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Nino : dans les limbes de la maladie

Le jour de ses 29 ans, Nino apprend qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. Ce choc intime devient le point de départ d’une errance dans Paris, où diverses rencontres le confrontent à lui-même. Pauline Loquès signe un premier long-métrage sensible qui explore cet entre-deux fragile où se mêlent peur, désir et ouverture à l’autre.

La sidération face au cancer

Chouette cadeau d’anniversaire : alors qu’il fête ses 29 ans, Nino se rend à l’hôpital pour y apprendre qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. Nul besoin de fumer pour ça : il suffit d’avoir attrapé un papillomavirus. Nul besoin d’être en couple pour ça : l’infection peut dater d’il y a bien longtemps. Nino passait juste prendre une attestation pour prolonger l’arrêt de travail généré par un burn out, le voilà écrasé sous le poids du terrible diagnostic. Seule bonne nouvelle : comme il est jeune, il est prioritaire – et il ne perdra pas ses cheveux. Le traitement commence le lundi suivant. Comme il peut rendre stérile, l’oncologue lui conseille de prélever son sperme et de le rapporter afin qu’il soit congelé. « Pour plus tard », s’il veut des enfants, puisque la spécialiste préfère parler de chances de survie que de chances de mourir.

On imagine la sidération pour qui n’y avait pas été préparé. Pas facile de récolter manuellement le précieux sperme, porteur de vie, lorsqu’on sent le signe de la mort posé sur soi. Au-delà, que faire, alors qu’on l’attend pour fêter ses 29 bougies ? Nino n’est pas assez fantasque pour remettre en question son emploi du temps : un dîner chez sa mère, une visite à son meilleur ami. « Nino, c’est pas un passionné » lancera celui-ci. Manière de dire que le jeune homme, plutôt du genre discret, a naturellement tendance à s’inscrire dans les normes de la bienséance.

Un entre-deux existentiel

La norme, lorsqu’on apprend une telle nouvelle, ce serait de se terrer chez soi pour digérer la chose. C’est bien le réflexe de Nino seulement voilà, il ne trouve plus les clefs de chez lui – un oubli récurrent, nous indiquera sa mère. Et le gardien s’avèrera obstinément absent. La loi de Murphy, celle dite de « l’emmerdement maximum ». Mais les avanies de la vie sont souvent des chances à saisir : Nino va être contraint de se frotter aux autres. Bébé, lui a révélé sa mère, Nino avait les yeux grand ouverts, « voyait tout mais ne regardait rien ». Ces 48h à errer dans Paris vont l’amener à prêter réellement attention à ceux qu’il va côtoyer. « Faut pas trop s’écouter non plus » lui avait lancé son ami Sofiane non encore informé de son cancer. Très juste : ce qui va aider Nino, c’est de se tourner vers les autres.

On pouvait craindre un message rebattu du type « lorsqu’on sait qu’on va peut-être mourir, la vie gagne en intensité ». Le film de Pauline Loquès se montre plus subtil. Nino ne change pas fondamentalement, la cinéaste nous montre juste un certain nombre de rencontres qu’il fait et la façon dont il réagit à chacune d’entre elles. Cléo de 5 à 7, auquel on pense immanquablement, racontait les deux heures qui précèdent la révélation d’un diagnostic de cancer. Nino n’est pas sa suite car, précisément, aucune angoisse n’a précédé le verdict médical. Plutôt une variation sur un thème proche – les deux films se complètent bien. Nino n’est ni en enfer (le cancer se soigne souvent très bien aujourd’hui) ni au paradis (il n’est pas tiré d’affaire). Il navigue dans un entre-deux, ce que naguère les catholiques nommaient « les limbes ». Le lieu, ici, d’une inquiétude et d’une fragilité.

L’impossibilité de dire

Ce qui frappe au début de cette errance, c’est l’impossibilité de dire. Elle commence face au médecin : « – Mais… ce n’est pas ? »…. – Si ». Puis face à sa mère, devant qui il se ravise en parlant d’une dépression. Puis face à Zoé, une ancienne copine de collège qu’il a retrouvée par hasard, à qui il fait croire qu’il va bientôt être père. Puis face à son ex, qu’il a voulu prévenir par rapport au papillomavirus. Puis à son meilleur ami Sofiane, qui lui a préparé un anniversaire « surprise ». Pour déclencher la parole, il fallait une circonstance moins solennelle : répondant à ses collègues qui, au moment de partir, le rassurent sur son burn out, il lâche tout d’un coup le morceau, refermant sur eux la porte, les laissant abasourdis. Dès lors, se confier à Sofiane devient possible.

De la mort à la vie

Evidemment, la mort tourne dans sa tête : il veut soudain en savoir plus sur le décès de son père tombé dans un escalier, assaille sa mère de questions. Aux Bains Douches, un drôle de type (Mathieu Amalric) lui montre une photo de sa femme disparue (le spectateur sera surpris de la connaître !). Quant au gardien, il le retrouvera inanimé, victime d’une attaque.

Et puis soudain, le rayon de soleil : cette Zoé, chez qui Nino va passer la journée du dimanche puis une partie de la nuit. La copine qu’on croise par hasard et avec qui on va vivre une histoire, voilà un poncif du cinéma, mais il est ici finement traité : désir il y aura mais pas vraiment concrétisation. Pauline Loquès exprime le désir autrement : par un simple échange de regards, mouillés et intenses. Bien plus fort.

Le séjour de Nino permet par ailleurs à celui-ci de prendre un instant la place du père manquant : le jeune Solal, en effet, s’est rapidement attaché à ce nouveau venu qui s’associe spontanément à sa peinture de flocons de neige sur fond noir. Il lui demande une histoire, à laquelle fera écho celle de Zoé destinée à Nino. Car la rencontre va se conclure par une très belle scène : Zoé va permettre, d’une façon très poétique, à Nino de récolter sa semence. Un véritable acte d’amour, qui vaut bien un coït et s’avère nettement moins convenu.

Reste l’épilogue, le lundi : divine surprise, Sofiane est là. Ce qui réconforte, c’est surtout que son ami a appelé tous les hôpitaux de Paris pour le trouver. Nino avoue sa peur. On est loin de la superficialité des propos de fête, où son ami ne cessait de lui débiter des conseils généraux, tirés de podcasts qu’il a écoutés. Dommage simplement d’avoir montré le début de la chimio, intercalé dans le générique : la fin aurait eu plus de force en restant au seuil du traitement.

Une mise en scène riche…

Un récit bien mené, évitant bon nombre de chausse-trappes. Il faut par ailleurs saluer plusieurs scènes réussies, outre celles déjà signalées.

Le moment où Nino et sa mère sont allongés côte à côté, les rides de Jeanne Balibar en gros plan traduisant l’intériorité de son fils, une larme passant de Nino à sa mère.

L’entrevue avec Camille, son ex, scène très découpée pour dire la perte prochaine de cette jeune femme qui part s’installer au Canada.

La scène de la piqûre que Nino se propose d’administrer à la compagne de Sofiane, un geste généreux autant qu’une exorcisation du traitement qu’il redoute – mais le baiser qui suit, lui, n’était sans doute pas indispensable…

Le film comporte aussi de belles subtilités. Ainsi les trois actrices qui incarnent respectivement Camille (l’ex), Zoé (la peut-être nouvelle) et la mère de Nino ont-elles quelque chose de commun physiquement. Un physique singulier, des traits marqués, des pommettes qui ressortent. Autre finesse, le moment où Zoé propose une cigarette à Nino. « J’ai arrêté », objecte-t-il alors qu’on l’avait vu, la veille, en griller une à la fête. On imagine bien que, l’étape du désespoir passée, souffrir d’un cancer de la gorge ne donne pas trop envie de fumer…

Il faut enfin souligner la composition de Théodore Pellerin, toujours très juste, tant dans sa retenue que dans ses élans. Il dessert parfaitement le projet de la cinéaste.

