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C’est ça l’amour, de Claire Burger : A fleur de peau

Claire Burger officie en solo pour C’est ça l’Amour, un film dans la lignée de Party girl, le précédent : dans l’émotion sans jamais être larmoyant, sensible et drôle à la fois. Il confirme le talent de la Forbachoise.

Synopsis : Depuis que sa femme est partie, Mario tient la maison et élève seul ses deux filles. Frida, 14 ans, lui reproche le départ de sa mère. Niki, 17 ans, rêve d’indépendance. Mario, lui, attend toujours le retour de sa femme.

Mon père ce héros

Claire Burger a frappé fort avec Party Girl, un premier long métrage auréolé à Cannes en 2014 de la prestigieuse Caméra d’Or, le prix des premiers films, qu’elle a coréalisé avec deux autres cinéastes, Marie Amachoukeli et Samuel Theis. Elle nous revient cette semaine en solo avec  C’est ça l’Amour, un non moins excellent deuxième opus.

Inspiré par sa propre histoire, au moment exact où sa mère quitte son père, le récit est porté par le Belge Bouli Lanners, à qui les rôles de papa ours bourru et tendre siéent décidément à merveille (cf. le récent Tous les chats sont gris de sa compatriote Savina Dellicour). Mais le regard, -brûlant, fiévreux-  est celui de Frida (Justine Lacroix), la plus jeune des deux filles de Mario (Bouli Lanners), une version adolescente et fictionnalisée de la cinéaste elle-même. Tourné dans la maison d’enfance de Burger, la propre maison de son père, C’est ça l’Amour raconte la déflagration de cette séparation sur les membres de cette famille : le père désemparé, écrasé à la fois de douleur sentimentale et de responsabilité paternelle puisque la mère est partie seule ; mais aussi les  filles, toutes deux à l’orée d’une étape décisive dans leur vie , la majorité et la liberté pour Niki (Sarah Henochsberg), l’entrée dans l’adolescence pour Frida, et toutes deux perturbées , chacune à sa manière, par cette séparation que personne n’a vu venir.

A l’instar de Party Girl, la force de ce deuxième film est le bouillonnement intense de la vie dans les personnages. Même chez Mario, un homme mûr déjà, au physique ronronnant déjà, la curiosité ne s’éteint jamais. Il est avide de tout, de spectacles, d’expositions, mais également de justice sociale, lorsqu’il s’énerve contre des collègues bureaucrates pour prendre la défense d’un de ces vieux immigrés italiens attirés jadis par les fourneaux de Forbach, éteints depuis. Les filles ne sont pas en reste, dévorant la vie par tous les bouts, au risque de se casser quelquefois les dents, comme lorsque la jeune Frida explore son homosexualité pour voir aussitôt son premier chagrin d’amour s’abattre sur elle.

La proximité émotionnelle et géographique (Forbach, sa terre natale, et la propre maison de son père ) de la réalisatrice avec l’histoire n’est sans doute pas étrangère à l’intensité du film. La tendresse de la cinéaste envers les personnages rejaillit sur ces derniers qui sont tous d’une justesse de ton absolue. Une mention spéciale doit être donnée à Justine Lacroix, pour son jeu entier et énergique, oscillant joliment entre l’enfant qu’elle est encore et la jeune femme qu’elle est en train de devenir. Burger ne juge jamais, et parvient paradoxalement à garder la distance nécessaire pour permettre au spectateur de s’approprier une histoire si intime et sans doute douloureuse.

S’appuyant sur un dispositif de mise en abyme, au travers d’un groupe de théâtre auquel Mario appartient (la pièce Atlas, un théâtre différent qui donne un espace de parole à des comédiens  spéciaux qui sont des habitants de l’endroit où elle se joue, existe vraiment), Claire Burger permet par ailleurs de mettre en images la renaissance de cet homme empêtré qui prend de plus en plus sa place pour finir dans une magnifique envolée à la fin du film où il se révèle à lui-même et à son entourage.

C’est ça l’Amour est histoire racontée tambour battant, sans temps mort, avec beaucoup d’émotion et de sensibilité. On aurait tendance à dire que l’amour, c’est en effet ça, ce film qu’une femme réalise pour rendre hommage à son père, et pourquoi pas à une mère qui, par son geste, débloque aussi des possibles pour ses filles.

C’est ça l’Amour – Bande annonce

C’est ça l’Amour – Fiche technique

Réalisateur : Claire Burger
Scénario : Claire Burger
Interprétation : Bouli Lanners (Mario Messina), Justine Lacroix (Frida Messina), Sarah Henochsberg (Niki), Cécile Rémy-Boutang (Armelle), Antonia Buresi (Antonia), Célia Mayer (Alex), Lorenzo Demanget (Nazim), Tiago Gandra (Tiago), Laure Ballarin (La camionneuse)
Photographie : Julien Poupard
Montage : Claire Burger, Laurent Sénéchal
Producteurs : Isabelle Madelaine , Olivier Père
Maisons de production : Dharamsala, Arte
Distribution (France) : Mars films
Récompenses : GdA Director’s Award des Giornate degli Autori – Venice Days
Durée : 98 min.
Genre : Drame, Comédie
Date de sortie : 27 Mars 2019
France, Belgique – 2018

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4.5

Concours : Gagnez des places du film El Reino

Concours : A l’occasion de la sortie en salles, le 17 Avril 2019 du film de Rodrigo Sorogoyen, El Reino, gagnez votre place de cinéma, de cette plongée dans le royaume de la corruption politique.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Manuel López-Vidal est un homme politique influent dans sa région.
Alors qu’il doit entrer à la direction nationale de son parti, il se retrouve impliqué dans une affaire de corruption qui menace un de ses amis les plus proches. Pris au piège, il plonge dans un engrenage infernal.

Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Rodrigo Sorogoyen, Isabel Peña
Avec Antonio de la Torre, Monica Lopez, Nacho Fresneda
Direction artistique : Miguel Ángel Rebollo
Décors : Ana Muñiz
Costumes : Paola Torres
Photographie : Alejandro de Pablo
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Genres : Policier, Drame
Première sortie : 28 septembre 2018 (Espagne)
Distributeur : Le Pacte
Date de sortie : 17 avril 2019 (2h 11min)
Pays d’origine : Espagne
Le long métrage s’inspire de l’affaire Gürtel, vaste scandale de détournement de fonds publics et de pots-de-vin qui a éclaté en 2009.

Le cinéaste, Rodrigo Sorogoyen (Que Dios Nos Perdone) fait son grand retour avec le film, El Reino, un portrait dévastateur d’une classe politique sans scrupules.

Récompenses 7 prix et 3 nominations
Goya 2019 :
Prix Goya du meilleur réalisateur pour Rodrigo Sorogoyen.
Prix Goya du meilleur acteur pour Antonio de la Torre.
Prix Goya du meilleur acteur dans un second rôle pour Luis Zahera.
Prix Goya du meilleur scénario original pour Rodrigo Sorogoyen.
Prix Goya du meilleur montage pour Alberto del Campo.
Prix Goya du meilleur son pour Roberto Fernández et Alfonso Raposo.
Prix Goya de la meilleure musique originale pour Olivier Arson, le compositeur à travaillé avec le réalisateur Rodrigo Sorogoyen en 2016, sur le long métrage Que Dios nos perdone puis l’année suivante sur le Court Madre.

La Musique du film El Reino : une partition électronique riche en adrénaline composée par Olivier Arson

Modalités du jeu concours – Dotations 5×2 places

Pour participer à notre concours, réservé à la France Métropolitaine, il vous suffit de compléter le formulaire avant le 16 Avril 2019. Pour augmenter vos chances, abonnez-vous à notre page Facebook ou notre compte Twitter. Renseignez vos réponses, vos coordonnées et cliquez à chaque étape sur les boutons « Suivant », puis « Envoyer » situés en bas du formulaire. Attention, aucune réponse mise en commentaire ne sera validée. En cas de problème, contactez-nous en utilisant le formulaire de contact.

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Un monde parfait selon Ghibli : les rouages d’un imaginaire intarissable

Depuis 2015, les éditions Playlist Society décryptent les œuvres de réalisateurs en remettant dans les mains du public les clés de leurs univers aussi riches que complexes. Après Michael Mann et Christopher Nolan, Un monde parfait selon Ghibli ouvre les portes du mythique studio japonais, créé par le duo iconique Hayao Miyazaki / Isao Takahata.

Comment est né le fameux studio Ghibli ? Comment expliquer la magie de ses films, à la beauté sublime, aux messages forts et au succès historique ? Dans Un monde parfait selon Ghibli, Alexandre Mathis analyse les rouages d’une machine bien huilée, d’un macrocosme artistique, d’un empire dont le départ de ses deux maîtres semble tragiquement pousser vers le déclin.

Ghibli n’est au départ qu’une inscription apposée sur un avion de reconnaissance italien. Un nom choisi par hasard par un Hayao Miyazaki passionné d’aviation. Mais dès 1997 avec Princesse Mononoké, et surtout depuis 2002 grâce à la popularité du Voyage de Chihiro, il acquiert une renommée mondiale. Son style et sa technique largement éprouvés demeurent encore aujourd’hui un modèle unique, dont les réalisateurs japonais de la nouvelle génération ne semblent pas oser se détacher. Des dessins traditionnels, des personnages aux traits réalistes, des récits mêlant parcours initiatique et satire sociale, auxquels s’ajoute un certain goût pour le rêve et le merveilleux.

