Etats-Unis

L’Étrange Festival 2025 : Dead Lover, quand l’amour et la mort ont le même goût

Sous ses faux airs de conte Gothique, Dead Lover, deuxième long-métrage de la Canadienne Grace Glowicki, revisite la figure du monstre romantique avec un panache grotesque et une ironie tragi-comique assumée. En s’inspirant librement de Frankenstein, Glowicki convoque autant Mary Shelley que Dellamorte Dellamore, les Monty Python que les Looney Tunes, pour façonner un théâtre de la décrépitude amoureuse où la mort, loin d’être une fin, devient le prétexte à une reviviscence burlesque et désespérée de l’amour.

Dans ce curieux objet filmique, Glowicki incarne elle-même une fossoyeuse hantée par l’odeur de la mort, incapable de se détacher du bout de cadavre de son amant (Ben Petrie), qu’elle tente de ramener à la vie par tous les moyens, au propre comme au figuré. Une alliance d’autant plus scabreuse que le défunt, loin d’être rebuté par sa condition, semble fasciné par la puanteur et la crasse de celle qui l’aime. Le couple macabre se constitue alors sur les ruines d’un fétichisme rare, où rites ésotériques et délires nécromantiques s’ensuivent. L’amour ici n’a plus rien de sacré. Il devient transgressif, organique et monstrueux, mais profondément sincère.

Ce refus du deuil, Glowicki le traite à la fois comme une tragédie intime et une farce grinçante. Sa mise en scène opte résolument pour le théâtre, voire l’artifice total. Tourné en 16 mm, le film évoque les productions de la Hammer par son grain épais, mais aussi par son esthétique volontairement désuète, presque bricolée. Les décors sont réduits à leur plus simple expression, les acteurs – à l’exception de Glowicki – se partagent une dizaine de rôles, souvent travestis, dans une tradition de théâtre de tréteaux ou de comédie à l’italienne. Les fonds noirs, les éclairs peints sur toiles, les costumes caricaturaux : tout ici affirme son irréalité avec une jubilation franche.

Un théâtre de la mort

Ce goût du théâtre et de la métamorphose constante permet au film de se transformer sans cesse. Il est tantôt cartoon, tantôt conte Gothique, tantôt body horror, tantôt satire romantique. L’influence de l’expressionnisme allemand affleure çà et là, mais toujours détournée, digérée dans un humour absurde à la Mel Brooks. Dead Lover ne se prend jamais totalement au sérieux, mais cela ne l’empêche pas de porter une vraie réflexion sur les formes de l’amour déviant, et sur ce que l’on est prêt à sacrifier pour ne pas être seul.

Toutefois, cette volonté de jouer sur tous les tableaux est aussi ce qui finit par fatiguer. Le dispositif, en se voulant trop souvent subversif ou loufoque, devient par moments répétitif, voire enfermant. La réalisation, limitée à un champ-contrechamp rigide et à une statique volontaire, ralentit le rythme et empêche parfois l’émotion d’émerger. Si la proposition est originale, elle n’est pas toujours pleinement exploitée. Certaines scènes s’étirent inutilement, comme certains gags qui s’enlisent dans leur propre excès.

Mais malgré ces faiblesses, difficile de rester insensible à la sincérité qui traverse le film. Glowicki ne fait pas du grotesque pour choquer ou amuser gratuitement, elle s’en sert comme d’un révélateur tragique. L’horreur naît ici de l’amour – d’un amour trop grand et désespéré pour s’arrêter à la mort. Le refus du deuil devient alors une création monstrueuse : contre-nature, difforme, mais bouleversante. Dead Lover est un film imparfait, certes, mais follement vivant. Et c’est peut-être ce paradoxe – entre la mort qui hante et la vie qui résiste – qui en fait toute la beauté.

Fiche technique – Dead Lover

Réalisation : Grace Glowicki
Interprètes : Grace Glowicki, Ben Petrie, Leah Doz, Lowen Morrow
Scénario : Grace Glowicki, Ben Petrie
Photographie : Rhayne Vermette
Montage : Lev Lewis
Musique : U.S. Girls
Production : Grace Glowicki, Ben Petrie, Yona Strauss
Société de production : Featured Creatures
Pays de production : Canada
Genre : Comédie, Horreur
Durée : 1h35

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© Marc Bruckert

L’Étrange Festival 2025 : Je suis Frankelda, de l’autre côté de l’histoire

Premier long-métrage mexicain en stop-motion, Je Suis Frankelda a été révélé au festival d’Annecy avant de poursuivre sa route à travers le monde, semant au passage ses merveilles visuelles et son imaginaire hanté. Le film des frères Ambriz impressionne par sa densité narrative et sa richesse esthétique, tout en livrant un discours poétique sur la créativité, conçue ici comme un acte de libération et même de résistance.