… qui ne tient pas toutes ses promesses

Mais le film tombe aussi, hélas, dans de plus banales ornières.

Ainsi de la scène de fête, véritable cliché du cinéma français d’aujourd’hui, avec tous ses passages obligés : conversations superficielles (check), clopes et alcool (check), scène de danse (check), drague voire concrétisation (check). Pauline Loquès l’a alourdi d’une séance de vernis à ongle pour mec sur fond de discours militant sur le patriarcat (Sofiane désamorçant l’agressive jeune femme en approuvant tout ce qu’elle dit).

Autre scène convenue : celle où Nino, dans la chambre qu’il occupait enfant, ressort son baladeur, ce qui nous vaut un instant nostalgique sur du rock. Pauline Loquès doit être fan de cette musique puisqu’elle en colle un autre morceau sur le générique, sans rapport avec le sujet. Enfin, puisqu’on parle musique, il y a cette B.O. illustrative, pour faire le lien entre les scènes, de peu d’intérêt. Autant de choix qui font perdre au film de sa singularité.

Un premier film prometteur, sans aucun doute, même si le film ne prend pas autant… à la gorge qu’il pourrait. Pauline Loquès n’est pas (encore ?) du calibre d’une Agnès Varda, mais elle est certainement une nouvelle cinéaste à suivre, à l’instar d’une Jeanne Herry, d’une Léa Mysius ou d’une Louise Courvoisier. Liste non exhaustive.

Bande-annonce : Nino 

Fiche Technique : Nino 

Réalisateur : Pauline Loquès
Scénariste : Pauline Loquès
Distribution : Théodore Pellerin (Nino), Salomé Dewaels (Zoé), William Lebghil (Sofian), Mathieu Amalric, Camille Rutherford (Camille), Jeanne Balibar, Victoire Du Bois (Oncologue), Alexandre Desrousseaux (Raphaël)
Image : Lucie Baudinaud
Son : Nassim El Mounabbih, Claire Cahu, Amaury Arboun, Simon Apostolou
Montage : Clémence Diard
Décors : Aurette Leroy
Production : Sandra da Fonseca
Sortie en salle : 17 septembre 2025
Durée : 1h 36min
Genre : Drame
Distributeur : Jour2fête

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3.5

Volte-face : métaphysique des tirs et double visage

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Sortie en 1997, durant la révolution 3D du jeu vidéo, Volte-face nous rapproche de cette unité de temps et d’espace. Une dizaine de caméras tournent autour des personnages et permettent au réalisateur de nous offrir un montage particulièrement précis, où rien n’est laissé au hasard, que ce soit au niveau de la tension, de la vitesse ou des émotions. L’œuvre US culte fait partie de ces films incroyables dans le sens où un concept improbable (deux antagonistes échangent leur visage) est pris au premier degré et que la chose fonctionne. L’ensemble pousse le bouchon tellement loin qu’on semble rentrer dans une dimension inconnue, où on shoote avec deux armes, où les vêtements flottent au ralenti et où les colombes s’envolent sous les fracas des coups de feu.

D’une tendresse et d’un choc inouï, l’introduction est déjà une leçon de cinéma. Tandis que John Travolta virevolte dans un carrousel avec son fils, le tout dans un ralenti somptueux, Nicolas Cage émerge avec son sniper, comme une déflagration dans le ciel. Débute alors une valse opératique, un enchevêtrement de plans et d’espaces, avec plusieurs élans poétiques, dans ce qui est une fresque épique entre le bien et le mal.

Mise en scène ample, puissance sonore

Fusillades chorégraphiées, ralentis doux, travelings brusques, rotations panoramiques, etc. Chaque coup d’éclat, chaque idée de mise en scène est soulignée par la musique interactive et vrombissante de John Powell, tout à tour orchestrale et électronique, avec des effets de déflagrations sonores. Les textures, les différents motifs musicaux préfigurent ce que fera Hans Zimmer – qui a produit la bande-son – pour les films d’action. La bande originale inspirera des œuvres comme le jeu vidéo Perfect Dark sur Nintendo 64. Avec ses percussions rythmées, ses cuivres puissants, ses cordes enveloppantes et son piano doux qui favorise l’intimité, un vaste panel d’émotions traverse le spectateur et apporte ce qu’il faut d’intensité aux différentes scènes clefs et déterminantes du récit.

Le scénario, malgré des facilités évidentes, développe une succession de scènes particulièrement cinégéniques, avec ces deux visages, ces deux masques qui sont deux véritables trésors pour la caméra (comme lors de ce gros plan sur le regard solennel de Travolta, plein de spleen, 6 ans après le décès de son fils).

La première scène de transplantation chirurgicale, aux effets spéciaux surtout organiques, est un modèle du genre, et apporte une part de thriller et d’épouvante au long métrage. Sur le plan symbolique (dualité morale, identité, masque social), l’échange fait naître des vertiges d’identifications. Est-ce que je peux devenir, toi, un petit peu ? Et moi ? Qui est qui ? Qui joue le saint ? Qui est le pécheur ?

Se réfugier dans l’ombre de l’autre

Cette modification radicale opère de brusques troubles identitaires, où chacun essaye d’être à la place de l’autre, tout en s’affirmant. Les particularismes des deux visages s’en trouvent revisités et sont autant de figures opposées (ordre/chaos, loi/anarchie, père/criminel) que des reflets. Le film montre que sous le masque de l’ennemi se cache une part de soi, et que l’identité est toujours fragile, malléable, ambiguë.

– J’aime bien sauter ta femme, mais voyons les choses en face. On préfère comme c’était avant, non ? Si on refaisait l’échange ?
– Tu ne me rendras pas ce que tu m’as pris.
– Bon, alors, plan B : on n’a qu’à s’entretuer.

Dans ce jeu de maestria évident entre John Travolta et Nicolas Cage, filmés comme deux samouraïs des temps modernes, chacun choisira le meilleur, comme l’affirmait le magazine Première. Que ce soit l’un ou l’autre, ils sont tous les deux subjuguants, fascinants, survoltés, en péril, en trouble, en proie à une double identité.

Une œuvre totale

Miroir, identité double, double flingue, virtuosité filmique, enfance, parentalité, vengeance, rédemption, deuil, grand spectacle, mélancolie douce, déflagrations sonores : le champ lexical du film traduit une réussite qui joue sur plusieurs tableaux. Quand deux visages se retrouvent sous la lumière blafarde d’une ampoule nue, on décortique, on déchausse, on échange et on aboutit à Volte-face, soit une œuvre totale, pleine d’adrénaline, de fragilités et d’émotions touchantes. John Woo confirme que le cinéma, en particulier l’art du montage, ressemble un peu à un rêve. Il y a un processus de traitement de l’information. On sample, on prend des morceaux d’expérience de vie, des fragments de souvenirs afin de construire un nouveau voyage. Une forme de créativité apparait comme un effet du fonctionnement du système. On « baigne », avec Volte-face. Et lorsque le générique tombe, on se retrouve la mâchoire par terre et la tête dans les étoiles.

