Accueil Blog Page 142

Le Monde est à eux de Jérémie Fontanieu : la licorne et le dragon

Rares sont les feel-good movies qui traitent de l’Education Nationale et ce ne sont pas Entre les murs (2008), La Vie scolaire (2019) ou, dernièrement et outre-Rhin, La Salle des profs(2023) qui en auront offert l’exemple. Raison de plus pour ne pas bouder son plaisir devant ce bienheureux ovni, qui plane délicieusement à contre-courant, Le Monde est à eux (2023), de Jérémie Fontanieu.

Un élève en échec,
Mauvais devant l’Eternel
À qui pousseraient soudain des ailes,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas !Un enseignant impliqué, dévoué, passionné,
Pas ronchon, pas grognon, pas félon,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas !

Des parents attentifs, positifs, participatifs,
Qui donnent la main aux enseignants, tout en ne lâchant pas la bride sur le cou de leurs grands petits,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas !

Une classe silencieuse, respectueuse, heureuse,
Constituée d’élèves accrochés, intéressés, soudés,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas !

Et pourquoi pas ?!…

Oui, pourquoi pas ? C’est pourtant bien le petit miracle, répété sur la durée d’une année et années après années, dont nous rend témoins Jérémie Fontanieu, l’homme orchestre de ce documentaire : à la fois réalisateur, scénariste, enseignant et professeur principal de la classe qui va se trouver filmée pendant une année scolaire. Flanqué de son collègue de Mathématiques, David Benoît, qui participe à cette expérience diffuse sur la France entière et joliment nommée « Réconciliation », l’homme, tonique, encore jeune, enseigne les Sciences Sociales en Terminale ES3, au Lycée Eugène Delacroix, à Drancy. Les classes « Réconciliation » rassemblent des élèves initialement en échec massif, mais qui s’engagent, ainsi que leurs parents, à se mettre au travail, à faire confiance aux enseignants et à suivre les conseils prodigués. Trois axes qui devraient être systématiquement suivis et qui devraient paraître évidents. Mais tous savent que, sauf exception, tel n’est pas le cas. S’il faut une expérience pour en venir à se « réconcilier » avec ces fondamentaux, et du même coup avec l’institution, la société, la culture, pourquoi pas ?!…

Car le miracle opère. Lors d’une conversation avec un parent, Monsieur Fontanieu, ainsi que le désignent ses élèves, énonce cette requête intéressante : « Je vous demande de me croire. En juin, devant le succès de votre enfant, vous me croirez. Je sais que ce n’est pas évident pour vous, mais je vous demande de me croire maintenant ». Surprenant resurgissement de la « croyance » dans un contexte résolument laïque. Et pourtant… Le moindre cheminement commun est-il envisageable sans une adhésion des deux partis ? Adhésion, croyance, les réalités psychiques procèdent en réalité du même mouvement.

Et, de fait, en juin, comme chaque année, chaque élève de la classe « Réconciliation » de Monsieur Fontanieu sera reçu au Baccalauréat. Succès général qui ne laisse personne sur le côté et unit tous les acteurs et témoins de ce sauvetage dans une sorte de grande fraternité. Une grande réunion festive se tiendra, donnant la parole à chacun, en un beau bouquet de ressentis et de gratitudes quant à cette expérience. Réunion à laquelle la troupe de plus en plus nombreuse des anciens assiste, preuve de la profondeur et de l’authenticité du lien créé.

Auparavant, au fil de l’année, même dans les jours les plus tristes et les plus froids de l’hiver, le filmage très inventif, cadrant la vie scolaire jusque dans ses moindres détails, et le montage très tonique, emmené par une musique électronique dynamique et pulsée, auront recueilli le redressement des corps, les regards retrouvant une droiture, les visages un sourire. À l’approche de Noël, la classe et ses enseignants fêtent le solstice d’hiver en rejoignant une grande fête foraine. Les grands ados, au seuil de l’âge adulte, en rapportent fièrement une grande peluche, gagnée à l’un des jeux proposés. C’est ainsi qu’un coquet dragon noir rejoint, sur le haut d’une armoire de la classe, une licorne rose qui semblait attendre son prince charmant. Et l’on se dit que, comme les chimères tout droit échappées des comptines de Desnos, ces classes affirmant hautement et avec bonheur la possibilité d’un succès scolaire sont aussi décalées, sur le grand navire Éducation Nationale de plus en plus abandonné par les choix financiers des gouvernements actuels, que ces peluches colorées rappelant innocemment, au cœur d’un monde de plus en plus sombre, la promesse d’un bonheur. Promesse qui sera tenue, ce qui est admirable, et infiniment régénérant.

Bande-annonce : Le Monde est à eux

De Jérémie Fontanieu
20 mars 2024 en salle | 1h 15min | Documentaire
Distributeur L’Atelier Distribution

Note des lecteurs0 Note
4

Scandaleusement vôtre, le film scandaleusement plat de Thea Sharrock

Scandaleusement vôtre, de la britannique Thea Sharrock n’est ni fait, ni à faire. C’est un film qu’il ne fallait surtout pas faire, pas dans cette version insipide, taillée à la hache.

Synopsis : Littlehampton, 1920. Lorsque Edith Swan commence à recevoir des lettres anonymes truffées d’injures, Rose Gooding, sa voisine irlandaise à l’esprit libre et au langage fleuri, est rapidement accusée des crimes. Toute la petite ville, concernée par cette affaire, s’en mêle. L’officière de police Gladys Moss, rapidement suivie par les femmes de la ville, mène alors sa propre enquête : elles soupçonnent que quelque chose cloche et que Rose pourrait ne pas être la véritable coupable, victime des mœurs abusives de son époque….

Le Corbeau

La bande-annonce de Scandaleusement vôtre avait de beaux avant-goûts de comédie. Le casting de haut niveau très prometteur. À l’arrivée, il n’en est malheureusement rien. Ce whodunnit qui n’en est même pas un, déçoit beaucoup.

Le scénario est tiré d’une histoire qui s’est réellement passée dans la petite ville anglaise de Littlehampton. Dans une rue populaire cohabitent Edith Swan (Olivia Colman), une vieille à la bigoterie enlisée à jamais dans la maison de son père interprété par un Timothy Spall caricatural, et Rose Gooding (Jessie Buckley), une « étrangère » (elle est irlandaise), fille-mère à l’avant-garde de son temps, peu farouche et au verbe haut en couleurs, et c’est peu de le dire.

