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« Hunt » : le loup dans la bergerie

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Entre huis clos étouffant et manipulations cruelles, Hunt (Soleil) revisite le jeu du loup-garou dans une version impitoyable où la confiance devient un piège et la survie une épreuve psychologique.

Avec Hunt, l’horreur ne se loge pas tant dans les lames ou le sang que dans la dislocation progressive de la confiance humaine. Ce manga en trois tomes scénarisé par Ryo Kawakami et dessiné par Koudo rassemble 460 pages qui l’inscrivent dans cette veine. Inspiré du célèbre jeu du loup-garou, il transpose le principe ludique d’un affrontement entre innocents et prédateurs dans un théâtre clos où la manipulation psychologique devient l’arme la plus acérée.

Au centre, Airi Nishina, lycéenne ordinaire, qui se retrouve kidnappée et enfermée avec d’autres élèves de son lycée. Le voile se lève rapidement : tous devront participer à une version mortelle du jeu, orchestrée par des maîtres invisibles qui ne se contentent pas d’imposer des règles létales mais les modifient, voire les sabotent. Dans ce monde clos, tout pacte est fragile, toute alliance réversible. Un sourire peut être une arme, un silence une condamnation.

La force du récit réside dans ses personnages volontairement archétypaux : Airi, figure sensible et innocente, moteur émotionnel de l’histoire ; Tomohiro, raisonnable mais impuissant à enrayer la spirale ; Hitomi, consumée par la rancune ; Tsuyoshi, dont le passé trouble fait de lui un suspect idéal. À travers eux, Ryo Kawakami et Koudo rejouent les dynamiques classiques du survival game : solidarité factice, aveux arrachés sous pression, trahisons inévitables. Mais le manga ajoute une strate de cruauté supplémentaire en exploitant l’intime : les organisateurs exposent publiquement les secrets, erreurs et drames des participants, transformant la honte en arme et la culpabilité en verdict.

(Attention : le prochain paragraphe contient des spoilers)

Les pires mystifications ne résident cependant pas dans la morsure des “loups”, mais dans les règles mouvantes d’un jeu qui se réinvente à chaque tour. Le coup de grâce survient d’ailleurs lorsqu’une victoire supposée se retourne contre son porteur : le vainqueur, croyant s’être extirpé de l’enfer, est propulsé dans le camp des bourreaux. Le piège est alors total : survivre signifie devenir meurtrier.

Graphiquement, Koudo adopte un sobre et adulte, parfaitement adapté à ce huis clos anxiogène. Pas de surenchère visuelle : le dessin se concentre sur les expressions crispées, les regards fuyants, les postures qui trahissent plus sûrement que les dialogues la peur et la méfiance. Le spectacle n’est toutefois pas sacrifié au profit de la tension psychologique, puisque des vignettes plus horrifiques sont également au programme.

Hunt convoque immanquablement les fantômes de ses prédécesseurs : Battle Royale, pour son exploration des pulsions adolescentes mises à nu ; Doubt de Yoshiki Tonogai, pour l’idée du “loup” infiltré que l’on doit démasquer. Mais là où Battle Royale s’inscrivait par exemple dans une critique sociopolitique frontale, Hunt choisit de creuser la veine de la culpabilité intime, du secret exposé, du renversement moral. Le tout en adoptant le point de vue d’une adolescente ingénue.

On sort de cette lecture lesté d’un malaise insidieux : la véritable horreur n’est ici pas la mort, mais l’obligation de trahir, d’humilier ou de condamner pour se maintenir en vie. Glaçant.

Hunt, Ryo Kawakami et Koudo
Soleil, septembre 2025, 460 pages

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4

Renoir de Chie Hayakawa : l’enfance, côté poésie obscure

3.5

Renoir raconte l’histoire d’un deuil à venir, celui que va vivre Fuki dont le père est « en phase terminale ». Tout cela, elle l’apprend de la bouche des adultes sans que personne ne lui explique vraiment. Comme Fuki a une « imagination hors du commun », elle a déjà mis en scène sa propre mort ou celle de ses parents, à l’écrit. Et dans la vie ? Elle promène une sensibilité pétillante que la caméra de Chie Hayakawa caresse et accompagne avec douceur et fantaisie.

Quand Fuki croise une jeune femme dans une reproduction d’un tableau de Renoir, elle s’émerveille. C’est ce regard à la fois mature et naïf que capte la réalisatrice, Chie Hayakawa. Renoir est son second long métrage. Le tableau en question, c’est « La Petite Irène ». Est-ce que Fuki se projette dans cette solitude ? La petite fille, âgée de dix ans, se sent bien seule dans sa famille entre un père malade et une mère obsédée par les obsèques à venir alors que son mari n’est pas encore mort. Elle s’envole donc dans son imaginaire et la réalisatrice filme réalité et invention sur un même plan, comme si la vie de Fuki n’était qu’un long rêve, sans début ni fin.

La réalisatrice raconte, avec Renoir, des souvenirs d’enfance. Des souvenirs teintés d’une fascination pour ce qui touche à la mort et au surnaturel. Fuki emmène sa toute nouvelle amie découvrir un documentaire sur des corps calcinés et celle-ci en tombe dans les pommes d’effroi. Elle tente aussi de communiquer par télépathie car elle l’a vu à la télé. Tout ce qu’elle regarde semble concerner un monde d’adultes, comme quand une voisine lui confie un secret inavouable sous hypnose, mais est analysé et raconté sous son regard d’enfant décalée. Fuki ne cesse d’essayer d’entrer en contact avec les autres vivants (même les animaux), même au-delà de la vie. Parfois, on a peur pour elle et sa confiance absolue, mais elle sait rebondir et se recentrer sur ses propres sensations. Renoir est une addition de solitudes qui se croisent et parfois parviennent à faire un bout de chemin ensemble, la plupart du temps n’y parviennent pas très bien (Fuki et sa « rencontre téléphonique » ou Fuki et sa mère qui s’apprivoisent lentement).

Ce film d’été, c’est la période durant laquelle Fuki fait son deuil, n’est pas solaire, mais il insuffle une poésie de chaque instant. Il est même drôle parfois et interroge fortement la notion d’empathie (on pense à la scène de la prof d’anglais qui apprend le deuil que vit Fuki) ou du moins les réactions attendues. La première séquence voit ainsi Fuki imaginer sa mort violente et des visages en larmes. Elle se demande si l’on pleure en perdant un proche pour celui qui est mort ou pour soi-même. Fuki sait regarder, observer et offrir de son temps. On la voit accrocher un petit ruban aux fenêtres des chambres d’hôpital successives de son père, et tout faire pour qu’il vole devant ses yeux. Il ne cesse jamais d’exister pour elle et la caméra de faire des présents comme des absents, des fantômes comme des vivants, des personnages de cinéma intenses et vibrants. Fuki est loin d’être la petite fille figée sur le tableau de Renoir qui la fascine tant, elle est en mouvement permanent et quand elle s’apprête, s’habille comme une « petite fille », elle semble comme empêchée, c’est une enfant que la mort fascine (ou rattrape) mais que la vie appelle sans cesse dans un élan qui irradie tout le film de sa bizarrerie douce et finalement salvatrice.

Renoir : Bande annonce

Renoir : Fiche technique

Synopsis : Tokyo, 1987. Fuki, 11 ans, vit entre un père hospitalisé et une mère débordée et absente. Un été suspendu commence pour Fuki, entre solitude, rituels étranges et élans d’enfance. Le portrait d’une fillette à la sensibilité hors du commun, qui cherche à entrer en contact avec les vivants, les morts, et peut-être avec elle-même.

