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« Sans cheveux » : la métamorphose de Tereza

Les canons de beauté exaltent la chevelure comme symbole de féminité et d’attrait. Dans Sans cheveux, Tereza Drahonovska revient sur son parcours intime et émotionnel alors qu’elle est confrontée à l’alopécie, une maladie qui se caractérise par une calvitie. Cette bande dessinée explore la quête d’acceptation de soi et la redéfinition de la féminité face à la perte des cheveux, un sujet encore souvent tabou dans nos sociétés.

Dès son enfance, Tereza Drahonovska est plongée dans une quête inlassable de perfection, encouragée malgré elle par une société qui valorise les apparences. L’acceptation de ses dessins imparfaits par sa mère contrastait avec son aspiration à l’excellence, un fil rouge qui traversera sa vie jusqu’à l’adulte qu’elle deviendra. Cette lutte contre ses propres insécurités prend toutefois une tournure inattendue lorsqu’elle se trouve confrontée à l’alopécie, une maladie auto-immune qui dérobe peu à peu sa chevelure, laissant derrière elle un vide aussi bien physique qu’émotionnel.

Les cheveux, au-delà de leur aspect esthétique, ont toujours porté une charge symbolique puissante, oscillant entre affirmation d’identité et rejet des conventions. Les mouvements hippies, l’ascétisme religieux, ou encore l’expression de la beauté naturelle dans la culture noire illustrent comment la chevelure peut devenir un terrain d’expression de valeurs, de croyances et de résistances. Cette dimension culturelle, présentée dans l’album, densifie les cheveux et leur appréhension.

Pour Tereza, l’alopécie ne se limite en effet pas à un phénomène cosmétique ; elle est le théâtre d’une bataille intérieure mêlant doutes, isolement et quête de solutions médicales. La perte de cheveux, en particulier pour une femme dans une société qui magnifie la chevelure féminine, engendre un tourbillon d’émotions conflictuelles. L’histoire de Tereza, c’est celle d’une femme devant accepter sa condition, en faire une force, une singularité qui l’honore plus qu’elle ne rebute.

L’impact de l’alopécie sur l’image de soi et la perception de la féminité de Tereza met en exergue les normes de beauté rigides qui dominent nos sociétés. La perte de cheveux ébranle sa confiance, instillant le doute sur sa capacité à séduire et à être désirée, particulièrement par son partenaire. Cette dimension intime de son voyage vers l’acceptation révèle les pressions sociétales pesant sur les femmes pour se conformer à un idéal souvent inaccessible, et les conséquences psychologiques de leur échec à y adhérer.

Sans cheveux transcende le récit personnel de Tereza pour toucher à une problématique universelle : la confrontation entre nos imperfections et les idéaux de beauté. À travers le dessin simple et expressif de Stepanka Jislova, cet album introspectif invite à une réflexion sur l’acceptation de soi et les facteurs psychologiques qui en découlent. Malgré les bouleversements et les doutes, l’histoire de Tereza témoigne de la capacité à trouver la beauté dans l’imperfection. Il y a là, a minima, un message d’espoir et de libération face aux diktats esthétiques.

Sans cheveux, Tereza Drahonovska et Stepanka Jislova
Glénat, février 2024, 128 pages

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Un « Atlas de la France dans la Seconde guerre mondiale » aux éditions Autrement

Stéphane Simonnet et Christophe Prime publient aux éditions Autrement une seconde édition de leur Atlas de la France dans la Seconde guerre mondiale, de la « Drôle de guerre » jusqu’à la Libération.

La Seconde Guerre mondiale est un chapitre sombre et complexe de l’histoire de la France, marqué par l’Occupation, la Résistance, et finalement, la Libération. Dès le début de la guerre en 1939 jusqu’aux derniers jours du conflit, la France, divisée, a traversé une période trouble, qui s’est caractérisée par de nombreux événements.

La Guerre de 1939-1940

Les auteurs commencent leur analyse par la « Drôle de Guerre ». Si cette dernière marque le début du conflit pour la France, il s’agit d’une période d’attente active, en réponse à l’invasion de la Pologne par l’armée allemande. Malgré les tensions, peu de combats ont lieu à l’Ouest jusqu’à l’invasion de la Norvège et les combats de Narvik, où les forces françaises et alliées tentent, sans succès à long terme, de repousser l’avancée allemande. En mai 1940, la Bataille du Nord et la percée de Sedan bouleversent le cours de la guerre. L’armée allemande, grâce à sa stratégie de Blitzkrieg, perce les défenses alliées à Sedan, entraînant une rapide avancée vers la Manche et encerclant les forces alliées. L’invasion de la France s’ensuit, culminant avec la demande d’armistice par le gouvernement français de Philippe Pétain le 22 juin 1940. Cette campagne éclair laisse la France dévastée, partiellement occupée par les forces allemandes et profondément marquée par la défaite. L’Atlas de la France dans la Seconde guerre mondiale expose, dans le texte et à travers les cartographies de Claire Levasseur, les mouvements des troupes, les incursions en France et, enfin, le territoire morcelé, divisé en districts, mis « à l’heure allemande ».

La France Occupée

L’Occupation de la France par l’Allemagne nazie crée une fracture profonde dans la société française. Le régime de Vichy, dirigé par le Maréchal Pétain, choisit la collaboration avec l’Allemagne, tandis que Charles de Gaulle, depuis Londres, appelle à la résistance. Cette période est marquée par l’oppression, la déportation des Juifs, la censure et la résistance intérieure. La division de la France en zone occupée et zone libre jusqu’en 1942, date à laquelle l’Allemagne occupe la totalité du territoire, accentue les tensions et le sentiment de trahison au sein de la population.

Combats

Stéphane Simonnet et Christophe Prime rappellent ensuite que malgré l’Occupation, la France continue de se battre sur plusieurs fronts. Les guerres franco-françaises en Afrique, les combats fratricides en 1941, notamment en Syrie où la position des Britanniques a infléchi, et les affrontements contre les forces de Vichy par les Alliés témoignent de l’extrême complexité de la situation. De Gaulle ne veut pas brader l’Empire français et il oppose une résistance féroce aux forces françaises pro-Allemandes, notamment au Levant. Les Forces Françaises Libres (FFL), sous son commandement, s’engagent dans des combats cruciaux en Afrique et en Afrique du Nord, contribuant significativement à la lutte contre les forces de l’Axe. Sur le front méditerranéen, la marine et l’aviation françaises libres jouent également un rôle important. L’Atlas revient par exemple sur l’aide précieuse apportée aux Britanniques par les FFL en Libye et en Ethiopie, ou sur la campagne de Tunisie et la situation en Corse.