Ces protagonistes sont au centre d’une affaire de calomnies épistolaires d’un genre spécial : les lettres ne sont qu’injures et insultes gratuites adressées à leurs récipiendaires. D’abord, la grenouille de bénitier Edith qui n’y voit que souffrances, signifiant la garantie d’aller au ciel. Mais beaucoup d’autres reçoivent des lettres identiques, et tous les soupçons et les yeux se tournent vers Rose. Une policière, l’agent Gladys Moss (Anjana Vasan) est la seule à avoir des doutes sur cette issue trop évidente, et mène l’enquête.

Malgré la présence d’un casting all star, cette petite histoire est fade, sans goût. À peine un rire ou deux fusaient d’un groupe d’anglais qui étaient dans la salle. D’habitude extrêmement précise dans son jeu, l’excellente Olivia Colman pédale dans la semoule, et est au bord du cabotinage , comme intoxiquée par un personnage sans nuances, presque sans consistance. De son côté, la fabuleuse Jessie Buckley que, par un fait peut-être pas si hasardeux, l’on a revu le même jour, impeccable, dans l’inquiétant Men d’Alex Garland. Celle-ci semble peu ou pas du tout croire à son propre rôle et à toute cette histoire qui manque singulièrement de saveur. Le mystère est insignifiant, l’enquête encore moins, les personnages vocifèrent sans raison.  Et les insultes s’enchaînent ad nauseam sans rien apporter ni de drôle, ni de franchement caustique.

Par ailleurs, Scandaleusement vôtre s’essaie au Colorblind Casting (casting daltonien), à l’instar de la série Bridgerton du Shondaland, ou de La Petite Sirène de Disney. Le procédé tombe comme un cheveu sur la soupe, apportant plus de distractions et de questions que de ce que Thea Sharrock a voulu y mettre, un multiculturalisme mais également un féminisme qui ne sont pas correctement exploités.

Un livre raconte la même histoire (Christopher Hilliard, The Littlehampton Libels, 2017). Sans l’avoir lu, et rien qu’en lisant synopsis et diverses revues dithyrambiques du titre, on voit bien le potentiel que le film a raté : une description de l’Angleterre après la Grande Guerre, les mœurs étriquées, la bigoterie et la bien-pensance, la xénophobie et bien d’autres pistes. Il y avait de quoi parler de l’émancipation des femmes qui viennent à peine d’obtenir le droit de vote en Angleterre, ou au contraire de l’enfermement de certaines d’entre elles dans un patriarcat plus que vigoureux (il faut voir la manière dont Olivia Colman est traitée par son père).

Thea Sharrock échoue lamentablement avec son film, ni comique, ni dramatique, ni édifiant, ni émouvant. Il est assez incroyable d’en arriver là, avec les deux plus importantes actrices britanniques du moment.

Scandaleusement vôtre – Bande annonce

Scandaleusement vôtre – Fiche technique

Titre original : Little wicked Letters
Réalisateur : Thea Sharrock
Scenario : Jonny Sweet
Interprétation : Olivia Colman (Edith Swan), Jessie Buckley (Rose Gooding), Timothy Spall (Edward Swan), Hugh Skinner (Inspecteur Papperwick), Jason Watkins (M. Treading), Alisha Weir (Nancy Gooding), Anjana Vasan (Police Officier de  Gladys Moss) Eileen Atkins (Mabel), Lolly Adefope (Kate), Joanna Scanlan (Ann), Gemma Jones (Victoria Swan)
Photographie : Ben Davis
Montage : Melanie Oliver
Producteurs : Olivia Colman, Peter Czernin, Ed Sinclair, Jo Wallett, Coproducteurs : Anna Hintzen, Emma Mager
Maisons de production : Blueprint Pictures, Film4, People Person Pictures,South of the River Pictures, StudioCanal
Distribution (France) : StudioCanal
Durée : 100 min.
Genre : comédie, Policier, Drame
Date de sortie : 13 Mars 2024
Royaume-Uni/ France – 2023

Note des lecteurs1 Note
2

Séries Mania 2024 : Le Monde n’existe pas, d’Erwan Le Duc

Séries Mania 2024, jour 3 avec la diffusion des deux premiers épisodes de la série d’Erwan Le Duc (Perdrix, La fille de son père), Le Monde n’existe pas. Une adaptation dans l’univers absurde et tendre du réalisateur du roman de Fabrice Humbert. La série de quatre épisodes suit le retour d’Adam dans la ville qui l’a vu grandir et d’où il est brutalement parti. Un monde rempli de souvenirs et de personnages hauts en couleurs magnifiquement croqués entre humour noir et tension.

On vient de quitter Niels Schneider en pleine folie D’Argent et de sang, voilà qu’on le retrouve, crâne rasé, dans un desk de rédaction parisienne. Le journaliste qu’il interprète vit au travail, jusqu’à y dormir, quand soudain son œil est attiré par un gros titre au journal télévisé. La mort de Lola Montès (on appréciera le clin d’œil) ? Non, plutôt l’identité de son meurtrier. Adam insiste pour retourner sur le terrain. Le voilà de retour en terre trop bien connue. Les souvenirs remontent dans l’appartement d’une coiffeuse décédée qu’il a loué. Un lieu improbable avec une chambre minuscule qui est restée « dans son jus ». L’importance est ailleurs pour Adam : enquêter et pourquoi pas retrouver Axel Challe, son amour de jeunesse, accusé du meurtre et qu’il ne croit pas coupable. Arrivé sur place, rien ne se passe vraiment comme prévu, du moins ce n’est pas un drame que propose le réalisateur de Perdrix, mais bien une tragi-comédie aux accents burlesques. Les personnages sont aussi fêlés qu’absurdes, tous paraissent suspects. Surtout, tous font écho au passé d’Adam qui refait surface presque dans le temps présent. Adam se révèle peu à peu dans toute sa rage contenue qui va se libérer.

Les deux premiers épisodes présentés à Séries Mania (la suite sera à découvrir sur Arte prochainement) sont rythmés et prometteurs. Des personnages délicieusement croqués, des décors soignés. Une époque résumée dans toute sa solitude, entre dialogue de sourd avec l’IA d’une voiture ou discussion par caméra entre Adam et son amant Japonais. On n’en apprend pas tant que ça sur l’enquête ou sur la mort de Lola Montès, car ce qui compte est ailleurs, dans la douce dinguerie de chacun qui peut cacher une réelle violence, dans l’apparence lisse d’Adam qui cache une véritable colère. Erwan Le Duc insiste beaucoup sur les corps entre eux, sur la manière dont celui de son personnage évolue notamment, se cherche. Niels Schneider, de tous les plans ou presque, s’y montre formidable de décalage, son corps athlétique, son sérieux, dans sa tentative de faire émerger la vérité ou plutôt de se montrer à la hauteur de son présent. Il veut rester cette fois et prouver qui il est, de quoi il est capable. Quitte à sombrer ? Dans le tout dernier plan de l’épisode 2 en tout cas, quelque chose bascule et l’étrangeté se fait plus âpre, comme si des secrets devaient émerger. Après tout, le monde n’existe pas, ne l’oublions pas !