Réalisation : Chie Hayakawa
Scénario : Chie Hayakawa
Interprètes : Yui Suzuki, Lily Franky, Hikari Ishida, Ayumu Nakajima, Yumi Kawai
Photographie : Hideho Urata
Montage : Anne Klotz
Distributeur : Euzozoom
Durée : 1h59
Genre : Drame
Date de sortie : 10 septembre 2025

Sirāt : Enter the Void

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Oliver Laxe a livré avec son Sirāt l’œuvre probablement la plus étonnante et inclassable de la compétition cannoise cette année. Un peu sorti de nulle part, son trip en a électrisé beaucoup, et le buzz d’après-festival est toujours là. Peut-être pas aussi choc et magistral qu’attendu, son road-trip au Paradis, qui se mue en bad trip en Enfer, n’en demeure pas moins une expérience de cinéma sacrément intense et terriblement singulière. Il cumule le paradoxe d’être à la fois très référencé tout en se positionnant comme un long-métrage unique, qui se rapproche parfois dangereusement du trip sensoriel dans ce qu’il a de plus définitif. Cependant, une pléthore de petites scories et de couacs entachent le voyage tout en le rendant plus authentique… Ouvrez les yeux, écoutez et ressentez !

Synopsis : Au cœur des montagnes du sud du Maroc, Luis, accompagné de son fils Estéban, recherche sa fille aînée qui a disparu. Ils rallient un groupe de ravers en route vers une énième fête dans les profondeurs du désert. Ils s’enfoncent dans l’immensité brûlante d’un miroir de sable qui les confronte à leurs propres limites.

Un mur de son qui rendrait les forces de l’ordre et les allergiques aux rave-parties rouges de colère. Des branchements qui crépitent. Le désert marocain imbibé de chaleur. Des centaines de passionnés de techno qui se déhanchent dans la foule pour ne faire qu’un, liés par le son craché par ces grosses enceintes. Des beats répétitifs et entraînants, des basses grasses parsemées de tonalités qui grincent. Une flopée d’images sans dialogues encapsulées par les sons d’une musique entêtante, ensorcelante et magique pour qui aime la techno et les musiques électroniques. Le décor est posé, et la première séquence de Sirāt nous envoûte et nous retourne le ventre, hypnotique, presque magique. On décolle pour un voyage pareil à nul autre, du Paradis vers l’Enfer dans tous les sens du terme, et qui ne laissera personne indemne.

Chaque année, Thierry Frémaux aime à sélectionner un film choc qui scinde le public et qui fait ressortir groggy les spectateurs de la salle. On en dénombre beaucoup : le Crash de Cronenberg et ses orgasmes pendant les accidents de voiture, l’horriblement écœurant Irréversible de Gaspar Noé et son viol de dix minutes, la plupart des films de Lars Von Trier ou encore le chef-d’œuvre de body horror The Substance l’an passé. Cette année, c’est Sirāt qui remplit ce contrat. Et s’il contient quelques scènes inattendues et choquantes, il s’avère tout de même moins extrême que les exemples cités plus haut. Et si le voyage est magnétique au possible, il est probable qu’il en laisse certains sur le bord de la route à force de partis pris clivants et d’un sujet qui ne parlera pas à tout le monde.

Presque documentaire, la plongée d’Oliver Laxe dans le monde des rave-parties clandestines est d’un réalisme indéniable et d’un radicalisme assumé. Avec Sirāt, il faut se laisser porter. Il n’y a pas vraiment d’intrigue, les dialogues sont réduits au strict minimum, le grain de la pellicule est volontairement granuleux et la musique tient une place forcément prépondérante. Grâce aux images sublimes de Mauro Herce et à la musique techno incroyable composée par Kangding Ray (prix du meilleur accompagnement musical cannois, logique et mérité cette année), le Prix du Jury cannois nous ensorcelle. On est face à un film de sensations, de pulsations. De frissons aussi, et des frissons de toute sorte.

On sent pas mal de références, volontaires ou non, dans ce long-métrage. Beaucoup ont cité Mad Max pour ses véhicules et le désert. D’autres parlent de Trainspotting pour le contexte de la fête techno. Enfin, Le Salaire de la peur, pour ce trajet sur des routes dangereuses, est celui qui semble le plus approprié. Mais, de notre côté, l’immense Climax de Gaspar Noé est celui qui revient le plus. Dans sa manière de passer de la montée et de l’euphorie à la descente et au bad trip cauchemardesque. Pour la place de la musique et des corps en mouvement, et cette manière si juste de filmer un dancefloor, quel qu’il soit. Pas aussi définitif et réussi pour autant, les deux œuvres ont beaucoup d’accointances.

Cependant, le trip n’est cinématographiquement pas dénué de défauts. La distribution, faite de faux acteurs mais de vrais raveurs, vaut plus pour son défilé de gueules qui font vrai que pour les qualités d’interprétation. Si ce n’est Sergi López, on sent un jeu parfois amateur qui se retrouve fortement dans les réactions aux événements tragiques, lesquelles ne sonnent pas toujours comme elles le devraient. Ce qu’on gagne avec l’emballage qui sonne vrai, on le perd en émotion. Également, Sirāt ne cherche à plaire à personne : si l’immersion sera totale pour certains, il est possible que d’autres soient totalement hermétiques à ce voyage poétique et tragique à travers la musique et le désert. L’aspect minimaliste et minéral de cet objet cinématographique non identifiable est assumé jusqu’au bout, mais parfois peut-être un peu trop poussé. En outre, il y a un manque de contexte sur bien des points, ce qui s’avère quelque peu frustrant.

On retrouve aussi dans ce long-métrage beaucoup de symboles. Certains sont très voyants, et les parallèles religieux sont nombreux, notamment si l’on parle de Paradis et d’Enfer. D’ailleurs, le titre, qui apparaît à un moment clé du film, en dit beaucoup. Mais on peut aussi y voir une allégorie puissante de notre société et de notre monde qui s’écrase. Ce ressenti est agrémenté par des extraits d’émissions à la radio sur ce qui se passe dans le monde pendant que ces personnages s’enfoncent encore plus dans l’immensité du désert et du rien ! Sirāt est aussi hypnotique que fascinant, mais il peut aussi parfois rebuter si l’on décroche. Le dernier plan, en forme de gueule de bois et de lendemain de fête, est à ce titre terriblement éloquent en comparaison de la séquence inaugurale. Un voyage où il faut bien accrocher son cœur et son esprit, mais un voyage unique et incandescent pour qui cherche à planer au cinéma sur quelque chose de rare et précieux.

Bande-annonce – Sirāt

Fiche technique – Sirāt

Réalisation : Oliver Laxe
Scénario : Santiago Fillol & Oliver Laxe
Interprètes : Sergi López, Bruno Núñez Arjona, Richard Bellamy, Stefania Gadda, Joshua Liam Henderson, Tonin Janvier, Jade Oukid
Photographie : Mauro Herce
Son : Amanda Villavieja, Laia Casanovas
Montage : Cristobal Fernandez
Musique : Kangding Ray
Production : Agustín Almodóvar, Pedro Almodóvar, Xavi Font, Oriol Maymó, Mani Mortazavi, Andrea Queralt
Sociétés de production : Filmes da Ermida, El Deseo, Uri Films, Los Desertores Films AIE, 4 A 4 Productions
Pays de production : Espagne, France
Genre : Drame
Durée : 1h55
Date de sortie : 10 septembre 2025

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3.5

Rebis : Moyen-Age en Italie

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Ce roman graphique a fait l’événement BD en début d’année 2024. Il faut dire que son aspect esthétique fait immédiatement son effet. Pourtant, au-delà d’un attrait certain pour l’œil, un peu de recul permet de distinguer non des défauts mais des détails qui permettent de relativiser l’intérêt profond de l’œuvre.