Bande-annonce : Volte-face

Fiche technique : Volte-face

Synopsis : Castor Troy, dangereux terroriste, est tombé dans le coma à la suite d’un affrontement avec Sean Archer, agent de la CIA. Grâce à une intervention chirurgicale, Archer prend le visage de Troy pour faire avouer au frère de ce dernier l’emplacement d’une bombe. Mais Troy sort du coma et prend à son tour le visage d’Archer.

  • Titre original : Face/Off
  • Titre français : Volte-face
  • Titre québécois : Double Identité
  • Réalisation : John Woo
  • Scénario : Mike Werb et Michael Colleary
  • Musique : John Powell
  • Musique additionnelle : Gavin Greenaway, Geoff Zanelli et Martin Tillman
  • Direction artistique : Steve Arnold
  • Décors : Neil Spisak
  • Costumes : Ellen Mirojnick
  • Maquillage : David Atherton, Kevin Yagher
  • Photographie : Oliver Wood
  • Son : Anna Behlmer, Chris David, Per Hallberg, Tom Lalley, Andy Nelson, Tom Perry, David M. Ronne, Mark P. Stoeckinger
  • Montage : Steven Kemper et Christian Wagner
  • Production : Terence Chang, Christopher Godsick, Barrie M. Osborne et David Permut
  • Production déléguée : Michael Douglas, Jonathan D. Krane et Steven Reuther
  • Production associée : Jeff Levine
  • Coproduction : Michael Colleary et Mike Werb
  • Sociétés de production : Douglas/Reuther Productions, Paramount Pictures, Permut Presentations, Touchstone Pictures et WCG Entertainment Productions
  • Sociétés de distribution : Paramount Pictures (États-Unis) ; Gaumont Buena Vista International (France)
  • Budget : 80 millions de $
  • Pays de production : États-Unis
  • Langue originale : anglais, latin
  • Format : couleur (DeLuxe) — 35 mm — 2,39:1 (Panavision) — son DTS / Dolby Digital
  • Genre : action, thriller, policier, science-fiction
  • Durée : 138 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis, Québec (27 juin 1997) ; France (7 septembre 1997 – Festival du cinéma américain de Deauville) ; 10 septembre 1997 (sortie nationale) ; Belgique (10 septembre 1997)
  • Nicolas Cage : Castor Troy / Sean Archer
  • John Travolta : Sean Archer / Castor Troy
  • Joan Allen : Dr Eve Archer
  • Alessandro Nivola : Pollux Troy
  • Dominique Swain : Jamie Archer
  • Gina Gershon : Sasha Hassler
  • Nick Cassavetes : Dietrich Hassler
  • John Carroll Lynch : Walton
  • Harve Presnell : Victor Lazarro
  • Robert Wisdom : Tito Biondi
  • Thomas Jane : Burke Hicks
  • Margaret Cho : Wanda
  • Matt Ross : Loomis
  • Chris Bauer : Ivan Dubov
  • James Denton : Buzz
  • Kirk Baltz : Aldo
  • Colm Feore  : Dr Malcolm Walsh
  • Tommy Flanagan : Leo
  • Myles Jeffrey : Michael Archer
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5

« Le problème avec les fantômes » : rire, pleurer et survivre à l’absence

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Dans son nouvel album, Mirion Malle explore la perte d’un ami à travers la voix de quatre jeunes femmes. Entre dialogues crus, éclats de rires et confidences, Le problème avec les fantômes déplie la complexité du deuil : ce mélange d’amour, de colère, d’absence et de mémoire qui ne s’efface jamais.

Ici, le deuil n’est ni héroïque ni solennel, mais multiple, contradictoire, parfois mesquin, ou tendre. Les personnages, amis du défunt Caleb, se heurtent à cette vérité douloureuse : « Depuis que tu es mort, je te vois partout. Dans la rue, dans le métro, à l’épicerie ; dans un sourire, un parfum, au ton d’une voix. » Irène, la plus hantée, confie : « Plus ton souvenir s’éloigne, et plus je vis avec. »

Le fantôme de Caleb apparaît, mi-présence, mi-projection. Il dit lui-même : « Je ne suis pas Caleb, et je ne suis pas pas lui. Est-ce que c’est toi qui m’imagines, ou est-ce que j’existe à l’extérieur de toi ? » Peu importe la réponse : ce qui compte, c’est ce qu’il incarne. « Ce que je sais, par contre, c’est l’injustice d’un départ trop tôt, la tristesse de l’absence, et la complexité de tes émotions. » Caleb devient ce que chacun projette de son chagrin – un miroir mouvant, fragile, mais indispensable.

Le récit n’élude pas la violence que le deuil inflige aux amitiés. Anne s’emporte : « C’était MON meilleur ami ! C’est MON fantôme ! » Comme si la douleur pouvait être privatisée. En face, la réplique tombe, sèche : « Quand tu dis des choses comme ça, c’est à moi que tu fais mal. » L’album ose montrer cette jalousie obscure : qui a droit de « posséder » le disparu, qui souffre le plus légitimement.

Mais au détour d’un dialogue, l’amitié reprend sa place. Une amie glisse : « On n’a pas su garder l’équilibre. En même temps, là, on ne s’est pas pris une petite bourrasque… On s’est quand même pris un énorme ouragan dans la face. » L’équilibre perdu du groupe devient la métaphore du travail de deuil lui-même : fragile, incertain, mais pas irrémédiablement détruit.

La bande dessinée saisit avec acuité ce que signifie perdre un témoin de son existence. « J’ai relu toutes nos discussions, mais il manque les plus importantes : celles qu’on a eues en chuchotant. J’en suis la seule trace désormais. » Sans Caleb, plus personne pour corriger, compléter ou rappeler les souvenirs : « Je ne pourrai plus jamais vérifier avec toi que je m’en souviens bien. »

Ce vertige identitaire se formule avec une simplicité souvent bouleversante : « Est-ce que si je ne t’avais pas rencontré, je serais vraiment moi aujourd’hui ? » Caleb n’est pas seulement un disparu : il est une part de chacun, une empreinte dans les trajectoires de ses amis.

« Parfois c’est tentant de penser qu’il était parfait, et il ne l’était pas du tout. (…) Mais je crois que c’est en occultant ça que je l’abîme. Je veux me souvenir de lui en entier. » Partant, les anecdotes fusent : Caleb soûl qui met le feu aux bougies, Caleb incapable de s’excuser, Caleb de mauvaise foi dans ses histoires d’amour. Les amies éclatent de rire : « Le nombre de prises de têteeee ! » L’une conclut, mi-sérieuse mi-facétieuse : « Peut-être que c’est ça qu’il faut faire pour honorer ses morts : un roast funéraire. »

Mirion Malle fait de la nuance son maître-mot : ses personnages naviguent entre désespoir et tendresse, colère et complicité, solitude et solidarité. Le fantôme n’est pas un effet narratif. C’une présence flottante, poreuse, à la fois leur invention et leur salut dans le processus de deuil. Aussi, Le problème avec les fantômes constitue une réflexion sur la vie qui continue, cabossée, maladroite, drôle parfois, mais toujours traversée par ceux qui nous manquent. Reste la force fragile du groupe : ce sont les vivants, ensemble, qui prennent soin de la mémoire – et les uns des autres.