Remarqués en 2016 avec leur court-métrage Revoltoso (avec la Révolution mexicaine en toile de fond) au Festival Fantasia, Roy et Arturo Ambriz poursuivent leur exploration du cinéma d’animation en volume. Leur obsession pour la liberté d’expression irrigue déjà leur mini-série Los Sustos Ocultos de Frankelda (2021). Avec le soutien de Guillermo del Toro et de Warner, ils prolongent ici l’univers avec un long-métrage entre récit initiatique et suite. Je Suis Frankelda célèbre le pouvoir de la fiction et de la création, où l’horreur sert à la fois de moteur narratif et de langage intime pour une jeune autrice à l’imagination débordante.

Vivre de ses cauchemars

Dans le Mexique du XIXe siècle, Francisca Imelda, frappée par le deuil et l’isolement, trouve refuge dans l’écriture. Heureusement pour elle, chaque page blanche est une occasion de redonner un sens à sa vie. Son grimoire devient un portail vers des mondes effrayants mais libérateurs. Comme une descendante obscure de Mary Shelley, Francisca s’échappe de la réalité par la fiction, donnant vie à Frankelda, son double spectral. À mesure que ses récits prennent forme, c’est tout un monde parallèle, Topus Terrenus, qui s’anime, peuplé de monstres, de merveilles et d’ombres intérieures.

Mais cet univers fragile est constamment menacé. Épaulée par le prince Herneval, Francisca doit inventer sans relâche, sans contrainte ni censure, pour maintenir ce lieu en vie. Sa plus grande épreuve survient avec l’apparition de Procustes, araignée manipulatrice et incarnation grotesque du patriarcat. Antagoniste principal, il cherche à s’approprier ses histoires, à l’effacer, à la faire douter. La lutte entre ces deux conteurs devient une métaphore saisissante, celle d’un combat pour la survie de la création libre, affranchie des normes imposées.

Au-delà de son récit, Je Suis Frankelda impressionne surtout par sa technique. Le film regorge de décors féériques aux teintes sombres, entre gothique baroque et flamboyance burtonienne. On pense immédiatement aux Noces Funèbres, dans cette manière de conjuguer le macabre et le merveilleux, avec élégance et sens du détail. Les marionnettes, minutieusement conçues, respirent, vibrent, s’envolent avec une fluidité digne des plus grandes réussites du genre, évoquant parfois les prouesses de Kubo et la Lame magique.

Dans cette veine d’un stop-motion ambitieux, exigeant et poétique, difficile de ne pas évoquer le Pinocchio de Guillermo del Toro, autre fresque animée qui marie la noirceur des contes classiques à un discours profondément humaniste. Si Pinocchio a bénéficié du soutien de Netflix et de Jim Henson’s Company, Je Suis Frankelda marque un tournant tout aussi symbolique : celui d’une production indépendante mexicaine qui parvient, avec des moyens plus modestes, à rivaliser en invention et en impact émotionnel.

Un long making-of, intégré au générique final, dévoile l’ampleur de cette entreprise artisanale. Chaque décor, chaque marionnette est une œuvre d’art en soi. Il s’agit ni plus ni moins d’une révolution dans le paysage cinématographique mexicain, qui ose ici une esthétique exigeante, inédite et profondément sincère. Et comme si cela ne suffisait pas, le film se pare de séquences musicales inattendues, qui renforcent sa charge émotionnelle et sensorielle. Un choix audacieux, presque trop, tant cette abondance stylistique risque parfois de saturer le récit.

C’est peut-être là la limite du film : sa densité. Tout est si rempli, si texturé, que l’on frôle parfois l’indigestion narrative. L’histoire, pourtant limpide dans ses intentions, se perd dans les méandres de ses détails foisonnants. Un deuxième (ou troisième) visionnage s’imposera sans doute pour en saisir toutes les strates.

Le film est peut-être un peu trop long pour ce qu’il cherche à raconter, mais il est aussi trop beau pour qu’on lui en tienne rigueur. Je Suis Frankelda est de ces œuvres rares, débordantes d’amour pour leur médium, qui prennent le spectateur par la main pour mieux l’emmener ailleurs. On y retournera, c’est certain. Pour rêver, cauchemarder, et s’émerveiller.

