Accueil Blog Page 143

Milkman : vrai ou faux laitier ?

0

Dans un pays et une ville jamais cités, la narratrice elle-même anonyme raconte sa vie de jeune adulte marquée par de nombreux drames et une ambiance très particulière. Quant aux interventions inopinées du Laitier, elle les appréhende plus que tout.

Si le choix de l’anonymat ne doit rien au hasard, la première impression est bizarre parce qu’on ne sait pas trop à quoi se raccrocher. On peut même envisager qu’il s’agisse de politique-fiction voire d’une dystopie. La présentation éditeur n’aide pas trop, car elle se focalise avant tout sur le flou entretenu sciemment par la narration. A la recherche d’indices, on ne peut que remarquer qu’Anna Burns est Irlandaise. Enfin, au détour d’une phrase, on apprend que l’action se situe pendant les années 70. Alors, le doute n’est plus permis. Tout se passe en Irlande, à l’époque qu’en France on nomme « Les Troubles » ce qui convient parfaitement à la narration pour maintenir l’incertitude sur ce qui se passe exactement. A l’époque, le conflit se situait en Irlande du Nord ou catholiques et protestants s’opposaient sur fond de conflit avec l’Angleterre. Si les Irlandais voulaient s’affranchir de la domination anglaise, il leur restait beaucoup de choses à régler entre eux. En effet, outre l’opposition religieuse, ils devaient composer avec une opposition politique, entre républicains et nationalistes, ainsi qu’entre loyalistes et unionistes. Les vues des uns et des autres ont mené à la constitution de groupes paramilitaires et d’organisations ne reculant pas devant des actions terroristes meurtrières. La situation était explosive et, même avec le recul, la description qui en est faite va de la guerre à la guerre civile, en passant par la guérilla et le conflit ethnique.


La narratrice

Vu sous cet angle, on comprend mieux qu’une jeune fille de dix-huit ans ait beaucoup de mal à se situer dans cet imbroglio particulièrement tendu. Et ce d’autant plus qu’au sein même de sa famille tout le monde ne défend pas les mêmes convictions ! Dans cette famille nombreuse, la narratrice a perdu son père (mort de maladie), ainsi qu’un frère. Ses sœurs ainées sont mariées, l’une déjà veuve et une autre « bannie ». Elle-même s’occupe beaucoup de ses trois cadettes qu’elle nomme ses chtites sœurs, alors qu’elles l’appellent la sœur du milieu, ce qui fait donc sept filles dans la famille. La narratrice entretient depuis un an une relation avec un jeune homme qu’elle désigne comme son peut-être-petit ami, parce qu’ils n’arrivent pas à se décider à s’installer ensemble. Il semblerait que ce soit elle qui rechigne, car elle observe que le jeune homme, passionné de voitures, laisse son intérieur s’envahir littéralement de pièces mécaniques qui pourraient servir un jour. La narration s’intéresse de près à l’une de ces pièces qui, semble-t-il, comporte une indication de provenance étrangère subversive. Qui sait ce qui pourrait se passer si cela venait à se savoir ?

Le Laitier

La narratrice aime tellement lire – de la littérature classique – qu’elle poursuit cette activité jusqu’en marchant. Elle évite le XXe, ce qui peut s’interpréter comme une volonté d’évasion par rapport à son quotidien. Mais, son attitude ne manque pas d’attirer l’attention. Or, tout ce qu’on apprend d’elle, la façon dont elle présente les choses, montre qu’elle vit dans un milieu où il vaut mieux ne pas se faire remarquer. Sa mère en particulier la tanne pour qu’elle se conforme à la norme. A l’époque, pour une femme, pas de surprise, la norme est de se marier (donc, régulariser toute relation sentimentale) et de faire des enfants (voir le nombre de ses frères et sœurs), si possible avec « un du même bord » qui pratique « la bonne religion » et habite « le bon côté de la ville. » Ce cadre familial doublé du cadre politique et triplé du cadre social enferme littéralement la narratrice dans un carcan infernal. Les interventions du Laitier constituent donc un avertissement sévère dans cet univers où des jeunes filles conditionnées se révèlent incapables de voir des nuances de couleurs dans le ciel. Dans leur esprit, les couleurs du ciel sont le bleu, ainsi que le blanc et le gris des nuages. Chacun des sept chapitres présente l’une des interventions du Laitier dans la vie de la narratrice. Des apparitions au premier abord quasiment anodines. Il s’approche d’elle discrètement, se retrouvant à ses côtés presque comme par enchantement. Elle le désigne comme Le Laitier dans sa narration, car il se déplace avec une camionnette blanche typique. Mais qui est-il exactement et que veut-il ? Pour l’entourage de la narratrice et les autres habitants du quartier, la rumeur se répand comme une trainée de poudre, elle a une liaison avec lui, alors qu’il ne fait que lui parler sans même la regarder et qu’elle fait tout pour l’ignorer. Mais, ils ont été photographiés ensemble ! En effet, un peu partout dans la ville (y compris dans les parcs) des appareils photos de surveillance sont disposés et se déclenchent au passage des uns et des autres, avec un petit bruit caractéristique. Avec cette surveillance constante, on comprend que la méfiance soit de rigueur. Le résultat est donc dans cette narration où rien ni personne n’est nommé de façon franche. Une confusion renforcée par les événements, puisque par exemple, la narratrice est amenée, à partir d’un moment, à parler de vrai-Laitier et de faux-Laitier.


Original et passionnant

Milkman a valu plusieurs prix à Anna Burns, dont le Booker Prize 2018. A la lecture, ce roman produit une impression unique, renforcée par un style auquel il faut s’habituer, la traduction de Jakuta Alikavazovic le mettant bien en valeur. Des phrases souvent longues pour décrire minutieusement ce que la narratrice s’interdit de nommer clairement, des paragraphes longs également et très peu de sauts de lignes pour reprendre son souffle. Étant donné la complexité de la situation, la narratrice trouve également naturel de faire de nombreuses digressions. S’il vaut mieux une lecture particulièrement attentive, celle-ci procure heureusement de réelles satisfactions. Ainsi, la narratrice fait sentir dans le détail comment l’action du Laitier s’infiltre dans les esprits de façon machiavélique, y compris dans le sien. Elle détaille donc comment certains s’y prennent pour exercer une pression psychologique déstabilisante pouvant mener jusqu’à des relations non réellement consenties sans que la victime se défende (aussi bien sur le moment que plus tard), mais elle fait également sentir l’influence d’une situation conflictuelle dans un pays sur les esprits des individus. Et puis, le texte réserve de nombreuses bonnes surprises, malgré la quasi absence de dialogues classiques. On note des échanges à l’absurdité hilarante, dans des registres assez divers, ainsi qu’un tic de langage (Ach !) qui revient dans la bouche de plusieurs des protagonistes, alors qu’il sonne très germanophone. A vrai dire, ce tic je me surprend moi-même à l’utiliser à l’occasion, alors…

Milkman, Anna Burns
Joëlle Losfeld éditions, février 2021

Note des lecteurs0 Note
4

« Les 100 derniers jours d’Hitler » : chronique d’une fin annoncée

Les 100 derniers jours d’Hitler, publié par les éditions Delcourt, se penche sur la période la plus sombre de la Seconde Guerre mondiale, marquée par un effroyable bilan humain et la chute inexorable du Troisième Reich. Adapté du livre de Jean Lopez, cet album illustre non seulement la dévastation causée par la guerre mais aussi les ultimes décisions d’Adolf Hitler, empreintes de désespoir et de destruction.

La fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe se caractérise par une phase particulièrement sanglante. La chronique de ces jours maudits révèle l’ampleur de la tragédie humaine, avec un bilan quotidien moyen de 30 000 vies fauchées. Dans cette période de chaos, Hitler, isolé mais toujours autocratique, impose sa vision destructrice jusqu’à l’effondrement final de son régime. L’adaptation en bande dessinée de l’ouvrage de l’historien Jean Lopez, par Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik, offre un regard visuel poignant sur ces événements.

La chute d’un empire

Les proches d’Hitler, conscients de l’importance des apparences, choisissent un itinéraire présentable pour rejoindre Berlin, évitant ainsi au Führer la vision des ruines causées par les bombardements, qui l’affectent au plus haut point. Parallèlement, le désespoir s’installe parmi la population et les soldats, confrontés à la déroute sur le front de l’Est et à la politique de la terre brûlée prônée par un Führer en état manifeste de déni. Ce que Les 100 derniers jours d’Hitler narre, c’est la déconnexion entre les aspirations et croyances du Chancelier nazi et les réalités du terrain, où son armée perd pied et batailles. Les témoignages de souffrance, comme ceux des déportés de Birkenau ou des civils de Breslau, illustrent quant à eux l’ampleur de la tragédie humaine. D’un côté, 16 000 personnes meurent à la suite d’une marche forcée, de l’autre ce sont des mères qui se voient contraintes d’abandonner leurs enfants gelés sur le bord du chemin, en quittant leur ville.

La politique de la désolation

L’obstination d’Hitler à refuser toute capitulation, associée à sa politique de la terre brûlée, précipite l’Allemagne dans une spirale de destruction. Les projets délirants du Führer, tels que ses plans architecturaux pour restaurer la grandeur de Linz, contrastent violemment avec la réalité du terrain, marquée par le désespoir et le chaos. La destruction de Dresde et d’autres grandes villes allemandes, les exécutions sommaires de plus en plus fréquentes, décrétées par des cours martiales volantes, et le recours au cyanure pour se suicider révèlent un régime en pleine déliquescence – mais prêt à tout pour maintenir une illusion de contrôle, y compris des promesses de renforts… qui n’existent plus. « Celui qui affirmera que la guerre est perdue sera rangé parmi les traîtres avec toutes les conséquences pour lui et sa famille », avancera par exemple le Führer, plein d’aplomb. 

Les derniers jours

Dans les ultimes moments du Troisième Reich, la figure d’Hitler se révèle dans toute sa complexité tragique. Refusant d’abandonner Berlin et se barricadant dans son bunker, il incarne mieux que jamais, dans la maladie et la démence, la détermination jusqu’au-boutiste qui a caractérisé son règne. La tentative de capitulation de Himmler, entreprise dans le dos du Führer, marque la désintégration finale du cercle intime nazi, signant l’échec ultime d’une idéologie mortifère, déjà battue en brèche par des résistants allemands et mise à mal par la ténacité des Russes, des Américains et des Britanniques.

Testament

Les 100 derniers jours d’Hitler offre une perspective glaçante mais nécessaire sur la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette bande dessinée met en lumière non seulement l’ampleur de la destruction et de la souffrance causées par la guerre, mais aussi la chute d’un dictateur qui, jusqu’à ses derniers jours, a refusé de reconnaître la réalité de sa défaite. Cette œuvre pédagogique, construite jour après jour, rappelle les sombres conséquences de l’hubris et de la tyrannie. Elle fait aussi état d’un régime qui, pour se maintenir, ira jusqu’à manipuler les horoscopes, recruter des enfants et remettre en question la Convention de Genève. En pure perte, car comme l’explique très bien le journaliste danois Jakob Kronika, alors en poste à Berlin, la défiance s’était depuis longtemps installée entre le peuple allemand et son Führer.  

Les 100 derniers jours d’Hitler, Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik 
Delcourt, février 2024

Note des lecteurs0 Note

4

« Transport à risques » : un nouveau Cédric dans la continuité

Dans son trente-sixième tome intitulé « Transport à risques », la série de bandes dessinées Cédric, créée par Raoul Cauvin et Laudec, poursuit l’exploration des aventures quotidiennes de son jeune protagoniste éponyme. Cette édition s’inscrit dans la continuité de l’univers de Cédric, tout en abordant des thématiques contemporaines avec humour et finesse.

« Transport à risques » met en scène avec humour des éléments très actuels. On peut évoquer l’utilisation d’une trottinette électrique par le grand-père de Cédric ou encore la confiscation du smartphone du jeune garçon en guise de punition. Ces situations, insérées dans le quotidien d’une famille moderne, font le lit d’un comique bon enfant : le grand-père provoque un accident aussi pathétique que dangereux, tandis que Cédric, manifestement atteint de nomophobie (la hantise de ne pas pouvoir faire usage de son téléphone portable), redouble d’ingéniosité pour duper ses parents en leur faisant croire que les communications numériques sont indispensables à l’éducation et la vie sociale des enfants de son âge.

Comme souvent, Laudec brode autour des dynamiques familiales et typiques de l’enfance, ici avec un grand-père manipulant sa fille pour se faire inviter au restaurant, ou Cédric confronté à l’oubli volontaire d’un mot de passe pour (une nouvelle fois) tromper ses parents et leur cacher un mauvais bulletin scolaire. Les personnages, pas bêtes, usent de stratégie pour naviguer dans leurs relations, parvenir à leurs fins, et surtout amuser le (jeune) lecteur.

L’intrigue concernant les sentiments non avoués de Cédric pour Chen, toujours au centre du récit, aborde avec sensibilité les affres de l’amour adolescent. Les malentendus se font légion, amplifiés par l’usage des réseaux sociaux, et même d’un drone délivrant une lettre à la mauvaise personne. Cette storyline met en lumière les difficultés inhérentes aux premiers émois amoureux, et permet surtout à l’auteur de caractériser plus avant son protagoniste : incertain, spontané, jaloux…

Parmi les quelques plus-values apportées à l’univers, on notera par exemple la mention des catastrophes naturelles, bien que présentées sur le mode humoristique. Cette approche ludique pour aborder des sujets sérieux se traduit aussi à travers la question de l’appartenance sociale : les craintes de Cédric vis-à-vis de la différence de milieu entre lui et Chen nourrissent l’une des bulles narratives de l’album. Et puis, il y a ce jour de congé qui n’en est pas un pour la maman de Cédric qui, croulant sous les requêtes familiales, préfère finalement partir au travail… C’est léger, ça ne paie pas de mine, mais c’est loin d’être gratuit.

À travers les péripéties de son jeune héros et de son entourage, « Transport à risques » offre une balade humoristique et pertinente sur les défis de la vie contemporaine, les dynamiques familiales et les inflexions de la jeunesse. Une recette qui fonctionne depuis 1986.