L’action de la Résistance en France métropolitaine

En métropole, la Résistance s’organise et intensifie ses actions contre l’occupant. L’unification des différents mouvements de résistance sous l’égide du Conseil National de la Résistance (CNR) en 1943 marque une étape décisive dans la coordination des efforts. Les réseaux de résistance, les maquis et les actions de sabotage se multiplient, affaiblissant progressivement les forces d’occupation et préparant le terrain pour la libération. Les auteurs se penchent sur l’organisation concrète de la Résistance, du BCRA à l’armée des ombres. Des véritables réseaux se forment, partout sur le territoire, souvent en marge de la France Libre : ils s’opposent à l’Occupation et préparent l’avenir sans les Allemands.

La Libération

Le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944 et en Provence deux mois plus tard ouvrent la voie à la Libération de la France. La bataille de Normandie, la libération de Paris en août 1944 et les campagnes subséquentes en Bretagne, en Bourgogne et dans les Vosges voient une participation active des forces françaises. La prise de Marseille et Toulon, ainsi que la libération de l’Alsace, sont des moments-clés de cette période. La Résistance, passant de l’ombre à la lumière, joue un rôle crucial dans ces opérations, symbolisant l’unité (partiellement) retrouvée de la nation française.

La libération des derniers réduits et la campagne d’Allemagne marquent la fin de la guerre pour la France, mais également le début d’un long processus de reconstruction et de réconciliation. C’est inscrit entre les lignes : la Seconde Guerre mondiale laisse un héritage complexe, fait de souffrance, de courage et de résilience, que Stéphane Simonnet et Christophe Prime ne manquent pas de synthétiser avec talent et érudition.

Atlas de la France dans la Seconde guerre mondiale, Stéphane Simonnet et Christophe Prime
Autrement, mars 2024, 96 pages

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4

« Atlas de la biodiversité » : comprendre le vivant

Les éditions Autrement publient un Atlas de la biodiversité éclairant quant aux différents enjeux environnementaux. Sarah Bortolamiol, Hervé Brédif et Laurent Simon y reviennent tour à tour sur les espèces menacées, les écosystèmes bouleversés ou encore les activités humaines néfastes et les pandémies.

Les auteurs l’annoncent d’emblée : cet Atlas de la biodiversité se présente comme une exploration profonde et engagée de la biodiversité mondiale, de ses déséquilibres et des initiatives visant à restaurer et à protéger le vivant. Il s’agit d’inviter le lecteur à renouer avec la complexité des dynamiques du vivant, à redécouvrir les liens qui nous unissent en tant qu’individus et sociétés aux autres formes vivantes. Partant, Sarah Bortolamiol, Hervé Brédif et Laurent Simon vont nous aider à mieux appréhender la complexité des dynamiques de la vie sur Terre, à reconnaître les liens intrinsèques entre les êtres vivants et à agir face aux enjeux environnementaux actuels.

L’atlas est structuré en quatre parties majeures, chacune traitant d’un aspect spécifique de la biodiversité et de ses défis. On apprend d’abord la rapidité alarmante de l’érosion de la biodiversité, exacerbée par les activités humaines. Les auteurs mettent en lumière le fait que moins de 1% des espèces ayant jamais existé sont aujourd’hui vivantes, soulignant l’importance de chaque forme de vie et le risque de pertes irréversibles, mais surtout les cycles de vie. Si l’instabilité des écosystèmes favorise l’existence de mosaïques diversifiées, certaines perturbations anthropiques et les effets du changement climatique font cependant craindre des phénomènes de basculement vers des écosystèmes appauvris et simplifiés.

Plus loin, l’accent est mis sur la transformation et l’exploitation excessive de la planète par l’homme, avec pour maîtres-mots standardisation, mondialisation et commercialisation. L’homme aurait notamment introduit en dehors de leur milieu naturel environ 3500 espèces exotiques envahissantes. Ces dernières seraient responsables de l’extinction de 16 % des espèces et elles seraient même impliquées dans 60 % des cas. Les sols surexploités, surpâturés, sont présentés comme un capital précieux, constitué pendant des millénaires, mais dilapidé parfois en l’espace de quelques siècles. L’agriculture intensive conduit à mettre à mal les écosystèmes et, en filigrane, ce sont les famines de demain qui se préparent.

L’atlas présente aussi des approches, des expériences et des initiatives inspirantes, à travers le monde, qui cherchent à contrer les tendances destructrices actuelles. Cela illustre comment, à diverses échelles, des efforts sont faits pour préserver, restaurer et vivre en harmonie avec la nature. Les solutions techniques sont à relativiser, mais plusieurs éléments se veulent encourageants : la capacité de régénération des forêts, la prise de conscience politique (bien que les subventions publiques considérées par l’OCDE comme néfastes vis-à-vis de la nature battent des records) ou encore l’attention des acteurs du monde économique – par exemple les assurances – sur ces questions.

Le livre met également en évidence l’importance de la biodiversité pour la santé humaine, comme illustré par la relation entre la préservation des écosystèmes et la prévention des épidémies. Il aborde aussi les cas de cohabitation difficile entre les espèces vivantes, en mentionnant par exemple les barrières de ruches d’abeilles à l’entrée des villages, contre les éléphants, au Sri Lanka. L’atlas se positionne comme une ressource précieuse pour tous ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension des dynamiques de la biodiversité et participer aux efforts globaux pour sa préservation.

Atlas de la biodiversité, Sarah Bortolamiol, Hervé Brédif et Laurent Simon
Autrement, janvier 2024, 96 pages

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4

« Éditer des bandes dessinées pour adultes » : l’audace d’Éric Losfeld

Dans le paysage éditorial français, Éric Losfeld émerge comme un pionnier de la bande dessinée pour adultes. Avec sa maison d’édition Le Terrain Vague, il a introduit des œuvres novatrices qui ont repoussé les limites de la narration graphique. Benoît Preteseille en rend compte dans un essai paru aux Impressions nouvelles.

Dans les années 60, Éric Losfeld bouleverse le monde de l’édition après avoir fondé Le Terrain Vague. Avec un intérêt marqué pour le surréalisme et les œuvres avant-gardistes, il lance des titres pour adultes, comme Barbarella de Jean-Claude Forest, inaugurant une nouvelle ère pour la bande dessinée. Son approche éclectique et expérimentale, qui favorise l’originalité et la créativité, change la perception de la bande dessinée en France, lui attribuant une valeur artistique et culturelle comparable à celle de la littérature ou du cinéma. Dans la longue analyse qu’il consacre au sujet, Benoît Preteseille évoque de manière passionnée et documentée la manière dont cet éditeur-libraire a influencé le neuvième art, entre exploration et innovation, en s’insinuant au cœur de genres alors considérés comme marginaux, et en revalorisant le médium, parfois pour contrecarrer la censure. 

Le catalogue d’Éric Losfeld se distingue par sa diversité et son approche expérimentale. Les publications du Terrain Vague, à l’image des Aventures de Jodelle et Saga de Xam, explorent de nouveaux territoires graphiques et narratifs, s’éloignant des conventions pour embrasser des thématiques plus complexes et une esthétique avant-gardiste. L’éditeur n’hésite pas à capitaliser sur les innovations techniques ou sur le courant contre-culturel. Cette période est marquée par une volonté d’expérimenter avec les formats, les supports et les techniques narratives, faisant de la bande dessinée un champ d’expression artistique à part entière, que Losfeld a contribué à renouveler.