Alexandre Mathis retourne aux sources qui ont inspiré les œuvres du studio Ghibli en les comparant intelligemment à l’univers du conte. Le personnage de Ponyo, un poisson qui voudrait devenir humain, fait ainsi indéniablement penser à la Petite sirène. Le maléfice brisé par l’amour dont est atteinte Sophie dans le Château ambulant ressemble étrangement à celui de la Belle et la Bête. Quant au voyage de la jeune Chihiro dans le monde des esprits, il s’apparente aux aventures d’Alice aux pays des merveilles.

Dans son analyse, l’auteur s’attache également aux personnages des films Ghibli, en particulier aux femmes. Les animés du studio japonais ont en effet toujours accordé la part belle aux protagonistes féminins en mettant en scène des héroïnes fortes, au caractère souvent bien trempé. Les guerrières de Nausicaa, la Vallée du vent ou de Princesse Mononoké ne tirent pas leur statut de princesse de leur naissance, mais de leurs actes, et sauvent le monde en arrêtant des conflits. Même lorsqu’elles ne combattent pas, elles se révèlent toujours courageuses, à l’instar de Sophie, de la petite Chihiro, et de la sorcière Kiki. Elles accomplissent même des tâches typiquement masculines, comme Arrietty qui utilise son aiguille comme une épée, et les femmes protégées par Dame Eboshi dans Princesse Mononoké, qui actionnent les forges. Ce sont aussi des femmes indépendantes qui luttent pour gagner leur émancipation, à l’image de la Princesse Kaguya qui se joue de ses prétendants pour éviter un mariage forcé. Cette place essentielle accordée aux femmes constitue bien une des marques de fabrication des studios Ghibli. Présenter un modèle de bravoure, inciter les petites filles à affirmer leur place dans la société devient presque un leitmotiv.

Un monde parfait selon Ghibli expose une autre spécificité des œuvres du studio, l’habile mélange entre le réel et l’imaginaire, avec une dominance différente selon le réalisateur. Isao Takahata préfère ainsi le réalisme, les scènes de la vie courante que l’on retrouve notamment dans Pompoko. Au contraire, Hayao Miyazaki imbrique ses histoires dans un cadre magique, avec des sortilèges et des animaux fantastiques. Pour autant, il ne délaisse pas les moments de la journée quotidienne, comme dans Kiki la petite sorcière, où la jeune héroïne crée un système de livraison dans une boulangerie. La séparation entre le monde réel et le monde imaginaire est d’ailleurs représentée spatialement, à l’instar du tunnel que franchit Chihiro, conduisant vers l’univers spirituel.

Alexandre Mathis traite également de l’idéal de pacifisme diffusé dans les films de Miyazaki. Si ce dernier semble glorifier les avions, dans Porco Rosso et Le vent se lève, c’est aussi pour montrer leur pouvoir de destruction. Il critique l’aveuglement créatif de Jiro, un brillant ingénieur qui n’a pas pris conscience des morts provoquées par ses engins de guerre. La technologie dévastatrice cachée dans la cité du Château dans le ciel donne un autre exemple de ces machines meurtrières, rappelant le traumatisme des bombes lâchées au Japon pendant la seconde guerre mondiale.

Un monde parfait selon Ghibli explicite encore l’importance de la nature dans les œuvres du studio en évoquant le shinto. Selon cette doctrine, toute chose dans le monde possède un esprit incarné par une créature vivante, désignée sous le nom de Kami. Ainsi, le grand esprit de la forêt dans Princesse Mononoké se présente sous la forme du dieu cerf. Chez Hayao Miyazaki, la nature reste un havre de paix à protéger, mis à mal par l’Homme, mais devient aussi une force capable de se défendre, de reprendre ses droits, tout comme les animaux de Nausicaa de la Vallée du vent et de Princesse Mononoké. Isao Takahata donne également à voir un idéal d’harmonie entre l’Homme et la nature, en particulier dans Pompoko et Mes voisins les Yamada.

Malgré la richesse exceptionnelle des films de Ghibli, Alexandre Mathis s’interroge sur l’avenir du studio. Avec la mort d’Isao Takahata le 5 avril 2018 et la retraite annoncée de Hayao Miyazaki, Ghibli devra se tourner vers de nouveaux réalisateurs qui peinent aujourd’hui à émerger. Hiromasa Yonebayashi, metteur en scène de Souvenirs de Marnie, dernier animé du studio sorti en 2014, et Goro Miyazaki, le fils d’Hayao, ne sont pas encore parvenus, malgré leur talent, à égaler leurs aînés. Le départ des deux maîtres, qui semblent toujours rechercher leur digne héritier, a certainement marqué la fin d’une ère créative et des studios Ghibli.

Mais on peut supposer qu’un jour, le phœnix renaîtra de ses cendres. La création en 2015 des studios Ponoc, qui a récemment lancé son premier film, Mary et la Fleur de la sorcière, réalisé par Hiromasa Yonebayashi, pourrait le laisser penser. Dans tous les cas, l’animation japonaise a encore de beaux jours à vivre et peut louer Un monde parfait selon Ghibli pour nous en avoir fait découvrir une des plus somptueuses parcelles. 

Résumé de l’éditeur – Un monde parfait selon Ghibli

C’était d’abord un choix pratique : personne ne voulait produire leurs films. Alors Hayao Miyazaki et Isao Takahata, aidés de Toshio Suzuki, ont fondé ensemble le studio Ghibli. Depuis, ils ont enchaîné les succès, de Princesse Mononoké à Pompoko, du Tombeau des lucioles au Voyage de Chihiro. Leurs personnages, comme Totoro et Porco Rosso, sont devenus emblématiques, et les œuvres du studio ont marqué des générations entières de fans à travers le monde, comme si Ghibli était un équivalent japonais de Disney. Bien plus qu’une marque et au-delà d’une simple usine à rêves, Ghibli offre avant tout une vision d’un monde idéal, fondé sur l’écologie, le féminisme, l’ingénierie et les croyances magiques. Un monde parfait selon Ghibli explore les histoires créées par le studio, les décortique, en les mettant en perspective avec la carrière de leurs créateurs, avec en toile de fond une question lancinante : Ghibli survivra-t-il à la retraite de ses fondateurs ?

Fiche technique – Un monde parfait selon Ghibli

Auteur : Alexandre Mathis
Editeur : Playlist Society
Date de parution : 25/09/2018
Format : 14 x 18,4 cm
Nombre de pages : 176

Los Silencios, ou quand la mort est remplie de couleurs

Dans Los Silencios, la réalisatrice brise toutes les frontières, du Brésil à la Colombie, du monde des vivants à celui des morts, et de la réalité à la fiction. Tout s’entremêle pour offrir un film original et profond.

Ce qui frappe immédiatement l’oeil lorsqu’on se plonge dans le film, c’est sa jolie composition scénique. Aussi bien dans le choix des formes mises en avant que dans l’équilibrage des couleurs qui soulignent toujours les émotions, la réalisatrice sait capter les instants et sublimer ses acteurs, qu’elle dirige avec une grande justesse pour offrir des moments aussi subtils que forts. On passe d’un clair obscur intérieur  à un extérieur coloré et assez dynamique où la vie qui entoure cette famille, que l’on suit dans son cadre intime, rentre directement en opposition avec leur vécu individuel et familial. L’esthétisme resserré de l’intérieur de la maison, où le fantôme du père se mêle aux tourments et traumatismes d’une femme ayant fui les FARC avec ses deux enfants, fait planer les ombres de souvenirs douloureux. Mais la délicatesse avec laquelle Béatriz Seigner introduit cela rend le tout d’autant plus touchant que le spectateur ne se rend pas vraiment compte de ce qui se déroule sous ses yeux.

Tourné sur la Isla de la fantasia, Los Silencios offre un voyage intime, intemporel à son public qui peut être séduit par la grande douceur avec laquelle la cinéaste brésilienne l’entraîne, sans que jamais il ne se sente brusqué. On sait l’importance du lien avec les morts en Amérique Latine, Disney le montrait d’ailleurs très bien dans Coco où la voix enfantine de Miguel nous transportait au Pays des Morts. Ici, il ne s’agit pas de musique mais le son a une importance capitale dans ce qu’il donne à découvrir de la vie des personnages. Si la nuit et l’eau reviennent sans cesse, c’est parce que l’île sur laquelle est tourné le film, est totalement immergée 4 mois par an. Le lien avec la nature, avec chacun des sons qu’elle peut émettre est donc nécessaire et privilégié par la réalisatrice qui choisit d’ancrer totalement ses protagonistes dans l’environnement qui les entoure : des bruits de l’eau à celui du vent en passant par celui des feuilles ou encore du coassements des grenouilles, tout est présent pour s’imprégner de l’ambiance générale et favoriser la plongée dans la sphère intérieure des personnages. Ce travail sonore sert d’autant plus le récit qu’il favorise l’atmosphère onirique qui s’en dégage et donc l’arrivée d’une scène finale de funérailles qui vient comme un coup de massue sublime, un gong aux couleurs fluos et une vie merveilleuse. Los Silencios est finalement une belle leçon d’optimisme; même dans ses moments les plus sombres où le ton dramatique prend le dessus, c’est toujours la couleur de la vie qui s’en sort. Parce que la dimension donnée à la mort n’est pas la même qu’en Occident, les couleurs floues font se confondre illusion, mort et vie dans un film surprenant d’originalité et de candeur, sur fond de crise politique.