Cédric (T36) : Transport à risques, Laudec
Dupuis, mars 2024, 48 pages

Note des lecteurs0 Note

3

« Missak, Mélinée et le groupe Manouchian » : portraits de résistants

L’histoire de Missak Manouchian et de son groupe de résistants forme le cœur de la bande dessinée Missak, Mélinée et le groupe Manouchian. Fresque retraçant le parcours d’un héros de la Résistance française contre l’Occupation nazie, cette œuvre, née de la collaboration entre Jean-David Morvan, Thomas Tcherkézian et Hiroyuki Ooshima, et publiée aux éditions Dupuis, se distingue par son ancrage profond dans l’histoire, avec une résonance très actuelle, liée à la panthéonisation du couple Manouchian.

La bande dessinée plonge d’emblée le lecteur dans le contexte tumultueux du début du XXe siècle, marqué par les atrocités du génocide arménien. La déportation, les camps de concentration et les massacres de masse y sont dépeints avec une acuité douloureuse, témoignant de la genèse tragique de Missak Manouchian. Rescapé de ce génocide, l’orphelinat catholique arménien devient pour lui et son frère Garabed un lieu de souffrances mais aussi de résilience, où Missak commence, déjà, à forger son esprit de résistance, allergique aux injustices.

Arrivé en France grâce au passeport Nansen, Missak Manouchian découvre la solidarité ouvrière et la précarité des exilés. Cette dernière apparaît par exemple dans le camp de fortune qui l’accueille : le provisoire devient durable, et la vie s’organise dans la promiscuité et le manque. L’engagement politique du jeune Arménien prend racine dans cette période de lutte et de désenchantement. Adhérant au Parti communiste français en 1934, il poursuit un enrichissement intellectuel à la Sorbonne, tout en s’impliquant dans la vie politique et culturelle de l’époque. Sa rencontre avec Mélinée marque le début d’un compagnonnage tant amoureux que militant, scellant leur destin à celui de la Résistance. C’est précisément celle-ci qui va former le corps de l’album.

Dans ses premières pages, Missak, Mélinée et le groupe Manouchian dévoile les affiches de la propagande nazie contre le groupe Manouchian. Les auteurs posent ainsi le cadre d’un récit où la xénophobie et le mensonge servent la cause idéologique nationale-socialiste. Ceux qui finiront fusillés, ces résistants prêts à tout pour contrecarrer les plans allemands, font l’objet d’une diffamation assumée. Car l’album tout entier est dédié à la lutte acharnée de Manouchian et de ses camarades contre l’occupant allemand. Les actions de résistance, décrites avec un souci du détail et une réelle intensité dramatique, illustrent la détermination sans faille de ces hommes et femmes à combattre l’injustice et la tyrannie. 

Les compagnons de lutte de Manouchian nous sont présentés les uns après les autres, dans des planches génériques : leur portrait et un cartouche explicatif. L’album ne se contente pas de glorifier leurs actes ; il interroge aussi sur le prix de la liberté et le poids du sacrifice. Attaque à la grenade ou au fusil, lors d’un transport, d’un rassemblement ou dans une cantine, parfois directement visés dans les casernes, les Allemands, oppresseurs, subissent dans leur chair les actions d’insoumission de ces combattants de l’ombre.

Missak, Mélinée et le groupe Manouchian est un hommage convaincant à ceux qui ont refusé de céder face à l’oppression. À travers le prisme de Missak Manouchian, l’album invite à une réflexion profonde sur les valeurs de courage, de solidarité et de résistance, qui continuent d’inspirer les générations futures, comme en témoigne la panthéonisation de Missak et Mélinée. 

Missak, Mélinée et le groupe Manouchian, Jean-David Morvan, Thomas Tcherkézian et Hiroyuki Ooshima
Dupuis, février 2024, 160 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Et ils eurent beaucoup d’emmerdes » : nasty end

Et ils eurent beaucoup d’emmerdes, de Mab, paraît chez Fluide Glacial et entreprend de révéler, avec ironie et volonté de briser les conventions littéraires, les destins insoupçonnés des grandes icônes des contes de fées. Exit les fins idylliques, bonjour les tracas et quiproquos.

L’ouvrage de Mab procède par continuation et détournement : les contes de fées traditionnels, prolongés avec humour, subissent une subversion irrévérencieuse, qui questionne et déconstruit les clichés et les fins heureuses, trop lisses pour être vraies. L’auteur offre ainsi à ses lecteurs une perspective fraîche et inédite sur le devenir des héros après le traditionnel « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Réinterprétés selon les vicissitudes de la vie moderne, considérés avec ironie, les récits classiques passent à la moulinette de l’identité, du fardeau familial ou de la quête de soi.

Chaque récit se propose de recycler les ingrédients d’un conte de fées. Les héros traditionnels se voient confrontés à des dilemmes personnels et des révélations inattendues, qui font voler en éclats les certitudes des différents univers portraiturés. Le Petit Chaperon Rouge, par exemple, est un enfant qui découvre malgré lui que son père, un loup, entretient une liaison avec sa grand-mère, rhabillée en tapineuse sur le retour. La Belle au Bois Dormant a une charge mentale accablante, un mari-père démissionnaire : elle ne dort plus, et doit en plus décapiter une hydre à trois têtes, sur un malentendu. Ces courts récits successifs dévoilent des personnages plus pathétiques qu’héroïques, trouvant la lassitude là où on attendrait plutôt force et bravoure.

L’écriture de Mab, pétillante, brille par sa vivacité et son humour. Les dialogues, finement ciselés, injectent une dose de comédie supplémentaire dans des situations dramatiques déjà loufoques. L’équilibre délicat entre le conte originel et l’allégresse narrative de son détournement fait de cet album une œuvre divertissante et bien pensée. La critique sociale, bien que sous-jacente, ne cède jamais le pas à la lourdeur, faisant de chaque page un plaisir renouvelé, où la réflexion peut se mêler au rire.

Au-delà de l’aspect ludique de l’œuvre, Mab brode en effet autour de problématiques bien réelles : la charge mentale, l’absence parentale, l’identité sexuelle et la pression sociale sont autant de sujets abordés avec rire. Tarzan donne de piètres conseils de séduction à son fils, tandis que Barbe-Bleue cache au sien son homosexualité. De son côté, Peter Pan est effectivement resté un petit garçon : extatique, il s’éclate aux soirées auxquelles est conviée sa fille, passablement gênée par le comportement de son père. 

Et ils eurent beaucoup d’emmerdes, avec sa verve et son audace, enveloppe les contes de fée classiques d’arguments narratifs enjoués et percutants. En bousculant les attentes et en embrassant les aléas (poussés à outrance) de la vie après le fameux « ils vécurent heureux », Mab offre un regard frais et ironique sur les histoires qui, souvent, nous ont bercés.

Et ils eurent beaucoup d’emmerdes, Mab
Fluide glacial, mars 2024, 56 pages 

Note des lecteurs1 Note

3.5

Brel : après la gloire…

Les éditions Glénat publient le troisième et dernier tome de Brel, une vie à mille temps, de Salva Rubio et Sagar. Cette histoire est celle d’une fuite en avant, d’une quête incessante d’identité et de liberté. L’album, riche en détails, nous offre une fenêtre privilégiée sur les états d’âme d’un des plus grands artistes du XXe siècle.