Tout cela ne s’est cependant pas fait en un tournemain, et Le Terrain Vague connaît des défis, notamment financiers et judiciaires, liés à la censure et à une gestion parfois hasardeuse. L’inexpérience des auteurs, les contraintes économiques, les divergences ont conduit à l’abandon de certains projets, mais l’essentiel est évidemment ailleurs. Car le rôle de Losfeld en tant que pionnier demeure incontestable. Son engagement pour la liberté d’expression et l’innovation artistique inspire la création de nouvelles structures éditoriales et laisse un héritage symbolique fort, évoquant la lutte pour l’indépendance créative et la reconnaissance de la bande dessinée comme forme d’art majeure. 

Éditer des bandes dessinées pour adultes n’énonce pas autre chose : son auteur revient sur le parcours éditorial d’Éric Losfeld et explique comment il a posé sa marque sur un médium aux exigences accrues et aux possibilités désormais étendues. Il suffit de se référer au panorama de la collection pour comprendre à quel point l’éditeur a pu reconfigurer la bande dessinée française : Pravda la survireuse, Le Mystère des abîmes ou Scarlett Dream, encouragés par le succès de Barbarella, apportent tous une identité forte, une latitude artistique, en plus de faire émerger ou consacrer des auteurs qui n’auraient peut-être pas pu s’exprimer ailleurs. Et qui, comme Philippe Druillet, ont souvent été eux-mêmes inspirés par les publications du Terrain Vague. 

L’éditeur a privilégié dans son catalogue des œuvres audacieuses, tant graphiquement qu’en termes de représentation de la sexualité et de la violence. Il a mis en avant des personnages féminins forts et indépendants, sexualisés, et parfois objetisés. Cela lui a valu des critiques, légitimes. Et de pareilles réserves ont également porté sur les thématiques de gauche qui tapissaient ses œuvres, présentes mais sans réel engagement profond. Benoît Preteseille examine avec acuité et nuance ces divers éléments.

Le positionnement haut de gamme des publications de Losfeld, tant en termes de prix que de qualité de fabrication, ainsi que les difficultés rencontrées dans le renouvellement de son catalogue, ont contribué à éloigner un public plus large. Mais qu’importe, aujourd’hui, l’influence de Losfeld et de sa maison d’édition se fait toujours ressentir dans le monde de la bande dessinée pour adultes. Les auteurs et les éditeurs contemporains continuent d’explorer des voies ouvertes par Le Terrain Vague, en cherchant un équilibre entre innovation artistique et accessibilité culturelle. En brisant les conventions et en défendant une vision artistique audacieuse, l’homme a rendu possible une appréciation renouvelée de la bande dessinée comme médium artistique et culturel à part entière. Un fait dont témoigne abondamment l’ouvrage.

Éditer des bandes dessinées pour adultes, Benoît Preteseille 
Les Impressions nouvelles, février 2024, 296 pages

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Madame de Sévigné : autopsie d’un rapport mère-fille

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Madame de Sévigné est le second long métrage de fiction d’Isabelle Brocard. Elle y explore un lien mère-fille très connue, tout en abordant avec délicatesse et force la naissance d’une écrivaine à l’écran. Habité de nature, le film est à la fois ancré dans son époque et d’une modernité souvent pertinente. Karin Viard et Ana Girardot y sont époustouflantes de justesse et de folie.

Dans son premier film, Ma Compagne de nuit, Isabelle Brocard tissait un lien unique entre deux inconnues, qui aurait pu s’apparenter à une relation mère-fille. Une jeune femme pleine de vie y accompagnait une autre, plus âgée mais pas encore vieille, vers une mort certaine (et en partie choisie car sans hospitalisation malgré un cancer). Avec Madame de Sévigné, elle raconte les célèbres lettres de la marquise de Sévigné à travers sa relation avec sa fille, Françoise. Une relation aussi fusionnelle que destructrice dont elle impute la faute à deux femmes qui n’avaient pas les mêmes aspirations, dans une époque qui n’offrait aucune liberté aux femmes (tout juste de l’indépendance aux plus aristocrates d’entre elles). Pourtant, la liberté, c’est l’obsession de Madame de Sévigné pour sa propre vie mais aussi et surtout pour celle de sa fille, quitte à en faire une obsession. Elle la refuse au roi, la forçant à un mariage (pour échapper au couvent) qui la rendra tributaire d’un mari endetté. Or, Françoise ne se rêve pas spécialement libre ou du moins, elle ne sait que faire de son hypothétique indépendance : sitôt quitté le périmètre de sa mère, elle se met au service de son mari et cherche sans cesse l’aide de sa mère, qu’elle voudrait pourtant rejeter. Une relation complexe transcrite à l’écran par des scènes de plus en plus tendues entre la mère et la fille. Le corps, le visage et la manière de s’exprimer de Françoise (et donc à travers elle le jeu d’Ana Girardot) se transforme au fil des plans, de manière assez radicale. On voit aussi le corps et l’esprit de Madame de Sévigné se replier sur lui-même. Paradoxalement, elle continue d’être connectée au monde par l’écriture.

Mère et fille se défient sans cesse : la mère en racontant mieux que la fille des anecdotes dans les diners où elle voudrait briller, la fille en dévoilant aux inconnus les lettres de sa mère pour montrer à quel point elle lui porte de l’affection ou plutôt une « excessive tendresse », sous-titre du livre d’Isabelle Brocard adapté de son film et qui aurait fait un titre magnifique pour cette histoire. Si Madame de Sévigné occupe le devant de la scène et offre son titre, c’est parce que c’est elle qui transcende cette relation, plutôt sa vie, en une œuvre devenue littérature : « je n’ai jamais voulu être à charge contre Madame de Sévigné parce que je trouve qu’à un moment, elle réussit à se sauver en s’abandonnant de manière quasi viscérale à l’écriture. Elle lâche prise et devient véritablement un écrivain. » Le film raconte avant tout la naissance d’un écrivain. À l’écran, peu à peu à la voix off de Karin Viard lisant ses lettres et aux plans de sa main écrivant succèdent les lettres qui s’affichent en gros plan jusqu’à envahir l’image : « c’était l’un des enjeux de Madame de Sévigné : faire de la littérature un personnage ».