Un court premier chapitre en forme de prologue nous montre la naissance du petit Martino. Au premier coup d’œil, son père observe un détail qui le rebute. On réalise rapidement que Martino est un garçon albinos. Or, il est né au moment même où, sur la place publique du village, deux jeunes femmes vivaient leurs derniers instants sur le bûcher. En même temps qu’on devine ce qui leur vaut ce supplice, on comprend que Martino aura bien du mal à trouver une place naturelle dans la société où il pointe son nez. Avec sa particularité physique, il se voit, dès la naissance, destiné à une vie de paria.

Croyances

Tout l’album illustre ce constat, ce qui nous vaut des péripéties relativement prévisibles. On peut néanmoins signaler que Martino n’est pas l’aîné de sa fratrie et qu’il a au moins un frère et deux sœurs. Eux l’acceptent naturellement, contrairement à son environnement. Nombreux sont ceux qui considèrent qu’il a le mauvais œil. Alors, à la première opportunité, le père de Martino cède à sa volonté initiale de l’écarter. Ceci dit, Martino a eu le temps de grandir et de comprendre ce qui l’attend. Il a suffisamment d’autonomie pour trouver le moyen d’échapper au choix paternel.

Influences

Voilà donc Martino à trouver refuge auprès d’une femme, Viviana, qui vit en solitaire dans la forêt (voir à quoi elle ressemble sur l’illustration de couverture). Là encore, on devine d’emblée pourquoi cette femme choisit l’isolement. Et on n’a aucun mal à imaginer ce que deviendra ce garçon dans un tel contexte. Ce qui n’empêche pas l’œuvre de nous présenter un certain nombre de péripéties qui rendent la lecture agréable.

Aspect esthétique

Au dessin, Carlotta Dicataldo adopte un style très léché renforcé par des couleurs assez chatoyantes. Mais, pourquoi rechercher cet aspect immédiatement séduisant, pour une histoire assez dure ? Pourtant, l’organisation générale des planches, en lien avec le scénario d’Irene Marchesini, dénote une réelle maîtrise narrative, renforcée par la diversité des formes et tailles des vignettes, dont plusieurs de grande taille qui font leur effet. J’observe également que sur de nombreux dessins, l’arrière-plan est flouté, pour donner un rendu très photographique. Cela donne une impression bizarre à cette histoire qui se passe au Moyen-Age. Enfin, j’observe qu’à partir du moment où Martino trouve refuge auprès de Viviana dans la forêt, il se féminise sous le trait de la dessinatrice. La raison profonde en est que Martino se cache, puisqu’il n’est pas loin de sa famille. D’ailleurs, au bout d’un certain temps, deux ans environ, il tombe sur ses sœurs en forêt. Bien qu’il ait grandi, celles-ci le reconnaissent et souhaitent qu’il assiste au prochain mariage de l’une d’elles. Évidemment, il y tient. Pour cela il n’aura pas d’autre choix que d’y venir déguisé, en cachant notamment sa chevelure blanche qui le rend parfaitement identifiable.

Les thèmes et leur traitement

Malgré ses 174 pages, on peut regretter que ce roman graphique soit peu fouillé du côté de ses thèmes principaux. La relation père-fils est assez basique. La façon dont certaines femmes sont perçues du fait de leur relation privilégiée avec la nature ne va guère plus loin, même si Viviana s’avère moins isolée que ce qu’on imagine au premier abord, puisqu’elle a des amies qu’elle considère comme ses semblables. La relation assez étroite que Martino entretient avec la nature est plus développée, ce qui est la moindre des choses. Son lien avec ses sœurs l’est également, à un certain degré. Mais pas du tout celui avec son frère aîné. Quant à son lien avec sa mère qui s’est quand même opposée au père pour qu’il vive, il reste accessoire dans l’histoire. De même, l’ambiance générale dans cette campagne italienne moyenâgeuse déçoit un peu, alors qu’elle se signale par quelques détails (ornementation) dès l’illustration de couverture. Le thème de la métamorphose qui revient plusieurs fois, est probablement le plus développé, et c’est celui qui apporte le plus d’intérêt à l’album. Enfin, le choix que fait Martino pour son nom dans sa nouvelle vie, choix qui fait quand même le titre de l’album, il n’est jamais justifié. Faut-il y voir une référence ? On ne trouvera aucune explication dans l’album, alors même qu’il comporte un petit supplément intitulé « Cahier de recette ». On arrive donc à la fin (plutôt décevante, car manquant un peu de logique) de cette BD, avec la regrettable impression que la dessinatrice comme la scénariste se sont focalisées sur leur volonté de rendre l’histoire et les personnages agréables à aborder, au détriment des éléments qui pourraient en rendre la lecture réellement marquante.

Rebis – Irene Marchesini (scénario) et Carlotta Dicataldo (dessin). Traduit de l’italien par Claudia Migliaccio
Le Lombard : sorti le 12 janvier 2024

 

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3

Le rocher du crâne : une cache sur la côte bretonne

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Cet album est le deuxième de la série L’Épervier de Patrice Pellerin. Il constitue donc la suite du Trépassé de Kermellec. Le dessinateur s’y montre à l’aise pour exploiter ses qualités propres, ainsi que pour développer le scénario mis en place et montrer d’autres facettes de ses personnages.

L’Épervier, autrement dit le chevalier Yann Kermeur est en fuite, suite à l’assassinat du comte de Kermellec dont il est accusé à tort. Capitaine d’un navire de corsaires (donc sous l’autorité royale), il se trouve dans son domaine sur les mers et sur la côte bretonne qu’il connaît comme sa poche. Puisqu’il est en fuite, sa priorité est de se cacher, mais pas trop loin de Brest, car c’est là que Monseigneur de la Motte détient le commandement militaire. De la Motte a juré de le reprendre, mais Yann n’a pas renoncé à faire valoir son innocence.

Une cache

Le Rocher du crâne qui fait le titre est donc l’endroit où Yann compte trouver refuge. Cet endroit, une sorte d’ilot où il connaît une grotte est un de ses repaires. Accompagné de Marion, la jolie prostituée qui lui a apporté un soutien aussi inattendu que bienvenu dans le port de Brest, alors qu’il risquait de se jeter dans la gueule du loup, il y retrouve quelques-uns de ses fidèles. Mais Yann réfléchit vite. S’il venait à se faire repérer au Rocher du crâne, pris au piège il ne ferait que se défendre pour retarder l’échéance (sa capture). Bien qu’assez fou au vu du peu d’hommes dont il dispose, son objectif devient rapidement de reprendre La Méduse son bateau occupé par les hommes de La Motte. Ce dernier en a fait évacuer l’essentiel des hommes de Yann qui croupissent dans les geôles de la ville de Brest.

Une stratège

Cet album commence par une séquence de cinq planches qui montre l’évolution du dessinateur Patrice Pellerin. Il joue ici sur les tailles et formes de ses vignettes, pour faire évoluer Cha-Ka, le fidèle ami de Yann, dans le décor remarquable d’un chantier naval, de nuit. Une séquence presque gratuite vis-à-vis de l’intrigue, mais qui nous en met plein la vue et nous offre de l’action tout en nous rappelant que Cha-Ka est en vie, contrairement à ce que croit Yann. La séquence suivante met en scène l’assassin du comte de Kermellec en pleine action, ce qui ne laisse aucun doute sur son état d’esprit. Nous voyons aussi ce qui se passe dans la propriété Kermellec. Ainsi, pendant que Yann peaufine sa stratégie, nous en apprenons davantage sur le lien (ancien) qui le liait au comte de Kermellec, ce qui devrait d’ailleurs inciter les proches témoins à douter de l’accusation portée contre lui.