En 1966, Jacques Brel prend une décision qui stupéfie le monde de la musique : il arrête de se produire sur scène. Ce n’est toutefois pas une simple retraite, mais plutôt le début d’une nouvelle aventure où il cherche à se réinventer loin des projecteurs. Brel, dont l’enfance a été, selon ses mots, volée, cherche à compenser en devenant tous les héros d’enfance qu’il n’a pu être. Il plonge dans le théâtre, joue au cinéma, réalise des films, apprend à piloter des avions, navigue autour du monde et vit des expériences qui semblent être autant de tentatives de saisir la vie dans toute son immensité et sa diversité.

Cependant, cette période de sa vie, vécue comme une pré-retraite qui l’oppose à Brassens et Ferré, est également marquée par de profondes épreuves. La santé de Brel se dégrade ; on lui diagnostique un cancer. En parallèle, la pression médiatique ne faiblit pas, le poursuivant jusque dans ses replis volontaires. Brel cherche un refuge, loin de cette attention étouffante, espérant trouver la paix et un renouveau dans l’isolement des îles Marquises. Mais qu’importe ses aspirations, les paparazzis ne sont jamais loin et les moments de répit resteront de courte durée. L’artiste ne peut échapper à son passé, ni à l’admiration et la fascination que le monde lui porte.

En 1977, malgré un état de santé précaire, Brel enregistre Les Marquises, son dernier album. Cet opus est un adieu poétique, une œuvre introspective qui se confond avec un testament musical. Mais cette réconciliation avec la musique est assombrie par un conflit avec l’industrie : Brel est outré lorsque son ancien producteur, Eddie Barclay, vend son répertoire à Philips, une maison de disques qu’il méprise. Ce geste est perçu par l’artiste comme une trahison, exacerbant son sentiment de dépossession face à son propre héritage musical. La célébrité, la maladie, les rouages du monde de la musique, une vie de famille en déliquescence, le natif de Bruxelles a plusieurs cailloux dans sa chaussure, que Salva Rubio et Sagar exposent avec talent.

Jacques Brel quitte définitivement la scène – et les siens – le 9 octobre 1978, laissant derrière lui un vide immense dans le monde de la musique et de la culture. Désireux d’authenticité et de quiétude, l’artiste belge apparaissait souvent en rupture avec l’industrie de la musique et les médias, deux aspects qui transparaissent clairement dans ce triptyque. Jusqu’à son dernier souffle, Brel a cherché à vivre pleinement, à s’affranchir des étiquettes et à embrasser l’horizon infini de l’existence. Mais cette « vie à mille temps » a aussi été conditionnée par une insatisfaction quasi permanente et une mélancolie profondément enracinée. Cette conclusion permet de l’appréhender mieux que jamais.

Brel, une vie à mille temps (T03), Salva Rubio et Sagar
Glénat, février 2024, 64 pages 

Note des lecteurs0 Note

4

Slava 2 : Les nouveaux Russes s’essaient au capitalisme

0

Deuxième volet du triptyque annoncé, cet album dans la même veine que le premier, permet à Pierre-Henry Gomont de poursuivre son exploration de la Russie post-communiste en suivant des personnages aux caractères forts.

Slava a abandonné la peinture pour suivre Dimitri Lavine, personnage trouble mais particulièrement convainquant, qui se révèle un homme d’affaires redoutable, prêt à sacrifier un bras pour réaliser l’affaire de sa vie. En l’occurrence, il a pris des risques inconsidérés vis-à-vis d’un personnage plus puissant que ce qu’il estimait et s’il n’a pas perdu un bras, il a néanmoins été gravement blessé au point de devoir finalement se faire amputer d’une main. Mais, ce qui compte c’est qu’il est vivant ! Et son handicap ne le change pas fondamentalement. Affairiste il était, affairiste il reste, même isolé dans un trou perdu, selon la volonté de celui qu’il a rendu furieux en empiétant sur son territoire. Évidemment, Lavrine ne pense qu’au moyen de retourner aux affaires. Et ce moyen, il le trouve par un jeu de passe-passe dont il est passé maître. Sa réussite arrive même aux oreilles d’une femme puissante qui, admirative, cherche à l’engager. Lavrine est si sûr de son coup qu’il en profite pour négocier et monter en puissance, au mépris du nouveau risque qu’il prend : tout cela risque fort de remonter aux oreilles de son ennemi qui, s’il l’a épargné une fois, ne lui laissera certainement pas une seconde chance.

Autour de la mine

De son côté, sans nouvelle de Lavrine, Slava le considère comme mort. Le jeune homme file le parfait amour avec Nina. Le couple s’emploie à coordonner les efforts des anciens ouvriers de la mine locale pour sauver leur entreprise. Là aussi, un tour de passe-passe se met en place autour des machines qui valent leur pesant d’or. Sauf que, n’oublions pas, nous sommes dans la Russie livrée au chaos et aux bandes organisées de toutes sortes, ce qui veut dire que ces machines plus ou moins considérées comme à l’abandon, excitent les convoitises. En fait, la véritable convoitise, c’est celle suscitée par la mine elle-même. Et là, les enjeux sont considérables et les protagonistes particulièrement puissants.

Stratégies

Dans cet album, Pierre-Henry Gomont (scénariste et dessinateur) fait monter la tension tout en faisant vivre ses personnages. Ainsi, autour de la mine, l’évacuation du matériel s’organise pendant que certains élaborent leurs stratégies pour mettre la main sur l’important enjeu que constitue la mine. Dans ce jeu où certains risquent gros, Slava et ceux qui le suivent ne font apparemment pas le poids. Ils ne comptent que sur leur audace (alliée à une belle capacité à saisir l’opportunité qui se présente), un peu de l’inconscience de leur jeunesse, une finesse certaine et quelques relations. Sans compter bien sûr, tout ce que Slava a appris en côtoyant Lavrine.

Vision d’artiste

Cet album s’inscrit donc dans la droite ligne du précédent. Toujours très agréable avec son lot de péripéties, il fait cependant moins son effet que le premier volet parce que n’apportant pas fondamentalement grand-chose de plus. Ce qui n’empêche que le dessin reste de toute beauté, avec en particulier une façon très personnelle de faire sentir les mouvements qui fonctionne aussi bien que s’il s’agissait d’un dessin animé. C’est également vrai pour les visages. Quant aux décors, ils restent eux aussi de très belle qualité, avec quelques dessins de grande taille qui font leur effet. Ce qu’on retient du scénario, c’est qu’il faut s’attendre pour l’ultime épisode à ce que les factions qui s’affrontent pour la possession de la mine jouent leur va-tout avec détermination. Cela nous promet un album mouvementé, avec de belles surprises, par exemple du côté de Lavrine qui n’a pas dit son dernier mot, loin s’en faut. Comme dans l’album précédent, les combines sont au centre de l’intrigue, mais j’ai trouvé que sur cet aspect, ici la crédibilité tombe d’un cran, même si on sait bien que dans ce domaine, plus c’est gros plus ça passe. On peut également dire qu’on sent l’auteur particulièrement inspiré par cette ambiance post-communisme en Russie, où les aventuriers de tous poils trouvent un terrain idéal pour se lancer dans les opérations les plus folles. Pierre-Henry Gomont nous fait sentir l’âme russe de façon particulièrement convaincante et ses personnages sont de ceux qui marquent. Et s’il est inspiré, il fait sentir que pour un artiste, l’inspiration dépend aussi des enjeux, car, quand Nina demande à Slava de faire son portrait, ce n’est pas l’inspiration qui lui manque. Slava a beau jeu de prétexter que l’inactivité artistique lui joue un vilain tour. Non, c’est la situation qui lui fait trop d’effet. On remarquera d’ailleurs que Nina trouve le résultat tout à fait satisfaisant. C’est lui qui y voit une certaine raideur, un manque de naturel. Mais c’est son regard d’artiste. L’homme, lui, va devoir assumer ses responsabilités.