Madame de Sévigné écrit partout, tout le temps, sa prose n’étant pas adressée qu’à sa fille. Elle ne cesse de pratiquer cette activité, même une fois blessée aux mains. C’est d’ailleurs dans une autre relation fusionnelle qu’elle entre pour continuer à produire des lettres. Il serait très difficile ici de séparer la femme de l’artiste-écrivaine, toute son écriture étant liée aux obsessions de sa vie : l’indépendance et sa fille. Quand sa fille lui échappe, son fils lui propose une nouvelle fille à façonner, à travers les traits de Cyrielle Mairesse (vue dans Les Chatouilles), et évoque ainsi la condition féminine. D’une grande maturité, ce personnage pourtant qualifié de « petite personne », s’exprime avec clarté et lucidité sur sa condition, loin des babillages déconnectés des salons. Elle sait qu’elle ne doit sa vie qu’à elle-même et son champ d’influence qu’à sa propre personne. Pourtant, elle ne fera finalement qu’attiser la jalousie entre mère et fille. Cette manière de raconter la société en toile de fond (le rapport au désir, le paraître, la puissance des hommes, la marge de manœuvre limitée des femmes, l’argent roi) rend l’œuvre d’Isabelle Brocard moderne et jamais confinée par son côté film en costumes. Elle offre une place prépondérante à la nature, aux sensations, sans s’enfermer à l’intérieur. Elle quitte le foyer, où les femmes étaient contraintes, pour magnifier les lieux d’où Madame de Sévigné écrivait. « […] ce sont plutôt à des décors et à des paysages que je pense au début de l’écriture. Je visualise tout de suite les lieux où va se dérouler mon histoire : le château de Courances, pas très loin de chez moi, où nous avons tourné les scènes du Marais à Paris, celles en Bretagne et en Bourgogne ; le château de Grignan, un château départemental très singulier où mère et fille ont vécu, et les bords de Loire […] C’est la grande modernité de l’écrivain qu’est Madame de Sévigné : elle est, avant Rousseau, un écrivain de l’extérieur. »

La mère évoque autant le manque de sa fille que les arbres, son parc, la Bretagne. Tout un monde qui foisonne auquel elle consacre ses mots et dans lequel elle met ses pas, ceux qui ne la rapprochent pas de sa fille comme elle le regrette (3 semaines de voyage les séparent). Pourtant, mère et fille ne peuvent se détacher l’une de l’autre, liées à jamais par ce serment fait par la mère à sa fille :  « Je veux que vous ayez la place que vous méritez, je vous veux heureuse, indépendante, et maîtresse de votre destinée. » Des mots forts, mais qui se payent au prix d’une vie à les rendre réels dans un monde qui ne le permet pas. La scène qui ouvre le film, baignée de soleil, paraît d’ailleurs presque irréelle et viendra longtemps hanter Madame de Sévigné jusqu’à en faire une écrivaine, une femme que seuls les mots peuvent sauver.

*Toutes les citations sont issus de l’entretien avec Isabelle Brocard à retrouver dans le dossier de presse du film.

Madame de Sévigné : Bande annonce

Madame de Sévigné : Fiche technique

Synopsis : Milieu du XVIIème siècle, la marquise de Sévigné veut faire de sa fille une femme brillante et indépendante, à son image. Mais plus elle tente d’avoir une emprise sur le destin de la jeune femme, plus celle-ci se rebelle. Mère et fille expérimentent alors les tourments d’une relation fusionnelle et dévastatrice. De ce ravage, va naître une œuvre majeure de la littérature française.

Réalisation : Isabelle BROCARD
Scénario : Isabelle BROCARD et Yves THOMAS
Photographie: Georges LECHAPTOIS
Montage : Camille DELPRAT et Géraldine MANGENOT
Interprètes : Karin VIARD, Ana GIRARDOT, Cédric KAHN, Noémie LVOVSKY, Robin RENUCCI, Cyrille MAIRESSE, Antoine PRUD’HOMME DE LA BOUSSINIERE, Alain LIBOLT, Laurent GREVILL
Production : THE FILM, AD VITAM, ORANGE STUDIO, AUVERGNE RHÔNE-ALPES CINÉMA, FRANCE 3 CINÉMA
Distribution : AD VITAM – ORANGE STUDIO
Date de sortie : 28 février 2024
Genre : Drame

Comme un fils : Comme un portrait de Vincent Lindon, ciné-fils de Bourdieu

Porté par un Vincent Lindon toujours juste et royal dans son rôle-archétype de la défense des opprimés, Comme un fils de Nicolas Boukhrief peine à se hausser sur l’intensité concentrée de l’acteur et à gagner une intériorité et vitalité propice à son sujet.

Il en résulte un film un peu terne, buté, cerné- comme les yeux du jeune garçon( Victor) censé être un Rom que recueille Lindon pour tenter de le sauver d’un déterminisme annoncé, un film sincère et sans effets mais manquant de nerfs ou d’écriture faisant circuler les personnages dans toutes les temporalités.

Comme un fils est un drôle de film même si ce n’est pas un film drôle. A la mise en scène sobre, sans surplus (il eût peut-être fallu aller écrire davantage cet événement qui a provoqué la mise à pied ou la dépression du professeur que joue Lindon), au plus près d’un drame intimiste et morne. Et il est bon aussi que le cinéma puisse être une proposition sans radicalité, ni légère ni grave, plutôt le geste de constat d’un réel abattu et fade.

Film difficile à classer en dépit de sa veine clairement sociale, on sent que ce n’est pas celle-ci qui guide le réalisateur. Plutôt bien sûr l’impuissance des services sociaux d’aide à l’enfance, les enjeux de ce que l’éducation peut ou pas,  de ce que pourrait être une relation entre un fils et son père, une paternité d’élection, ce sont donc plutôt ces mouvements intérieurs, sensibles, ténus, peu éloquents qui intéressent Boukhrief, servi par un acteur complètement acquis à ce langage tandis que les autres ne le sont pas forcément.

Le film n’échappe pas aux clichés de certains bons sentiments alors même qu’il furète ailleurs: notamment son incursion dans les camps des Roms manque d’écriture scénaristique en amont ou de vraie caméra documentaire, ce qui affaiblit la tension rentrée du jeu de chacun (intéressante toujours Karole Rocher, palpitante même si le scénario lui donnait plus à défendre) et n’échappe pas à la caricature.

Et puis il y a Vincent Lindon, héros stoïcien, sorte de château fort dressé face aux injustices sociales, parfaitement à l’aise dans le destin de ce personnage qui habite maintenant la plupart de sa filmographie (surtout depuis la trilogie de Stéphane Brizé) majestueux dans la perte et compact dans la résistance à l’adversité. Ce personnage d’homme bien renoncé dirait Valère Novarina, tendu entre le désenchantement et le courage de ne ne pas abdiquer, toujours au bord du rien et cependant ne lâchant pas ses idéaux semble devenir le Rôle absolu de l’acteur Lindon, sa nécessité. Comme naguère Delon et sa vertu samouraï. Et il y a toujours quelque chose de très beau à voir un acteur ne plus jouer et être en symbiose avec sa ligne.