Fiche technique : Le Monde n’existe pas

Synopsis : Un journaliste, convaincu que son amour de jeunesse est innocent du crime dont on l’accuse, revient enquêter dans la ville où il a grandi et qu’il a fuie.

Réalisation : Erwan Le Duc
Scénario : Erwan Le Duc, Mariette Désert d’après le roman de Fabrice Humbert.
Interprètes : Niels Schneider, Maud Wyler, Julien Gaspar-Oliveri, Anne Rotger, Saadia Bentaieb, Georgia Scalliet
Diffusion : Arte
Format : 4 x 45 min

« Boomers » : une génération à la croisée des chemins

Parfois, le passé semble un continent lointain et l’avenir une énigme. Boomers, de Bartolomé Segui, se présente comme une exploration introspective et profonde de la crise existentielle qui peut parfois accompagner l’entrée dans la soixantaine. Ce roman graphique, riche en réflexions sur le temps, la mémoire et le décalage générationnel, nous invite à partager le voyage intérieur d’Ernesto, un homme vieillissant confronté à la réalité d’un monde qui semble lui échapper.

Ernesto, personnage central de Boomers, incarne la figure du sexagénaire en quête de sens à un moment charnière de sa vie. Sa décision de s’isoler en Irlande, pour se ressourcer, ouvre la porte à une méditation sur la fugacité du temps et la pérennité des lieux, mais surtout sur le besoin de faire le point quand on se sent en décalage avec son environnement. À travers les interactions, les pensées et les souvenirs de son protagoniste, Bartolomé Segui dessine un portrait émouvant d’une génération confrontée à l’érosion de ses certitudes et à la redéfinition de ses aspirations.

L’album explore avec acuité la crise de la soixantaine, période de remise en question profonde où l’individu mesure le chemin parcouru et anticipe celui qu’il lui reste à parcourir. La confrontation d’Ernesto avec la grandeur de la nature, l’irrémédiabilité du temps qui passe et ses propres interrogations existentielles révèle une quête universelle de sens dans un monde en perpétuelle mutation. Cette introspection est renforcée par les dialogues avec sa femme et ses amis, qui agissent comme des miroirs reflétant les multiples facettes de cette quête d’identité. Chacun avance avec ses craintes, ses désirs, ses besoins et cherche à appréhender au mieux un monde qui, chemin faisant, apparaît toujours plus insaisissable – qu’il s’agisse des questions de genre, des politiques menées ou de ses propres déficiences.

Boomers engage également un dialogue critique avec les évolutions sociétales contemporaines. Les discussions autour de la fenêtre d’Overton (dont le déplacement légitimerait la droite et ostraciserait la gauche) et du rôle des médias dans la formation de l’opinion publique mettent en lumière les tensions et les clivages qui préoccupent ces Espagnols sexagénaires. Le regard que porte Ernesto sur sa ville, conditionnée voire transformée par le tourisme, symbolise le sentiment de déracinement et de perte d’identité face à un monde globalisé. 

Au fil des pages et des saynètes, Ernesto parvient progressivement, parfois, à une forme de réconciliation avec le temps. Cette acceptation passe par exemple par la reconnaissance de l’influence de ses parents sur sa propre vie. Ailleurs, inévitablement, ce sont les réflexions sur la retraite et la mortalité qui transparaissent, mais aussi par des moments de légèreté et d’humour partagés avec des technologies modernes (dont les plateformes de streaming). L’album renoue avec des personnages anciens de Bartolomé Segui, Ernesto et sa femme Lola, pour esquisser une philosophie de vie où la sagesse et l’acceptation devraient remplacer le regret et la nostalgie.

Boomers gratte le vernis au-delà de la crise de la soixantaine, interpelle sur le sens de l’existence dans un monde en perpétuel changement. À travers le périple introspectif d’Ernesto, l’album sonde les plans émotionnels et physiques indissociables au troisième âge. Que l’on regrette l’évolution des choses, le jeunisme ou les propres contraintes qui pèsent sur nos corps – migraines, douleurs articulaires, etc. –, le vieillissement engendre son lot de questionnements, que l’auteur restitue avec habileté ici. 

Boomers, Bartolomé Segui 
La Boîte à bulles, mars 2024, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« La Vengeance » : les ténèbres du Wyoming

Dans les contrées sauvages et impitoyables du Wyoming du XIXe siècle, un homme est déterminé à rendre justice et à venger les atrocités commises contre sa famille. Avec une plume économe mais un dessin immersif, David Wautier nous plonge dans une quête de rédemption marquée par le deuil, la culpabilité et l’instinct primal de survie.

Richard Hatton aurait pu être le symbole de l’homme ayant conquis l’Ouest américain. Il possède une ferme, quelques terres, une famille aimante et dévouée. Mais il voit cependant son existence basculer dans l’abîme lorsque sa femme, Mary, est sauvagement agressée et tuée par Jim Pickford et ses complices, de passage dans les environs. Est-il responsable de cet assassinat, lui qui avait laissé son épouse seule ? Cette tragédie, mâtinée de culpabilité, constitue le début d’une descente aux enfers pour Richard Hatton. Car obsédé par un ardent désir de vengeance, il va tout plaquer pour se lancer dans une vendetta impitoyable.

Abandonnant sa ferme, vestige d’un passé souillé, le désormais ex-fermier entreprend une odyssée sanguinaire, entraînant avec lui ses deux jeunes enfants dans les milieux hostiles et souvent glaciaux du Wyoming. Cette décision soulève évidemment quelques questions sur les conséquences de ses choix et sur la fine frontière séparant la justice de la vengeance. Mais David Wautier fait montre de pudeur en la matière, et la narration du périple d’Hatton est surtout rythmée par l’action, les épreuves qui testent la résilience face à la faim, au froid et à la peur. Le portrait est brut : c’est celui d’un homme poussé à ses limites.