Le Problème avec les fantômes, Mirion Malle
Glénat, septembre 2025, 176 pages

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4

« La Nef des songes » : Olivier Ledroit, baroque des ténèbres et des lumières

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Du gamin qui corrigeait les muscles de Spider-Man à l’orfèvre des univers gothiques et féériques, Olivier Ledroit a bâti une œuvre inclassable où l’image l’emporte sur tout. La Nef des songes (Glénat) rassemble ses confidences et dévoile un artiste à la fois forcené, fragile et visionnaire, qui a traversé les ombres pour mieux bâtir des cathédrales de papier.

« J’étais un chien fou », confie Olivier Ledroit en évoquant ses débuts. Enfant, il revendait chez son grand-père des dessins de Disney pour acheter des bonbons, corrigeait les anatomies de Spider-Man grâce à un manuel de Léonard de Vinci et remplissait des classeurs de super-héros inventés. Très vite, l’image s’impose comme une obsession : « Je me destinais davantage à être illustrateur… ce qui me fascinait, c’était l’image », dit-il. Ce tropisme guidera toute sa carrière, bien plus que le récit. La révélation survient notamment avec Conan le Barbare de Barry Windsor-Smith et John Buscema, qui lui ouvre une voie plus violente, plus crue, loin de la BD franco-belge policée.

Avec François Froideval et Les Chroniques de la Lune noire, Olivier Ledroit apprend « sur le tas » la discipline du métier. Pas de méthode académique, peu de recherches : il improvise, invente, « fonctionnait au feeling ». Les planches naissent d’une urgence, d’une énergie brute. Mais déjà se dessine une tendance : saturer l’espace, fourmiller de détails, refuser le vide. La bascule s’opère avec Xoco (scénario de Thomas Mosdi) où il investit « énormément dans les cadrages, dans les enchaînements de cases, dans la recherche des personnages et des costumes ». Obsédé, il dessine partout – métro, bus, nuits entières. C’est aussi une période marquée par la consommation de haschisch, qu’il revendique comme catalyseur d’images : « Cette drogue a la particularité de fonctionner sur le mode cerveau droit/cerveau gauche. Elle ouvre ton esprit et fait remonter à la surface des choses qui sont en toi… »

Puis vient Requiem, Chevalier Vampire, cathédrale gothique où il déverse ses blessures intimes : « Tu dévoiles des choses intimes, mais de façon déguisée. Ce que tu vis dans ton existence se reflète nécessairement dans ton travail. » Ce déluge visuel – cuir, flammes, vampires, gargouilles – trouve un écho immédiat dans la scène gothique et métal des années 1990-2000. Le succès est tel que les expositions qui suivent vendent tout. Daniel Maghen, jeune galeriste à l’époque, propulse ses originaux dans le circuit de l’art, et Olivier Ledroit franchit un seuil : celui de l’illustrateur reconnu dans les galeries, bientôt vendu aux enchères chez Drouot ou Artcurial.

Ce passage par l’exposition infléchit sa manière de travailler : il pense désormais ses planches pour les murs, adopte un style plus décoratif, fait entrer la dorure, les matières, les collages. Avec Wika, il quitte les ténèbres de Requiem pour les contes de fées, s’inspirant du manga et des livres d’heures médiévaux : « Je voulais que le résultat ressemble aux livres d’heures du Moyen Âge. J’ai donc opté pour une technique traditionnelle, à la plume avec une mise en couleurs à l’aquarelle pour avoir un rendu mat et vintage. » L’orfèvre gothique se fait enlumineur steampunk.

Parallèlement, Olivier Ledroit explore un versant plus féminin et lumineux avec ses artbooks Univers féérique, Fées & Amazones ou Edo. Il y déploie une sensualité plus douce, un trait plus aérien : « J’ai une façon d’appréhender la féminité qui plaît beaucoup aux lecteurs, et qui me plaît beaucoup à moi aussi. C’est un sujet inépuisable. » Ces ouvrages fonctionnent aussi comme respiration entre albums, « un cloud » où il déverse les idées qui n’ont pas trouvé place ailleurs.

Et pourtant, l’illustrateur n’abandonne jamais son gothique flamboyant. En mai 2024, il reprend Requiem après un long silence, avec Pat Mills, pour conclure la saga : « C’était une technique que j’ai tellement faite que j’avais l’impression d’être de retour chez moi. » Plus sobre dans l’ambiance, mais toujours habité par une noirceur jouissive, il prévoit deux tomes pour boucler l’histoire. À côté, il songe à d’autres prolongements – une adaptation en manga déjà en cours, des projets de jeux vidéo, peut-être une série – tout en se tenant à distance de la perte de contrôle qu’impliquent ces transpositions.

La Nef des songes révèle ainsi un créateur double : à la fois forcené et orfèvre, artisan acharné et peintre reconnu, héritier du gothique et amoureux de la féerie. Un artiste qui n’a cessé de se réinventer, mais toujours guidé par la même urgence : garnir la page, donner corps à ses visions, faire de l’image une catharsis. Aujourd’hui, Olivier Ledroit continue d’élargir sa nef, pour qu’elle vogue toujours entre rêve et cauchemar.

La Nef des songes, Olivier Ledroit et Arnaud Pagès
Glénat, septembre 2025, 256 pages

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4.5

« La Mise à mort du tétras lyre » : grandir contre la loi du père

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Avec son premier roman graphique, David Combet signe une œuvre bouleversante qui mêle récit initiatique, mémoire intime et réflexion sur la virilité.

Il y a dans le titre quelque chose d’archaïque et de brutal : la mise à mort. Derrière le symbole de l’oiseau, le tétras lyre – animal des montagnes, à la fois majestueux et fragile – se dessine l’histoire d’un fils qui ne parvient pas à chanter la même mélodie que son père. Pierre, double de l’auteur, traverse son enfance, son adolescence puis sa vie adulte avec un fardeau : celui d’un héritage masculiniste qui ne lui correspond pas. Là où son père rêvait de forger un chasseur robuste, prompt à tenir le fusil et les convenances, lui ne voit dans la nature qu’une source d’émerveillement, un refuge où son regard et sa main trouvent matière à créer.

David Combet explore ce décalage avec acuité. Très tôt, le lecteur perçoit les blessures infligées par l’injonction virile : le fusil placé entre des mains qui préféraient le crayon, le « tu seras un homme, mon fils » qui sonne comme un couperet. Entre les pages, on assiste à une succession de dissonances : un père en lutte avec ses propres échecs (divorce, chômage), un fils qui découvre son homosexualité dans le silence et la crainte, jusqu’à l’explosion d’une scène traumatique où la différence devient fracture.

Le récit, construit en allers-retours entre passé et présent, met en parallèle deux temporalités. D’un côté, l’enfance et la jeunesse, avec ses après-midis à dessiner la montagne, ses premiers émois et ses confrontations avec un père qui ne comprend pas. De l’autre, un présent incertain : Pierre adulte, trentenaire, artiste sans perspectives, enchaînant les petits boulots et les rencontres sentimentales décevantes. Il flotte dans une vie qui ne décolle pas, comme s’il n’osait pas encore se réapproprier son histoire. Le véritable enjeu du livre est là : dans cette quête de reconstruction, ce besoin d’ouvrir la boîte de Pandore pour affronter l’héritage paternel et trouver une forme de réconciliation avec soi-même.

Mais ce qui distingue La Mise à mort du tétras lyre d’autres récits d’émancipation, c’est son intensité plastique. David Combet choisit la peinture acrylique, donnant à chaque planche une texture caractéristique, une densité émotionnelle presque charnelle. Les paysages montagnards se font tantôt refuge, tantôt piège, reflet des états intérieurs du héros. La couleur traduit la vulnérabilité, la colère, le désir, jusqu’à certaines scènes de sexualité où l’intime se mêle à la violence. C’est une œuvre qui s’éprouve autant par les yeux que par la lecture.