Los Silencios : Bande-Annonce

synopsis : Nuria, 12 ans, Fabio, 9 ans, et leur mère arrivent dans une petite île au milieu de l’Amazonie, aux frontières du Brésil, de la Colombie et du Pérou. Ils ont fui le conflit armé colombien, dans lequel leur père a disparu. Un jour, celui-ci réapparait mystérieusement dans leur nouvelle maison.

Los Silencions : Fiche Technique

Réalisation : Beatriz Seigner
Scénario : Beatriz Seigner
Interprétation : Marleyda Soto, Enrique Díaz, Adolfo Savinino, Maria Paula Tabares Peña
Musique: Nascuy Linares
Producteur(s): Beatriz Seigner, Leonardo Mecchi
Société de production: Ciné Sud Promotion, Miriade Films, Día Fragma Fábrica de Peliculas
Distributeur: Pyramide Distribution
Durée : 1H29
Genre : drame
Date de sortie : 3 avril 2019

Styx, une seule femme à bord

Wolfgang Fischer fait preuve d’une grande intelligence pour réaliser son film Styx, dans lequel il mêle réalité et fiction à la manière d’un très beau documentaire, sans jamais en être un. Interroger les consciences individuelles sur un sujet aussi important que l’exil est parfois difficile, mais il parvient à maîtriser son propos malgré quelques failles de réalisation.

Synopsis : Rike, quarante ans, est médecin urgentiste. Pour ses vacances, elle a planifié un voyage en solitaire pour rejoindre l’île de l’Ascension depuis Gibraltar, une île au nord de Sainte-Hélène, où Darwin avait planté une forêt entière. Seule au milieu de l’Atlantique, après quelques jours de traversée, une tempête violente heurte son vaisseau. Le lendemain matin, l’océan change de visage et transforme son périple en un défi sans précédent…

Styx, c’est le fleuve de l’enfer dans la mythologie grecque qui sépare les vivants et les morts, comme la Méditerranée sépare le sud du nord, ou plutôt les pays dans le besoin de ceux qui représentent le rêve d’une vie meilleure. De cette métaphore cruellement bien trouvée, naît un film qui narre la solitude d’une femme face aux espoirs de milliers de personnes où le paradis est omniprésent. Styx est rempli de références, d’images dont le spectateur doit se saisir pour avoir les clés du récit, ou pouvoir créer lui même ses propres réflexions à l’issue du film. « Qu’est ce qu’on est ? Qu’est ce qu’on veut être ? » Ce sont les questions que le réalisateur ressort sans cesse, banales en apparence, profondes quand on y pense. Surtout lorsque Fischer glisse des messages subtils dès le début du film, où des singes apparaissent pour ne jamais vraiment nous lâcher durant toute l’œuvre, bien qu’on ne les voie plus.

Le réalisateur autrichien interroge notre propre conception de l’humanité, et utilise Darwin et sa théorie de l’évolution de manière subtile et imagée. En présentant les singes, espèce sacrée des îles Canaries, en scène d’ouverture, puis en renvoyant la protagoniste à son livre sur les plantes, à plusieurs reprises, le cinéaste crée un rapport humain/nature aussi riche que déstabilisant. Comment sommes-nous devenus ce que nous sommes ? Des êtres aussi humains physiquement qu’inhumains, capables de laisser des bateaux entiers remplis d’Hommes se noyer dans les mers ? Quelle est notre part de responsabilité et que pouvons-nous faire ? L’évolution des espèces revient finalement à ce que l’être le plus évolué, soit l’Homme, se comporte de manière plus cruelle que l’animal. Et si les espèces ont dû changer pour s’adapter à l’environnement, alors comment devons-nous faire maintenant pour nous adapter à l’environnement, que finalement nous avons créé nous mêmes ? Le cercle est vicieux. Difficile de savoir si c’est réellement le propos du film, tant la métaphore de départ ouvre les perspectives et les interprétations. Sans jamais proposer de réponse, que lui comme nous, n’avons pas, Wolfgang Fischer propose au contraire, de réfléchir ensemble.

Styx est de ces films qui ne ravissent pas au premier regard, qui perdent un peu le spectateur mais qui, détachés de l’objet cinématographique, s’avèrent passionnants à étudier. Cependant, il reste une œuvre derrière les messages. Et celle-ci n’est pas des plus réussies ou du moins, interpelle dans son ensemble. La navigation en solitaire s’est déjà vue dans de jolis films. Outre la solitude exprimée par ces instants où l’héroïne se trouve seule en pleine mer, armée de courage et de force pour contrer les colères maritimes, le film a des liens parfois étroits avec le documentaire. Force est de constater que le réalisateur a fait de nombreuses recherches sur la navigation avant de se lancer dans cette aventure, et cette étude quasiment scientifique se sent à de nombreux moments. Fischer prend un soin particulier à montrer chacune des actions, chaque détail appliqué par Suzanne Wolf, si bien que le spectateur a presque l’impression d’apprendre à naviguer parfois.

L’actrice allemande vient du théâtre et on sent, par la force physique qu’elle met dans son personnage, qu’elle a l’habitude de se servir de son corps pour porter ses rôles. Cette idée de film physique rejoint une nouvelle fois le rapprochement fait avec la nature, comme si ce qui importait au cinéaste était finalement de sentir la nature aux prises avec cette femme. Le rapport au corps, on le retrouve dès le début lorsqu’elle nage nue dans la mer, lorsque les rayons du soleil frappent sa peau, et qu’elle se saisit de ces instants pour se refermer et savourer ces quelques heures de répit. La sensualité n’est certainement pas l’objet du film, mais sa sensibilité et sa force en sont les deux personnages principaux que l’on retrouve aussi bien dans son corps que dans son regard. Mais si ce dont elle fait preuve dans son expression corporelle force le respect, les émotions qu’elle apporte dans les scènes de dialogues restent moindres, et demeurent bien moins efficaces. Le film se déroule en offrant que très peu de répit aux oreilles du spectateur qui est envahi de sons. Aucune musique ne vient appuyer les scènes du film, mais le travail sonore est grandiose, et fait tout ressentir jusqu’à oppresser, à la manière de Le chant du loup.

Sans jamais montrer la misère, sans jamais attirer l’œil dans un pathos sans limite, le film se contente d’exposer la situation déplorable des migrants, et d’interroger de manière individuelle nos comportements. Styx est donc un film important et intéressant dans ce qu’il dit des Hommes, ou dans ce à quoi il pousse à réfléchir en tout cas, mais reste un peu faible dans ce qu’il propose en matière de cinéma.

Styx : Bande-Annonce

Styx : Fiche Technique

Réalisé par Wolfgang Fischer
Scénario : Wolfgang Fischer et Ika Künzel
Interprétation : Susanne Wolff, Gedion Oduor Weseka
Image : Benedict Neuenfels
Montage : Monika Willi
Musique : Dirk von Lowtzow
Son : Andreas Turnwald, Bvft
Producteur : Charles E. Breitkreuz
Sociétés de production : Schiwago Films, Twenty13 Productions, WDR/Arte
Distribution : Sophie Dulac Distribution
Genre : drame
Durée : 1h34
Date de sortie : mercredi 27 mars 2019

« Le Testament du docteur Mabuse » : à la lisière du nazisme…

Après avoir chroniqué la parution du combo DVD/Blu-ray de M le Maudit, nous nous penchons cette fois sur Le Testament du docteur Mabuse, autre chef-d’œuvre langien proposé par Tamasa Distribution, ayant la particularité d’être le dernier film allemand du cinéaste d’origine austro-hongroise.

La caméra papillonne dans une imprimerie vrombissante. Un homme se cache, apeuré, tandis que des bruits lancinants semblent scander sa mort prochaine. Fritz Lang introduit son film de la plus belle des manières ; il le ponctuera avec un incendie dans une usine chimique, où des sirènes stridentes viendront répondre au brouhaha de la scène d’ouverture. Entre ces deux bouts de péloche : une terreur psychologique, une charge à l’encontre du nazisme, du suspense et des prouesses techniques remarquables.

Pendant que le public d’un amphithéâtre est balayé par un travelling latéral, un expert s’épanche sur l’aliénation et sur la double vie d’un certain docteur Mabuse. Ce dernier est prostré sur un lit d’hôpital, mutique et à moitié fou, mais semble toutefois exercer une emprise puissante sur le directeur de l’asile où il séjourne. Il cherche à établir un empire criminel que Fritz Lang va nourrir de tous les faits divers que rapporte la presse allemande du début des années 1930. L’allusion est limpide : il s’agit de remplacer les institutions existantes par une organisation métastatique, exactement comme le souhaitent les nazis pour l’Allemagne. Le Testament du docteur Mabuse ira même plus loin, en mettant dans la bouche de son savant aliéné et manipulateur plusieurs slogans hitlériens à la mode.

