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Quitter la nuit : interview de Delphine Girard

Après un échange enjoué et passionnant auprès des deux comédiens principaux de Quitter la nuit, Selma Alaoui et Guillaume Duhesme, c’est au tour de la réalisatrice de nous recevoir. Venue de Bruxelles pour une avant-première dans la capitale, nous l’avons interceptée pour en savoir davantage sur les maillages de son premier long-métrage, en salle dès 10 avril prochain.

Je pense que c’est un film qui permet aux gens de circuler assez librement, de se faire leur propre opinion et de venir avec leur degré de conscience sur cette thématique-là.

Votre film décortique les limites de la vérité judiciaire et d’une incapacité à réparer émotionnellement les victimes d’agressions, tout en mettant en avant la sororité comme source de soutien quasi universel. Vaste programme, donc. Comment en êtes-vous venue à réaliser Quitter la nuit ? Était-ce déjà une piste pour vous à l’époque où vous sortiez du court-métrage Une Sœur ?

Non, je ne savais pas que j’en ferais une forme plus longue que ça en faisant le court. Quand on l’a présenté, j’ai commencé à pressentir que les personnages me hantaient encore un peu et je me posais cette question de ce qui allait leur arriver dans l’après-coup. C’est vraiment cette question-là qui a guidé le début de l’écriture du long-métrage et mon envie de créer un récit qui puisse contenir de la complexité et de la subtilité. Le format plus long me donnait le temps d’observer ça chez chacun des personnages. C’est vraiment cette trajectoire intime des personnages-là qui m’a donné l’envie et la curiosité que j’avais par rapport à la proposition judiciaire qui leur serait faite. Qu’est-ce que la justice fait de ces histoires-là ? Qu’est-ce que ça offre ou pas ? Est-ce que c’est un rendez-vous qui peut avoir lieu, joyeusement ou pas, par rapport à ce que vivent les personnages ?

Avez-vous changé des plans tirés de votre court pour le passage au long ?

Le court correspond exactement aux quinze premières minutes du long, si ce n’est qu’on a retourné la partie qui est dans le call center de la police, parce qu’on devait changer de décor. C’était pour des raisons très triviales, mais ce sont les mêmes plans, les mêmes dialogues, tout est pareil.

N’était-ce pas trop compliqué de se relancer dans ce même projet ?

Ça a été particulier, sur le coup je ne l’ai pas forcément pressenti. Quand c’est devenu plus concret, c’était vraiment une expérience étrange de devoir retourner des plans qu’on avait déjà faits. Pas particulièrement agréable en fait, puisqu’on est très hanté par ce qui a déjà été fait. Après, j’ai trouvé ça riche de continuer à explorer de plus en plus profondément cette thématique et il y a tellement d’aspects en plus qui ont pu s’inviter dans ma réflexion. Ce n’est pas non plus anodin de passer autant de temps sur un sujet comme celui-là, j’ai trouvé.

Au-delà des appels téléphoniques dont vous vous êtes inspirés, des établissements judiciaires que vous avez fréquentés, avez-vous pris appui sur des œuvres de fiction en particulier, d’autres types de témoignages, des documentaires peut-être ?

Pas directement. Je pense que j’étais quand même chargée de plein d’œuvres de fiction que j’ai lues sur des thématiques similaires depuis très longtemps. Il n’y avait pas une référence claire. J’ai l’impression que je me suis plus basée sur toutes les discussions que j’ai eues avec les policiers, les avocats, les procès auxquels j’ai assisté, les discussions que j’ai eues avec des victimes. Certaines lectures aussi. Mais il n’y avait pas un film de référence.

Selma et Guillaume m’ont raconté leur parcours depuis le court-métrage, mais qu’en est-il de Veerle Baetens ? Comment s’est-elle greffée à l’histoire et vous a-t-elle été d’un grand soutien dans votre démarche ?

J’ai rencontré Veerle parce que j’étais coach pour enfants avant et j’ai travaillé avec un petit garçon qui jouait son fils dans un film. Du coup, ça m’a donné une place de choix pour l’observer pendant tout ce tournage et j’ai eu un énorme coup de cœur sur son travail et sur elle. Quand on a commencé à chercher quelqu’un pour le court-métrage, on a pensé à elle tout de suite et je me disais que ce serait incroyable qu’elle puisse venir parce qu’elle a vraiment cette capacité d’intensité, avec très peu de choses. Dans tout le début du long, donc le court-métrage, ce n’était que son visage et son écoute. C’est très subtil. Elle m’a fait le cadeau de venir faire Une Sœur, puis quand je lui ai dit je l’allongeais, ça la bottait. Elle était contente de pouvoir approfondir ce personnage et de trouver les ressorts de cette Anna qui est très enfermée en elle-même, dans une logique de discipline, mais sans joie.