La traque de Jim Pickford et de ses acolytes s’avère d’autant plus difficile que leur réputation sème la terreur parmi les villageois, lesquels préfèrent le silence à la potentielle colère des criminels. Dans sa quête vengeresse, Hatton a pour seuls compagnons ses propres démons et une solitude dont ses enfants constituent les uniques obstacles. Dans un exercice très immersif, David Wautier excelle : les paysages désolés du Wyoming pourraient se confondre avec le désert émotionnel que traverse l’ex-fermier, accentuant le caractère impitoyable de sa mission.

Le dénouement de l’histoire, cette confrontation inévitable, n’est finalement qu’un climax de façade. Car ce qui fait la sève du récit, ce qui soulève des interrogations universelles, c’est la nature de la justice poursuivie et le coût de la vengeance pour Hatton et les siens. L’homme, enfin, retrouve le sourire ; après s’être vengé, il ressent une forme de soulagement. Mais il n’en demeure pas moins une absence, un vide que rien ne pourra jamais combler.

Western moderne autour des thèmes de la culpabilité, de la perte et de la justice personnelle, La Vengeance est bien mené, plus immersif que foisonnant. La frontière entre le bien et le mal se brouille sous le poids des circonstances. Et David Wautier conserve une certaine distance : il scrute son protagoniste, expose ses reliefs psychologiques mais ne l’idéalise jamais, laissant transparaître les douleurs intérieures et leurs conséquences inexpiables. Une jolie réussite. 

La Vengeance, David Wautier 
Anspach, mars 2024, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Les Pittoresques Expéditions du Major Burns » : aventure et humour

Pour son troisième tome, Les Pittoresques Expéditions du Major Burns nous entraîne dans le sillage du Major Burns, du docteur Wayne et du professeur Pool, dans une série d’aventures rocambolesques et d’explorations scientifiques autour du globe.

Une expédition scientifique exceptionnelle est menée à bord d’un cargo, sous l’égide du professeur Pool, accompagné de ses inséparables (?) compagnons, le major Burns et le docteur Wayne. Alors que Burns voit dans cette odyssée une occasion inouïe d’enrichir le savoir humain, Wayne, quant à lui, affiche un enthousiasme nettement moins ardent… qu’une rencontre avec un cachalot ne va pas démentir.

Le Major Burns et le docteur Wayne forment un duo comique d’une grande complémentarité : c’est à travers eux que sont créés les décalages humoristiques et qu’émerge l’absurde. Leur périple les conduit à la découverte de lieux emblématiques et mystérieux, d’une sépulture maltaise à un vaisseau fantôme, sans oublier les trésors égyptiens et les cryptes oubliées. Ces aventures se fondent sur un arrière-plan historique riche, renforcé par les fiches pédagogiques intercalées entre chaque récit.

Ce tome se caractérise par son ironie bon enfant et sa capacité à tourner en dérision ses protagonistes. L’utilisation de l’humour, loin d’être gratuite, sert parfois de critique sociale et de commentaire sur la nature humaine. Il suffit par exemple de lire les informations distillées sur le « jus de momie » pour le comprendre. 

Devig, à travers son dessin en ligne claire, rend hommage aux grands classiques de la bande dessinée. Il insuffle une légèreté appréciable à son album et l’immersion dans cet univers fantasque fonctionne plutôt bien. Les Pittoresques Expéditions du Major Burns entremêle avec talent dimension historique, aventure et humour, et une grande partie de son charme est tirée précisément de là : l’habile mélange des genres, auxquels on peut ajouter le fantastique.  

Les Pittoresques Expéditions du Major Burns (T.03), Devig
Fluide glacial, mars 2024, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
3

« Barcelona, âme noire » : un destin spécial sous le franquisme

Dans un contexte historique marqué par la dictature de Franco, Barcelona, âme noire dépeint l’épopée tumultueuse de Carlos Vargas Moreno, un entrepreneur devenu mafieux. Porté par Denis Lapière, Gani Jakupi, Ruben Pellejero, Eduard Torrents et Martín Pardo, le récit nous entraîne dans les méandres d’une Barcelone en proie aux turpitudes du pouvoir et de la pègre. 

Barcelona, âme noire s’ouvre sur le destin tragique de Carlitos. Adolescent marqué par l’assassinat de sa mère, il rejoint la France pour échapper au franquisme, et est rapidement initié aux affaires illicites, lesquelles commencent par le passage clandestin de produits interdits en Espagne. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les auteurs échafaudent une épopée dont le récit transcende l’individuel pour embrasser l’histoire collective d’une famille, d’une société et d’une époque. Le franquisme, son régime corrompu, ses policiers compromis, sa pègre et leurs petits arrangements financiers se trouvent en effet en bonne place dans le roman graphique.

Carlos préfère ne pas évoquer, et même oublier, les accusations portées contre son père, soupçonné d’être coupable de plusieurs meurtres, dont celui de sa propre femme. Il reprend l’épicerie familiale, étend ses activités et se fraie un chemin jusqu’aux sommets de la pègre de Barcelone. Plus que les dilemmes moraux, ce sont les choix forcés par les circonstances qui semblent sous-tendre Barcelona, âme noire. Le récit illustre ainsi comment les événements de la guerre civile espagnole et la dictature franquiste façonnent la psyché et les destinées individuelles, encourageant Carlos sur la voie de la criminalité, sans toutefois lester le personnage d’une noirceur inexpiable (il recueille par exemple son demi-frère comme s’il s’agissait de son propre fils). 

Malgré ses nombreux intervenants – Denis Lapière, Gani Jakupi, Ruben Pellejero, Eduard Torrents, Martín Pardo –, Barcelona, âme noire possède une cohérence visuelle et narrative totale. Fenêtre ouverte sur le franquisme, procédant par défiance et connivence, l’album se distingue aussi par ses nombreuses transitions temporelles. Ces dernières permettent aux auteurs de restituer l’essence d’une vie mouvementée, basée pour partie sur les opportunités, pour partie sur les mensonges, mais en apportant suffisamment de contexte et de profondeur aux personnages, et surtout à Don Carlos, pour lui épargner tout manichéisme simplificateur.

Passant de victime à coupable, d’ingénu à machiavélique, abîmé par la vie mais capable de duplicité et de violence, bref profondément humain, dans ses aspects les plus lumineux comme les plus sombres, Carlitos, devenu Don Carlos, constitue la ligne directrice et l’argument numéro un de Barcelona, âme noire. Mais l’œuvre est multidimensionnelle et la manière dont elle envisage l’impact de l’Histoire sur les destins individuels de ses personnages révèle beaucoup des mécanismes de pouvoir dans une société en crise. Très engageant, souvent même passionnant, le récit gagne encore en sophistication à travers le regard que Carlos pose sur lui-même : celui d’un enfant qui cherche à tuer le père, à se détacher de son héritage, mais qui en reproduit pourtant certains réflexes… 

Barcelona, âme noire, Gani Jakupi, Denis Lapière, Pardo Rodriguez, Rubén Pellejero et Eduard Torrents
Dupuis, mars 2024, 148 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Mon âme vagabonde » : jeune femme en quête de sens

Dans Mon âme vagabonde, Tohar Sherman-Friedman nous invite à partager son intimité. Ce roman graphique empreint de sincérité et d’authenticité se veut foisonnant de monologues introspectifs, au sein desquels l’autrice explore les tourments de sa génération, ses angoisses personnelles et sa place dans une société en constante mutation.