On le sait, le film fut interdit en Allemagne et ne connut par conséquent qu’une carrière modeste en salles, mais Joseph Goebbels n’en proposa pas moins un poste de directeur du cinéma à Fritz Lang. Selon un récit complété et amplifié au fil des années, probablement très romancé, le cinéaste austro-hongrois aurait fait remarquer sa judéité à son interlocuteur nazi, puis se serait réfugié en France, sans même avoir eu le temps de passer à la banque. Avec son image expressionniste et ses surimpressions oniriques, Le Testament du docteur Mabuse a de nombreux arguments formels à faire valoir. Il parvient en outre à construire plusieurs séquences à couper le souffle : un assassinat à un feu rouge, l’inondation d’une pièce fermée à double tour, une course-poursuite haletante, l’explosion d’une usine chimique…

Techniquement et thématiquement, Le Testament du docteur Mabuse vient prolonger M le Maudit. Les contrastes et anticipations sonores sont une nouvelle fois de mise, tandis que le docteur Mabuse a la haute main sur une organisation tentaculaire et impitoyable, là où M faisait figure de fou isolé. De la menace individuelle, on passe donc au cataclysme collectif. Fritz Lang écrira ceci dans Introduction cinématographique : « J’espérais exposer la théorie secrète du nazisme sur la nécessité de détruire systématiquement tout ce qu’un peuple a de plus cher. Jusqu’à ce que les gens, en proie au désespoir le plus profond, essaient de s’en tirer par “l’ordre nouveau”. »

BONUS ET RESTAURATION

En plus d’un livret de seize pages, on trouvera un documentaire de Faruk Günaltay d’une durée d’une vingtaine de minutes. La lecture du film y est relativement convenue, mais néanmoins passionnante en certains points d’analyse. L’image connaît quelques fluctuations lumineuses certainement inhérentes à l’âge du film, mais une bonne stabilité. Le son est satisfaisant, avec des dialogues parfaitement audibles.

Bande-annonce : Le Testament du docteur Mabuse

Synopsis : Une série d’événements semble relier des groupuscules criminels au docteur Mabuse, pourtant mutique et interné dans un asile psychiatrique. Le commissaire Lohmann enquête…

Fiche technique : Le Testament du docteur Mabuse

Titre original : Das Testament des Dr. Mabuse
Réalisation : Fritz Lang
Scénario : Fritz Lang et Thea von Harbou, d’après le roman de Norbert Jacques
Acteurs principaux : Rudolf Klein-Rogge, Gustav Diessl, Rudolf Schündler, Otto Wernicke
Sociétés de production : Nero-Film AG
Pays d’origine : Allemagne
Genre : Film policier
Durée : 122 minutes
Sortie : 1933

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4

Cannes 2019 : Nadine Labaki, Présidente du Jury Un certain regard

Nadine Labaki c’est trois films, deux en sélection officielle au Festival de Cannes et son premier à la Quinzaine des Réalisateurs. Après avoir ému la Croisette l’an dernier avec Capharnaüm et fait chemin jusqu’aux Oscars en février dernier, la réalisatrice libanaise a plus que sa place à Cannes et dans un rôle qu’elle assurera probablement avec une grande humanité : Présidente du Jury Un certain regard.

Nadine Labaki prend la suite de Bénicio del Toro qui avait su récompenser le cinéma de genre avec Border d’Ali Abbasi. Faire évoluer les récompenses en les sortant d’un certain académisme fidèle à Cannes était une très bonne décision malgré les frustrations éprouvées pour d’autres long métrages très méritants qui faisaient la richesse de la sélection précédente. Le ton serait peut être un peu différent avec la cinéaste libanaise à la tête du Jury, quoiqu’elle pourrait offrir de belles surprises mais on imagine difficilement un palmarès à l’opposé de celle qu’elle est. C’est à dire une femme engagée, sensible, pleine d’humanité qui profite de chaque discours pour faire passer des messages au monde entier. On se souvient de celui dans le Théâtre Lumière l’an dernier après avoir reçu le Prix du Jury pour Capharnaüm où elle rendait hommage à tous ces enfants de la rue, non scolarisés et à son pays qui « malgré tout ce qu’on lui reproche, se débat comme il peut et a quand même, accueilli le plus grand nombre de réfugiés dans le monde ».

Je crois profondément au pouvoir du cinéma. Le cinéma n’est pas seulement fait pour divertir ou pour faire rêver, il est aussi fait pour faire réfléchir, pour montrer l’invisible, pour dire ce qu’on ne peut pas dire.

Difficile quand on connaît la filmographie de la cinéaste de ne pas penser à sa manière de voir le cinéma comme une arme politique dans laquelle elle n’oublie pas de glisser l’art. De son premier film Caramel dans lequel elle jouait, à Et maintenant on va où ?, Nadine Labaki a su donner la parole aux femmes et plus largement à ceux dont l’existence est difficile et parfois niée, à l’image de son précédent film où elle dressait le portrait d’un enfant qui n’avait que la rue pour se démener.

Rêvant de Cannes mais surtout de cinéma depuis toujours, et ayant pu faire son premier film grâce à la Cinéfondation, on a donc hâte de voir le regard que l’enfant rêveuse et passionnée va porter sur les films de la sélection Un certain regard, si l’étudiante de cinéma arrivée au plus haut de sa carrière saura traiter les œuvres avec autant de sensibilité et d’humanité que celles qu’elle met dans ses films. Et surtout, on a hâte de découvrir aux côtés de qui elle va débattre et sur quels films !

À ma famille de réalisateurs dont les films seront au Certain Regard cette année, je voudrais dire qu’enfant, je restais des heures, clouée à la fenêtre de ma chambre à regarder le monde qui prend vie : ce sont ces mêmes yeux qui regarderont vos films !

Voir aussi : Alejandro Gonzales Inarritu, Président du Jury du Festival de Cannes 2019.

Jason et les argonautes : gloire aux monstres et aux dieux en Blu-ray

Retour sur l’un des grands films de la collection Ray Harryhausen, édité en combo Blu-ray/DVD par Sidonis Calysta, Jason et les argonautes (1963). Après un travail éditorial bancal concernant L’Île mystérieuse, que vaut le coffret dédié à ce grand huit de dieux et de monstres géré par un Harryhausen toujours plus audacieux ?

Synopsis : le père de Jason a été assassiné par Pélias lors de sa conquête de la Thessalie. Quand Jason revient pour réclamer le trône qui lui revient, Pelias, qui n’a pas révélé son identité, l’envoie conquérir la Toison d’Or. S’il lui rapporte, alors Jason pourra confronter Pelias et récupérer son trône. A bord de l’Argos dans lequel embarquent les meilleurs marins et guerriers, il met le cap sur une terre lointaine et dangereuse d’accès. S’il bénéficie de l’aide de certains dieux de l’Olympe, d’autres, par contre, dressent devant lui des créatures et monstres qui défient l’imagination : des squelettes ressuscités, un titan de bronze, des harpies, un hydre à sept machoires accérées.

Sur le devoir de célébration par la critique et la cinéphilie : à chaque jour son idôle

A l’occasion de sa sortie Blu-ray chez Sidonis Calysta dans un conséquent coffret, Jason et les argonautes a reçu nombre d’éloges ici et là par la critique et autres autorités du tribunal de la cinéphilie. On peut d’ailleurs lire sur la quatrième de couverture du boitier ceci : « Scénario et mise en scène sont à l’unisson de cette débauche d’imagination » (Télérama) ; et « Ce péplum est devenu l’archétype du film d’aventures. (…) La mise en scène est parfaite » (Le Monde). À la revision du film d’aventure dirigé par Don Chaffey et surtout Ray Harryhausen à la réalisation de toutes les scènes à effets spéciaux, on remarque que nombre de rédacteurs et autres griffeurs ont sombré dans la magie du compliment à tout va pour cet objet filmique. La gloriole contemporaine qui s’active automatiquement vis-à-vis d’un temps passé ou d’un nom mal connu de retour sous les projecteurs n’a pas manqué de réitérer ses méfaits. Il ne s’agit pas nécessairement de nostalgie, mais force est de constater que les autorités en matière du bon goût cinématographique s’agitent en fonction de la mode du moment, de telle manière que les premiers jugements sur ces mêmes objets pop semblent n’avoir jamais existé. Parce que c’est bon chic bon genre d’aimer tel ou tel élément ou individu à telle ou telle époque. On en parle aux soirées, on cite les deux trois éléments du dossier de presse. Et pendant ce temps là, le passionné réduit au silence par les logorrhées des parvenus de la culture pop, au savoir plus important sur l’objet de la discussion, pense (tout bas ou tout haut) : « Mais… T’as pas fini de te faire briller le cul ? En plus avec un sujet qui m’est cher et que tu saccages par ton devoir de mémoire artificiel ? »

Le devoir de mémoire artificiel, ou le devoir de célébration du jour, concerne autant les adeptes de cinéphilie de l’internet que les autorités critiques qui s’extasient sur une œuvre au moindre événement lié : une sortie Blu-ray ; une ressortie au cinéma d’un « classique » ; la sortie d’un film jamais finalisé par son auteur aujourd’hui terminé par des « gardiens du temple » à bout de notes et autres artefacts… Extase se faisant, l’ensemble est passionné et la lucidité devient le parent pauvre de l’Histoire. Quoique pour certains films, des bonhommes n’oublient pas de mettre au pilori l’œuvre incarnée par un héros trop fumeur, alcoolique, ou raciste en repentir. Et il y a bien sûr une dose de nostalgie. Quoi de mieux pour beaucoup en ce moment que de retrouver son doudou ou un semblant de doudou (concept de Nicolas Bonci) grâce aux rééditions, ressorties vidéo et énièmes remakes et reboots au cinéma ? Le mal enfin présenté, le présent article tentera d’aller au-delà des oeillères, fantasmes et autres points de vue énoncés ci-dessus dans son approche du film consacré par cet écrit : Jason et les argonautes.