Slava 2 – Les nouveaux Russes, Pierre-Henry Gomont
Dargaud, août 2023

Note des lecteurs0 Note
3.5

Vrai ou fou : Dans la peau de Blanche Houellebecq

Allègrement déjanté et furieusement libre, Dans la peau de Blanche Houellebecq embarque Blanche Gardin et Michel Houellebecq dans un trip de cinéma doux dingue, rocambolesque et original.

Dans une scène de relatif repos où Houellebecq et Gardin hésitent à prendre des champignons hallucinogènes (qu’ils vont finalement prendre) : les personnages de Blanche et Michel s’interrogent sur le bien être qu’ils vont en retirer. Blanche dit : -on va être connecté. Michel répond : -à quoi ?

C’est toute la lucidité et la puissance hallucinatoire de ce dernier opus de Guillaume Nicloux : nous connecter à un monde pluriel, interlope et jamais manichéen tout en risquant sans cesse de décrocher ou de nous perdre.

Dans la peau de Blanche Houellebecq réussit ce tour de force d’écriture et de mise en scène de jouer subtilement avec les frontières du vrai et du faux, du faux-vrai documentaire sur les stars Houellebcq et Gardin et sur les fictions générées sur leurs possibles doubles ou sosies.

Film gigogne et si-cogne. Nous sommes au cœur de l’histoire. Emboîtés, cognés, ridiculisés. Tous. Mais avec un sens du génie et du corps d’esprit comme on dirait du mot d’esprit. Houellebecq est invité en Guadeloupe pour présider avec Blanche Gardin un jury de sosies de lui-même. Or qui est lui-même ? Celui qui fane les femmes, les noirs ou celui qui concourt avec le noir et les méandres de son âme.  La séquence de défilé des sosies de l’écrivain est hilarante. Houellebecq reconnaissant à peine ses sosies, décontenancé même par tant d’afféterie ou dandysme où l’on voit des hommes, des femmes de toutes origines et genres arborer le look de l’écrivain cheveux battus sur le visage, jean feu au plancher, clope tenu maladroitement.

Cette scène est le cœur du projet de Nicloux. Houellebcq n’en revient pas qu’on l’imite de si loin, si près. Lui qui semble (est-ce seulement une semblance ou la vérité) ne plus s’appartenir lui-même et flancher fort ?

Dans tout ce maelstrom de vies et de fictions aberrantes et peu sûres, abracadabrantes et phénoménales, Blanche Gardin surnage. Elle dit les choses avec un clair aplomb. Elle les dit au spectateur et à Houellebecq: -pourquoi tu donnes des interviews et parle de ta vie privée. Sois dans le travail et tais-toi !

Et de fait. Nicloux choisira de rendre Houellebecq aphasique dans son dernier chapitre. Mieux vaut laisser le champ à la déglingue parfaitement maitrisée de la mise en scène avec un Houellebcq hagard et touchant, humain plus qu’humain, proche de Michel Simon ou de tous les saints de l’humanité.

Il faut voir ce film pour savoir comment un metteur en scène travaille avec des acteurs la notion de vie et d’impromptu, de mélange des genres et d’adéquation. Comment un metteur en scène met de l’imprévisible ou de l’accident dans des scènes. Comment le cinéma surgit sans crier gare et combien nous ne savons pas sur quel pied danser du fictif ou du mentir-vrai. La première scène à cet égard avec Gaspard Noé, Jean-Pascal Zidi et Françoise Lebrun est détonante. Nous sommes chez Eustache, chez le cinéma tout entier et chez la vie tout court.

Courez -y

Bande-annonce : Dans la peau de Blanche Houellebecq

Fiche Technique : Dans la peau de Blanche Houellebecq

De Guillaume Nicloux | Par Guillaume Nicloux
Avec Blanche Gardin, Michel Houellebecq, Luc Schwarz…
13 mars 2024 en salle | 1h 28min | Comédie
Distributeur Bac Films

Blue Giant : une excitante plongée dans l’univers du Jazz

11 ans après la parution du 1e tome de Blue Giant, le voici enfin adapté en long-métrage animé. Sorti en février 2023 au Japon, il a été projeté au Festival d’Annecy et au Festival du Film Européen du Film Fantastique de Strasbourg (FEFFS) la fin de cette même année. L’engouement est tel que lors de sa sortie officielle le 6 mars 2024, les salles affichent complet pendant la première semaine. Retour sur une sortie hautement attendue dans l’hexagone.

Synopsis : Dai Minamoto est un lycéen qui s’éprend du Jazz. Après son diplôme, il monte à Tokyo pour  devenir « le plus grand joueur de Jazz du Monde ». Habitant chez son ami Tamada et travaillant sur les chantiers, le soir il s’entraîne au saxophone jusqu’à l’épuisement. Sa rencontre avec Sawada Yukinori, un pianiste au doigts d’or est fatidique pour notre héros. C’est ainsi que naîtra le trio JASS…

Un nekketsu typique

Le film est un nekketsu. Ce terme désigne les mangas généralement pour garçons dont le but est l’initiation du héros à quelque chose. Blue Giant n’est pas l’initiation de Minamoto au Jazz, mais son ascension comme musicien. Si le film de deux heures nous a épargné l’initiation du personnage et ses premières notes au saxophone, il nous le montre de manière différente : pendant les solos musicaux du personnage, sous l’aspect de magnifiques plans peints, ou sous forme d’interviews d’individus l’ayant côtoyé.

Dai est aussi un héros typique de shônen d’apprentissage. Il est optimiste, croit que son travail l’amènera toujours là où il le faudra et a un peu de chance insolente. Il réussit quand même à monter un groupe et se produire sur une petite scène en arrivant à Tokyo en à peine quelques mois et à même se produire sur la plus grande scène de Jazz Tokyoïte du film en l’espace d’une année en partant de zéro !

Dai Minamoto n’a donc rien à envier à Son Goku, Olivier ou Naruto. Il a le même rêve qu’eux, la même personnalité, à la différence près que tout se passe sur la scène musicale.