Bande-annonce – Je suis Frankelda

Fiche technique – Je suis Frankelda

Titre original : Soy Frankelda
Titre international : I am Frankelda
Réalisation : Roy Ambriz, Arturo Ambriz
Avec les voix de : Arturo Ambriz, Roy Ambriz, Juan Pablo Monterrubio, Luiz Suárez
Scénario : Roy et Arturo Ambriz
Photographie : Irene Melis, Fernanda G. Manzur
Direction artistique : Ana Coronilla
Décors : Ana F. Coronilla, Bruce Zick
Montage : Gabriel Acuña García
Superviseur VFX : Majo Straffon
Post-production : Paco J. Espinal H
Musique : Kevin Smithers
Production : Roy et Arturo Ambriz
Société de production : Cinema Fantasma
Pays de production : Mexique
Genre : Animation, Fantastique, Comédie musicale
Durée : 1h53

Deauville 2025 : Bugonia, les complotistes contre-attaquent

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Présenté il y a quelques jours en compétition à la Mostra de Venise, Bugonia a été présenté hier soir au Festival de Deauville, à l’occasion d’une avant-première exclusive. Dans cette comédie grinçante et horrifique, où l’on voit rouge et où l’on rit jaune, Yorgos Lanthimos poursuit sa critique de la société contemporaine à travers un huis clos malaissant questionnant les frontières entre croyance et réalité. Un véritable ovni cinématographique.

Le cinéma de Yorgos Lanthimos a toujours eu l’art de nous désarçonner. Envoûtant, étouffant, parfois violent, toujours dérangeant, il se renouvelle constamment en mêlant les registres et les genres. Mais dresse surtout, grâce au conte et à la fable, un miroir déformé de notre société. Après avoir interrogé la liberté et le libre arbitre dans Pauvres Créatures et Kinds of Kindness, sélectionné au Festival de Cannes 2024, le réalisateur grec s’empare des chambres d’écho et des théories du complot.

Entretien avec une Andromédienne

Si le mot bugonia peut spontanément faire penser à une fleur, il s’agit en réalité d’un ancien rituel méditerranéen fondé sur une croyance, celle que les abeilles sont créées à partir de carcasses de vaches. Un mot singulier qui introduit parfaitement le thème du film : la conviction irrationnelle qui brouille notre vision de la réalité. Ces abeilles fragiles et travailleuses, que nous voyons butiner sur les premières images, reflètent aussi l’état d’un monde sujet à l’effondrement.

Remake du film sud-coréen Save the Green Planet ! de Jang Joon-Hwan, Bugonia met en scène deux conspirationnistes. Teddy Gatz, un apiculteur amateur interprété par Jesse Plemons, a convaincu son cousin benêt que les extraterrestres fomentent l’anéantissement de l’humanité, à travers notamment l’effondrement des colonies d’abeilles, et que Michelle Fuller, la célèbre PDG d’une entreprise pharmaceutique, incarnée par l’exceptionnelle Emma Stone, appartient à l’espèce andromédienne. Bien résolus à incarner la résistance humaine, ils kidnappent la femme d’affaires dans l’espoir de sauver le monde. Il s’installe alors un affrontement, tant physique que verbal, entre la glaçante Michelle et l’effrayant Teddy, chacun tentant de manipuler l’autre.

Avec une photographie magnétique et une atmosphère particulièrement électrique, Bugonia nous plonge dans les tréfonds de la folie humaine. Existence recluse, complotisme, psychose, paranoïa, les personnages s’enfoncent corps et âme dans des délires personnels devenus réalité collective. Sur la même lancée que le film Eddington d’Ari Aster, Yorgos Lanthimos nous montre que, sous l’influence des réseaux sociaux et d’informations détournées, chacun peut être amené à penser des choses complètement irrationnelles. Toute vérité n’est donc pas bonne à croire. Si ce sujet reste indéniablement actuel et captivant, le réalisateur grec nous a habitués à des réflexions existentielles plus approfondies dans ses films précédents. En effet, l’alerte qu’il nous donne sur l’absurdité des croyances et l’impact de l’homme sur l’environnement n’a rien de très original, d’autant plus que les interrogations lancées demeurent à l’état brut, sans un développement ou une approche personnelle digne du cinéaste.