En filigrane, le récit dépasse l’expérience individuelle. Il interroge les mutations sociales des années 1990 à nos jours, la manière dont les normes de genre façonnent, et parfois étouffent, les existences. À travers Pierre, ce sont des générations entières d’hommes contraints par l’image du père chasseur, artisan ou patriarche, qui trouvent un écho. Et dans ce combat intime pour se défaire de l’héritage, le lecteur reconnaît sans doute la nécessité universelle de s’inventer soi-même.

La Mise à mort du tétras lyre n’est donc pas seulement le portrait sensible d’un fils en marge des attentes paternelles : c’est un manifeste discret, une ode à l’art comme chemin de réinvention, une exploration subtile des fractures que la virilité imposée laisse derrière elle…

La Mise à mort du tétras lyre, David Combet
Glénat, 24 septembre 2025, 288 pages

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4

« La France comme vous ne l’avez jamais vue » : l’art de cartographier l’inattendu

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Avec La France comme vous ne l’avez jamais vue, Lucas Destrem propose un atlas singulier qui ne se contente pas de dresser des frontières et tracer des routes : il donne à voir les absences, les ratés, les fantômes et les incongruités de notre territoire. Cinquante cartes, à la fois sérieuses et décalées, nous guident dans une exploration où la géographie devient récit, mémoire et ironie.

On s’attend toujours à ce qu’un atlas nous montre des montagnes, des fleuves et des villes. Celui-ci s’emploie au contraire à révéler ce que l’on ne regarde jamais : les communes disparues, les projets avortés, les défaites sportives, les stations de ski mortes, les monuments aux morts absents ou encore les Venise improvisées de province. Lucas Destrem n’écrit pas seulement la France des évidences, mais celle des manques et des détours, comme si les cicatrices et les maladresses du territoire pouvaient en dire autant que ses gloires.

De chapitre en chapitre, l’ouvrage révèle une France fragile, parfois cocasse. Ici, ce sont les petites communes absorbées par de plus grandes voisines, avalées par un barrage ou vidées par la désertification. Là, les projets ambitieux qui n’ont jamais vraiment abouti : jardins sonores, parc de la Toison d’Or, tramway sur pneus de Caen… autant de rêves techniques ou ludiques, aujourd’hui réduits à l’état de ruines précoces. Plus loin encore, les terrains de sport portent la mémoire d’échecs cuisants, de Séville 1982 à Knysna 2010, jusqu’aux multiples candidatures olympiques françaises restées lettre morte.

L’atlas fait de ces épisodes la trame d’une autre géographie, celle des espoirs contrariés et des élans inachevés. Une manière d’assumer collectivement nos « presque » et nos « pas tout à fait », transformés en récits cartographiés.

Les cartes de Destrem ne se limitent pas aux désastres ou aux ratés : elles scrutent aussi les angles morts de la mémoire. Pourquoi certaines communes n’ont-elles pas de monument aux morts, alors que la France entière fut marquée par 14-18 ? Pourquoi tant de villes, parfois très peuplées, n’ont-elles jamais accueilli le Tour de France ? Pourquoi certains départements envoient-ils régulièrement des ministres au gouvernement, quand d’autres demeurent invisibles ? Ces disparités, mises en image, deviennent autant de révélateurs des déséquilibres profonds qui structurent la République.

On croise aussi une France abandonnée, faite de mines fermées, d’usines désertées, de villages engloutis et d’aires d’autoroute condamnées. Cette géographie de l’oubli dit beaucoup de nos mutations économiques et sociales : chaque friche est une mémoire silencieuse.

Mais le livre fait aussi sourire. Ainsi des multiples « Venise françaises », brandies comme slogans touristiques : Sète, Brantôme, La Ferté-Bernard, Pont-Audemer ou encore Colmar se rêvent toutes en cité des Doges. La carte des « prix de la France moche », décernés à des paysages défigurés par la publicité ou l’urbanisme, décline le même humour : montrer la laideur pour rappeler la nécessité de protéger nos paysages. L’autodérision française trouve là son miroir : nous avons autant besoin de beaux panoramas que de ces classements grinçants pour regarder notre territoire autrement.

À travers un jeu de cinquante cartes décalées, c’est une France entière qui se déplie : une France des ratés splendides, des oublis éloquents, des fiertés contrariées. Une France qui existe autant dans ses réussites que dans ses échecs, et dont l’identité se dessine dans les marges du territoire officiel. Lire La France comme vous ne l’avez jamais vue, c’est comprendre que la cartographie n’est pas seulement affaire de reliefs et de coordonnées. C’est découvrir, au détour d’une légende, que l’échec et l’oubli sont peut-être les plus sûrs révélateurs d’un pays.

La France comme vous ne l’avez jamais vue, Lucas Destrem
Autrement, 24 septembre 2025, 128 pages  

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4

« Le Lion de Guantánamo » : le castrisme à son crépuscule

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Il y a dans Le Lion de Guantánamo (Clément Xavier, Lisa Lugrin, éditions Delcourt) une audace rare : celle de faire dialoguer l’histoire d’un pays meurtri et la crise contemporaine du journalisme, en empruntant les détours du récit d’aventures. 

La trame est improbable, presque picaresque : un grand reporter chevronné, François, accompagné d’une jeune pigiste, Nikita, s’élance à la poursuite d’un lion évadé du zoo de Guantánamo, dans l’espoir d’obtenir en guise de récompense un laissez-passer pour un scoop. Mais sous le vernis du burlesque affleure un arrière-plan autrement plus grave : l’ombre de Castro, les cendres du commandante transportées en secret vers la base américaine, cicatrice coloniale jamais refermée, et cette tension permanente entre indépendance proclamée et volonté persistante de mise sous tutelle. En filigrane, c’est toute l’histoire de Cuba qui se dessine, de l’émancipation contrariée du début du XXe siècle aux résistances contemporaines, avec une attention soutenue à l’éducation, à la culture et à l’inventivité sociale d’un peuple contraint de se réinventer face à l’embargo.

L’une des principales qualités de l’album tient dans son double niveau de lecture. D’un côté, l’immersion documentaire, nourrie par la connaissance intime du terrain et par l’expérience des auteurs, qui ancrent leur récit dans la densité historique et politique. De l’autre, les événements qui amènent François à braver les interdits et les dangers à Cuba afin d’obtenir le scoop qui lui permettrait de relancer une carrière qui bat de l’aile. Et à ce titre, dès l’introduction, une réflexion subtile sur la presse d’aujourd’hui se fait jour. On peut observer le contraste entre le vieux routier du reportage et la pigiste qui découvre un métier précarisé, conditionné par l’instantanéité des chaînes d’info et miné par la concentration aux mains de quelques milliardaires. 

Cette mise en abîme interroge : qu’est-ce que faire du journalisme quand l’espace critique s’érode et que les logiques de spectacle et de l’influence l’emportent sur l’enquête de terrain ? Le roman graphique joue évidemment de ce frottement, même si l’essentiel est ailleurs : dans la présentation d’un pays passé sous les fourches caudines de la dictature, livré à la mafia, puis délivré d’elles par un avocat cubain et un médecin argentin, territoire devenu esseulé après la chute de l’URSS, avant de s’acoquiner avec le Venezuela de Chavez. Le lecteur découvre une île carte postale, figée dans le temps, eldorado pour les abeilles mais exposée à des pénuries de toutes sortes. Une île sur laquelle les Espagnols et les Américains ont exercé leur emprise coloniale, et économique.