Les Trois Mousquetaires de JASS

L’équilibre de JASS, le groupe formé par Dai, Sawada et Tamada est assez énigmatique. Bien qu’il soit le héros, Dai n’engloutit pas les deux autres co-équipiers juste car le film suggère que c’est son aventure. Sawada est le maître à penser du groupe. Il cumule le travail, le talent et l’expérience dans le domaine musical puisqu’il joue du piano depuis 14 ans. Il est le marketeur du groupe, il décide de leur image, tout autant que de la composition musicale. Autant dire que si ce n’est pas lui qui dirigeait, le groupe n’irait nulle part. C’est lui qui sait où se produire, comment se faire voir par la critique et comment monter sur la scène de niche qu’est le Jazz tokyoïte.

Dai est le personnage principal mais il est l’équilibre parfait entre la passion et le travail. Il ne joue du saxophone que depuis 4 ans et pourtant son entraînement spartiate l’aurait amené là où il est aujourd’hui. La scène d’entrée du film est une démonstration de sa rigueur : lui, jouant du saxophone dans la neige de son Sendai natal, quitte à en avoir mal à la bouche à cause du froid et du givre. On ne peut pas faire plus nekketsu-esque ! Son optimisme est ce qui soude autour de lui son groupe, mais aussi son public. Il n’irait pourtant pas très loin sans Sawada qui est un vrai maître à penser dans l’univers du Jazz. Pourtant, on sait que c’est lui qui ira loin, presque à contrecoeur par rapport aux deux autres membres du groupe, dont la vie n’est pas aussi simplement tracée.

Tamada est l’élément surprise de notre trio. Il n’est pas si intéressant que cela au début de l’histoire. Mais le jour où il décide qu’il veut devenir batteur et intégrer le groupe, il fait montre d’un sérieux et d’une discipline fidèles au nekketsu. Il est aussi le héros de cette histoire parce qu’il a réussi l’exploit de maîtriser un instrument en très peu de temps par le travail. Il n’a ni le talent de ses camarades, ni leur expérience et pourtant, il mérite vraiment qu’on s’attarde sur lui. Son exploit est la clé de voûte du film sans cela, Dai et Sawada n’auraient pas pu jouer. Cela, beaucoup de gens semblent l’oublier.

Que du bon ! Enfin presque…

L’esthétique du film est fluctuante. La technique oscille entre dessin traditionnel en 2D et 3D. Le fait est que le procédé de CGI (Computer Generated Imagery) n’est pas toujours harmonieux, ce qui fait que l’on passe d’une image en 2D magnifique à une sorte de personnage en pâte à modelée qui répète des mouvements un peu saccadés. Vous aurez l’occasion de le constater durant les épisodes de concerts du film. De fait, ce qui est également bizarre est que cela est très aléatoire. Certains passages de solos musicaux sont par exemple très fluides et harmonieux, puis c’est l’inverse qui arrive. C’est notamment pendant les solos de piano de Sawada ou de batterie de Tamada que le constat est flagrant.

Autrement, l’image est saturée de bleu. Le ciel, les immeubles, les lumières de Tokyo le soir, les néons des clubs de jazz bien évidemment, sont de ce bleu cobalt très reposant. Mais contrairement à ce que cette couleur renvoie en général, elle est sereine, et non déprimante. Le jazz, la soul, le blues, sont les enfants du Gospel et des Negro Spirituals. Ce sont des genres musicaux nés au sein des communautés afro-américaines du Sud et de leurs ancêtres qui chantaient durant leur labeur dans les champs de sucre et de coton.

En anglais, « being blue », « blue monday », ou avoir le « blues » sont des expressions qui désignent le fait d’être déprimés ou que le lundi soit déprimant. Mais ici, le bleu est celui du surnom donné à Dai, « Blue Giant », qui désigne une étoile bleue. Une étoile qui brûle ou plutôt comme le bleu d’une flamme : c’est le bleu de la passion, non celui d’un sentiment triste. C’est aussi un renvoi immédiat au nom du manga, à son univers musical, au nom du club de renom où les personnages veulent jouer : le So Blue. Lorsque la couleur bleue s’estompe, les personnages perdent l’espoir qui les caractérisent, comme en atteste la chute de Sawada, démoli par les critiques de TYLER.

La composition musicale

Quant à la musique, il est clair que si nous ne sommes pas spécialistes de jazz, la majorité des morceaux sont très bons. Ils sont signés de la jazzwoman japonaise Hiromi Uehara qui est une sommité du jazz au Japon. Elle a dit dans une interview que l’énergie de certaines des personnes qui l’inspirent, lui vont « droit au coeur » et dans ce cas de figure, elle est idéale à incarner la sonorité musicale de Dai qui dit vouloir passer ses émotions par son instrument.

Sa composition est dynamique et le duo saxophone/batterie est vraiment intéressant quand un groupe n’a plus de pianiste. C’est presque bizarre que cet élément majeur du groupe qui manque n’impacte pas réellement le succès de Dai et Tamada, et au contraire plaise même plus. Tous les goûts sont dans la nature évidemment, parfois de notre côté, nous avons relevé une légère cacophonie dans l’ensemble musical du film qui nous l’a fait mettre sur pause assez souvent pour reposer nos mirettes. MAIS nous devons dire qu’en général, la composition musicale du film est tout bonnement époustouflante, notamment sur le morceau N.E.W. qui donne le « la » à la performance.

Nous ne souhaitons pas entrer beaucoup plus loin dans l’intrigue du film, car cela risquerait de retirer tout le sel de cette expérience à nos chers lecteurs. Mais bien que nos critiques puissent apparaître dures, Blue Giant n’aurait pas pu être une sortie plus idéale avec la fin de l’hiver. Le film est aussi un meilleur format d’adaptation que la série car nous pensons que l’aspect musical n’aurait pas été aussi abouti que sur ce format de deux heures. Aussi, nous espérons que les suites Blue Giant Explorer et Blue Giant Supreme verront le jour dans la décennie. Ainsi, nous vous encourageons très fortement à aller le voir. Il est digne d’intérêt et d’une suite.

Bande-annonce : Blue Giant

Fiche technique : Blue Giant

Réalisateur : Tachikawa Yuzuru

Basé sur le manga original d’Ishizuka Shinichi, Blue Giant édité par Shougakugan et par Glénat en France

Studio : NUT

Directeur artistique : Togo Kasumi

Directeur de photographie : Hirayanagi Satoru

Musique : Hiromi Uehara

Durée : 120 min

Date de sortie française : 6 mars 2023

Note des lecteurs0 Note

4

Diógenes : À la croisée du mythe et de l’esthétique monochromatique

L’utilisation du noir et blanc dans le cinéma contemporain est un domaine où chaque choix est scruté de près, car il peut facilement être perçu comme superficiel et tomber dans le piège du snobisme artistique. Dans cet environnement délicat, des films comme Malcolm and Marie, diffusé sur Netflix, illustrent comment le noir et blanc peut sembler avoir une utilité esthétique minime, laissant aux spectateurs l’impression que ce choix relève davantage d’un exercice de style que d’une véritable nécessité artistique.