Le scénario

Bien qu’il nous permette de mieux comprendre les menées des différents personnages, cet épisode souffre donc d’un éparpillement de l’intrigue entre plusieurs lieux d’action mettant en scène bon nombre de personnages, chacun agissant selon des objectifs personnels. Cela nous permet néanmoins d’en savoir plus sur les caractères des uns et des autres. Cette partie occupe plus de la moitié de l’album. La suite nous propose de l’action, avec la mise en œuvre du plan élaboré par Yann. Son audace sera appuyée par un renfort qu’il n’attendait plus et qui s’avérera déterminant.

En attendant la suite

Le scénario est donc finalement bien orchestré, même s’il donne une impression mitigée sur la première partie. Par contre, au dessin Patrice Pellerin donne désormais sa pleine mesure. L’organisation des planches est bien travaillée, avec des tailles et formes de vignettes bien variées, toujours au service de la narration. Les dialogues sont peut-être légèrement plus présents qu’au premier épisode. Et puis les parties en mer peuvent décevoir quelque peu, au moins par leur absence quasiment tout au long de l’épisode, contrairement à ce qu’on pourrait espérer d’après l’illustration de couverture. Finalement, cet épisode pourrait être celui d’une transition. Patience, car les éléments se mettent en place et l’aventure maritime finira par reprendre ses droits dans la série. Dans ce deuxième épisode, l’action pure passe donc au second plan, cédant la vedette aux manœuvres qui voient les stratégies des uns et des autres se mettre en place. A noter enfin que Patrice Pellerin utilise des caractères gras pour souligner des points importants dans le dialogue et/ou signaler qu’un personnage accentue son intonation sur un ou plusieurs mots. Une façon de faire caractéristique de la série.

Le Rocher du crâne : L’Epervier Tome 2, Patrice Pellerin
Dupuis (collection Repérages) : sorti en 1995
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3.5

Connemara : le territoire des émotions

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Avec Connemara, Alex Lutz signe une adaptation cinématographique sensible et nuancée du roman de Nicolas Mathieu. Pour la première fois, il ne joue pas dans son propre film, préférant se consacrer entièrement à la réalisation. Il explore les failles intimes et les tensions sociales à travers une romance improbable, portée par une Mélanie Thierry bouleversante. Un film qui interroge les choix de vie, les retrouvailles et les illusions du passé.

D’abord homme de théâtre, puis acteur de télévision et de cinéma, plus récemment réalisateur, Alex Lutz nous propose avec Connemara son premier long-métrage dans lequel il ne joue pas. Il adapte au cinéma, avec une certaine gourmandise mais aussi une grande finesse, l’univers sociologique populaire et l’art unique d’exprimer les émotions de Nicolas Mathieu dans son roman éponyme (il avait échoué à obtenir les droits de Leurs enfants après eux, du même auteur). Le réalisateur délivre une vision complexe et sans concession des relations humaines, sentimentales et de la famille, en mettant au centre une romance irrésistible mais improbable, à l’instar de son très bon dernier film Une nuit.

Le film adopte résolument le point de vue d’Hélène, cette quadragénaire surdouée et investie totalement dans sa réussite, d’origine modeste, à un moment très délicat de sa vie tant sur le plan professionnel que personnel. Victime d’un grave burn-out, elle revient s’installer sur ses terres natales d’Épinal, recouvrant vite un semblant de stabilité. Mais elle y retrouve par hasard Christophe, cet amour de jeunesse, flamboyant hockeyeur, qui a fait sa vie sur place, suivant une voie bien différente et ordinaire. Peut-on ainsi, plus de vingt ans après, (re)vivre une histoire d’amour alors que chacun a fait sa vie avec conjoint et enfants, dans des univers si différents qui s’affrontent désormais ? Un scénario certes assez simple, mais qui permet de poser les questions essentielles de la vie et de se demander si l’on peut, à un moment donné, se permettre de rejouer sa vie.

La comparaison est tentante avec le film Partir un jour d’Amélie Bonnin ; malgré une certaine similitude thématique, et la présence du même acteur principal, Bastien Bouillon, c’est en réalité un « faux ami », tant sur la forme que sur le fond. Alex Lutz aborde avec davantage de profondeur et de réalité les sentiments troubles et compliqués d’Hélène et de Christophe, et traite avec justesse les relations difficiles avec leurs familles respectives : leurs conjoints et enfants, mais aussi leurs parents, avec lesquels ils peuvent mettre en perspective leur amour naissant.

La mise en scène est d’emblée compliquée, avec des décalages plans/dialogues et des flashbacks incessants, sous la forme de sursauts donnant une impression de flou qui, heureusement, ne dure pas ; une bande-son très à propos nous fait patienter le temps que les choses se stabilisent, lorsque les deux anciens/nouveaux amants se rencontrent. Et avec du recul, on se rend compte que cette phase initiale correspond en fait à l’état mental erratique d’Hélène. Les séances avec le psy et sa demande d’introspection en sont le meilleur témoin. L’interprétation magistrale de Mélanie Thierry dans le rôle d’Hélène, sans doute le meilleur de sa carrière d’actrice déjà prolifique, rend cette approche finalement très crédible. Ainsi vont ses interrogations et ses doutes sur son passé (en témoignent les échanges sans complaisance avec sa mère inquiète, jouée par une étonnante Clémentine Célarié), son présent illuminé par Christophe, et son avenir incertain, d’autant que ses enfants et son mari la ramènent au réel. C’est la bascule d’un inconnu subi par sa maladie vers un inconnu apparemment choisi, mais en fait le fruit d’un hasard d’abord trop beau, puis vite angoissant.

Dans le rôle de Christophe, Bastien Bouillon est solide, mais plus linéaire et fort dans la conduite de sa vie et l’expression de ses sentiments. C’est un homme installé, qui sait gérer avec efficacité la séparation d’avec sa femme qui s’éloigne, la garde alternée de son fils, et surtout l’accompagnement de son père en début d’Alzheimer (Jacques Gamblin est troublant dans ce rôle). Bref, il assure, mais quelle place pour Hélène dans tout ça ?

Les scènes d’amour et de sexe dans cet hôtel sordide sont particulièrement bien filmées, sans être surjouées, dans une ambiance très réaliste, avec cette gêne de se retrouver là comme des amants imposteurs, chair contre chair, cœur contre cœur. Cela éclaire d’une lumière sans fard leur relation, propice à réfléchir à sa vérité crue et aux perspectives que cela leur offre.

Alex Lutz restitue avec sensibilité les incertitudes implacables de la vraie vie, ainsi que les questions sans réponse ni justification, la fragilité des sentiments et de l’amour, le sens donné aux attitudes et aux gestes, reprenant parfaitement à son compte l’univers de Nicolas Mathieu.

Entre rêves d’ailleurs et illusions d’un retour vers le futur, peut-on revenir en arrière et écrire une histoire différente ? C’est l’histoire d’un décalage saisissant entre réalité et ce qu’on aurait voulu être qui se déroule sous nos yeux. Alex Lutz nous met sous tension pendant tout le film, car il interpelle nos propres vies, dans un monde où les réseaux sociaux favorisent plus que jamais les retrouvailles avec nos copains d’avant, pour généralement constater avec déception que nos vies respectives nous ont trop transformés.

La chanson de Michel Sardou Les Lacs du Connemara, scandée à la fin du film, témoigne du symbole sociologique puissant voulu par Nicolas Mathieu dans son roman, incarnant le retour aux sources, la nostalgie et le malaise ressenti par Hélène.

Présenté à Cannes Première au Festival de Cannes 2025, Connemara est un film fort dont le visionnage suscite l’émotion du spectateur.