Tohar Sherman-Friedman est une jeune femme pleine de doutes, de peurs et d’aspirations parfois floues. Son roman graphique, autobiographique, est résolument tourné vers l’introspection, et les questions existentielles s’y mêlent aux réflexions générationnelles, qui les englobent. C’est avec une précision parfois désarmante que l’illustratrice israélienne radiographie ses affects, ses troubles, les relations interpersonnelles qu’elle noue – ou fuit. 

Poursuivant sur la lancée de son premier succès, Les filles sages vont en enfer, Tohar Sherman-Friedman se livre pleinement, dans un récit découpé en chapitres organisés autour des expériences marquantes de sa vie. De sa lutte contre l’anxiété quotidienne à ses interrogations sur son identité, son corps et sa carrière, chaque page est un pas de plus dans le jardin secret de l’autrice. Les récits de la pandémie de Covid-19, de sa vie amoureuse et des défis du quotidien se succèdent, peignant le portrait d’une femme incertaine, vulnérable, peu à l’aise avec son corps.

Mon âme vagabonde interroge à sa manière la place de la femme dans la société contemporaine. De la maternité, envisagée avec un mélange d’envie et d’appréhension, à la réduction mammaire, en passant par la jalousie féminine, Tohar Sherman-Friedman aborde sans détour les thématiques liées à la féminité. Elle expose avec profusion ses interactions avec son compagnon, entre tendresse et remises en question, et partage ses luttes intérieures, comme les angoisses, tenaces, parfois envahissantes, et son rapport conflictuel à son corps – elle déteste par exemple sa poitrine.

L’évocation de sa scolarité dans une école de design en Israël offre un aperçu de son cheminement professionnel et créatif, tandis que la santé mentale est convoquée à différents moments, et notamment par le truchement d’une dépression diagnostiquée… par un test de personnalité en ligne. L’univers intérieur de l’autrice est riche et a vraiment de quoi passionner le lecteur. Sans égocentrisme, Tohar part de sa situation personnelle, qu’elle met à nu, pour finalement se faire ambassadrice (inavouée) de tous ceux, nombreux, qui se retrouveront en tout ou en partie dans ses descriptions. 

Mon âme vagabonde est une œuvre introspective et universelle, où Tohar Sherman-Friedman se fait le miroir des angoisses, des doutes et des aspirations d’une génération en quête de repères. Avec sensibilité et acuité, elle offre un regard empreint de sincérité sur ses sentiments, les épreuves qu’elle traverse et la manière dont elle les appréhende.

Mon âme vagabonde, Tohar Sherman-Friedman 
Delcourt, mars 2024, 152 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Toubab » : éveil sénégalais

Dans Toubab, Nuria Tamarit narre le voyage initiatique de Mar, une adolescente confrontée à la découverte d’une culture radicalement différente, au Sénégal. À travers ses yeux, nous explorons les thèmes de la croissance personnelle et de la découverte culturelle.

Mar est une jeune fille de 17 ans assez ordinaire : un peu trop connectée et nombriliste, elle a du mal à imaginer ses journées sans les notifications qui les rythment habituellement. La voilà cependant entraînée, un peu malgré elle, dans un voyage au Sénégal avec sa mère, dans le cadre d’une mission humanitaire. Sa dépendance aux réseaux sociaux et son sentiment d’isolement sans connexion constante à Internet la placent d’emblée dans une posture de malaise face à cet environnement qui, de plus, lui est totalement étranger. Ce décalage amorce le premier niveau d’un voyage initiatique, où l’inconfort et le manque deviennent le terreau d’une transformation personnelle.

Car peu à peu, Mar s’ouvre aux charmes et à la richesse humaine du Sénégal. Elle découvre une société où le matérialisme et la pression capitaliste cèdent la place à l’humanité, au partage, et à une joie de vivre plus spontanée. Cette transition de Mar, d’une focalisation sur le manque à une appréciation de l’abondance tout à fait différente, souligne ce qui constitue le cœur du récit : l’éveil culturel. À travers les danses spontanées, les sourires partagés et une alimentation qui marque une rupture avec sa routine, Mar commence à percevoir le monde extérieur comme plus significatif, plus foisonnant, plus diversifié que le monde virtuel, confiné dans son téléphone.

Le récit de Toubab, prenant, s’approfondit lorsque se posent des réflexions sur les aspirations à une vie meilleure et les périls de l’émigration vers l’Occident, mettant en lumière les complexités des désirs humains face aux réalités économiques et sociales. Plus qu’un simple écho aux drames actuels et récurrents de la Méditerranée, cela pousse Mar à considérer des questions plus larges sur la vie, le bonheur et la signification de l’appartenance à une communauté. Si le Sénégal offre à ses habitants une vie riche en chaleur humaine et en plaisir partagé, il n’en demeure pas moins que les sirènes de la société de consommation bourdonnent aux oreilles des autochtones, parfois au péril de leur vie.

Un objet quotidien, la tong, devient dans l’album un symbole puissant de la découverte culturelle de Mar. Qu’importe si un homme porte des tongs normalement dévolues aux femmes, les prescriptions européennes n’ont pas voix au chapitre là-bas. Mieux, Mar apprend le concept de propriété partagée : la communauté qu’elle côtoie est riche des biens de chacun, qui sont en quelque sorte socialisés, le besoin du moment justifiant la possession, toujours éphémère. Cela aboutit à des leçons d’humilité et de partage, apprises au cours de son voyage. Ces moments symbolisent parfaitement la transformation intérieure en cours, qui sous-tend Toubab.

Nuria Tamarit problématise à hauteur d’ado ce que signifie vraiment vivre en communauté. Elle invite à (re)découvrir l’essentiel au-delà du matériel. À travers le voyage de Mar, nous sommes invités à réfléchir sur nos propres vies, sur ce qui compte véritablement, et sur la beauté de l’ouverture au monde. Ce récit, aux illustrations « spontanées », nous rappelle que parfois, pour trouver ce qui est véritablement important, il faut être prêt à se perdre dans l’inconnu.