Haletant, fort de deux personnages attachants, Le Lion de Guantánamo nous invite à penser, en creux, la fragilité de nos démocraties, ainsi que la puissance intacte de la fiction quand elle s’adosse au réel. Car si Clément Xavier et Lisa Lugrin parviennent à maintenir l’intérêt du lecteur, ce n’est pas à la faveur des péripéties journalistiques de François, mais bien dans le portrait documenté d’un pays complexe et résilient. 

Le Lion de Guantánamo, Clément Xavier et Lisa Lugrin
Delcourt, septembre 2025, 208 pages

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3.5

L’attrait des jeux de casino simples dans le monde en ligne

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L’une des raisons essentielles de l’essor des jeux de casino simples réside dans leur facilité d’approche. Contrairement aux jeux plus élaborés, qui nécessitent souvent plusieurs sessions pour en maîtriser les subtilités, ces divertissements offrent une prise en main rapide, presque intuitive. C’est aussi ce qui fait leur pertinence dans un environnement plus large, allant bien au-delà du seul univers des machines à sous.

Dans cette dynamique, le site de poker en ligne s’intègre naturellement à l’ensemble des plateformes où règnent lisibilité et instantanéité. Même si le poker peut sembler plus complexe, ses variantes simplifiées et ses interfaces modernes permettent aujourd’hui aux débutants de se familiariser avec les règles en quelques minutes. Cet effet pédagogique facilité renforce l’attrait général pour les jeux clairs et structurés, qu’ils relèvent du hasard pur ou d’une stratégie basique.

Des mécaniques éprouvées aux résultats instantanés

Derrière cette simplicité apparente se dessinent des mécaniques précises, calibrées pour garantir une expérience fluide. Les jeux emblématiques tels que les machines à sous à trois rouleaux, les cartes à gratter numériques ou encore les versions simplifiées de la roulette doivent leur succès à l’absence d’éléments superflus. Pas de tutoriels longs, pas de phases de préparation interminables : l’action débute dès le premier clic.

Dans ce contexte, le plaisir immédiat devient un vecteur central. Le joueur obtient une réponse simple à une action donnée : il lance une partie, et en quelques secondes seulement, le résultat s’affiche. Ce tempo rapide correspond parfaitement aux modes de consommation numérique actuels, marqués par la brièveté et la fluidité.

Le modèle, bien que centré sur une forme de divertissement rapide, n’implique pas nécessairement une expérience superficielle. Les éditeurs de jeux veillent à intégrer des éléments de design travaillés, des animations efficaces sans être envahissantes, et une structure de gains incitative, même dans les formats les plus élémentaires.

Un écosystème numérique qui favorise ce format

Les casinos en ligne ont vite compris l’enjeu commercial que représente cette catégorie de jeux. Dans un monde marqué par la mobilité, la compatibilité avec les écrans de petite taille devient un standard. Or, les jeux simples s’y adaptent parfaitement. Leur structure implique peu de boutons, une interface dépouillée, et une gestion optimale des ressources graphiques. Autant d’éléments qui garantissent un fonctionnement fluide, même sur les connexions les moins stables.

Cette adaptabilité technique facilite leur diffusion à l’échelle internationale. Des titres qui nécessitait autrefois un logiciel dédié ou une installation préalable sont désormais accessibles en quelques secondes, via un navigateur web ou une application mobile. Sans barrière linguistique importante, sans instructions complexes, ces jeux franchissent les frontières sans peine.

Un autre levier de popularité tient dans leur présence systématique lors des promotions ou offres de bienvenue. Les casinos les utilisent comme tremplin pour engager de nouveaux inscrits, leur proposer une première expérience plaisante et les inciter ainsi à explorer d’autres aspects de la ludothèque. Dans ce rôle d’introduction, les jeux simples fonctionnent comme porte d’entrée vers un univers plus large, qui inclut autant les joueurs occasionnels que les profils plus expérimentés.

Le rôle du design et de la nostalgie dans leur succès

L’esthétique des jeux simples n’est pas une affaire secondaire. Pour que l’expérience reste captivante, elle doit reposer sur un équilibre subtil entre sobriété graphique et éléments distinctifs. Les développeurs recourent souvent à des codes visuels inspirés des casinos traditionnels, fruits colorés, chiffres dorés, leviers animés, qui évoquent l’univers physique des machines à sous d’époque. Cette part de nostalgie joue un rôle non négligeable.

Ce retour visuel à des formes connues rassure et attire. Il favorise également une immersion douce, sans surcharge sensorielle. Contrairement aux jeux basés sur des univers narratifs complexes, les jeux simples permettent une déconnexion plus aisée, précisément parce qu’ils ne sollicitent ni mémoire ni attention prolongée. Pourtant, ils conservent une part d’excitation via des effets sonores bien placés, un rythme cadencé, et des éléments aléatoires soigneusement dosés.

Certains éditeurs intègrent aussi de légers éléments de gamification pour enrichir l’expérience sans la complexifier. L’ajout d’un système de points, de petits jackpots aléatoires ou encore d’avantages éphémères contribue à maintenir l’engagement tout en respectant la logique de simplicité initiale.

Une formule qui résiste à l’hyper-spécialisation

À l’heure où les jeux vidéo tendent vers des productions toujours plus sophistiquées, certains observateurs s’interrogent sur la pérennité des formats simples. Pourtant, c’est précisément cette simplicité qui leur confère une robustesse à toute épreuve. En se concentrant sur l’essentiel, sans chercher à trop en faire, ces jeux occupent une place durable dans le paysage numérique.

La frugalité de leur conception réduite à l’essentiel, clic, résultat, répétition, en fait une source divertissante qui résiste aux modes et aux effets de nouveauté. Ils ne nécessitent pas de tutoriel, pas de progression scénarisée, ni d’investissement émotionnel prolongé. Cette indépendance par rapport aux tendances lourdes suffit à expliquer leur capacité à durer dans un écosystème technologique en constante évolution.

Par ailleurs, leur usage flexible, entre deux rendez-vous, pendant une pause, ou en fin de journée, contribue à forger un modèle de jeu à la carte, où chaque utilisateur façonne son expérience selon ses propres paramètres. Ce libre accès, sans contrainte de temps ni de performance, plaît à une époque où la polyvalence l’emporte sur le perfectionnisme.

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« Bordeaux Shanghai » : quand le vin apprend la patience

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Un fils à la dérive, un vignoble en péril, une rencontre improbable : dans Bordeaux Shanghai, Mark Eacersall et Amélie Causse signent un récit d’apprentissage où le vin se fait symbole du temps long et de la métamorphose intérieure. Entre la légèreté d’une comédie romantique et la gravité d’un thriller économique, la bande dessinée offre un voyage savoureux au cœur du Médoc et des paradoxes de la mondialisation.

Il y a d’abord Wei, fils de millionnaire chinois parachuté dans le Bordelais. Le garçon a tout pour plaire aux tabloïds : bolides rutilants, insouciance tapageuse, goût prononcé pour le surf et la fête. Son père, las de ses frasques, l’expédie dans une propriété viticole qu’il vient d’acquérir. Pour Wei, c’est une punition. Pour le lecteur, c’est le début d’une mue.