Des monstres et des dieux

Jason et les argonautes est-il un grand film d’aventure ? Non. Premièrement, il manque une incarnation à l’aventure humaine de Jason. La platitude de l’acteur Todd Armstrong n’aide pas, tout comme la réalisation des séquences humaines dont la grammaire cinématographique s’avère limitée et répétitive : les échelles de plan se répètent, le champ/contre-champ prend son pied. Des séquences fortes comme l’engagement des grands combattants marins de Jason ou encore la trahison d’Acaste sont malmenées par un traitement expédié, et par les manques d’ampleur et d’émotion nécessaires à de tels moments (l’amusement pour la première, le stress face à un risque de défaite ainsi qu’une dose de mystère pour le deuxième). Quant aux personnages mythologiques, Médée est moins une magicienne – de la magie, où ça ? – qu’un charm et love interest. A noter que l’aspect romantique est basé sur la rencontre mythologique de celle-ci et Jason, duquel elle tomba follement amoureuse. L’affaire se corse avec Hercules, monsieur muscle vieillissant et inconséquent, qui fait payer le prix de sa conception naïve de la hardiesse à l’un de ses camarades. On pourra tout de même remarquer la volonté du personnage de réparer son erreur (il est en cause dans la mort d’un de ses frères d’armes) finalement ridicule lorsque, quelques dizaines de mètres depuis le bateau, sur la plage, on l’entend hurler comme un benêt le nom de l’homme perdu…

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Le combat de Jason contre des squelettes ressuscités ou un sommet d’inventivité et d’imaginaire cinématographiques

Jason et les argonautes fonctionne comme un grand huit : l’humanité nous ennuie dans la platitude des échanges et nous perd dans le suivi de ses enjeux ; puis il y a ces dieux intrigants et joueurs, qui s’amusent de cette aventure humaine et surtout les incroyables créatures déployées au fur et à mesure des étapes du voyage. Tout le récit fonctionne ainsi de façon bipolaire. On doit au deuxième pole le succès du film : ce récit de dieux et monstres. Le long métrage aurait dû s’appeler Zeus & Hera : une histoire de monstres. En effet, le succès du film – tant narratif que technique – se constitue dans l’audace et l’inventivité démesurées de Ray Harryhausen. Au fond, si un élément du récit est bien clair au final, c’est d’avoir assisté à une partie d’échecs entre les dieux d’un Olympe paradisiaque, plongé dans une vapeur céleste et occupé par quelques gadgets dont une table ensorcelée qui, activée par un dieu, s’avère être une fenêtre sur les tribulations humaines. Et puis ils ont d’autres atouts fantastiques : des créatures et décors dangereux qu’ils vont s’amuser à voir s’animer lors du passage des hommes. L’expérience spectatorielle trouve sa force – pour le rédacteur, tout comme le critique Guillaume Méral et l’un des responsables de PopCorn Reborn, Hadrien Joly – dans ce jeu de démiurge permis par le travail d’un autre démiurge : Ray Harryhausen.

Il ne s’agit pas d’écrire ou penser comme ceci : « pour l’époque c’était bien fait« . Non, même en 2019, Harryhausen reste l’un des maîtres des effets spéciaux, de l’animation, et des monstres au cinéma. Regardez la direction des regards humains sur les créatures, hommes miniaturisés et autres éléments à effets spéciaux. Ils sont parfaitement cohérents, loin du Christopher Waltz d’Alita qui ne sait pas où poser ses deux yeux. Observez la finesse de l’homogénéité visuelle du combats avec les squelettes. Ray Harryhausen fut et reste l’un des rares à pouvoir passionner notre foi et éprouver notre suspension d’incrédulité face à la rencontre de l’impossible et du réel. On peut donc répondre à ceux qui se targueraient d’un « aujourd’hui, on fait mieux » ceci : d’une part, ce n’est pas vrai, on arrive à encore à toucher le fond grâce à des maîtrises catastrophiques des nouvelles technologies (coucou Black Panther, 2018). D’autre part, on peut leur rappeler qu’on ne serait pas arrivé à Star Wars (1977), Jurassic Park (1993), Avatar (2009) et autres grands moments de créativité et de réinvention visuelle, technologique et technique sans l’apport pluridisciplinaire de Ray Harryhausen qui lui-même n’en serait pas arrivé à de telles audaces sans le cinéma inventif de Méliès et le King Kong de Cooper & Schoedsack (1933), et surtout le pionnier des effets visuels et de l’animation Willis O’Brien qui fut d’ailleurs le mentor de Harryhausen. De même que nous n’aurions pas eu la délirante Armée des ténèbres d’Evil Dead 3 de Sam Raimi, ou la mémorable scène de momies guerrières réveillées par Imhotep lors du dernier acte de La Momie de Stephen Summers, sans l’inventivité démiurgique de Ray Harryhausen, dont les créatures et formes monstrueuses, souvent réadaptations cinématographiques de figures mythologiques, font partie des pierres fondatrices de l’imaginaire cinématographique.

Ainsi Jason et les argonautes est-il un grand film ? Oui. Mais cet excellent film existe non pas grâce à Jason et son équipage, ç’aurait pu être Ulysse et son odyssée que le constat n’aurait pas changé. Jason et les argonautes n’est pas un grand film d’aventure humaine. En effet, cette grande œuvre existe grâce à ce film catastrophe de dieux jouant avec leurs petites créatures humaines à coup de sortilèges, créatures et autres malices, tout comme Ray Harryhausen s’est amusé à donner vie à ses monstres mythologiques réinventés dans ce grand cosmos personnel qui n’a jamais cessé de l’animer : l’imagination.

Ci-dessous, le score épique de Bernard Herrmann (VertigoCitizen Kane) pour Jason et les argonautes

HD mythologique

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L’édition signée Sidonis Calysta est de bien meilleur facture que celle de L’Île mystérieuse. Le coffret se présente sous forme d’un digibook comprenant le livre de 152 pages sur Ray Harryhausen, l’enchanteur des effets spéciaux signé Marc Toullec. L’ouvrage, à la manière du documentaire Les Chroniques de Harryhausen, retrace chronologiquement la carrière du créateur avec bien plus de détails. Ce qui est logique à la vue du nombre conséquent de sources réunies par Toullec. On en retiendra aussi le caractère nuancé investi par ses citations : on apprend ainsi de Ray Harryhausen qu’il fut déçu de tel effet spécial qu’il n’a pas pu diriger jusqu’au bout sur L’Île mystérieuse ; ses doutes quant à l’accord de Bernard Herrmann pour la composition originale du premier volet de la trilogie Sinbad ; ou encore sa déconvenue lors de la découverte des dinosaures miniatures lors de son arrivée sur Le Monde des animaux d’Irwin Allen (1956). Marc Toullec rend ainsi un formidable hommage à Ray Harryhausen en retranscrivant la complexité de son parcours loin d’être aussi lumineux que les produits de son imaginaire. L’ouvrage est complété par un bonus de taille : le documentaire formidable de Gilles Penso, co-produit par Alexandre Poncet (récemment réunis sur Phil Tippett, Mad Dreams and Monsters), Ray Harryhausen, le titan des effets spéciaux. Ceux qui auraient goûté aux Chroniques de Harryhausen avant ce documentaire remarqueront la reprise d’extraits de la première, ici augmentée par les interviews de grands noms tels que Peter Jackson, Guillermo Del Toro, James Cameron, Tim Burton, Phil Tippett, Dennis Muren… L’occasion pour Gilles Penso de questionner l’héritage de Harryhausen dans le rapport aux effets spéciaux, à l’animation et l’imaginaire dans la pop culture américaine des années 80 puis des années 90 avec l’arrivée des premiers grands pas en avant des effets digitaux. Que signifie Ray Harryhausen aujourd’hui ? Si le documentaire date de 2011, la question et ses réponses sont toujours d’actualité. Notons joyeusement que le documentaire est présenté en HD. Enfin, l’ensemble est complété par un riche entretien avec Michel Eloy, spécialiste du péplum, ainsi que par des spots télévisuels et bandes-annonces d’époque.