Pourtant, certains réalisateurs ont su exploiter le noir et blanc de manière significative pour enrichir leur narration et leur vision artistique. Un exemple remarquable est celui de Hong Sang-Soo et son film Introduction, où chaque choix visuel contribue à l’exploration profonde de ses thèmes récurrents. Le but de Hong Sang-Soo est de dépouiller de plus en plus son cinéma. Convoquant, dans le très convaincant In Water, le flou de la caméra. Dans Introduction, c’est d’enlever l’aspect de la couleur pour dégager une idée terne de l’espace mais aussi des émotions de ses personnages. Le choix alors du réalisateur sud-coréen transpire par tous les pores de l’écran et amène la réflexion du spectateur. C’est dans cette exploration que le monochrome devient un outil puissant, permettant de plonger plus profondément dans l’univers du film et de ressentir toute sa force émotionnelle.

Ignorer les implications artistiques d’un tel choix est risqué, surtout si celui-ci n’est pas suffisamment justifié dans le contexte du film en question. Dans ce cadre, le premier long-métrage de Leonardo Barbuy La Torre, Diógenes, opte également pour le noir et blanc. Contrairement à d’autres exemples discutables, cette décision semble être une partie intégrante de la vision artistique du réalisateur. Par le biais de cette esthétique monochromatique, on explore des thématiques complexes telles que la transmission, la responsabilité et la mortalité de manière visuellement frappante.

Diogène, philosophe ayant vécu à l’écart du peuple et de la civilisation, rejetait toute forme sociale et ne comptait que sur ses chiens. Le film reprend cette idée d’autarcie et la transpose dans le cadre familial. Il interroge ainsi la capacité d’une enfant, confrontée à la mort de son père, à assumer la responsabilité de son petit frère sans aucune assistance. Cette exploration débute par un long travelling descendant vers le corps d’un chien mort, suivi de la mise en feu de celui-ci, symbolisant la disparition par le blanc. Ce premier plan annonce le ton du film, explorant les contrastes entre la vie et la mort, le blanc et le noir, ainsi que le rapport complexe à la mortalité et à la puissance de vie.

Barbuy La Torre présente rapidement la figure paternelle comme la seule force tangible dans un environnement hostile et solitaire. Il refuse d’être accompagné par sa fille en ville pour vendre les Tablas de Sarhua (des tablettes artisanales traditionnelles péruviennes qu’il peint), sous prétexte qu’elle n’est pas prête à affronter le comportement des gens en ville. Il propose également des reconstitutions de portraits photo en costumes typiques, son regard presque caméra transperçant l’écran. Ces actions dévalorisent l’image de l’enfant et suggèrent qu’elle n’est pas préparée à vivre seule dans cet environnement.

Par la suite, le réalisateur péruvien renverse cette dynamique en réduisant la vitalité du père. Celui-ci tombe malade, crachant du sang noir en cohérence avec la monochromie, et devient insignifiant dans le vaste décor montagneux, réduit à une simple figure humaine. Les plans rapprochés de son visage soulignent les traces du temps qui passe. En parallèle, la vitalité de la jeunesse est mise en avant, notamment à travers les actions du petit garçon, qui arrache méthodiquement les membres d’un insecte et grimpe aux arbres, symbolisant ainsi un pouvoir sur la vie et la mort. La mise en scène joue également avec la lumière, renforçant le choix du noir et blanc : la fille tresse ses cheveux sous les seuls rayons de soleil de la pièce, ou quand elle domine la caméra par sa présence dans l’encadrement de la porte, en contre-plongée et en contre-jour, marquée par l’ombre mais baignée dans la lumière.

Le moment critique survient lorsque le père tombe gravement malade, conscient de sa propre mort imminente. Il organise un rituel autour d’un feu, traversant la lumière nue avant de s’enfoncer dans l’obscurité de la nuit. Au matin suivant, il gît inanimé sur son lit, dans l’ombre de la pièce. Une fois de plus, sa fille le découvre dans l’embrasure de la porte, éclairée par une lumière contrastée d’une beauté saisissante. À son tour, elle s’enfonce progressivement dans l’ombre pour se rapprocher de lui, perdant peu à peu la lumière que lui offrait le soleil. Ce moment marque un changement de responsabilité pour elle, l’aînée de la famille, dont la mère semble avoir été assassinée selon les Tablas du père, représentation historique de la famille comme de la société péruvienne. Elle décide alors de se confronter à la ville et de s’ouvrir à une culture qu’elle avait jusqu’alors peu explorée.

Le long métrage parvient à captiver l’attention du spectateur sans lui fournir le moindre indice préalable. Nous sommes happés par l’aspect de la mise en scène que nous avons décrit depuis le début, nous plongeant parcimonieusement dans la culture péruvienne et les aspects de la spiritualité. L’utilisation fréquente de l’image de l’arbre, stable et séculaire, le catégorise à plusieurs reprises comme un symbole de vitalité, de vie et d’humanité. Que ce soit lors des funérailles où il est brûlé ou filmé au sommet de la montagne pendant que le fils dort à son ombre, cet arbre revêt une symbolique puissante. En alternant parfois des séquences connotées au rêve ou au flash-back, le réalisateur laisse le spectateur sans réponses claires, jouant toujours avec cet aspect spirituel.

Dans le dédale cinématographique où les ombres dansent et où la lumière révèle, l’emploi du noir et blanc se dresse tel un phare éclairant les profondeurs de l’âme humaine. À travers ces jeux de contrastes et de nuances, le cinéaste nous plonge dans un monde où le temps semble suspendu, où les émotions s’expriment avec une intensité saisissante. À l’image de Diógenes de Leonardo Barbuy La Torre, où chaque plan est une esquisse de vérité, le monochrome devient le vecteur d’une poésie visuelle envoûtante. Dans ce voyage initiatique où la solitude côtoie l’immensité des paysages péruviens, nous sommes confrontés à la fragilité de l’existence et à la beauté éphémère de chaque instant. Ainsi, au-delà de sa simple fonction esthétique, le noir et blanc révèle sa puissance évocatrice, nous invitant à contempler le monde avec un regard renouvelé. En cela, il incarne l’esprit même du cinéma, cette alchimie magique où l’art se mêle à la vie pour nous transporter vers des horizons insoupçonnés.

Bande-annonce : Diógenes

Synopsis : Au milieu des Andes péruviennes, deux jeunes enfants, Sabina et Santiago, sont élevés dans un isolement total par leur père, un peintre spécialisé dans la tradition ancestrale des « Tablas de Sarhua ». Ce dernier échange ses œuvres contre des produits de première nécessité pour les siens. Mais un jour, une série d’événements inattendus va bouleverser cette routine et amener Sabina à se confronter à son passé et à sa culture…

Fiche technique : Diógenes

Réalisation : Leonardo Barbuy La Torre
Scénario : Leonardo Barbuy La Torre
Directeur de photographie : Mateo Guzmán ADFC, Musuk Nolte
Directeur Artistique : Rafael Polar Pin
Son : Omar Pareja, Alejandro Wangeman, Mikael Kandelman
Création Costume : Andrea Martollet Quintana
Montage : Juan Cañola
Musique Original : Leonardo Barbuy La Torre
Producteur : llari Orccottoma, David Hurst, Mirlanda Torres, Leonardo Barbuy La Torre, Laura Mora, Daniela Abad
Société de production : Mosaico, Dublin Films, La Selva
Société de distribution :  Bobine Films
Pays de production : Pérou
Langue originale : Quechua
Genre : Drame
Date de sortie : 13 mars 2024