Elle incarne Anna, l’opératrice qui intercepte l’appel d’Aly. Elle agit donc comme témoin et vous lui consacrez un contrechamp sur sa vie privée, en déphasage avec sa famille recomposée. Était-ce important pour vous d’intégrer ce personnage à l’histoire ?

Oui, en fait c’est assez étonnant. Quand j’ai commencé à écrire, je savais qu’elle serait là mais au début je ne comprenais pas bien pourquoi. J’ai vraiment eu la sensation que le personnage s’invitait dans l’histoire et, dans le temps de l’écriture, j’avais l’impression d’avoir mené une enquête sur pourquoi ce personnage-là devait faire partie de l’histoire. Puis au fur et à mesure, je l’ai compris et je l’ai affiné dans le sens où je trouvais ça beau qu’un personnage d’une institution décide de continuer à faire partie de l’histoire. Même lorsque son rôle est terminé. Je trouvais aussi beau qu’elle, qui a été témoin de l’émotion d’Aly, est en fait la seule qui ne la questionne pas et qui la croit. C’est pourquoi elle considère qu’elle a un rôle à jouer dans cette histoire-là. Et ça me permettait aussi d’explorer ce que j’observe beaucoup au quotidien, qui est la sororité et la façon dont les femmes sont encore tenues de se réparer entre elles en bricolant des solutions.

Elle s’est également lancée dans la réalisation avec Débâcle, un premier film qui explore comme vous les limites et les failles dans les relations humaines. Mais plutôt à l’échelle de l’enfance.

Oui, on a beaucoup parlé. C’est vrai que Veerle aussi était chargée de son film. Elle venait de le tourner quand elle est venue tourner le nôtre. Je pense que d’avoir été dans des thématiques similaires aussi, ça la renseignait beaucoup sur son personnage et sur le silence. Parce que dans Débâcle, c’est un personnage qui apportait beaucoup de choses sans les dire. Et donc, l’enfermement en elle-même, elle m’en a beaucoup parlé. Elle en savait quelque chose de l’exploration qu’elle avait faite en tant que réalisatrice.

Comment avez-vous travaillé la complicité entre Aly et Anna à l’écran, sans qu’elles ne se rencontrent ?

C’est surtout Anna qui est porteuse d’une envie de faire partie de l’histoire. Disons qu’Aly, avant de peut-être rencontrer Anna, ne sait pas que c’est important pour elle. Mais elle le découvre tout de suite, c’est-à-dire que c’est instantané. Pour moi, Aly rencontre une difficulté énorme pendant tout le récit à trouver la bonne personne à qui elle peut dire la vérité sur ce qu’elle ressent. Et du coup, elle ne le fait pas parce que la justice n’est pas capable de l’entendre et parce que pour ses proches, ce qu’elle a à dire serait trop violent pour eux. Anna est donc peut-être la seule personne à qui elle peut dire la vérité sur ce qu’elle a vécu, sur ce qu’elle ressent. Pour Anna, je n’arrêtais pas de lui dire mais c’est comme un rendez-vous secret. Il y a quelque chose de cet endroit-là que tu dois faire, un endroit où tu es aimanté vers ça, tu dois faire partie de cette histoire. Et puis, j’avais envie que ce soit quelque chose qui puisse être aussi intense qu’idiot et que ça puisse prendre une forme d’une fête absurde comme d’une discussion cruciale. On se voit, on se rencontre et on ne sait pas forcément à quoi ça va mener. Puis le grave peut basculer en rire juste derrière. Ça m’intéressait qu’il y ait quelque chose de l’ordre d’une vitalité.

C’est ce qui se ressent dans leur physicalité. On les observe tous sombrer dans la solitude et chacun tente de chercher du réconfort et de guérir. Mais le cas de Dary est différent.

Il est tellement dans la confusion qu’il doit d’abord regarder les choses pour ce qu’elles sont. Guérir, c’est plus tard, il n’y a pas encore droit. Il est au stade d’une potentielle prise de conscience. Mais je pense qu’il y a un moment où il doit d’abord comprendre pourquoi il a agi, confronter la réalité et pouvoir la raconter. Il y a encore beaucoup d’étapes pour lui, je pense.

À un moment donné, vous choisissez de lever les doutes sur ce qui s’est réellement passé durant cette fameuse nuit, à travers une séquence à la fois intense et pudique. Que vouliez-vous mettre en évidence en donnant ainsi toutes les clés aux spectateurs ?