Concernant le film, celui-ci se présente dans sa meilleure copie connue à ce jour, loin de la catastrophique édition DVD. Hélas le master américain est loin d’être parfait. Bien sûr, certains plans abimés semblent devoir leur état à l’usure du temps sur le matériau original. Le même qui a été éprouvé par des procédés techniques lors de l’élaboration des effets spéciaux : utilisation de la rétroprojection ; filmage avec cache puis refilmage de la pellicule avec l’élément à intégrer ; etcétéra. Le visionnage pourra être souvent gêné par une alternance – et cela concerne autant des plans à effets que des dialogues ou séquences sans artifices visuels – entre un rendu médiocre, soutenu par une perte monstrueuse de piqué, un grain émoustillé et une colorimétrie malmenée, et une présentation sublime, avec des images détaillées, des couleurs nuancées et un grain d’origine préservé. À ce propos, on peut remarquer une légère différence dans le traitement du grain entre la copie américaine et le même master réapproprié par Sidonis qui semble avoir légèrement lissé celui-ci. Le rendu visuel, dans son ensemble, est très bon malgré ces baisses qualitatives régulières qui ne sont donc pas dues entièrement à la technique et technologie de conception des effets visuels. À propos du master, il est intéressant de pointer le fait qu’il a déjà dix ans au compteur. Certes, un master numérique reste un master numérique, il est fixé. Toutefois, on peut se demander si on ne pourrait pas aujourd’hui trouver un meilleur matériau pour proposer un remaster. En effet, les consciences vis-à-vis de la sauvegarde du patrimoine cinématographique et des remasterisations et ressorties de « classiques » ont évolué. Et il en est de même pour les technologies de scan, restauration, remasterisation et d’édition. On peut donc espérer obtenir un jour une nouvelle édition HD. Toutefois, si la possibilité d’une meilleure copie ne se présente pas, alors contentons-nous de ce résultat plus que satisfaisant. D’ailleurs, notons le formidable rendu sonore de la piste originale stéréo qu’on préférera à celle en 5.1 à l’effet surround porté par la merveilleuse bande-originale de Bernard Herrmann. Concernant la VF, le rendu sonore est, comme sur l’édition de L’Île mystérieuse, plus que correcte. Remasterisée, la plage audio n’est pas écrasée ni vraiment dominée par les dialogues français qui laissent une bonne place aux effets sonores – la bande-originale y compris. Enfin, le DVD de l’édition comprend le nouveau master du film ainsi tous les bonus ou presque puisqu’il lui manque le documentaire de Gilles Penso. Ainsi, Sidonis Calysta nous présente une belle et riche édition de Jason et les argonautes qu’on ne peut que conseiller malgré les quelques remarques ci-dessus.

Bande-annonce – Jason et les argonautes (1963)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DU COFFRET

104 mn – 16/9 – 1.66 – Couleur restaurée – VO-VF restaurées Stéréo / 5.1 – Sous-titres français – Chapitrage – Etats-Unis – 1963

COMPLÉMENTS

Livre de 152 pages sur Ray Harryhausen par Marc Toullec

Ray Harryhausen, le titan des effets spéciaux, documentaire de Gilles Penso (93 min)

De la mythologie au cinéma, entretien avec Michel Eloy, spécialiste du péplum (35 mn)

2 bandes-annonces d’époque (4 mn 28 s – VOSTFR)

8 spots TV (3 min 08 s – VO)

Sortie le 18 février 2019 – Prix : 29,99 €

Note des lecteurs2 Notes
4.5

En musique : les meilleures scènes de comédies musicales !

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Pour clore notre cycle sur la musique au cinéma, nous avons décider de plonger dans les meilleures scènes de comédies musicales. Que seraient ces films sans leurs séquences emblématiques ? Alors, c’est parti en musique pour ces moments hors du temps et de la réalité que nous sommes nombreux à connaître par cœur.

Scène d’ouverture de La La Land de Damien Chazelle (2017) :

C’est un jour ordinaire à Los Angeles, cité des anges et du cinéma. Une bretelle d’autoroute, un embouteillage. On imagine les voiture surchauffées au point d’être invivables. On sent l’impatience, on entend les klaxons. Tout est immobile. Et soudain, tout bouge. C’est d’abord la musique qui émerge, une jeune femme qui chante, puis elle sort de son véhicule et commence à danser, suivie par d’autres automobilistes. Finalement le projet de Damien Chazelle est résumé dès cette scène d’ouverture : conjuguer la magie d’une comédie musicale, inspirée aussi bien des classiques hollywoodiens que des films de Jacques Demy, et le réalisme parfois dramatique de la vie californienne. Et un amour du cinéma, de cet art qui transcende la réalité en un rêve le temps d’un film, le temps d’une chanson parfois, puisqu’à la fin de celle-ci, les occupants rejoignent leurs véhicules respectifs, comme si cette parenthèse enchantée n’avait été qu’un rêve. Ré-enchanter le monde sans en masquer le triste train-train quotidien, voilà le travail d’équilibriste qu’accomplit à merveille Chazelle dans cette ouverture, comme dans tout son film.

Hervé Aubert

Le premier concert dans A Star is Born de Bradley Cooper (2018)

Que l’on ait aimé ou non A Star Is Born, été déçu ou surpris, il est difficile de nier le talent de Lady Gaga et Bradley Cooper pour faire ressentir l’amour et livrer des interprétations grandioses. Il n’y a qu’à se souvenir de leur prestation aux Oscars pour être submergé d’émotions. Les comédies musicales ne sont donc pas seulement un genre du siècle dernier mais il semblerait que l’on soit toujours doué pour en créer. A Star Is Born n’est pas la meilleure comédie musicale de tous les temps mais elle a déjà ces scènes mythiques et ces morceaux légendaires. La première scène de live entre Jackson et Ally sur Shallow fait partie de l’un de ces moments suspendus et forts. À l’image de l’œuvre en elle même vibrante et puissante, les premières mots chantés par Lady Gaga transpercent le spectateur tant sa voix emporte. Si ce n’est pas cela une grande scène de comédie musicale alors je ne sais pas ce que c’est…

Gwennaëlle Masle

https://www.youtube.com/watch?v=dNxCz-Iyu0g

Danse du Honeymoon Hotel dans Prologues de Lloyd Bacon et Busby Berkeley (1933)

Première scène de danse d’un trio final des plus épatants de virtuosité, la danse du « Honeymoon Hotel » est d’autant plus jouissive qu’elle est le résultat de plus d’une heure de répétitions mouvementées, en huis-clos, avec le stress palpable d’être en mesure de terminer la chorégraphie dans les temps. Mais tous les efforts accumulés au long du film sont payants, puisque ce « prologue » est d’une précision chirurgicale, tant dans le phrasé que dans les jeux de jambes, mais surtout d’un point de vue cinématographique avec une caméra survoltée qui enchaîne des pirouettes invraisemblables pour une film de 1933. Les décors sont d’une ingéniosité rare, permettant justement à la caméra de se promener plus aisément et d’offrir des transitions impeccables. Sur près de dix minutes, il se passe tellement de choses, il y a tellement de personnages qui défilent à l’écran, tellement de décors qui prennent vie et meurent, tellement de techniques de cinéma innovantes (stop-motion, passage de dessin à acteurs réels, etc.)… et le tout sans ne jamais perdre de vue l’aspect comique et musicale de l’entreprise, qui ne faiblit à aucun moment derrière la perfection plastique et machinale mise en œuvre. Du très grand art.

Jules Chambry

La scène d’adieu dans Les parapluies de Cherbourg de Jacques Demy (1964)

Lorsqu’on pense aux scènes les plus déchirantes du cinéma français, il est évident de citer la scène d’au revoir à la gare entre Catherine Deneuve et Nino Castelnuovo. Dialogues chantés et échangés entre deux amoureux déchirés de devoir se quitter. Des mots à leurs mains qui se délient, toute la mise en scène accentue l’émotion et fait vibrer les spectateurs avec les personnages. Qui n’a jamais vécu des au revoir sur le quai de la gare comme dans les films ? Il ne reste qu’un train qui part et un être dont le cœur est parti avec le dernier wagon sur le quai. Ici, Catherine Deneuve est, comme souvent et comme durant tout le film, grandiose. D’émotion et de justesse lorsqu’elle répond « Je t’aime » à ses multiples « Mon amour ». Les parapluies de Cherbourg c’est le romantisme à l’état pur et cette scène en est le parfait exemple tant les sentiments amoureux et tendres transpercent l’écran.

Gwennaëlle Masle

La danse dans le désert dans Priscilla,  folle du désert (1994)

Une scène pour redonner le moral à quiconque aurait eu la malchance de le perdre. Ce fantastique road-trip où trois drags-queens parcourent l’Australie en bus nous amène dans sa deuxième moitié au fin fond du désert. Amenés à passer la nuit à la belle étoile, nos trois héros vont rencontrer des aborigènes sous le signe de la musique. Hugo Weaving, Guy Pearce et Terance Stamp, en tenues extravagantes, vont entamer un numéro sur la chanson culte de Gloria Gaynor : I Will Survive. Il suffit de peu de temps pour que leurs hôtes d’un soir se joignent au spectacle. Et autant dire que les didgeridoo se mêlent avec brio la tube des années 90 dans cette scène délicieuse. Si le long-métrage utilise cette traversée musicale pour dénoncer l’intolérance et la fermeture de certains, elle sait aussi célébrer aussi l’amour, le respect et la folie comme dans cette séquence que l’on adore.

Roberto Garçon

L’épilogue de Happy Feet 2 de George Miller (2011)

Parce que George Miller n’a pas que mis en scène des mecs en cuir se battant pour de l’essence, il nous a aussi offert avec le dyptique Happy Feet, des comédies musicales complètement givrées. Suivant Mumble, un manchot adepte des claquettes, les deux films traitent des thèmes chers à Miller comme la religion, la figure du héros messianique ou encore l’écologie. Le deuxième épisode traite à sa façon d’une apocalypse, montrant la nation des manchots en péril. Pour la sauver il faudra l’alliance de plusieurs peuples, à savoir celles des manchots, des éléphants de mer et des krills. Cette communion atteint son apogée dans le climax du film où tous les animaux se mettent à taper du pied et à reprendre en cœur le tube de Queen et David Bowie, Under Pressure afin de sauver les leurs pris au piège. Le battement en rythme de nageoires sur la glace se transforme en un véritable écho d’espoir et d’harmonie dont la force émotionnelle n’est dépassé que par cette union des chants entre Erik et sa mère Gloria. Une séquence absolument frissonnante où la mise en scène virtuose de Miller, naviguant sur et sous la banquise, annonce déjà les grandes heures de Mad Max Fury Road au travers de visuels saisissants.