Note des lecteurs0 Note

4

« San Francisco 1906 » : fusion entre polar et fresque historique

Les éditions Bamboo ajoutent à leur collection « Grand Angle » l’œuvre de Damien Marie et Fabrice Meddour San Francisco 1906. Cet album plonge le lecteur dans une aventure dramatique, au cœur de l’une des villes les plus emblématiques des États-Unis, à la veille d’un des événements les plus catastrophiques de son histoire…

L’intrigue de San Francisco 1906 s’articule autour d’une jeune femme de chambre employée au Palace Hotel, qui se retrouve malencontreusement mêlée à une affaire criminelle impliquant des clans mafieux de San Francisco. La découverte accidentelle d’un colis de grande valeur la propulse dans un tourbillon de danger, tandis que la ville s’apprête à être secouée par le célèbre tremblement de terre du 18 avril 1906. La tension narrative mise en branle par les auteurs est soutenue par la menace imminente du désastre naturel, tandis que notre héroïne cherche à sauver sa peau vaille que vaille.

L’œuvre se distingue par une fidélité historique remarquable. Les auteurs ont méticuleusement reconstitué San Francisco à l’aube du XXe siècle, avec ses spécificités architecturales, sociales et culturelles. L’importance de la pègre, qu’elle soit italienne ou chinoise, figure parmi les éléments qui enrichissent le contexte historique et le rendent d’autant plus authentique. Cette immersion dans le passé est renforcée par la présence de figures historiques, telles qu’Enrico Caruso, ajoutant une couche supplémentaire de véracité à l’ensemble – bien que ce dernier soit agrémenté de nombreux éléments purement fictionnels.

La qualité du dessin de Fabrice Meddour joue un rôle prépondérant dans la réussite de cet album. Ses planches illustrent à merveille l’atmosphère de l’époque. L’utilisation dominante de teintes sépia, la représentation détaillée des décors, l’urgence qui émane du tremblement de terre, contribuent à une immersion convaincante. En outre, au-delà de son intrigue échevelée, San Francisco 1906 opère des parallèles audacieux, encore en germe, avec l’histoire de Judith décapitant Holopherne. On comprend la volonté des auteurs de tisser des liens entre mythe et réalité, passé et présent. 

Au-delà de son contexte historique, l’album interroge des thèmes intemporels tels que le danger, la corruption et la lutte pour la liberté. La quête de l’héroïne pour sauver sa vie, tout en naviguant dans un monde dominé par des forces criminelles, tapisse l’ensemble d’un récit solide et prometteur quant à la suite. Immersion dans une période charnière de l’histoire américaine, San Francisco 1906 s’appuie sur le pouvoir (notamment économique) de l’art, la nature humaine et la capacité de résilience face aux catastrophes (de toutes sortes). Une lecture recommandée pour les amateurs de récits historiques enrichis de suspense et de profondeur artistique.

San Francisco 1906, Damien Marie et Fabrice Meddour  
Bamboo/Grand Angle, février 2024, 64 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Whisky San » : le père du whisky japonais

Au cœur de l’histoire du whisky japonais se trouve la figure emblématique de Masataka Taketsuru, dont le parcours singulier a bouleversé les conventions culturelles et jeté les fondements d’une industrie florissante. Naviguant entre tradition et innovation, amour et ambition, l’homme, depuis ses premiers pas dans le monde du saké jusqu’à la création de Nikka Whisky, a toujours eu de la suite dans les idées.

Né en 1894 dans une famille de brasseurs de saké, Masataka Taketsuru se distingue dès son plus jeune âge par une fascination jamais démentie pour la distillation. Cette passion le mène tôt à découvrir le whisky écossais, faisant naître en  lui une soif d’apprentissage qui le conduira bien au-delà des frontières de son Japon natal. Malgré les réticences familiales, Taketsuru s’envole ainsi pour l’Écosse en 1918, avec un rêve audacieux : maîtriser l’art du whisky et le transposer dans le terroir japonais.

L’immersion de Taketsuru dans la culture du whisky écossais est totale. Inscrit à l’Université de Glasgow pour étudier la chimie organique, il intègre plusieurs distilleries, où il apprend les subtilités de la fabrication de cette eau-de-vie. Cette période est également marquée par une rencontre déterminante, celle de Jessie Roberta Cowan, qui deviendra sa femme et son alliée dans l’aventure du whisky japonais. Alcante, Fabien Rodhain et Alicia Grande donnent à voir un homme déterminé, souvent visionnaire, mais aussi un couple dont la solidité est à l’épreuve du temps et des obstacles. 

Le retour au Japon de Taketsuru au début des années 1920 a quelque chose de doux-amer. Il est accompagné de son épouse Jessie et s’apprête à initier les débuts de son entreprise de création du premier whisky japonais. Mais les relations avec ses parents restent glaciales, son père lui reprochant notamment de ne pas avoir repris l’entreprise familiale. Embrassant d’abord un rôle au sein de Kotobukiya Limited (futur Suntory), « Masa » se heurte rapidement à des visions divergentes, notamment avec son mentor devenu rival, Shinjiro Torii. Cette tension culmine avec la décision de Taketsuru de fonder sa propre distillerie, Nikka Whisky, en 1934, dans la région de Yoichi, choisie pour ses similitudes avec le climat écossais. Entre les deux hommes, malgré une admiration réciproque, le courant n’est jamais vraiment passé : Torii a toujours affirmé sa supériorité sur Taketsuru et il privilégiait l’actionnariat là où son partenaire préférait la qualité.

L’album en témoigne amplement : la création de Nikka Whisky est le fruit d’une persévérance exceptionnelle, illustrée par la surmontée de multiples obstacles. Il a en effet fallu adapter les techniques écossaises aux conditions japonaises, composer avec la gestion des crises, notamment climatiques, lutter contre la commercialisation précipitée d’un whisky immature, ou encore se relever des réquisitions militaires de la Seconde Guerre mondiale. Taketsuru fait preuve d’une adaptabilité remarquable, diversifiant sa production avec succès dans le jus de pomme et surtout le brandy, avant de consolider sa réputation dans le whisky – chose que l’on peut observer à l’occasion d’un concours dont l’action forme plusieurs parenthèses à un récit construit sous forme de flashbacks. 

L’histoire de Masataka Taketsuru est celle d’un pionnier, dont la vision et la détermination ont non seulement fondé l’industrie du whisky japonais mais ont également enrichi le patrimoine culturel mondial de cette boisson. Moqué en Écosse, peu pris au sérieux au Japon, « Masa » n’a jamais reculé, s’est affranchi des attentes de son père et a finalement réussi là où tout le monde, ou presque, le voyait échouer. L’homme laisse derrière lui un héritage indélébile, incarné par Nikka Whisky, que les auteurs épinglent en symbole d’excellence et de passion. Ou comment un « nez » doublé d’un perfectionniste est parvenu à jeter un pont pérenne entre deux cultures si distinctes. 

Whisky San, Alcante, Fabien Rodhain et Alicia Grande 
Bamboo/Grand Angle, février 2024, 136 pages

Note des lecteurs1 Note

4