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3.5

Deauville 2025 : Omaha, la route de l’abandon

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Les États-Unis ne sont guère renommés pour leur politique sociale. Le système d’assurance santé, d’indemnisation et d’assistance laisse parfois des individus totalement démunis. C’est cette réalité que dépeint Omaha, un drame poignant sur un père de famille désespéré qui traverse le pays avec ses deux enfants. Malgré son rythme lent et son récit relativement prévisible, le film, qui a reçu le Prix du Jury, touche par sa sincérité.

Nebraska. Février 2008. Dans l’objectif de réduire le nombre d’avortements, l’Assemblée locale vote la loi « Safe Haven » offrant un havre de paix aux parents en détresse. Elle donne la possibilité de laisser un nourrisson dans un hôpital de l’État, sans s’exposer à des poursuites pénales. Seul problème : la loi, entrée en vigueur le 18 juillet 2008, n’a pas fixé d’âge maximum. S’engouffrant dans ce vide juridique, des parents originaires du Michigan au Georgia ont parcouru les États-Unis pour abandonner leurs enfants. Avant la réécriture de la loi par les parlementaires, en novembre 2008, 35 enfants ont été déposés, parmi lesquels aucun nourrisson.

Premier film de Cole Webley, Omaha s’empare de ce sujet avec force et simplicité. Grâce à un road trip vers une destination inconnue, il nous embarque dans un voyage au sein des fractures de l’Amérique.

Les enfants de l’Oncle Sam

En pleine nuit, Ella et Charlie sont réveillés en sursaut par leur père. Sommés de prendre quelques affaires essentielles, ils sont embarqués en voiture et conduits sur les routes interminables des États-Unis. Ce qui démarre comme une expérience amusante, sous couvert de vacances improvisées, vire progressivement à l’angoisse. Charlie, encore jeune, se laisse porter sans appréhension. En revanche, Ella ne cesse d’interroger son père : que font-ils ? Où vont-ils ? Ces questions demeurent en suspens.

Entre moments de joie éphémères – dîner au restaurant, course avec des cerfs-volants, balade au zoo – et lente chute aux enfers d’un père qui donne à ses enfants le peu qui lui reste, Omaha nous touche facilement, sans en faire trop. Au lieu de porter un jugement moral sur le père, il préfère pointer du doigt la désolation de parents contraints de laisser leurs enfants, faute des ressources nécessaires pour s’en occuper. Si en France, on imagine difficilement l’absence d’aide financière et sociale pour soutenir les parents, aux États-Unis, l’abandon semble être la seule et effroyable solution.

John Magaro, déjà remarqué au Festival de Deauville dans Call Jane, LaRoy, Past Lives et The Mastermind, interprète avec beaucoup de sensibilité ce père accablé. Molly Belle Wright est tout aussi impressionnante dans le rôle d’Ella. Sans connaître la destination réelle de ces personnages, ni la loi Safe Haven, le récit s’anticipe rapidement. L’effet de surprise n’est donc pas présent. Cependant, cela n’enlève rien à la sidération que l’on ressent. Bien entendu, c’est pour sa vision d’une société américaine effondrée qu’Omaha a été distingué par le Jury. Le thème de la jeunesse se retrouve aussi dans Olmo, deuxième Prix du Jury, et dans The Plague, Grand Prix du Festival de Deauville et Prix de la Critique, qui porte sur le harcèlement scolaire.

Fiche technique – Omaha

Réalisation : Cole Webley
Scénario : Robert Machoian
Production :
Distribution :
Interprétation : John Magaro, Molly Belle Wright, Wyatt Solis, Talia Balsam, Rachel Alig…
Genre : drame
Date de sortie : inconnue
Durée : 1h23
Pays : Etats-Unis

L’Étrange Festival 2025 : Kazakh Scary Tales, les monstres de Karatas

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Un voile ténébreux se lève sur Karatas. Les monstres sont lâchés dans cette nouvelle incursion au cœur de l’Étrange. Kazakh Scary Tales est une série écrite et réalisée par Adilkhan Yerzhanov, qui confirmait déjà son goût pour le surnaturel avec le torturé Cadet. Il nous dévoile ici les trois premiers épisodes d’un projet singulier, dont l’ambiance navigue entre X-Files et Twin Peaks. Un régal pour les amateurs de genre.

Prévue pour accompagner le lancement de Freedom Media, première plateforme de streaming kazakhe, Kazakh Scary Tales réunit un inspecteur cynique, une médium et un médecin légiste féru de légendes urbaines locales. Un trio improbable – et prometteur – dont l’alchimie ne se révèle qu’à la fin du troisième épisode. Il faut ainsi près de deux heures d’enquête, dans les steppes désolées du Kazakhstan, pour installer cet univers sombre, où la frontière entre monstres et fantômes est aussi fine que troublante.

Quand la mort n’existe pas

Birzhan (interprété par Kuantai Abdimadi) et son flair d’enquêteur ne suffiront pas à élucider ce conte macabre, où des démons s’en prennent aux femmes enceintes, pendant que d’autres se nourrissent de cadavres de nouveau-nés. Quelque chose de profondément anormal rôde dans l’hôpital isolé du coin, où le médecin-chef semble cacher bien plus qu’il ne montre. Personnage influent dans un village qui n’a même pas de quoi constituer une équipe de basket avec ses policiers, il devient le premier maillon d’une affaire qui trouvera sa résolution à la fin de ces premiers épisodes.

En chemin, Birzhan croise la route de Sara, incarnée par l’indispensable Anna Starchenko. Médium marginalisée, ses dons sont d’abord moqués, mais le spectateur perçoit rapidement l’étendue de ses capacités. Loin d’une figure héroïque classique, elle reste souvent en retrait, au profit de Birzhan, dont l’évolution vers un rôle de chasseur de monstres s’opère lentement. Il troque son trench-coat contre une veste en cuir et des lunettes évoquant à la fois le gang de Matrix et Blade. Ce n’est pas un guerrier à la Van Helsing (version Stephen Sommers), mais il fera tout pour mettre fin à ces nuits de terreur, soutenu par Sara et un médecin légiste un peu trop à l’aise avec les cadavres.

Promenons-nous dans les steppes

On retrouve dans la série tout ce qui fait la patte de Yerzhanov : des compositions d’image qui isolent ses personnages en bord de cadre et un soin extrême apporté à la texture des arrière-plans sombres. Le mal semble toujours tapi quelque part dans le champ – et souvent, c’est bien le cas. Le cinéaste use habilement du montage et des champs-contrechamps pour provoquer un frisson, mais sans jamais chercher le jump scare facile. Son maigre budget ne lui permet pas d’extravagantes manœuvres. Il préfère distiller les apparitions spectrales dans l’intrigue, comme pour mieux rappeler combien les mondes des vivants et des morts sont imbriqués. Et si les personnages n’en ont pas toujours conscience, le spectateur, lui, est invité à y croire pleinement.

Au cœur de cette agitation surnaturel, Yerzhanov reste fidèle à sa vision d’une Karatas rongée par la corruption, les tensions sociales, et une structure patriarcale oppressante. Les femmes y sont les premières victimes, mais aussi les premières à lever les armes pour se défendre. Sara, quant à elle, s’est retranchée dans le mystique et les forces occultes pour échapper à la violence des hommes. Sa rencontre avec Birzhan pourrait ouvrir la voie à une nouvelle dynamique, plus apaisée – du moins on l’espère – que ses visions cauchemardesques.