Car la vigne, capricieuse et exigeante, ne se laisse pas amadouer par l’argent ni par l’impatience. Elle impose ses lois : écouter la météo, respecter le sol, tailler au bon moment, attendre des années avant qu’un millésime tienne ses promesses. Peu à peu, au contact d’une œnologue passionnée, que Wei tente d’abord de séduire avant de l’écouter vraiment, le grand enfant frivole découvre que certaines richesses ne se mesurent ni en yuans ni en euros.

Le récit prend alors des allures de combat : il s’agit de sauver un domaine menacé, qui a perdu son prestigieux label de cru bourgeois, et convaincre un père lointain d’investir dans un avenir qui ne donnera ses fruits que dans le temps long. Au fil des pages, l’album aborde avec une justesse rare des thèmes aussi divers que la classification viticole, le poids des traditions, la précarité climatique ou encore la réalité, bien concrète, des investissements chinois dans le vignoble bordelais.

Les planches d’Amélie Causse, d’une chaleur subtile, accompagnent cette transformation : couleurs qui évoluent au gré des saisons, lumières qui traduisent le passage du temps, cadrages qui donnent à sentir à la fois la rudesse et la beauté du travail de la vigne. Et ce qui pourrait n’être qu’une bluette sentimentale se révèle être une fable sur l’humilité, le respect de la nature et l’apprentissage de la patience. Le vin, comme l’amour, ne se décrète pas : il se cultive.

Une bande dessinée tendre, lumineuse, et surtout profondément humaine.

Bordeaux Shanghai, Mark Eacersall et Amélie Causse
Bamboo, septembre 2025, 208 pages

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3.5

Rita Perdido : sur les chapeaux de roues

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Il y a des héroïnes qui naissent déjà entourées de mystère, et Rita Perdido en fait indéniablement partie. Fondatrice de la fameuse Agence Perdido dans les romans de Victor Dixen, elle se voit offrir une jeunesse dessinée, une plongée graphique dans les années 1980 où les ruelles de Paris bruissent de secrets et où les monstres se cachent derrière les réverbères. Avec « La Clé des champs », premier tome d’une nouvelle série de bande dessinée illustrée par French Carlomagno, le romancier français s’aventure sur un terrain fertile : celui du « préquel » à ses propres univers.

Nous sommes en 1982. Rita, adolescente chilienne traquée par la police de son pays, découvre qu’elle appartient à une caste singulière : celle des retrouveurs, ces êtres capables de plonger dans les « oubliettes » pour arracher aux ténèbres ce que les croquemitaines ont volé. Mais Paris n’est pas seulement le refuge qu’elle espérait face à l’oppression politique : derrière les façades haussmanniennes se cachent en effet trappes, escaliers effacés, doubles-fonds vertigineux. La capitale française, dans ce récit, devient une sorte d’échiquier secret où chaque pierre pavée dissimule potentiellement une menace. Les croquemitaines. Ils rôdent à la lisière du réel. Parmi eux : l’inquiétant « Promeneur de chiens »…

Rita n’a que quinze ans, mais elle apparaît déjà en fuite, mue par le besoin de survivre et la volonté de comprendre. Son don la dépasse autant qu’il l’exalte, et l’on sent poindre, derrière ses colères et ses audaces, le charisme de celle qui fondera un jour l’Agence Perdido. Alors qu’elle doit retrouver son père, un allié inattendu va la seconder : Rüdi, réfugié est-allemand qui a franchi le mur de Berlin, et dont l’amitié avec Rita ajoute une touche de sensibilité dans ce Paris aux mille dangers. 

Il fallait par ailleurs une main graphique capable de capter cette atmosphère si particulière, et c’est là qu’intervient French Carlomagno. Avec un trait nerveux et une vraie efficacité narrative, l’illustrateur insuffle une énergie cinématographique à l’ensemble. C’est donc avec un certain talent que « La Clé des champs » inaugure une série destinée aux jeunes lecteurs dès 11 ans – bien que ses thématiques et son esthétique pourraient séduire bien au-delà. 

Avec Rita Perdido, Victor Dixen réussit un double pari : enrichir son univers romanesque tout en créant une porte d’entrée accessible et intéressante pour une nouvelle génération de lecteurs. Cette série s’annonce comme une des belles promesses de la bande dessinée jeunesse : un voyage au cœur d’un Paris à double fond, où l’on croise autant ses cauchemars que ses rêves perdus…

Rita Perdido, tome 1 : La Clé des champs, Victor Dixen et French Carlomagno
Bayard Jeunesse, 17 septembre 2025, 64 pages

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3.5

« Collaborations » : les noces du capital et de l’extrême droite

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Collaborations raconte moins une dérive qu’une mue : celle d’un capitalisme qui, du modèle rhénan au néolibéralisme, glisse vers un libertarianisme autoritaire où la démocratie devient une simple variable d’ajustement. Laurent Mauduit en fait l’anatomie, en nommant acteurs, rites et lieux de passage, et en retraçant la manière dont une fraction du patronat français a cessé de voir l’extrême droite comme un interdit pour la considérer comme un instrument.

Avec un certain sens de la généalogie, Laurent Mauduit remonte les filaments qui relient le capitalisme organisé d’hier – l’ordolibéralisme, la codétermination, l’idéal rhénan de compromis – au néolibéralisme triomphant, puis à cette troisième peau libertarienne qui se rêve sans règles et, partant, sans contre-pouvoirs. Le Brésil de Bolsonaro, l’Argentine de Milei, et plus tôt le laboratoire chilien de Pinochet : autant de prototypes d’un capitalisme qui assume la verticalité politique pour préserver l’horizontalité sans entraves des affaires. 

Dans cette cartographie, Trump joue le rôle d’accélérateur : son magistère séduit nombre de dirigeants de grandes sociétés, notamment dans la tech, où l’éloge de la « liberté » se confond souvent avec l’abolition des normes – et où l’on a pu voir, dans des séquences désormais publiques, les grands patrons rivaliser de flagornerie. La liberté chez certains de ces hérauts (Mauduit rappelle les proclamations de figures du libertarianisme) signifie explicitement la liberté d’accumuler contre la délibération démocratique. Le diagnostic est clair : nous passons d’un capitalisme encastré dans des institutions à un capitalisme qui demande l’allègement, puis l’extinction, du corset démocratique.

L’autre force du livre tient plus précisément à sa radiographie française. Laurent Mauduit décrit un moment de porosités : cercles d’affaires, salons policés, clubs où se tissent des rapprochements. Depuis l’alerte lancée par Laurence Parisot dans Un piège bleu Marine, les digues se sont fissurées puis rompues : l’argument du « il faut bien informer les députés des réalités de l’entreprise » a servi de paravent à la normalisation du RN dans une partie des milieux économiques, tandis que la méfiance se concentre bien davantage sur LFI et, au-delà, le NFP. C’est l’un des paradoxes majeurs que documente l’ouvrage : l’extrême droite a été d’abord tenue pour socialement inassimilable par le grand patronat ; elle se présente aujourd’hui – après l’intermède Zemmour, si utile pour installer un lexique pro-business – comme une force gouvernable, malléable au lobbying. L’en même temps macroniste, jugé erratique, a accéléré le réalignement : déception ici, opportunisme là.