Je pense que c’est un film, et c’est ce que je constate lors des projections, qui permet aux gens de circuler assez librement, de se faire leur propre opinion et de venir avec leur degré de conscience sur cette thématique-là. Le doute peut donc s’inviter. Beaucoup, beaucoup. Je voulais qu’il y ait un moment dans l’histoire où on se rassemble tous sur une vision commune. Et je trouvais aussi que c’était important pour le personnage de Dary, parce que c’est un flashback qui est revisité par lui. C’est lui qui le revoit. Aly n’en a pas besoin, elle le sait. Mais lui, j’estimais qu’à ce moment-là, c’est la partie de l’histoire qu’il ne se raconte plus. Il a besoin, à un moment donné, de reprendre en charge et d’assumer la charge violente de son geste. Et donc, je trouvais que c’était intéressant qu’il revoit ça, nous avec lui, pour qu’on se mette tous d’accord.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières pendant le tournage ou dans la salle de montage ? Vous avez fait le choix d’un film un peu choral.

Au tournage, on avait séparé le film en trois blocs. J’ai eu l’impression de faire trois films avec chacun. On avait la chance de tourner à peu près dans le bon ordre, ce qui aidait beaucoup pour faire évoluer les personnages au niveau émotionnel. Après au montage, ça a été un vrai travail de précision et d’équilibrage entre les différents personnages. Les endroits où chacun se trouve, comment justement les voir répondre à certaines situations… Le film avait été écrit comme ça, mais au montage, on a vraiment pris le temps de réfléchir à chaque chose. Il y a quand même aussi pas mal de scènes qui ne sont pas dans le film finalement, parce qu’on cherchait un endroit d’équilibre qui maintienne une tension émotionnelle et plein de questions. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui va leur arriver maintenant ? Cela, tout en se permettant de prendre des tangentes. C’est-à-dire que le film n’est pas juste sur un truc d’efficacité ou d’enquête, il y a aussi leur vie, leurs enfants, la mère… ça a donc été beaucoup de travail d’équilibrage et de réflexion sur ce qu’on dit de qui et à quel moment, sans jugement.

Vous penchez-vous déjà sur un nouveau projet ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il y a la vie un peu (rires). Mais j’ai effectivement remis mes mains dans une autre écriture là, très doucement. J’essaie de voir ce qui va s’accrocher. Pour moi, ça a de l’importance de bien choisir avec quoi je vais passer mes 3 à 4 prochaines années. Donc là, j’ai recommencé à écrire quelque chose que j’avais commencé à écrire avant celui-là. J’essaie de voir si je trouve une histoire qui fait vraiment sens pour moi, plus que l’envie d’enchaîner dans la précipitation.

Est-ce qu’on resterait dans le même registre ?

Non, je ne pense pas que ce serait le même registre. Après, je pense qu’il y a des thématiques et des choses qui se réinvitent tout le temps. Je ne sais pas encore exactement lesquelles m’appartiennent et vont se réinviter en revanche. L’idée, c’est de faire une étude d’être humain et de toujours rendre compte de la drôle d’expérience que c’est d’être vivant. Il y a quelque chose de cet ordre-là. Peut-être, j’aimerais bien que de film en film il y ait un pourcentage de lumière plus grand. Si j’en fais d’autres, c’est ça mon projet.

Votre film débarque très prochainement en salle, dès le 10 avril. Un dernier mot à partager avec les spectateurs et les spectatrices qui iront le voir ?

J’attends qu’ils s’en emparent. J’attends que le film leur appartienne, s’il leur est utile. Mon expérience est faite quelque part avec ce film. Je pense que l’endroit qui est le plus juste pour moi, c’est la fabrication, c’est le tournage, tout ça. Donc là, je suis heureuse de le partager, je suis heureuse de voir ce qu’il provoque chez les autres.

Vous avez dû garder ce film longtemps avec vous depuis le processus d’écriture.

J’ai commencé à l’écrire en avril 2020. Ça va encore, mais c’est long quand même (rires). Comparé à d’autres temporalités de long, des fois c’est beaucoup plus. L’écriture a été rapide en fait, mais c’est plus long à mettre en place avec le financement et la post-production. Là, le film est terminé depuis l’été 2023.

On lui souhaite en tout cas de trouver son public dans une longue et belle vie en salles.

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 2 avril 2024 à Paris (Alba Opéra Hôtel).