Une promesse en suspens

Difficile de se prononcer pleinement sur une série dont nous n’avons qu’un avant-goût, mais cette mise en bouche est prometteuse. On retrouve bien l’essence de Yerzhanov derrière la caméra. Certes, la narration sérielle semble parfois l’obliger à étirer certaines scènes inutilement, mais dans l’ensemble, c’est un plaisir de voir ce cinéaste explorer un nouveau format. Kazakh Scary Tales ne sera peut-être pas son chef-d’œuvre, mais la série contient déjà tous les ingrédients susceptibles de mûrir jusqu’à atteindre une forme de quintessence artistique. Et au vu de sa filmographie, ce défi semble tout à fait à sa portée.

Le mot de la fin

🎬 Clap de fin pour L’Étrange Festival. Cette 31e édition a rassemblé autant d’artistes passionnés que de spectateurs mordus de cinéma de genre, dont la curiosité est restée intacte du début à la fin. Le Forum des images confirme une fois de plus son statut de lieu incontournable pour explorer toutes les pistes du cinéma, dans une programmation aussi étrange, déroutante, jubilatoire que frissonnante.

Côté longs-métrages, c’est une nouvelle fois Gabriele Mainetti qui repart avec le Grand Prix Nouveau Genre pour The Forbidden City, une ode à la fusion des cultures italienne et chinoise, mais aussi à l’amour du kung-fu. Une belle surprise, doublement récompensée par le Prix du public. Rappelons que Mainetti avait déjà été primé en 2016 avec On l’appelle Jeeg Robot.

Mais il serait dommage de passer sous silence d’autres coups de cœur marquants de cette édition : Flush de Grégory Morin, huis clos crasseux et jubilatoire ; Girl America de Viktor Tauš, qui nous fait suivre le voyage halluciné d’une orpheline à travers une Tchécoslovaquie communiste ; Lesbian Space Princess d’Emma Hough Hobbs et Leela Varghese, film d’animation queer d’une rare bienveillance ; ou encore Je suis Frankelda, des frères Ambriz – ne serait-ce que pour s’immerger dans un monde désenchanté et burtonien, entièrement en stop-motion.

Et puisque le nom d’Adilkhan Yerzhanov n’a cessé de résonner tout au long de cette édition, il serait aussi regrettable de passer à côté de ses saisissants Cadet et Moor.

Bande-annonce – Kazakh Scary Tales

Fiche technique – Kazakh Scary Tales

Réalisation et scénario : Adilkhan Yerzhanov
Interprètes :  Kuantai Abdimadi, Anna Starchenko, Dinara Baktybayeva, Aziz Beishenaliev, Shakh Murat Ordabayev
Montage : Alisher Kagarmanov
Photographie : Yerkinbek Ptraliyev
Musique : Dóreki!
Production : Timur Bairov, Alisher Utev
Production exécutive : Serik Abishev
Pays de production : Kazakhstan
Genre : Fantastique, Horreur, Thriller
Durée : 2h

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© Marc Bruckert

Deauville 2025 : Vie privée, enquête thérapeutique

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Que se passerait-il si un psychanalyste se mettait à pleurer lorsqu’on lui raconte notre vie ? Cette hypothèse, excitante comme « la promesse d’une blague juive » pour Rebecca Zlotowski, constitue le point de départ de Vie privée, une comédie policière qui entremêle recherche de vérité et quête de soi. Porté par un casting impressionnant, dont la magnétique Jodie Foster en psychologue bourgeoise, le film compose un bon divertissement freudien, dont les changements de tons nuisent cependant à la profondeur.

Rebecca Zlotowski a toujours mis en valeur des figures féminines confrontées à de nouvelles expériences. Après Grand Central, sélectionné à Cannes à Un Certain Regard, Planetarium et Les Enfants des autres, tous deux présentés à la Mostra de Venise, la réalisatrice française signe son sixième long-métrage avec Vie privée. Elle réalise ainsi son rêve de tourner avec Jodie Foster, qu’elle souhaitait engager pour le rôle de la mère de Léa Seydoux dans Belle Épine. La star hollywoodienne obtient ainsi son premier grand rôle en français, une langue qu’elle n’avait plus pratiquée au cinéma depuis Un long dimanche de fiançailles.

Entre comédie burlesque, enquête énigmatique et analyse psychologique, Vie privée n’a rien à voir avec le film éponyme de Louis Malle, en dehors de son héroïne bourgeoise. Présenté hors compétition au Festival de Cannes, il traite d’une obsession professionnelle doublée d’une crise personnelle. Culpabilité, remise en cause de soi-même et soif de vérité y guident les pas d’une psychologue chevronnée qui perd soudainement pied.

À la recherche du crime rêvé

Psychiatre renommée, Lilian Steiner se fond dans le décor de son cabinet. Intelligente, scrupuleuse et rationnelle, elle écoute attentivement ses patients, dont elle enregistre chaque entretien. Son quotidien routinier comme son visage hermétique semblent imperturbables. Mais lorsque Paula, une femme que Lilian suit depuis neuf ans, décède brutalement, la thérapeute affronte un choc émotionnel. Après avoir aperçu le visage inanimé de sa patiente, elle pleure sans cesse, puis se persuade que Paula a été assassinée. En franchissant les barrières de son devoir professionnel et de la légalité, Lilian décide donc de mener sa propre enquête. Appuyée par son ex-mari, incarné par Daniel Auteuil, elle est prête à tout pour trouver des indices, y compris une séance d’hypnose qui la plonge dans une vie antérieure.

Loin de la sagacité du personnage de Clarice Starling, qu’elle campait dans Le Silence des agneaux, Jodie Foster joue ici une bien piètre enquêtrice. Lilian affabule, interprète à tort et à travers, et prend des risques inconsidérés. C’est une femme forte qui dissimule sa fragilité. En enquêtant sur la mort de Paula, dont elle se juge responsable, Lilian combat ses propres démons dans un intéressant renversement de perspectives. D’analyste, elle devient elle-même son sujet d’études. Pourquoi n’a-t-elle pas senti venir la disparition de Paula ? Pourquoi son mari l’a-t-il quittée ? Pourquoi pleure-t-elle en permanence ? Cette vérité que Lilian recherche, c’est avant tout la sienne. Celle de son existence, tant professionnelle que personnelle. Cette quête intime donne tout son sens au titre. Par une rencontre entre une psychiatre questionnant le sens de son histoire et une patiente dépossédée de son avenir, Vie privée touche au cœur des êtres.

Si le jeu d’énigmes est plutôt convaincant, les basculements de registre désamorcent les tensions et nuisent au projet d’ensemble, qui oscille constamment entre sérieux et dérision. Tantôt drame psychologique, tantôt comédie truculente du remariage – qui n’est pas sans rappeler le ton humoristique adopté par les films policiers de Pascal Thomas (Mon petit doigt m’a dit, Le crime est notre affaire, Associés contre le crime) –, Vie privée tient en équilibre sur un fil précaire. Avec une référence à la Shoah, Rebecca Zlotowski s’empare aussi du récit pour remonter à ses origines juives. En insufflant au film sa patte personnelle et féministe, elle nous divertit, nous fait sourire, mais sans jamais marquer notre esprit. Vie privée se découvre donc comme une enquête à énigmes agréable, qui multiplie des rebondissements plus ou moins prévisibles, et à laquelle il manque paradoxalement une touche de folie pour nous emporter.

Ce film est présenté en avant-première au Festival de Deauville 2025.