Entrons dans le détail. Vincent Bolloré arbore une conception d’un empire médiatique aligné sur une vision du monde : non plus des médias comme places publiques, mais comme appareils d’hégémonie culturelle – un Gramsci inversé. Pierre-Édouard Stérin ensuite, dont Laurent Mauduit détaille l’offensive idéologique (le projet Périclès) à la croisée d’un catholicisme ultraconservateur et d’un libertarianisme économique qui affectionne les prises de participation ciblées. Autour d’eux, d’autres noms – Charles Beigbeder, Sophie de Menthon – balisent une respectabilité relationnelle, quand la présence de dirigeants d’institutions ou de grands groupes dans ces cénacles accrédite, par simple coprésence, une normalité politique. On retrouve ici une dynamique bien connue : la médiatisation comme catapulte (le cas Zemmour, patiemment promu, en offre un archétype), et la propriété des médias comme levier idéologique – à la façon d’un Bezos aux États-Unis, mais avec une visée moins moderniste et plus ouvertement doctrinale.

La situation n’est cependant pas partout la même. En Allemagne, où l’AfD prospère de plus en plus, les grandes organisations patronales ont gardé leurs distances : pour des raisons morales, certes, mais aussi – et surtout – économiques (besoin structurel de main-d’œuvre, culture de codétermination, mémoire institutionnelle des errements des années 1930). Le capitalisme rhénan n’est pas un paradis ; il demeure pourtant un système où la conflictualité sociale est cadrée, où l’entreprise n’est pas – pas toujours – un État dans l’État. Laurent Mauduit souligne que cette mémoire-là, conjuguée à une droite économique encore structurée, freine la tentation de l’alignement. À Paris, au contraire, la droite libérale s’est délitée, laissant au patronat le face-à-face brutal entre une gauche identifiée à la contrainte redistributive et une extrême droite qui promet l’ordre, les frontières et… la main légère sur le capital.

On lira par ailleurs avec intérêt la mise en perspective historique. Laurent Mauduit convoque Daniel Guérin (Fascisme et grand capital) et Johan Chapoutot (Les Irresponsables) pour rappeler qu’aucun fascisme n’accède seul au pouvoir : il lui faut des capitaux, des relais et des consentements. Les parallèles avec les années 1930 ne sont pas maniéristes chez lui : ils disent moins l’identité des situations que la constance des réflexes de classe. « Plutôt Hitler que le Front populaire » : la formule n’est pas ressuscitée telle quelle, mais l’habitus qu’elle condense – la panique devant un programme social uni, la croyance que l’extrême droite se pilotera par l’entregent – traverse, suggère l’auteur, une partie des élites économiques contemporaines. Là encore, la démonstration gagne à ne pas essentialiser : Laurent Mauduit s’emploie à distinguer militants assumés, convertis prudents et suiveurs mercantiles.

Faut-il chercher des « révélations » ? Collaborations n’en promet pas. Sa valeur est ailleurs : dans l’agrégation de faits publics, de signaux faibles, d’entretiens, qui composent un paysage lisible. L’ouvrage refuse la fable du « grand complot » tout en montrant comment l’addition de micro-décisions, de rendez-vous, de deals et de couvertures médiatiques fabrique, pas à pas, une fenêtre d’Overton où l’extrême droite devient gouvernable, donc gouvernante. C’est une politique des petits gestes : on reçoit, on écoute, on explique, on « informe » – et l’on s’habitue.

Reste l’hypothèse centrale : si le capitalisme entre en crise prolongée, il tend, nous dit Mauduit, à chercher des tuteurs autoritaires. Le modèle rhénan reposait sur la négociation ; le néolibéralisme sur la concurrence régulée par le droit ; le libertarianisme autoritaire, lui, exige la suspension du droit commun là où il entrave – justice, fiscalité, environnement, travail – et s’accommode d’une rhétorique identitaire qui détourne les colères. Il s’agit d’un livre-signal, qui capte un basculement mental avant même qu’il ne soit partout acté. On y lit la cartographie précise d’un « parti de l’ordre » qui change de monture sans changer de but. Et l’on en sort avec cette question, lourde, qui excède la France : jusqu’où le capital accepte-t-il la démocratie quand le cycle des profits se tend ?

Collaborations, Laurent Mauduit
La Découverte, septembre 2025, 320 pages

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« Malanotte » : quand les voix du passé se muent en spectres

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Dans le village de Malanotte, tout semble figé. Ce hameau imaginaire du Sud italien est un lieu qui ne s’oublie pas, même lorsqu’on le fuit. C’est dans ce décor qu’Ernesto, jeune étudiant en journalisme des années 1970, revient poser ses micros. Officiellement, il vient collecter chants, comptines, berceuses et récits populaires pour les préserver de l’oubli. Officieusement, il affronte ses propres fantômes, ceux d’une enfance quittée trop vite et d’un passé familial dont les ombres se glissent subrepticement entre les murs.

Dès son arrivée, Ernesto attire la curiosité : les anciens le reconnaissent comme « le fils d’Alberto », le maire l’accueille avec chaleur, les commères le jaugent comme une anomalie urbaine revenue s’immiscer dans leur quotidien rural. Son magnétophone devient alors une machine à convoquer les âges : des chants en dialecte, des devinettes creuses, des histoires de sorcières. Parmi les voix recueillies, celle d’Evelina, doyenne centenaire, se détache quelque peu. Et surtout, il y a Sarah, sa petite-fille : figure forte et contrainte, restée au village quand d’autres ont choisi la fuite. Entre elle et Ernesto se noue une complicité qui flirte rapidement avec la séduction, comme si deux destins contraires cherchaient une improbable réconciliation.

Mais l’album ne se réduit pas à un ancrage documentaire. Très vite, une tension sourde s’installe. Le récit, inspiré librement de la légende italienne de la Pantafa, fait entrer en scène la part spectrale du folklore. La Pantafa, c’est ce cauchemar personnifié qui s’assoit sur la poitrine des dormeurs, leur ôte le souffle et les condamne à des visions hallucinées. Une malédiction qui, dans Malanotte, s’infiltre dans la lignée d’Ernesto. Le jeune homme devient parasite, intrus, maillon d’une mémoire qu’on ne veut pas exhumer. Les nuits s’assombrissent, et avec elles le vernis rassurant de la communauté se fissure.

Le scénario de Marco Taddei fonctionne comme une stratification : à la surface, une enquête ethnographique et un hommage aux voix paysannes menacées d’extinction ; dessous, un drame intime de filiation et de retour impossible ; au fond, la morsure du fantastique, jamais outrancière, mais assez insistante pour troubler les certitudes. L’horreur ici ne jaillit pas en éclaboussures sanglantes : elle rampe, elle se devine dans l’incompréhension des vieilles dames face à l’enregistreur, dans le silence pesant des ruelles, dans les rêves fiévreux d’Ernesto.

Graphiquement, Laura La Came appuie cette atmosphère avec une maîtrise impressionnante du noir et blanc. Son trait charbonneux, fait de textures épaisses et de clairs-obscurs inquiétants, enveloppe chaque case d’un voile presque tangible. Les scènes nocturnes et les architectures du village semblent littéralement habitées. 

Publié chez Steinkis dans la nouvelle collection « Aux Confins », Malanotte illustre parfaitement l’ambition de ce label : offrir des récits étrangers où le fantastique se mêle à l’intime, où la légende dialogue avec le contemporain. Taddei et La Came livrent un album qui ne se lit pas seulement comme une fable horrifique, mais comme une méditation sur la mémoire : celle qu’on tente de sauver avec des bandes magnétiques, et celle qu’on préférerait enfouir à jamais…

Malanotte, Marco Taddei et La Came
Aux confins, septembre 2025, 144 pages

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3.5