Reste que Boukhrief nous saisit là où on ne l’attend guère: dans les deux scènes de groupe où il quitte l’intime, le tête à tête de l’enfant et du prof, manifestement plus à l’aise dans cette respiration plurielle. Là au cours d’un diner entre ex collègues du personnage de Lindon ou un autre diner avec des nouveaux collègues de son travail éducatif bénévole, Comme un fils s’anime et trouve son pouls, son flux amical, vivant, dense, sincère qu’il n’a eu de cesse de chercher sous d’autres contours. Comme un fil souterrain qui serait la vraie matrice du film, sa leçon secrète pour ne pas mourir du social.

Bande-annonce : Comme un fils

Fiche Technique : Comme un fils

Réalisateur : Nicolas Boukhrief
Par Nicolas Boukhrief, Eric Besnard
Avec Vincent Lindon, Karole Rocher, Stefan Virgil Stoica
6 mars 2024 en salle | 1h 42min | Drame
Distributeur : Le Pacte

Inchallah un fils, d’Amjad Al Rasheed : en Jordanie, naître femme ou n’être pas

Premier long-métrage d’un réalisateur jordanien prometteur, Amjad Al Rasheed, Inchallah un fils aborde frontalement la question de la place et des droits dévolus à la femme dans une société patriarcale phagocytée par la religion.

Où l’on découvre que, dans la Jordanie actuelle, une veuve, même mère, n’est que de peu de poids, parmi les héritiers de son défunt mari, si elle n’est pas mère d’un fils…

C’est ce dont Nawal – magnifique Mouna Hawa, d’une austérité si sévère ou d’une sensualité si touchante, selon que ses cheveux sont couverts et étroitement plaqués ou rendus à leur déferlante liberté – fait l’amère expérience, lorsque son jeune époux décède subitement. Après les condoléances et commisérations d’usage, les menaces s’amoncellent, émanant d’un beau-frère particulièrement double, Rufqi, campé de façon très convaincante par Haitham Omari : risque de perdre son appartement, les héritiers latéraux se voyant privilégiés sur l’épouse, tant que celle-ci n’a pas de fils, et même risque de se voir confisquer son unique fille par ce redoutable parent. Nuages noirs auxquels s’ajoute la perte de son emploi d’aide-soignante, pour s’être impliquée un peu trop activement dans l’avortement décidé par l’une des filles de la famille qui l’emploie auprès de l’aïeule.Le tout pourrait être traité sur un mode tire-larmes et mélodramatique mais toute l’intelligence du réalisateur jordanien Amjad Al Rasheed (1985 – ) réside dans le choix d’un réalisme implacable, qui fait ressortir d’autant plus belle manière l’humanité des êtres, et par là même l’émotion. Secondé au scénario par Rula Nasser, également coproductrice, et Delphine Agut, il prête à Nawal un stoïcisme si endurant et déterminé que le personnage suscite l’admiration, plutôt que la pitié. Les plans de Kanamé Onoyama présentent l’héroïne, surtout lorsqu’elle se trouve chez elle, dans le surcadrage des montants d’une porte, au bout de l’étroitesse d’un couloir ou d’une entrée, illustration très concrète du carcan qui emmure les femmes au sein de cette société régie par les pères, les frères, et la religion.

Fort heureusement, un point de fuite se dégage, grâce à un beau personnage masculin, le sensible Hassan (Eslam Al-Awadi), et à un véhicule, le pickup du mari, auquel Nawal s’attache inexplicablement, alors qu’elle ne sait pas, pas encore conduire… Espace mobile et intime, qui permet de sortir d’Amman, la capitale congestionnée, et de s’affranchir des règles qui l’enserrent et la régentent strictement. Sans compter, peut-être, l’intervention d’un petit deus ex machina de touchante facture…

Premier long-métrage d’Amjad Al Rasheed, Inchallah un fils réalise la prouesse de ne pas oblitérer l’espoir, sur fond d’un constat qui n’édulcore en rien la situation des femmes prisonnières de sociétés corsetées.

Bande-annonce : Inchallah un fils 

Fiche technique : Inchallah un fils 

Titre original : Inshallah Walad
De Amjad Al Rasheed | Par Amjad Al Rasheed, Rula Nasser
Avec Mouna Hawa, Seleena Rababah, Haitham Omari
6 mars 2024 en salle | 1h 53min | Drame
Distributeur: Pyramide Distribution

Alienoid : les protecteurs du futur

Fraîchement débarqué dans les rayons et en location, découvrez un direct-to-video sud-coréen pas comme les autres. Quitte à ne pas savoir quoi choisir, autant tout réunir dans un même projet. Le dilemme de Choi Dong-hoon n’a donc plus lieu d’être dans Alienoid, une contraction stimulante et divertissante de plusieurs genres et références cinématographiques identifiables. De la science-fiction aux films d’art martiaux et de sabre, en incluant tout un cortège de sorciers taoïstes et autres extraterrestres en mode body snatchers, ce premier épisode d’un diptyque promet des bonds temporels ludiques comme Hollywood ne sait plus les traiter à l’heure actuelle.

Synopsis : Depuis des millénaires, des Aliens prennent possession de corps humains, tapis dans l’ombre en attendant leur heure. Afin d’anéantir cette menace, un Gardien envoyé du futur traque sans relâche ces envahisseurs. Mais lorsque les Aliens lancent l’assaut sur Séoul, il comprend qu’il ne pourra pas les arrêter seul. Des siècles plus tôt, une mystérieuse élue capable de dompter la foudre parcourt le pays à la recherche de l’Alien originel. Des quêtes parallèles de ces deux Voyageurs du Temps dépendra le salut de l’Humanité.

Malgré la réception mitigée du film en Corée du Sud, terre natale de sa production, la seconde partie suscite beaucoup plus d’intérêts et cartonne déjà au box-office local. Comptabilisant (depuis sa sortie le 10 janvier 2024) plus d’un million de tickets vendus, sa distribution à l’international ne pouvait que s’accélérer. Le timing est donc parfait pour revenir aux origines d’un tel succès. Si tout est loin de faire de l’ombre à la révolution d’Arrakis, cette série B se défend tel un dessert sucré et multicolore. La saveur peut être douteuse, mais on a quand même envie d’y goûter.

Défaillances spacio-temporelles

Sous la vigilance de Guard (Kim Woo-bin) et de son associé Thunder (Kim Woo-bin), des prisonniers extraterrestres purgent leur peine dans des corps humains, jusqu’à ce que la mort les emporte. Pour ces deux robots aliens, la tâche n’aurait pas été aussi ardue sans l’existence d’une lame sacrée, sorte de clé qui permet à la fois de libérer les détenus de leurs prisons de chair et d’ouvrir des portails temporels, que tout le monde cherche à récupérer. Ces deux éventualités sont alors rapidement explorées par le cinéaste et son co-scénariste Lee Gi-cheol, qui n’hésitent pas à juxtaposer une course-poursuite après l’autre et sur deux temporalités bien distinctes. Si vous n’avez pas encore décroché jusque-là, l’intrigue ne manque pas de gagner en complexité au fur et à mesure qu’elle ouvre des portes sans les refermer. Comme dans un buffet à volonté visuel, le cinéaste se sert généreusement de tous les côtés, quitte à laisser ses ambitions prendre le pas sur la cohérence artistique.