Bande-annonce – Vie privée

(attendre la disponibilité sur le site Ad Vitam)

Fiche technique – Vie privée

Réalisation : Rebecca Zlotowski
Scénario : Rebecca Zlotowski, Anne Berest, Gaëlle Macé
Production : Les Films Velvet
Distribution : Ad Vitam
Interprétation : Jodie Foster, Daniel Auteuil, Virginie Efira, Mathieu Amalric, Vincent Lacoste…
Genres : Policier, Drame
Date de sortie : 26 novembre 2025
Durée : 1h45
Pays : France

L’Étrange Festival 2025 : Gorgonà, une fable féministe embrumée par le style

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Fraîchement révélé à la Semaine de la Critique de Venise, Gorgonà marque le passage d’Evi Kalogiropoulou au long-métrage avec une ambition certaine : revisiter le mythe antique de la gorgone à l’aune des luttes féminines contemporaines. En situant son récit dans un monde dystopique ravagé par la pollution, où le pétrole fait office de monnaie d’échange, la réalisatrice esquisse une allégorie de pouvoir, de désir et de révolte. Mais à force de surcharge esthétique et de symbolisme appuyé, Gorgonà se prend au piège de son propre dispositif, jusqu’à diluer la portée de son propos.

Dans ce futur à la Mad Max, l’humanité survit dans des communautés militarisées, où les hommes, rendus grotesques par leur addiction aux anabolisants, s’érigent en chefs de guerre d’un monde déjà éteint. Les femmes, elles, n’ont droit qu’aux marges. Elles cuisinent, nettoient, se prostituent, et parfois tout ça à la fois. C’est dans ce paysage asphyxié que surgit Maria (Melissanthi Mahut), franc-tireuse solitaire, dont l’ascension sociale et politique vient bouleverser un ordre patriarcal aussi figé qu’absurde. Mais ce renversement ne se fait pas seul. L’arrivée d’une mystérieuse étrangère (Aurora Marion), échangée contre des ressources, ravive en Maria un désir enfoui, catalyseur d’un changement aussi intime que politique.

Fidèle aux thématiques qu’elle a explorées dans ses précédents courts-métrages (Motorway 65, On Xerxes’ Throne), Kalogiropoulou interroge ici le rapport au corps, à la contrainte et au toucher. Dans Gorgonà, la communication passe par la peau, les gestes, la chaleur – autant d’éléments qui font du corps un terrain de lutte mais aussi de reconquête. Les étreintes, qu’elles soient désirées ou imposées, deviennent ainsi des moments de bascule où se joue la réappropriation féminine.

Une beauté empoisonnée pour un récit sans venin

Pourtant, ce geste de mise en scène, aussi fort soit-il, se heurte rapidement à ses propres limites. La tension narrative promise – notamment par le concours organisé pour désigner le successeur du leader mourant, Nikos – s’étiole au fil du récit. Plutôt que de construire un suspense ou d’explorer les dynamiques de pouvoir en profondeur, Kalogiropoulou préfère s’attarder sur les regards, les silences, les jeux de textures et de lumière. Ce choix contemplatif, loin d’être illégitime, finit cependant par devenir pesant, surtout quand l’intrigue piétine et que les personnages secondaires ne servent que de faire-valoir au message féministe.

Là où le film aurait pu être un western post-apocalyptique chargé de tensions politiques, il devient un drame symboliste, presque abstrait, où l’émancipation est davantage suggérée que vécue. Le rapprochement entre Maria et la nouvelle venue, bien qu’il soit au cœur du récit, manque de chair. Leur relation sentimentale n’est développée que dans une série de scènes sensuelles, dont l’organicité finit par se retourner contre l’émotion. Ce qui faisait sens dans les formats courts de la réalisatrice semble ici étiré, voire plaqué.

La dernière partie précipite les événements sans leur donner le temps d’exister. Le rythme s’accélère brutalement, les images s’emballent et les symboles se multiplient, au point d’étouffer le spectateur. Le chapitrage en cinq actes, les séquences musicales aux accents mélancoliques, les analepses censées expliquer un retournement psychologique : rien n’y fait. Le film échoue à donner du poids à son final, qui laisse un goût d’inachevé.

Reste une proposition visuelle forte, un univers singulier, et une volonté manifeste de questionner les mythes pour en faire surgir de nouvelles figures de résistance. Mais à trop vouloir incarner la vengeance féminine dans un style travaillé jusqu’à l’artifice, Gorgonà sacrifie la chair du récit sur l’autel du concept. Et ce qui devait être une réécriture vibrante de la gorgone devient un objet esthétique un peu froid, fascinant mais creux.

Fiche technique – Gorgonà

Réalisation : Evi Kalogiropoulou
Interprètes : Melissanthi Mahut, Aurora Marion, Christos Loulis, Kostas Nikouli, Stavros Svigkos
Scénario : Evi Kalogiropoulou, Louise Groult
Photographie : Giorgios Valsamis
Montage : Yorgos Zafeiris
Musique : Ilias Kampanis, Nick Athens, Karolos Berahas
Son : Xanofontas Kontopoulos, Vincent Verdoux
Décors : Stavros Liokalos
Costumes : Evelyna Darzenta, Anna Zotou
Maquillage : Alexandra Myta, Olga Patsiou
Coiffure : Sotiris Paterakis, Argiro Kartsioti
Production : Amanda Livanou, Bertrand Gore, Nathalie Mesuret, Alexandre Perrier, Fenia Cossovitsa
Société de production : NEDA FILMS
Sociétés de co-production : BLUE MONDAY PRODUCTIONS, KIDAM, BLONDE
Société de distribution : UFO DISTRIBUTION
Pays de production : Grèce, France
Genre : Drame
Durée : 1h35

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© Marc Bruckert

Deauville 2025 : The Chronology of Water, le sang de la sirène

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« Combien de miles faut-il parcourir pour arriver jusqu’à soi ? » Comment accepter et vaincre la douleur ? La réponse à ces questions universelles ne peut être que personnelle. En s’emparant de ce thème de la résilience et du roman autobiographique de Lidia Yuknavitch, The Chronology of Water, Kristen Stewart n’a pas choisi la facilité. Pour son premier long-métrage, elle a préféré l’audace, la créativité et l’affirmation singulière de sa vision d’artiste. Avec The Chronology of Water, elle nous invite à un voyage intérieur brut, viscéral, sensoriel, où les images se fracturent et se recomposent comme l’identité disloquée d’une femme brisée. Poignant.

Si Kristen Stewart a acquis une renommée mondiale grâce à la saga Twilight, elle s’est rapidement tournée vers le cinéma indépendant. Sils Maria, Café Society, et plus récemment Les Crimes du futur témoignent de sa volonté de s’affranchir du cinéma hollywoodien. Un parcours assez semblable à celui de Scarlett Johansson, dont le premier film, Eleanor The Great, a également été présenté en compétition au Festival de Deauville.

Mais contrairement à la star d’Avengers, Kristen Stewart a elle-même écrit son scénario, adapté de The Chronology of Water. Ce roman relate le parcours d’une jeune nageuse victime de maltraitance et d’inceste, devenue écrivaine féministe et professeure dans l’Oregon. Pour rester fidèle à l’esprit du texte, la réalisatrice a décidé de le découdre pour retisser, fil par fil, un récit fragmenté par une mémoire vive bâtie sur la peur et la fureur.

L’art de la reconstruction

Nageuse depuis sa tendre enfance, Lidia cherche à s’évader d’un cadre familial violent et oppressant. Entre un père abusif, une mère dépressive et une sœur prête à l’abandonner pour sa propre survie, elle tombe naturellement dans la drogue, l’alcool, mais aussi dans une frénésie d’écriture. Virée de l’université, Lidia s’inscrit à un séminaire dirigé par Ken Kesey. À travers l’existence chaotique de cette jeune femme, racontée par brides, sous forme d’atroces réminiscences, The Chronology of Water expose le quotidien d’une fille tailladée, broyée, dépendante et vouée à échouer, la lutte constante pour la vie s’accompagnant de pulsions autodestructrices.