Toubab, Nuria Tamarit
Les Aventuriers d’ailleurs, février 2024, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Paperhouse : la fabrique du rêve

En réalisant Paperhouse, Bernard Rose donnait un sens profond aux rêves, ces chemins intimes qui peuvent donner accès à une compréhension de soi. Entre subconscient, rêve, cauchemar, monde parallèle et réalité, une jeune fille vit un périple qui la mène jusqu’au bout d’elle-même et en ressort grandie.

Voyage thérapeutique, immersion dans le sommeil paradoxal à travers un imaginaire tangible et sensuel, rencontre régénérante entre deux enfants perdus, choc traumatique, lyrisme ample et stimulant, Paperhouse a tout d’un film de série B qui sait se libérer du format d’un genre pour côtoyer les plus grands. Conte d’épouvante et de magie dans un récit anti-choral : c’est quasi exclusivement le point de vue de la jeune Charlotte Burke, remarquable, au jeu net et franc, sans fioritures, qui est mis en avant. Son personnage est tour à tour exaspérant, attachant, émouvant, puis d’une grande maturité émotionnelle.

La maison de papier

Le scénario repose sur un concept original, à la fois simple et fascinant : une jeune fille peut pénétrer dans un monde parallèle, une fois endormie, qu’elle a préalablement dessiné sur une feuille de papier. Cette ergonomie, cette idée fantastique génère chez le spectateur une curiosité sans cesse renouvelée. Que va-t-elle dessiner ? Comment sa créativité va se réaliser concrètement dans l’autre monde ? Que va dire le garçon qu’elle a humanisé ? Quels seront ses traits de caractère ? Est-elle responsable de lui ? Que va-t-il se construire entre eux ? Que sait-il de cette dimension ?

La mise en scène de Bernard Rose relève d’un grand sens de l’image. C’est globalement épuré, simple, mais toujours pictural, atypique et rare. Hans Zimmer, dans son génie au stade embryonnaire, offre une partition particulièrement saisissante, émouvante, avec ses synthés plein de spleen, de personnalité qui ne tombent jamais dans le kitch ou dans l’outrance.

Deux enfants perdus

Fait de bric et de broc, le style visuel de l’autre univers fait penser à l’esthétique d’Edward Scissorhands, avec ce même pouvoir d’évocation. Sa polysémie doit être réduite par l’intervention de Charlotte Burke, architecte de ses propres rêves, qui va se rendre compte qu’il existe des liens étroits entre son monde parallèle et sa vie personnelle. Une partie de ce qu’elle fabrique lui échappe et est le produit de son subconscient. Une autre partie est issue d’un réel qu’elle doit apprendre à connaitre. La relation qu’elle noue avec Elliott Spiers est authentiquement touchante. Ce dernier, mystérieux, charmant, attachant, gracieux, avec son visage d’ange, est un trésor pour la caméra. La synergie qui éclot de leur relation est l’atout majeur du film, son élan vital. Les dialogues entre eux ont quelque chose d’évanescent : décalés, suggestifs, énigmatiques, surréalistes, déraisonnables, incantatoires… On n’est jamais réellement les pieds sur terre. Le propos du film peut paraître tortueux, parfois insaisissable, comme un véritable serpent, mais sait se réapprovisionner d’enjeux et d’objectifs déterminants assez faciles à assimiler.

Du voyage surnaturel à la maturité

Le danger est potentiellement partout dans Paperhouse, mais l’aspect fantastique, surnaturel, étrange, avec sa propre logique interne, est là pour nous dire que tout est possible. Le film pose des questions sur la parentalité, sur les aspérités de l’enfance (l’image qu’on se fait d’un père absent, ses retrouvailles en demi-teinte avant un cocon familial retrouvé) et alterne des séquences horrifiques très graphiques, des moments bucoliques, oniriques, avec des sursauts d’espoirs, des envies d’évasions, etc.

Le spectateur peut se laisser aller à quelques spéculations malgré la lucidité de l’enfant sur ce qui lui arrive, avant le coup de maestria final, qui a quelque chose d’insensé, d’euphorisant, de poétiquement embelli et qui agit comme une libération, avec des marges d’interprétations (est-ce une ultime dilution entre les deux mondes ? Une hallucination passagère ? La relation entre les deux enfants est-elle achevée ?)

Malgré le point de vue adopté, toujours à hauteur d’enfants, Paperhouse est une œuvre profondément adulte, au propos averti, mûr et imprégné par une notion d’auteur. Le personnage de Charlotte Burke finit par gagner en maturité émotionnelle, digérer ce qui lui est arrivé et prendre de la hauteur, car elle a su décrypter et apprivoiser ce voyage qui oscillait entre rêve et réalité. C’est aussi un des atouts de l’enfance : croire au fantastique, ne pas toujours l’appréhender, en être déstabilisé et, parfois, en extraire le meilleur.

Les trésors enfouis de la perception humaine

Psychologie, métaphore, rêve, cauchemar, réalité, traumatisme, parentalité, crayon, dessin, maison, phare, océan, maladie, doute, espoir : le champ lexical du film est teinté de fantaisies et de considérations particulièrement profondes et touchantes. Un chef-d’œuvre résolument innovant, qui stimule le subconscient, touche à l’intime, pour mieux révéler les secrets et les trésors enfouis de la perception humaine.

Bande-annonce : Paperhouse

Fiche technique : Paperhouse

Synopsis : Petite fille solitaire et rêveuse, Anna découvre qu’elle peut entrer dans un monde parallèle, plus précisément dans une maison qu’elle a dessinée sur une feuille de papier. Les liens entre le monde réel et le monde imaginaire vont se resserrer, et le rêve va petit à petit virer au cauchemar…

  • Titre français : Paperhouse
  • Réalisation : Bernard Rose
  • Scénario : Matthew Jacobs d’après le roman de Catherine Storr
  • Direction artistique : Anne Tilby et Frank Walsh
  • Costumes : Nic Ede
  • Photographie : Mike Southon
  • Montage : Dan Rae
  • Musique : Stanley Myers et Hans Zimmer
  • Pays d’origine : Royaume-Uni
  • Format : Couleurs – 35 mm – 1,66:1 – Dolby Surround
  • Genre : drame, fantastique
  • Durée : 92 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis (10 septembre 1988), Royaume-Uni (10 septembre 1988)
  • Charlotte Burke : Anna Madden
  • Jane Bertish : Miss Vanstone
  • Samantha Cahill : Sharon
  • Glenne Headly : Kate Madden
  • Sarah Newbold : Karen
  • Gary Bleasdale : un policier
  • Elliott Spiers : Marc
  • Gemma Jones : Dr. Sarah Nicols
  • Steven O’Donnell : Dustman
  • Ben Cross : Dad Madden
  • Karen Gledhill : une infirmière
  • Barbara Keogh : la réceptionniste à l’hôtel
Note des lecteurs1 Note
5

Vampire humaniste cherche suicidaire consentant : Appétissang

Croquer la vie est aussi angoissant qu’il n’y paraît pour Sasha, une jeune adolescente qui n’assume pas ses obligations de vampire. Premier long-métrage habile avec l’humour et appétissant par la réflexion qu’il propose, Vampire humaniste cherche suicidaire consentant constitue un récit d’apprentissage d’une finesse réjouissante. Le repas est servi avec modération !