Il n’y a que dans les rêves les plus fous que les artéfacts de la pop culture américaine (Retour vers le futur, Terminator, l’Invasion des profanateurs de sépulture…) et le wu xia pian de haute voltige peuvent cohabiter. Et Choi Dong-hoon souhaite réellement les concrétiser à l’écran. Ce qui n’est pas sans excès ni défauts, mais que demander de plus à un artisan qui a maintes fois su conquérir le grand public. Par le passé, le réalisateur a brillamment confirmé son habileté à valser entre plusieurs arcs narratifs dans des films choraux, notamment avec Les Braqueurs ou son œuvre d’espionnage historique Assassination. L’inconvénient de son dispositif ici, c’est qu’il a cruellement besoin de sa seconde moitié pour que son récit reste pertinent et cohérent dans la longueur. C’est pourquoi le film nous perd assez rapidement entre deux époques au traitement inégal.

Qui contrôle le passé contrôle l’avenir

La révolte des aliens tentaculés au cœur du Séoul contemporain n’est pas aussi séduisante que les séquences anachroniques dans la Corée de la dynastie Goryeo (fin XIVe siècle). C’est en tout cas le versant qui fonctionne le mieux sans que l’écran soit surchargé en effets numériques approximatifs dans ce premier opus. Ajoutons à cela un duo de sorciers jubilatoires, un assortiment d’objets magiques et on se laisse pleinement embarquer dans une aventure au ton plus léger. C’est à cet instant que le modeste chasseur de prime Muruk (Ryu Jun-yeol) est amené à faire équipe avec Ean (Choi Yu-ri), une tireuse aussi redoutable qu’indomptable. Choi Dong-hoon manque toutefois d’édifier la combinaison ludique entre le western et le film d’arts martiaux, car sa démarche n’est évidemment pas près d’égaler la maestria d’un Tarantino (on pense forcément à Kill Bill). Force est de constater que ce brassage immodéré de registres, dans le but de dialoguer avec la plus large audience possible, génère plus de contraintes que de bénéfices.

Cela vaut pour les enjeux émotionnels, qui sont rapidement mis en suspens du fait que l’on connaisse par cœur le refrain du robot qui se découvre une âme bienveillante, par exemple. De nombreuses pistes ou zones d’ombre sont ainsi émiettées entre deux époques, tout en coulissant vers le deuxième volet. Le souci réside dans la surcharge de ces éléments dans le récit, à commencer par la menace de sphères rouges toxiques. Mais on s’y retrouve tout de même dans ce dédale scénaristique, qui dérègle sans peine nos grilles de lecture conventionnelles. Le dernier acte déroule, sans retenue, tout un programme musclé sans pour autant renoncer à l’humour qui en fait sa force et son charme. Les vilains aliens s’efforcent également de stimuler les actes de bravoure chez des héros qui partagent le même camp sans le savoir. Ces interactions répétées et des alliances inattendues font en sorte que le rythme ne retombe pas aussitôt la bataille reportée. Ce n’est qu’à la réunion de tous ces éléments qu’il nous est permis de croire à cet univers déjanté.

Manque encore à cet Alienoid le précieux équilibre entre l’action et le spectacle qui fédèrerait tous les spectateurs derrière cette grande fresque épique et recomposée. Cela dit, malgré tous les défauts cités plus haut, on ne boude pas notre plaisir à virevolter aux côtés de tous ces protagonistes acculés dans la bataille. On ne pouvait pas en dire autant de Cowboys & Envahisseurs à l’époque, mais Choi Dong-hoon est pleinement conscient de ce registre alambiqué. Si tout est loin d’être irréprochable, la sincérité de son blockbuster transpire à l’écran. Et le franc succès de la seconde partie pourrait potentiellement nous permettre de découvrir la conclusion d’une telle épopée dans nos salles obscures. Croisons les doigts pour que ce genre de miracle n’arrive pas qu’en Corée du Sud et que l’on puisse retrouver cette bande de bras-cassés qui courent après le sacro-saint MacGuffin.

Bande-annonce : Alienoid – les protecteurs du futur

Fiche technique : Alienoid – les protecteurs du futur

Titre original : Oegye+in 1bu
Réalisation : Choi Dong-hoon
Scénario : Choi Dong-hoon, Lee Gi-cheol
Direction de la photographie : Kim Tae-gyeong
Musique originale : Jang Young-gyu
Montage : Sin Min-gyeong
Direction artistique : Ryu Seong-hui, Lee Ha-jun
Son : Choi Tea-young
Costumes : Jo Sang-gyeong
Producteurs : Ahn Soo-hyun, Choi Dong-hoon
Production : Caper Film
Pays de production : Corée du sud
Distribution France : Condor Distribution
Durée : 2h22
Genre : Science-fiction, Action, Fantastique
Date de sortie : 29 février 2024 (DVD – BLU-RAY – VOD)

Fiction à l’américaine qui défie Hollywood sur Amazon

American Fiction vient a priori de débarquer sur Amazon Prime Video en France avec un nouveau titre. Premier film de Cord Jefferson, scénariste de séries acclamées (Master of None, Watchmen), Fiction à l’américaine examine subtilement les stéréotypes sur les Afro-Américains dans les récits contemporains, particulièrement à Hollywood. Aux États-Unis, le métrage a (déjà) reçu de nombreuses récompenses, notamment pour la performance de Jeffrey Wright, et les Oscars l’ont honoré de cinq nominations.

Toutefois, à travers cette reconnaissance ironique, le film ne risque-t-il pas de voir son message étouffé par l’élite artistique qu’il dénonce ?

Synopsis : Lassé de voir le système profiter des divertissements « noirs » basés sur des tropes offensants, un romancier frustré décide d’écrire son propre livre « noir », qui le propulse au cœur de l’hypocrisie qu’il méprise.

[Edit du 11 mars : Cord Jefferson a obtenu l’Oscar du Meilleur scénario adapté pour Fiction à l’américaine]

American Black Story

D’abord, se plaçant du côté de la justesse, de l’audace et d’une certaine vigueur récréative, Fiction à l’américaine dépasse de loin sa liste impressionnante de récompenses. À l’instar de Spike Lee, Cord Jefferson se revendique de l’héritage spirituel de James Baldwin. Ancien journaliste, il a dû braver les clichés persistants de l’industrie hollywoodienne dès ses débuts dans l’écriture pour la télévision. De fait, dans les carcans de l’usine à rêves, où l’on privilégie surtout les récits d’esclavage et de violence urbaine pour les auteurs afro-américains, il reste peu de place pour d’autres histoires. L’idée d’adapter Effacement de Percival Everett est née d’une volonté de dénoncer l’hypocrisie présente dans l’industrie hollywoodienne et culturelle dans son ensemble. Publié en 2005, le roman explorait (déjà) comment un romancier défiait avec subtilité et humour le conformisme intellectuel imposé aux auteurs noirs en parodiant les succès littéraires de l’époque.