Kristen Stewart parle ainsi de naissance, de mort et de renaissance, de la lente réappropriation de soi à la quête d’une nouvelle identité. Elle montre la douleur comme une fatalité, qui ne peut pas être évitée, mais comprise et dépassée. Elle évoque aussi la sexualité, la maternité, le pardon. Autant de sujets qui appartiennent à une sorte de « conscience collective » à laquelle le film donne progressivement forme. Imogen Poots, remarquée notamment dans V pour Vendetta, Mobile Homes et The Father, donne corps à ce personnage tourmenté avec autant de fougue et de rage que de sensibilité. Les dialogues, assez rares, laissent à son personnage un seul champ d’expression : l’écriture, comme urgence créatrice, traduite par l’omniprésence de la voix off.

En miroir de son héroïne, qui se consume pour revenir à la vie, The Chronology of Water déstructure sa narration, ses phrases, ses images même, pour composer un magma brûlant de souffrance, de violence et de résistance. Cette mise en scène disséquée, viscérale, presque expérimentale, qui ose être dérangeante, entretient un malaise permanent. Quelques leitmotive viennent s’insérer au sein de cette succession de pensées et de souvenirs volatiles. Du sang s’étalant sur le carrelage. La cassure d’une mine de crayon. Le clapotement de l’eau. Kristen Stewart compose une odyssée sensorielle inspirée du cinéma d’Andrei Tarkovsky (L’Enfance d’Ivan, Stalker, Le Sacrifice) qu’elle cite parmi ses influences.

Malgré la brutalité et l’atmosphère oppressante de The Chronology of Water, la réalisatrice filme les corps et les visages féminins avec beaucoup de douceur et de sensualité. Par ce voyage au cœur de la psyché féminine, Kristen Stewart signe un premier film assumé et assuré, impressionnant de maîtrise. Une belle mécanique de créativité.

Fiche technique – The Chronology of Water

Réalisation : Kristen Stewart
Scénario : Kristen Stewart, Andy Mingo
Production : Scott Free Productions
Distribution : Les Films du Losange
Interprétation : Imogen Poots, Thora Birch, Jim Belushi, Charles Carrick, Tom Sturridge…
Genre : drame
Date de sortie : 10 décembre 2025
Durée : 2h07
Pays : Etats-Unis

Deauville 2025 : Eleanor The Great, paroles endeuillées

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Trente ans après ses débuts au cinéma, Scarlett Johansson réalise son premier long-métrage avec Eleanor The Great, un drame doux et sensible sur le deuil, la mémoire et la réconciliation. Présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025, le film a été chaleureusement applaudi. Aujourd’hui, il concourt en compétition officielle au Festival de Deauville. Une entrée remarquée pour une œuvre aussi sincère que douloureuse.

Lorsque Scarlett Johansson découvre le scénario écrit par Tory Kamen, transmis par une amie, elle est profondément touchée. Elle y retrouve des thématiques personnelles, comme la perte, la transmission et le silence, mais aussi une vision douce-amère de la vieillesse qui lui rappelle sa relation avec sa propre grand-mère. Conquise, l’actrice décide de produire et de réaliser elle-même le film.

Même si le grand public imagine d’abord Scarlett Johansson en costume de super-héroïne, la star américaine a toujours été attachée au cinéma indépendant (Under the Skin, Asteroid City). En réalisant son premier long-métrage, elle embrasse cette direction et marque un véritable tournant dans sa carrière. En choisissant d’ancrer le récit à New York, sa ville natale, elle injecte à son œuvre une part de son héritage familial. Plusieurs membres de sa famille, originaires de Pologne et de Russie, ont en effet péri pendant la Shoah. Ce lien intime se ressent dans son traitement pudique et sensible des personnages.

Le silence des cœurs brisés

Eleanor The Great suit l’existence du personnage de June Squibb, une nonagénaire vive et lucide, qui vient de perdre sa meilleure amie, Bessie. Afin de ne pas demeurer seule, elle quitte la Floride et retourne auprès de sa fille à New York. Inscrite dans un centre culturel juif, elle est intégrée par erreur à un groupe de survivants de la Shoah. Poussée à s’exprimer par les membres, elle raconte alors une terrible histoire de fuite et de persécutions… qui n’est pas la sienne, mais celle de sa chère Bessie.

À travers cette confusion assumée, qui piège progressivement une héroïne bien intentionnée, le film évoque la puissance mémorielle, la nécessité de transmettre des souvenirs afin que ceux-ci ne tombent pas dans l’oubli. Le récit aborde ainsi le mensonge avec une extrême délicatesse. Jamais moraliste, il interroge plutôt ce qu’on choisit de dire, ou de taire, pour faire vivre ceux qu’on a aimés et affronter le poids incommensurable du deuil. 

En parallèle, Eleanor fait la rencontre de Nina (Erin Kellyman), une jeune journaliste encore incapable d’accepter la mort de sa mère. Délaissée par un père enfermé dans son chagrin, Nina trouve en Eleanor une présence bienveillante, une forme de stabilité, mais aussi un sujet d’article en or. C’est cette relation intergénérationnelle qui forme le cœur émotionnel du film. Toutes deux très attachées à leurs grands-mères, Scarlett Johansson et Tory Kamen trouvent le ton juste pour faire exister cette amitié improbable. On rit, on s’émeut, sans jamais tomber dans l’excès. Le film privilégie la sincérité à l’artifice. Le deuil se présente donc comme un processus intime, unique, souvent maladroit : Eleanor ment, Nina pleure sans cesse, le père se mure dans son bureau. Et rien ne fonctionne, jusqu’au moment où la parole se libère. 

En choisissant une mise en scène sobre, sans effet appuyé, Scarlett Johansson adopte une approche épurée qui épouse parfaitement l’authenticité de ses personnages. Cette retenue volontaire constitue à la fois la force et la limite du film. Si l’on pourrait regretter un léger manque de souffle, d’ampleur ou de tension narrative, ce parti pris accompagne toutefois la nature même du projet : un drame à fleur de peau qui préfère l’écoute à l’éclat, le ressenti à l’analyse. Avec beaucoup de délicatesse, une touche d’humour et sans emphase, Eleanor The Great aborde ainsi des sujets profonds avec une douceur rare : le deuil, le pardon, la mémoire, l’identité juive, le poids de l’héritage. Malgré un déroulement tout à fait convenu, son histoire parvient à nous toucher grâce à sa grande sensibilité.

Les premiers pas de Scarlett Johansson derrière la caméra impressionnent donc par leur modestie et leur assurance. En s’éloignant des sentiers balisés du cinéma hollywoodien, l’actrice affirme sa voix, sans chercher à trop en faire. Une première réalisation prometteuse, tendre et sincère, qui révèle que la star d’Avengers et du récent Jurassic World : Renaissance a encore beaucoup à offrir.

Eleanor The Great : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=gmvL5NJzpRg&ab_channel=MAXMRS

Eleanor The Great : fiche technique

Réalisation : Scarlett Johansson
Scénario : Tory Kamen (adapté de son propre roman)
Interprètes : June Squibb, Chiwetel Ejiofor, Jessica Hecht, Erin Kellyman
Photographie : Hélène Louvart
Monteur : Harry Jierjian
Musique : Dustin O’Halloran
Chef décorateur : Happy Massee
Chef costumier : Tom Broecker
Ingénieur du son : Grant Elder
Sociétés de production : Maven Pictures, Pinky Promise, These Pictures, Wayfarer Studios
Sociétés de distribution : TriStar Pictures, Sony Pictures Classics
Pays de production : États-Unis
Genre : Drame
Durée : 1h38
Date de sortie : 19 novembre 2025