Maxime Thiss

La déclaration d’amour dans Moulin Rouge de Baz Luhrmann (2000)

 » My gift is my song and this one’s for you.. » entonne Christian (Ewan McGregor) à Satine (Nicole Kidman) dans une chambre en forme d’éléphant en haut du Moulin Rouge. Tout part d’un malentendu. Satine, courtisane, pense que Christian est un riche investisseur. De son côté, Christian, jeune poète candide, pense qu’il doit la convaincre de son talent. Et c’est sur ce quiproquo que démarre l’une des plus belles scènes de déclaration d’amour du cinéma. Sur des airs d’Elton John donc, l’artiste bohème atteint le cœur de la courtisane qui se joint à lui dans un medley fantastique quelques minutes plus tard. Les Beatles, Phill Collins, Kiss, David Bowie.. Dans un duo passionné, les futurs amants tombent amoureux et expriment tout ce qui définira la complexité de leur relation. La fantaisie de bohème de Christian face à la réalité du travail de Satine.

Roberto Garçon

 

The Dirt de Jeff Tremaine : Heavy Metal Jackass

Si la devise Sex, Drugs and Rock’N’Roll a depuis toujours accompagné les rockstars, aucun groupe n’a aussi bien appliqué ce mode de vie que Mötley Crüe. Après avoir accouché d’un récit ahurissant dans leur bouquin The Dirt, la vie et l’œuvre de la bande de Nikki Sixx se voient désormais transposées à l’écran pour Netflix. L’occasion de revenir sur les frasques du groupe le plus décadent du heavy metal.

Alors que les biopics musicaux sont plus qu’à la mode ces derniers temps, en témoignent le succès retentissant de Bohemian Rhapsody et la sortie prochaine de Rocketman, Netflix a sorti sur sa plateforme la tant attendue adaptation de la sulfureuse biographie du groupe de Glam Metal, Mötley Crüe. Si le long-métrage consacré à Freddy Mercury a soulevé une polémique certaine vis à vis de la véracité des faits rapportés, l’avantage dans l’entreprise menée par Jeff Tremaine est de pouvoir se baser sur un recueil écrit à 4 voix par les membres du groupe aidés du journaliste Neil Strauss. Paru en 2003, The Dirt s’est très vite imposé comme la biographie rock, un témoignage sidérant, retraçant sans concession la carrière fastueuse en hauts et en bas de la bande à Nikki Sixx. Un véritable trésor à anecdotes toutes plus sordides les unes que les autres, montrant le caractère sans limite des quatre individus. Un terreau des plus fertiles donc pour donner lieu à un vrai shoot d’adrénaline rock lors de son passage à l’écran. Sauf que le résultat sera des plus mitigés.

Derrière le nom de Mötley Crüe se cache quatre jeunes californiens voulant révolutionner le Sunset Strip à l’aide d’une musique encore jamais vue à l’époque. Ce sont Nikki Sixx, jeune fugueur rêvant de devenir une rock star à la basse, Tommy Lee grand dadet habile de ses doigts à la batterie, Mick Mars être taciturne souffrant d’une maladie dégénérative des os à la guitare, et Vince Neil blondinet amateur de groupies au chant. Quatre profils différents qui vont cependant s’unir dans la musique et surtout dans les conneries. Car oui le choix de mettre Jeff Tremaine, ex-membre des Jackass à la réalisation de The Dirt est l’évidence même. Mötley Crüe c’est un peu les Originals Jackass, des jeunes énergumènes qui pensent que la vie de rockstar c’est de se shooter avec tout ce qu’ils trouvent, baiser tout ce qui bouge et saccager tout ce qui peut être saccagé. Jeff Tremaine ne va donc pas se faire prier, et dès l’introduction de ses personnages va donner la mesure du long-métrage. Sexe, drogue et rock’n’roll seront bien de la partie.

Avec un rythme aussi rapide que les chansons du Crüe, Tremaine va, après avoir raconté de façon expéditive les prémices du groupe, nous plonger dans son univers si particulier. Dans la première heure, il va alors se contenter d’enquiller certaines des prouesses les plus fameuses de Tommy Lee et ses potes. On aura bien sûr droit au coup classique des pipes sous la table (qui va être utilisé comme running gag) ou encore cette rencontre marquante avec un Ozzy Osbourne urophile au bord de la piscine. Même si cela permet de faire un tour succin de l’extravagance du groupe, on regrette que certains passages marquants du bouquin n’apparaissent pas. On pense particulièrement à cette séquence où Sixx et Lita Ford assistent à des phénomènes surnaturels ou de la tournée avec Iron Maiden, où Sixx ne va pas manquer de s’amuser avec la femme de Dickinson. Le tout est entrecoupé de moments sur scène où les grands tubes du groupe sont balancés à fond les ballons comme l’inoubliable Shout at the Devil ou encore Looks that Kill. Tremaine essaie d’ailleurs tant bien que mal de respecter l’aspect témoignage du livre en offrant à chaque personnage plusieurs moments où ils se permettent de briser le quatrième mur. Malgré tous ces efforts, l’aspect global ressemble bien plus à un collage où tout s’enchaîne de façon hasardeuse qu’à un véritable récit structuré.

C’est d’ailleurs dans les moments phares de la carrière du groupe que cela pêche le plus. La carrière de Mötley Crüe ayant connu des bas très bas, l’intensité émotionnelle est ici retranscrite de façon assez approximative. On pense notamment à l’accident de Vince Neil ou plus encore la tragédie qui touche sa fille qui est traitée par-dessus la jambe alors que le passage  dans le bouquin était proprement bouleversant. Même la prise de conscience de Nikki Sixx après son passage de l’autre côté est abordé de façon tellement rapide qu’il perd en impact. Ne parlons même pas d’un Mick Mars effacé tout au long du film, et dont la maladie si particulière ne servira au final qu’à caractérisé le personnage sans pleinement la développer. Si la première partie du film consistait en un ride des plus énergiques dans le quotidien du Crüe, la deuxième est des plus décevantes et s’avère bien plus classique dans la gestion de la dramaturgie, donnant lieu à une rédemption des plus faciles. Le film offre une espèce de happy ending en omettant certains faits importants comme les condamnations pour violence domestique de Tommy Lee.

Au final malgré une base solide, Jeff Tremaine peine à transcender son récit et a de la chance de pouvoir se reposer sur son histoire hallucinante. Si les différentes performances sont assez disparates, on retiendra notamment Machine Gun Kelly arrivant à donner vie à un Tommy Lee plus idiot que jamais ou Iwan Rheon capable de rendre terrifiante son interprétation de Mick Mars, les deux autres compères Douglas Booth et Daniel Webber restent en deçà. Loin d’être aussi exaltant qu’un Loup de Wall Street, The Dirt aurait certainement gagné à explorer en profondeur ses personnages, plutôt que d’offrir une combinaison de frasques servant à les peindre comme des rockeurs complètement inconscients. Il réussit cependant à y apporter un certain recul, empêchant The Dirt de se transformer en une apologie d’un mode de vie dangereux, mais même cela est fait de façon bien trop expéditive. Le gros problème réside alors en sa durée assez faible (1h40 en ôtant le générique) et un manque de vision d’auteur pour pleinement rendre hommage à cette histoire de rise and fall. The Dirt reste cependant réjouissant à plusieurs moments, offrant une reconstitution assez fidèle du Los Angeles des années 80 et du monde dans lequel gravitait le groupe. Essai pas tout à fait transformé donc, on en profitera plutôt pour se replonger dans le bouquin pour prendre pleinement conscience des exploits du Crüe tout en les remettant dans un contexte de remise en question plus poignant.

The Dirt : Bande-Annonce

The Dirt : Fiche Technique

Réalisateur : Jeff Tremaine
Scénario : Rich Wilkes, d’après le livre The Dirt de Neil Strauss
Interprétation : Douglas Booth, Iwan Rheon, Colson Baker, Daniel Webber, Pete Davidson, David Costabile
Photographie : Toby Oliver
Montage : Melissa Kent
Producteurs : Allen Kovac, Erik Olsen, Julie Yorn, Rick Yorn
Maison de production : 10th Street Production, LBI Entertainment
Durée : 108 min.
Genre : Drame, Biopic
Date de sortie : 22 Mars 2019

États-Unis – 2019

Note des lecteurs2 Notes
2.5

« M le Maudit » en DVD/Blu-ray : comment Fritz Lang a apprivoisé le son et le sens

M le Maudit est le premier film parlant de Fritz Lang. C’est aussi son avant-dernier en Allemagne. Il annonce les tueurs en série modernes, mais surtout l’avènement du nazisme, comme son titre initial, Les Assassins sont parmi nous, semble l’attester. Avec un excellent combo Blu-ray/DVD Digipack, Tamasa nous invite à redécouvrir ce chef-d’œuvre du septième art.