Synopsis : Sasha est une jeune vampire avec un grave problème : elle est trop humaniste pour mordre ! Lorsque ses parents, exaspérés, décident de lui couper les vivres, sa survie est menacée. Heureusement pour elle, Sasha fait la rencontre de Paul, un adolescent solitaire aux comportements suicidaires qui consent à lui offrir sa vie. Ce qui devait être un échange de bons procédés se transforme alors en épopée nocturne durant laquelle les deux nouveaux amis chercheront à réaliser les dernières volontés de Paul avant le lever du soleil.

Pas besoin de s’arrêter aux itérations de Dracula, car il existe également un pendant féminin chez les vampires de notre siècle. Hormis la horde de prédateurs que l’on peut apercevoir dans moult  séries B, plus ou moins gore, c’est souvent dans les mains d’auteurs indépendants et dans des contrées atypiques qu’on se surprend à redécouvrir le mal profond qui conditionne ces héroïnes. En Suède (Morse), en Iran (A Girl Walks Home Alone at Night) et à présent au Canada, ces femmes vampires voyagent de plus en plus sur les grands écrans. Sans pour autant suivre la logique à laquelle les mythes folkloriques des buveurs de sang nous ont habitués, le tandem Ariane Louis-Seize et Christine Doyon nous prend à revers avec cette comédie dramatique rafraîchissante et qui ne manque pas de mordre avec humour.

À crocs et à sang

Du haut de ses 68 bougies soufflées, Sasha (Sara Montpetit) est une adolescente presque comme les autres, si on lui enlève ses canines trop longues et sa soif d’hémoglobine. Son quotidien est un calvaire, car son empathie l’empêche de croquer à pleines dents des humains fraîchement servis à domicile. Elle s’enferme dans sa chambre et dans une solitude qui inquiète forcément ses parents (Steve Laplante et Sophie Cadieux), ainsi que le reste de sa famille traditionaliste. Nous ne sommes d’ailleurs pas loin du portrait que l’on se fait de la Famille Addams, avec son lot d’excentricité. Mais le refus de Sasha de vivre comme ses aînés, son rejet de cette dépendance au sang et, par extension, au meurtre, la tiraille dans un choix cornélien. Il est enfin temps pour elle de rompre ce cycle de l’isolement et de confronter le monde qu’elle ne considère pas comme un garde-manger.

C’était déjà une problématique développée dans La peau sauvage, un court-métrage réalisé en 2016 par Louis-Seize qui met en scène une femme-serpent dont l’instinct animal et les désirs s’éveillent. Son cinéma est ainsi peuplé de créatures chimériques en quête identitaire et la petite Sasha dans son corps maudit par le sang ne fait pas exception. Si le programme semble chargé, la réalisatrice ne laisse jamais retomber le rythme, jonglant astucieusement entre la comédie et des bascules romantiques, suffisamment crédibles et pertinentes. Le tout est amené avec une tendresse qui efface progressivement le malaise généré par la relation improbable entre Sasha et Paul (Félix-Antoine Bénard). Ce dernier est le dépressif suicidaire du titre, mais il s’avère qu’il est aussi incompétent dans cette tâche que dans le reste de sa vie. On pourrait d’ailleurs comparer leur relation maladroite à celle que l’on peut découvrir dans la série The End of the F***ing World. D’une certaine manière, on se laisse happer par ce curieux mélange entre la nuit et les ténèbres.

N’oublions pas non plus Denise (Noémie O’Farrell), la cousine et mentor de Sasha dans sa quête existentielle. Ses récurrentes interventions aèrent l’intrigue de façon à provoquer un décalage comique bien senti et un sourire bien mérité. Tout n’est pas drôle pour autant et c’est dans le dernier acte que le jeune duo parvient à justifier une complémentarité inespérée et vivifiante. C’est ainsi que ce conte moderne et fantastique déroule sans peine son aspect onirique, d’une pudeur et d’un ludisme assez rares pour qu’on prenne la peine d’en discuter. C’est pourquoi Vampire humanité cherche suicidaire consentant est une petite pépite du cinéma québécois, de plus en plus créatif et présent sur les écrans. Pourvu que ça dure et qu’Ariane Louis-Seize puisse davantage étendre son bestiaire dans une carrière qui démarre sur les meilleures bases possibles.

Bande-annonce : Vampire humaniste cherche suicidaire consentant

Fiche technique : Vampire humaniste cherche suicidaire consentant

Titre international : Humanist Vampire Seeking Consenting Suicidal Person
Réalisation : Ariane Louis-Seize
Scénario : Christine Doyon, Ariane Louis-Seize
Direction de la photographie : Shawn Pavlin
Direction artistique : Ludovic Dufresne
Costumes : Kelly-Anne Bonieux
Montage : Stéphane Lafleur
Conception sonore : Marie-Pierre Grenier, Simon Gervais
Musique originale : Pierre-Philippe Côté (Pilou)
Mixage : Luc Boudrias
Directrices de casting : Tania Arana, Johanne Titley
Productrices : Jeanne-Marie Poulain et Line Sander Egede
Production associée : Irène Bessone et Anaëlle Beglet
Production : Art et Essai
Pays de production : Canada
Distribution France : Wayna Pitch
Distribution internationale : h264
Durée : 1h32
Genre : Comédie dramatique, Fantastique
Date de sortie : 20 mars 2024

Vampire humaniste cherche suicidaire consentant : Appétissang
Note des lecteurs0 Note
3.5

Blue Summer (A Song Sung Blue), par une Chinoise de 26 ans

0

A Harbin (nord-est de la Chine) aujourd’hui, Xian, adolescente de 15 ans vit avec sa mère, médecin dans un hôpital. Pour raison professionnelle, la mère part pour l’été en Afrique et laisse Xian chez son père.