À plus d’un titre, Cord Jefferson n’a pas caché les difficultés qu’il a traversées pour adapter ce roman au cinéma. En foulant les tapis rouges, il a souligné les dix années nécessaires pour écrire et mettre en chantier sa fiction américaine jusqu’à convaincre, contre toute attente, T-Street Productions (dirigée par Ram Bergman et un certain Rian Johnson). Ainsi, il ne faut surtout pas réduire le métrage à un simple film à Oscars, mais plutôt le considérer comme un véritable exploit dans une industrie plus prompte à célébrer tardivement ses brillants rejetons qu’à les financer. Et en ce sens, le long-métrage partage une trajectoire miraculeuse avec l’Anatomie d’une Chute de Justine Triet et mériterait de trouver un écho favorable auprès du grand public auquel il est destiné.

Prétexte satirique

Difficile d’aborder Fiction à l’américaine sans évoquer sa réappropriation ironique par les élites, symbolisée par les Oscars et le BAFTA 2024 du Meilleur scénario adapté, tout en assistant au désintérêt du grand public. En effet, au-delà d’être une satire explicite visant Hollywood, Fiction à l’américaine joue habilement avec les codes de la comédie dramatique. C’est d’autant plus remarquable que le film ne se limite pas à sa dimension caustique, malgré la dureté du récit et des événements qui frappent les protagonistes. En réalité, Cord Jefferson illustre avec dignité un récit qui aurait pu sombrer dans le cynisme, choix salvateur révélé notamment dans une formidable séquence où les caricatures prennent vie devant l’écrivain, traitées avec humanité et authenticité pour mieux faire ressentir la puissance du stéréotype.

Assurément, Fiction à l’américaine a tout d’une brillante satire mise en relief par de superbes dialogues et une distribution éclatante. Toutefois, au-delà de cet aspect largement commenté et décrypté, ce premier film offre une belle étude de personnage. Sous les airs jazzy délicats et habiles de la compositrice Laura Karpman, le personnage principal, Monk, incarné par un Jeffrey Wright immense par sa clairvoyance et son raffinement, révèle toute son ambivalence. Déjà remarqué dans ce registre dans la fresque inégale Westworld, Wright porte un personnage fascinant, emblème des songes du réalisateur Cord Jefferson et de l’écrivain Percival Everett. Surtout, Monk est le visage de l’Afro-Américain érudit de la classe supérieure, déchiré entre l’aigreur, la modestie et un humour mélancolique.

En fin de compte, Fiction à l’américaine se révèle être un formidable premier film, d’où s’échappe une candeur qui n’atténue en rien la puissance de sa missive à l’égard de l’industrie qui peut toujours applaudir.

Bande-annonce – Fiction à l’américaine

Fiche Technique : Fiction à l’américaine

Réalisation : Cord Jefferson
Scénario : Cord Jefferson, d’après le roman Effacement de Percival Everett
Production : Cord Jefferson, Jermaine Johnson, Nikos Karamigios et Ben LeClair
Musique originale : Laura Karpman
Distribution : Amazon Prime Video
États-Unis – 2024 – 117 mns
Avec Jeffrey Wright, Tracee Ellis Ross et John Ortiz
Sortie le 26 février 2024 sur Prime Video

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4

« La Liberté dans le sang » : la détresse en héritage

La Liberté dans le sang, de Kudret Gunes et Christophe Girard, paraît aux éditions Marabulles. Le roman graphique autobiographique déploie un récit de résistance et de détermination. Rojîn, jeune femme kurde, est une protagoniste illuminée par un courage inébranlable et traversant un long périple à la fois personnel et emblématique des luttes des femmes kurdes.

L’œuvre s’ouvre sur un Paris contemporain, où Rojîn, jeune Kurde contrainte par les normes traditionnelles, se voit imposer un mariage arrangé. Cette prémisse met en exergue les conflits culturels et les violations des droits des femmes persistant en Europe, souvent importés d’autres horizons. La rencontre de Rojîn avec Olivier, un journaliste français récemment endeuillé par le terrorisme (sa femme a été victime d’un attentat à la bombe à Marrakech), suppose une toile de fond émotionnelle complexe, marquée par la perte, le deuil et un amour naissant.

Le récit se déplace ensuite vers la Turquie et la Syrie, où Rojîn, retournant à ses racines kurdes, se confronte à la répression et à l’oppression d’un peuple géographiquement divisé (Iran, Irak, Syrie, Turquie) et invariablement stigmatisé et spolié. La description détaillée de la situation géopolitique, notamment l’influence d’Erdogan et la marginalisation des Kurdes, soumis à une forte répression militaire, enrichit l’album d’une dimension historique et politique poignante.

À Kobané, la guerre civile fait rage. Rojîn, capturée et vendue comme esclave, fait face à l’horreur de Daesh. La brutalité des combats, les viols et les souffrances endurées par les femmes sont décrits avec une justesse qui ne peut que frapper le lecteur. C’est dans ce chaos que Rojîn découvre une réalité glaçante, celle des siens se ralliant aux Peshmergas, des entraînements hâtés et des combats sanguinaires, révélant dans l’épreuve sa force intérieure. Elle devient un symbole de la résistance, incarnant les luttes pour la liberté et l’émancipation. En intitulant leur album La Liberté dans le sang, Kudret Gunes et Christophe Girard ne disent d’ailleurs pas autre chose.

Tout en relatant les épreuves de Rojîn, le roman graphique parle à un niveau plus profond de la quête universelle de liberté et d’identité. La narration, composée d’intrigues personnelles et politiques, offre une réflexion sur la résilience face à l’adversité et sur la détermination humaine. L’une des séquences les plus édifiantes demeure celle des retrouvailles françaises avec Olivier : non seulement Rojîn apparaît meurtrie dans sa chair par les agressions subies, mais elle ne s’est toujours pas soustraite à ses luttes antérieures, qui semblent la pourchasser à travers le temps et l’espace.

La Liberté dans le sang est une œuvre empreinte d’urgence, intimiste dans son approche psychologique et utile à l’appréhension des réalités politiques contemporaines. Elle offre une perspective éclairante sur la condition kurde, tout en célébrant l’indomptable courage de certaines combattantes kurdes face à l’oppression. Cet album est un cri de résilience, un hymne à la liberté, et une invitation à se dresser contre l’obscurantisme.

La Liberté dans le sang, Kudret Gunes et Christophe Girard
Marabulles, mars 2024, 160 pages

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3.5

« Damn Them All » : une héroïne face aux forces occultes

Initialement publié chez Boom! Studios, Damn Them All, scénarisé par Simon Spurrier et illustré par Charlie Adlard, fait l’objet d’une parution française aux éditions Delcourt. Basée sur l’occultisme, le mystère et l’action, la série explore les thèmes de la moralité, du pouvoir et de la résistance, à travers les aventures d’Ellie Hawthorne, héroïne haute en couleur.