L’ouverture de M le maudit est magistrale : une comptine glaciale, la découverte d’une communauté vivant dans la peur d’un tueur en série, une gamine qui tarde à rentrer de l’école. La première apparition du meurtrier donnera au personnage un caractère profondément iconique : son ombre est projetée à la manière des expressionnistes sur un avis de recherche… le concernant. Partant, Fritz Lang va démontrer toute l’étendue de son talent – et s’amuser : omniscient, il livre aux spectateurs des informations qui échappent à la police et à la pègre. Ces deux dernières sont assimilées et confondues dans un même élan, par un savant jeu de montage de sons et d’images. Le réalisateur allemand met les malfrats et les forces de l’ordre aux trousses de son tueur en série, avec des méthodes étrangement similaires, puisqu’il s’agira avant tout de recourir aux mouchards et à la délation. L’ensemble se veut naturellement d’une ironie mordante.

La scène de la traque, centrale, est une merveille de mise en scène. Par le choix des échelles de plan et par la typographie des lieux, Fritz Lang restitue à l’écran l’accablement qui s’abat sur Hans Beckert. Le tueur en série grassouillet et aux yeux globuleux semble soudainement plus apeuré que monstrueux. Ce parti pris n’a rien d’innocent et se verra consacré dans le final du film, où il s’agira de déterminer ce que sont véritablement l’innocence et la culpabilité, mais surtout la part de barbarie inhérente à chaque homme. À la vision de M le Maudit, Joseph Goebbels aurait noté ce commentaire dans son journal : « Fantastique. Pour la peine de mort. Lang sera notre réalisateur, un jour. » Il n’aurait en fait pas pu davantage se méprendre : le film porte en son sein une charge virulente à l’encontre de la peine capitale et de la justice expéditive. Il n’est pire aveugle que celui qui refuse de voir.

De bout en bout, Fritz Lang impressionne. En un tournemain, il saisit et exploite toutes les subtilités du son. Il utilise quelques notes de Peer Gynt sifflotées pour identifier son tueur en série. Il inclut dans son film des contrastes sonores saisissants. La séquence de la traque est elle-même conditionnée par les bruits que s’échangent les hommes de main de la pègre. La ville est quant à elle érigée en personnage à part entière, tandis que les vitrines de ses magasins servent à sursignifier la folie et les désirs de Hans Beckert (la flèche, la spirale tournante, le bonhomme écartant les jambes). En sous-texte, ce sont la société allemande et sa justice émotionnelle qui se voient interrogées avec férocité – mais une extrême justesse.

BONUS – RESTAURATION

Le grain et les contrastes sont homogènes. L’image s’avère plus que satisfaisante et semble respecter les intentions originelles de Fritz Lang. On trouvera par ailleurs en bonus, en plus d’un livret analytique de seize pages, un entretien passionnant avec Faruk Günaltay, d’une durée de 42 minutes, portant essentiellement sur le contexte et la technique du film.

Bande-annonce : M le Maudit 

Synopsis : Une petite ville allemande vit dans l’angoisse : un tueur en série s’en prend aux enfants des environs. La pègre et la police décident de traquer le criminel…

Fiche technique : M le Maudit 

Titre : M le maudit ou M, ton assassin te regarde (version raccourcie de 1960)
Titre original : M, Eine Stadt sucht einen Mörder
Réalisation : Fritz Lang
Scénario : Fritz Lang, Thea von Harbou, Paul Falkenberg, Adolph Jang, Karl Vosh, d’après un article de Egon Jacobson
Musique : Extraits de Peer Gynt d’Edvard Grieg sifflés par Fritz Lang (Air : Dans l’antre du roi de la montagne)
Photographie : Fritz Arno Wagner et Karl Vash
Premier assistant opérateur : Erwin Hillier (non crédité)
Montage : Paul Falkenberg
Décors : Karl Vollbrecht, Emil Hasler
Production : Seymour Nebenzal
Société de production : Nero Filmgesellschaft
Sociétés de distribution : Allemagne, Vereinigte Star-Film GmbH
Pays d’origine :  Allemagne
Langue : allemand
Format : Noir et blanc – 1,20:1 – Mono – 35
Genre : Expressionnisme allemand, drame.
Durée :
117 min. (1  57) (version initiale),
89 min. (1  29) (version de 1960),
111 min. (1  51) (restauration numérique, sortie en 2014)

DÉTAILS DE L’ÉDITION
Référence : 3700697001195
Collections : Blu-ray, Classiques, Coffrets, Prochainement
Genres : cinéma allemand, policier, Thriller
Année d’édition : 2019
Support Combo Blu-ray DVD Digipack
Langues Allemand – sous-titré français
Durée : 1h51
Caractéristiques Allemagne – 1931 – N&B – 1,37 – 1h51 – VOSTF – 16/9 – Version restaurée 2K

Bonus – « M, un chef-d’œuvre visionnaire », par Faruk Günaltay, 43’ :
Une analyse du film et de son contexte
– Livret 16 pages, Analyse de séquence, le principe de l’alternance, une poétique du son, la sérialité…

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5

« Hard Sun » : de l’ambition et des failles

Hard Sun a quelque chose de fascinant : dans son rythme, dans sa représentation sombre d’un Londres pré-apocalyptique, dans l’écheveau d’intrigues patiemment mis en place. Mais c’est aussi la série des actes manqués, puisque la déception se trouve souvent au bout du chemin. Sa parution en DVD/Blu-ray nous offre une occasion de (re)découverte.

Un hacker assassiné à Londres. Une clé USB contenant un dossier confidentiel des services secrets. Deux inspecteurs de police qui organisent, par voie de presse, la divulgation d’informations hautement sensibles. La perspective écrasante de voir le monde s’éteindre dans les cinq ans. Voilà le postulat de départ de Hard Sun. Ces éléments scénaristiques se gonflent d’une ambiance pré-apocalyptique tirée au cordeau, d’une relation ambivalente entre les deux agents stars, Charlie Hicks et Elaine Renko, ainsi que de secrets familiaux prenant leur essor tout au long du show.

Le début de l’épisode 3 dit beaucoup de l’ambiance noire charpentée par Neil Cross. Ce dernier déclare dans les bonus de cette édition Blu-ray vouloir « montrer la ville sous un jour particulier ». La nuit, la pluie, les personnages se rendant au dernier degré de la folie, une capitale londonienne érigée en personnage à part entière : les éléments ne manquent pas pour cristalliser cette ambition.

Les fragilités d’une série ambitieuse

L’ambiance de fin du monde qui pèse sur le récit et conditionne certaines intrigues se révèle cependant à double tranchant : si l’aspect sensitif est plutôt réussi, notamment grâce à la musique et l’iconographie de la série, les rebondissements apparaissent quant à eux assez convenus. Une employée à la sécurité nationale fait pression sur des policiers pour récupérer du matériel informatique compromettant sa mission. Elle ne reculera devant rien pour parvenir à ses fins. On a parfois l’impression de se retrouver devant une version édulcorée du complot à l’œuvre dans Prison Break. C’est dire.

La relation entre les deux inspecteurs principaux est censée constituer un élément cardinal du récit. Elaine Renko est en effet chargée d’enquêter secrètement sur la mort suspecte de l’ancien coéquipier de Charlie Hicks, dans laquelle ce dernier pourrait être impliqué. De quoi faire reposer le nouveau binôme sur des bases duales, où la suspicion (la paranoïa ?) est appelée à tenir le crachoir.

Renko est-elle avant tout une « enquêtrice » ou une « collègue loyale » ? Si l’idée de cette duplicité imposée demeure louable, son développement pèche en revanche à plusieurs égards. L’inspectrice prend (trop) rapidement le parti de son équipier, puis cherchera surtout à préserver son fils – reléguant alors cette question à l’arrière-plan. Dans Hard Sun, les intrigues familiales viennent systématiquement seconder le récit policier et pré-apocalyptique : il en va ainsi des trahisons de Charlie Hicks et des actes criminels de Daniel Renko. Cela aurait dû multiplier les niveaux de lecture et apporter de la densité au récit, mais ça prend en réalité l’apparence d’une bouillie lacunaire.

BONUS

On ne trouvera dans les bonus rien de bien surprenant : une courte interview de Neil Cross, une scène coupée et des entretiens de quelques minutes avec plusieurs comédiens. Des bandes-annonces complètent l’ensemble. Relativement chiche et attendu.

Bande-annonce : Hard Sun

Fiche technique : Hard Sun

Fiche détaillée – Hard Sun (Blu-ray)
Titre : Hard Sun
Date de sortie : 20 mars 2019
Réalisateur(s) : Brian Kirk, Nick Rowland, Richard Senior
Acteurs : Jim Sturgess, Agyness Deyn, Nikki Amuka-Bird, Derek Riddell, Jojo Macari, Varada Sethu, Owain Arthur, Joplin Sibtain, Adrian Rawlins
Genre : Mini-series / Feuilletons, Policier, Drame
Durée : 5h12min
Définition : 1080i
Public : Tous publics
Éditeur : Elephant Films
Distributeur : Sony Pictures Home Entertainment
Format et boîtier : BD-50, BD-50 – Blu-ray
EAN : 3348469311204
Année de production : 2018
Date de sortie en salle : NC
Format audio : DTS HD Master Audio: Français:5.1, Anglais:5.1
Sous-titres : Français
Format vidéo : 1080i – Couleurs – 16:9 Natif
Nombre de disque(s) : 2
Zone(s) : A, B, C

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2.5