Le mélange des genres est certes bien plus surprenant. Humour, horreur, violence imprévisible alternent en un claquement de doigts au cœur d’une seule et même scène. Pourtant, Bugonia ne convainc pleinement ni sur le plan de la comédie noire, ni sur celui du thriller gore et pétrifiant. Faute d’un ton froid et une narration très détachée des personnages, nous assistons avec une totale indifférence aux nombreuses péripéties. Certes, le récit ménage quelques bons effets de surprise. Mais on le découvre sans jamais vraiment rire ou s’effrayer, et même en s’ennuyant de la longueur des dialogues jusqu’à l’acte final. Que l’on rentre ou non dans son univers déconcertant, Bugonia demeure une expérience cinématographique singulière qui ne manquera pas de diviser son public. Divertissement de genre, critique sociétale ou œuvre extraterrestre malaissante, après tout, ce n’est qu’une question de croyance.

Fiche technique – Bugonia

Réalisation : Yorgos Lanthimos
Scénario : Will Tracy
Production : Element Pictures, Square Peg, CJ CGV
Distribution : Universal Pictures
Interprétation : Emma Stone, Jesse Plemons, Aidan Delbis, Stavros Halkias, Alicia Silverstone
Genre : science-fiction, comédie
Date de sortie : 26 novembre 2025
Durée : 1h57
Pays : Etats-Unis

« C’est où, le plus loin d’ici ? » : avenir en sursis

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Quelque part à la frontière entre la fable et le cauchemar, C’est où, le plus loin d’ici ?, publié aux États-Unis par Image Comics et désormais traduit aux éditions Casterman, appartient à la lignée des œuvres post-apocalyptiques qui placent l’adolescence au cœur de la fin du monde.

Le principe est radical : il n’y a plus d’adultes. Ou plutôt, tout individu qui franchit l’âge fatidique est chassé, condamné à l’exil. Ne restent que des clans d’enfants et d’adolescents, organisés en gangs, qui règnent chacun sur leur territoire. L’ordre, ou ce qu’il en reste, est entretenu par de mystérieux « étrangers », silhouettes inquiétantes qui livrent la nourriture et veillent au respect de règles opaques.

Au centre d’une cartographie de ruines, un groupe : le Collège, installé dans un ancien magasin de disques. Tout un symbole : la musique y est mémoire, refuge, ciment identitaire. Et chacun, tant bien que mal, essaie de tenir tête au chaos ambiant.

Le récit va véritablement basculer quand Sid, une des membres du gang, enceinte, s’évapore en quête d’une ville mythique. Ses compagnons n’ont d’autre choix que de partir à sa recherche. La poursuite prend alors la forme d’un voyage initiatique : traversée de territoires hostiles, affrontement avec d’autres clans, confrontation avec la peur de devenir adulte. Matthew Rosenberg et Tyler Boss en profitent pour exposer les tenants de leur monde, souvent plus cruel encore que celui des adultes.

L’intrigue, loin de livrer toutes ses clefs, entretient le mystère : que sont devenus les adultes ? Quelle est la nature des étrangers ? Existe-t-il vraiment un ailleurs possible ? Ces questions se posent alors même que les liens tissés entre les personnages, dans cette sorte de fraternité bancale, servent de fondements au récit.

Il est à noter que Matthew Rosenberg et Tyler Boss adoptent une construction singulière : des chapitres courts, parfois réduits à une ou deux planches, qui donnent à la lecture un rythme heurté, presque syncopé. Et sous ses dehors de fable post-apocalyptique, la série raconte aussi ce moment suspendu qu’est l’adolescence : ni encore adulte, déjà plus enfant. L’exil imposé à ceux qui grandissent devient une métaphore du passage à l’âge adulte, vu comme perte, arrachement, voire condamnation. 

La série foisonne de personnages et s’offre des contours polyphoniques où chacun peut apporter sa nuance, sa sensibilité, ses attentes. Les croyances des uns se heurtent frontalement aux idées des autres, et c’est finalement cette communauté en quête de sens, à la recherche d’un « plus loin », qui demeure au cœur de l’attention. Poétique, drôle parfois, mais toujours sur le fil du rasoir, C’est où, le plus loin d’ici ? pourrait se réclamer de La Route de Cormac McCarthy, mais tempéré toutefois par une humanité moins résiduelle que dans d’autres dystopies.

Casterman publie les deux premiers tomes en français (272 et 152 pages) de cette fable initiatique punk et mélancolique. Ici, la survie passe par l’amitié et par les disques qu’on garde précieusement. On est clairement à la croisée des genres : chronique adolescente, allégorie existentielle et poème contre-utopique. Un récit qui plaira à ceux qui aiment les mystères non résolus et les atmosphères étranges.

C’est où, le plus loin d’ici ? (Tome I et II), Matthew Rosenberg et Tyler Boss
Casterman, août 2025, 272 pages (tome I) et 152 pages (tome II)

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3.5