Alfie, oncle et mentor d’Ellie, est une figure complexe et controversée, à la fois occultiste chevronné et personnage ambigu. Sa mort, qui forme l’ouverture de l’ouvrage, sert de catalyseur à l’intrigue. On apprend rapidement qu’une horde de démons a été libérée dans Londres. L’héritage qu’Alfie a laissé à sa nièce est constitué de secrets et de savoir occulte. Ellie, qui se décrit elle-même comme une délinquante doublée d’une magicienne, est rapidement accompagnée de Dora Lafon, dans son enquête sur les circonstances de la disparition de son oncle et les conséquences de ses actions. Ce faisant, Damn Them All pose les premières pierres d’une réflexion sur la responsabilité, le sacrifice et les répercussions de nos choix.

L’univers de Damn Them All se déploie à travers une dualité fascinante, où le surnaturel et le quotidien se côtoient et interagissent constamment. Cette coexistence entre les aspects les plus sombres de l’humanité et les entités démoniaques crée un terrain fertile pour des histoires où les frontières entre bien et mal, justice et vengeance, sont constamment remises en question. Les informations sont distillées graduellement, et le lecteur pénètre dans l’histoire avec des zones d’ombre souvent partagées avec l’héroïne.

Cette dernière, véritable atout pour l’album, se distingue par sa détermination et son refus de se conformer aux attentes. Damn Them All brille aussi par ses dialogues ciselés, écrits avec brio par Spurrier. La dynamique entre Ellie et Dora, entre autres, enrichit l’intrigue, offrant des perspectives diverses sur les événements. Ce qui peut en revanche un peu rebuter de prime abord, c’est le côté très textuel de cette série. Les cartouches et les bulles de dialogues sont souvent foisonnants. Cela contribue à donner son sel à l’histoire – la narration est volontiers ironique – mais cela affecte aussi le rythme du récit, parfois alambiqué.

Visuellement, l’œuvre est une vraie réussite. Charlie Adlard, reconnu pour son talent à créer des atmosphères immersives (The Walking Dead, notamment), nous offre un spectacle graphique d’ampleur, où l’ombre et la lumière jouent un rôle crucial. La représentation des démons, alliant familiarité et étrangeté, renforce l’impact du surnaturel sur le monde. Et c’est peu dire que l’approche artistique de la série contribue à l’ambiance unique de Damn Them All.

Humour noir, enquête décapante, démons libérés sur la métropole, ponts avec Hellblazer, références nombreuses à la pop culture, vignettes parfois spectaculaires, Damn Them All réussit le pari de renouveler le genre en intégrant des éléments familiers tout en y apportant une fraîcheur et une profondeur incontestables. Entre les mains de Spurrier et Adlard, Ellie Hawthorne s’impose comme une figure mémorable, capable de tenir en haleine le lecteur.

Damn Them All, Simon Spurrier et Charlie Adlard
Delcourt, février 2024, 188 pages

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4

« Féminisme »: dynamiques, défis et perspectives

Le féminisme connaît un regain de visibilité et d’influence depuis le mouvement #metoo. Éléonore Lépinard se propose d’en dessiner les contours et de le problématiser : elle publie aux éditions Anamosa un opuscule très pertinent quant à ses dynamiques contemporaines, mais aussi ses contradictions.

Le féminisme d’aujourd’hui se caractérise peut-être avant tout par sa capacité à se réinventer et à mobiliser au-delà des frontières traditionnelles. Il embrasse une grande diversité de voix qui, entremêlées, en enrichissent davantage le message qu’il ne le parasite. L’ère post-#metoo, dans laquelle nous nous trouvons, a vu émerger de nouvelles formes de mobilisation, mieux adaptées aux réalités contemporaines. Mais comme le souligne à dessein Éléonore Lépinard, cela ne l’empêche pas de faire face à un antiféminisme qui se cristallise, comme souvent, autour de la peur du changement et de la remise en question des hiérarchies de genre établies. On le sait, le pire ennemi de l’équité, c’est le conservatisme, et il avance souvent masqué. Il suffit de se référer à la décision rendue en juin 2022 par la Cour suprême des États-Unis pour s’en convaincre. 

Féminisme en fait abondamment état : l’un des aspects les plus notables du mouvement réside aujourd’hui dans sa pluralité. Les courants féministes, qu’ils soient d’entreprise, radicaux, libéraux, socialistes, intersectionnels ou transféministes, donnent lieu à une complexité et une diversité qui est source de dynanisme, mais qui soulève aussi des questions cruciales sur l’inclusivité et la cohérence du féminisme en tant que projet politique. On comprend à la lecture de cet opuscule que les débats internes, loin d’affaiblir le mouvement, tendent au contraire à stimuler une réflexion profonde sur ses fondements et ses objectifs.

De nombreuses critiques se portent sur les catégories de genre et les fondements mêmes de l’identité féminine. Ces remises en question, bien que déstabilisantes, sont essentielles pour une approche plus inclusive et représentative du féminisme, permettant de reconnaître et de valoriser les expériences diverses et les intersections de l’oppression, ou à tout le moins de l’inégalité. Des intellectuelles et militantes telles que bell hooks, Catharine MacKinnon ou Andrea Long Chu ont permis de creuser plus avant le combat féministe, en l’extirpant d’une vision fixe, hétéronormée et/ou blanche.

Aux questionnements politico-ontologiques (les femmes en tant qu’entité stable n’existent pas) s’ajoutent des critiques politico-épistémiques (hétérogénéité et privilèges). De leur côté, des féministes telles que Monique Wittig, Christine Delphy et Judith Butler ont remis en question les notions de genre et de sexe, soulignant à quel point celles-ci peuvent s’avérer socialement construites et performatives.

La question de l’identité « femmes » et des pratiques de non-mixité constitue un terrain de tension au sein du féminisme. Éléonore Lépinard explique comment la tentative de définir qui est inclus ou exclu du sujet politique « femmes » soulève des débats fondamentaux sur l’essence même du féminisme. En mutation, souvent au-delà des luttes pour l’égalité, le féminisme possède aussi une dimension éthique et communautaire qui vient problématiser les structures de pouvoir et doit servir à façonner des relations basées sur le respect mutuel et la compréhension. 

L’ouvrage d’Éléonore Lépinard offre une analyse riche et nuancée du féminisme contemporain, en donnant à voir – et surtout à penser – ses potentialités émancipatrices et les défis qu’il doit relever. Féminisme se présente comme un feu éclairant le chemin vers de futurs progrès ; il rappelle que le féminisme, dans toute sa diversité, reste un projet essentiel pour la réalisation d’une société plus équitable et libre.

Féminisme, Éléonore Lépinard
Anamosa, février 2024, 112 pages 

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4