On se pose quelques questions qui n’ont qu’une importance relative, mais révélatrice de ce que montre et ne montre pas ce premier long métrage de la Chinoise Gěng Zi-Hán. Ainsi, le début passe rapidement sur la situation de Xian (Zhōu Měi-Jūn) avec sa mère (Jing Liang), dont on apprend plus tard qu’elle travaille beaucoup et ne parle jamais de sa vie personnelle. Xian est assez catastrophée de devoir passer l’été chez son père (Long Liang) qu’elle n’a pas revu depuis un bout de temps et donc sortir de sa zone de confort. Mal dans sa peau et réservée, l’adolescente arbore sur son front des boutons issus d’une réaction allergique et elle n’apprécie pas trop les photos tendance glamour exposées dans le studio de son père. Alors, quand après avoir remarqué qu’elle a grandi, il l’appelle comme avant « La Pisseuse », l’agacement gagne l’adolescente. Mais c’est très révélateur du caractère du père, photographe. Lui est du genre introverti, habitué à mettre à l’aise ses clients pour prendre des photos avec des poses naturelles. Et puis, quelle est la situation exacte entre les parents de Xian : sont-ils divorcés, séparés, depuis quand et pourquoi ?

Xian et Mingmei

Chez son père, Xian fait rapidement la connaissance de Mingmei (Ziqi Huang), jeune femme d’environ 22 ans, très sûre d’elle et du charme qu’elle exerce. En effet, elle fréquente un homme marié et elle sait qu’elle plaît. Même si elle considère qu’elle n’a que peu d’amis (suffisamment pour jouer à un jeu de cartes japonais désigné comme le Jeu des fleurs), elle côtoie quand même pas mal de monde. Suite à une altercation avec sa mère, Mingmei s’installe naturellement chez le père de Xian. Mais, qu’est-ce qui relie l’un à l’autre ? Faut-il la croire, quand Mingmei présente Xian à des amis comme étant sa petite sœur ? Ou bien lorsqu’elle confie à Xian que son père l’amuse et qu’elle aurait pu sortir avec lui s’il était plus jeune ? Parmi d’autres, ces détails émergent au fur et à mesure. La complicité entre Xian et Mingmei s’épanouit à force de situations vécues en commun et de confidences échangées (elles dorment dans la même chambre, sur un grand lit, Xian avec son ours en peluche). Bien évidemment, la jeune femme en mesure de faire des plans pour son avenir fascine l’adolescente timorée qui se cherche. Cela n’empêchera pas Xian de se révéler capable de coups d’éclats assez inattendus. La séduisante Mingmei est habituée à obtenir assez facilement ce qu’elle veut. Ainsi, elle peut gagner de l’argent en posant et elle est en passe de devenir hôtesse de l’air, ce qui devrait lui permettre d’économiser les 30 000 yuans nécessaires pour s’installer à son compte comme commerçante. Quant à Xian, elle sent bien qu’elle ne dégage pas la séduction de son amie. Mais, sa fréquentation influe la jeune fille effacée et très sensible qui, de temps en temps, se laisse aller, au risque de choquer son entourage et même de perdre Mingmei. Ce qui rapproche Mingmei et Xian, c’est la façon dont les hommes cherchent à les conquérir, avec des cadeaux de valeur (présence du capitalisme en Chine et son influence matérialiste) et les étonnantes conséquences que cela entraîne. Ce sera d’ailleurs l’occasion pour Xian de révéler son caractère impulsif mais également calculateur, auprès de celui qui s’intéresse à elle. D’abord gênée, elle tente de profiter de la situation.

Bonne volonté et petits défauts

Un premier film avec les qualités (aspect esthétique réussi) et les défauts inhérents à ce genre. Parmi les détails qui font tiquer, le fait que visiblement Xian n’ait pas vu son père depuis longtemps quand elle vient s’installer chez lui, alors qu’il n’habite pas bien loin puisque la jeune fille n’a pas besoin de changer d’école. On constate aussi que certaines péripéties tombent comme un cheveu sur la soupe. Il manque le détail annonciateur pour éviter ces fausses ellipses (dont deux qui apportent des éléments essentiels), la réalisatrice privilégiant un minutage raisonnable (1h32). Autre point confus, Xian a beaucoup de temps libre (qu’elle passe donc essentiellement avec MingMei), mais on la voit à l’école où son père l’accompagne (excluant donc l’interprétation sous forme de flashback). Si le scénario (cosigné Gěng Zi-Hán et Liú Yi-Níng) manque un peu d’originalité et pêche sur quelques points de détail, il donne de l’épaisseur à la relation entre Xian et Mingmei dont les caractères se dévoilent progressivement. La réalisation est plutôt sobre, avec notamment des mouvements de caméras discrets qui mènent notre regard naturellement vers le détail voulu. Zijia Huang et Hank Lee signent une musique adaptée, à laquelle il faut ajouter les scènes de la chorale de l’école à laquelle Xian participe et une chanson sentimentale accompagnant le générique de fin. On note que le film ne comporte que peu d’extérieurs et donc de plans larges. On finit quand même par réaliser que le père habite dans un quartier particulier, son magasin situé sur une sorte de mezzanine d’un centre commercial. La fin est assez intéressante, car la mère de Xian rentre plus tôt que prévu… laissant la jeune fille à nouveau désemparée, avant une nouvelle surprise qui bouleverse la donne pour conclure. Au chapitre des petits questionnements, on remarque que les sous-titres utilisent deux couleurs, signalant deux langages dans les dialogues (le second étant le coréen, point que les chinois perçoivent mais qui ne fonctionne pas pour les spectateurs francophones). Un film présenté à la Quinzaine des cinéastes du festival de Cannes 2023.

Bande-annonce : Blue Summer (A Song Sung Blue)

https://vimeo.com/868265235?share=copy

Fiche technique : Blue Summer (A Song Sung Blue)

Titre original : Xiǎo bái chuán (Chine)
Titre international : Blue Summer
Langues : mandarin et coréen
Réalisatrice : Gěng Zi-Hán
Scénaristes : Gěng Zi-Hán et Liú Yì-Níng
Sortie française : le 20 mars 2024 – 1h32
Production : The Seventh Art Pictures
Directeur de la photographie : Hao Jiayue
Musique originale : Zijia Huang et Hank Lee
Distribution France : Bodega Films
Avec :
Zhōu Měi-Jūn : Xian
Ziqi Huang : Mingmei
Long Liang : père de Xian
Jing Liang : mère de Xian

Note des lecteurs0 Note
3