Bade-annonce : Quitter la nuit

Quitter la nuit : interview de Selma Alaoui et Guillaume Duhesme

À l’occasion de la sortie de Quitter la nuit, nous avons rencontré l’équipe du film dans le réfectoire d’un hôtel à l’ambiance chaleureuse. Nous y avons abordé les motifs ambigus d’un agresseur ainsi que la guérison d’une victime par la sororité, en compagnie de Selma Alaoui et Guillaume Duhesme, incarnant respectivement les rôles d’Aly et de Dary.

En salles à partir du 10 avril 2024, Quitter la nuit est le premier long-métrage de Delphine Girard et constitue le prolongement de son court-métrage Une Sœur (nommé aux Oscars en 2020). On y suit la trajectoire de trois personnages, après une nuit où une femme en danger, Aly, appelle la police. Anna prend l’appel. Un homme est arrêté, il s’agit de Dary. Les semaines passent et la justice cherche des preuves. Les trois personnages font face aux échos de cette nuit qu’ils ne parviennent pas à quitter.

Ça paraît un peu bête, mais je crois que la sororité, qu’il y ait une réponse collective, apporte des choses.

Comment avez-vous rejoint le casting d’Une Sœur, le court-métrage à l’origine de Quitter la nuit et dont vous restez les interprètes ? N’était-ce pas trop difficile de reprendre un rôle là où vous l’avez laissé ?

Selma : Je ne connaissais pas Delphine personnellement, mais elle m’a déjà vu jouer. Elle m’a donc proposé de faire des essais quand elle cherchait une comédienne pour Une Sœur. Et puis, le tournage était super. C’était intense, très intense. En plus, on a tourné en plein hiver au fin fond de la Belgique. Il faisait bien froid et il neigeait. Ensuite, le film a eu une belle vie par la suite (dont une nomination aux Oscars en 2020). C’est à ce moment qu’on a appris à se connaître. Et pour Quitter la nuit, c’est vraiment parti d’elle avant tout, cette envie de continuer la vie de ses personnages, etc. Et c’est super cette proposition pour un comédien, il n’y a eu aucune hésitation (rires).

Guillaume : Quand Delphine cherchait son personnage masculin pour le court-métrage, elle avait vu beaucoup de comédiens belges, peut-être aussi des français, je ne sais pas. En tout cas, elle n’arrivait pas à trouver exactement ce qu’elle cherchait. Puis, elle m’avait vu dans un court-métrage où je jouais une espèce de petit voyou qui emmerdait des nanas dans un métro. Donc, il y avait déjà un peu la thématique en creux, mais c’était une petite scène assez courte. Du coup, elle m’a contacté pour faire des essais. On a beaucoup parlé de ce qu’on aimerait mettre dans ce personnage pour qu’il raconte quelque chose. Une Sœur a été assez intense parce que c’est vraiment l’une des parties les plus tendues, contrairement au long métrage.

Vos rôles sont imprégnés d’une certaine spontanéité, d’un jeu assez physique parfois. Comment avez-vous travaillé votre personnage ? L’avez-vous préparé ensemble ?

Selma : Ensemble, non. Surtout que le parcours de nos personnages diverge, même si on a quelques scènes communes, évidemment. Par contre, c’est marrant parce qu’on a tous les deux fait une préparation physique même s’il n’y a pas de séquences spectaculaires ou de cascades. C’était une demande de Delphine pour des raisons différentes avec Guillaume. En tout cas pour ma part, j’ai fait beaucoup de sport avant le tournage. Delphine disait beaucoup qu’Aly est une femme qui se bat en fait. Et donc, il y avait quelque chose à incarner physiquement. À partir du moment où il y a cet événement, cette agression, il n’y a pas de laisser-aller. C’est comme si la tension l’avait entièrement envahi. C’était donc dans le but d’être dans une bonne condition physique. Ce qui était bien aussi parce que, émotionnellement, il y a des choses que je ne trouve pas simples à jouer. Mieux vaut être en forme (rires).

Guillaume : Pour moi, c’est pareil. J’ai fait une grosse préparation physique, mais pour le personnage de Dary c’était un peu différent dans le sens où il s’agissait d’un pompier, donc quelque chose d’intrinsèque à son travail. Ça rejoignait aussi sa problématique où, pour lui, être dans une condition physique irréprochable, être très athlétique, c’était une façon de se conformer et d’être à la hauteur de son idéal masculin. Cet idéal un peu cliché du pompier, toujours à la hauteur, qui ne laisse jamais transparaître la moindre faiblesse. Et donc il y avait un enjeu psychologique pour le personnage, d’être aussi en forme et aussi affûté physiquement. C’était de là qu’il tirait une forme de fierté, mais c’était aussi sa prison. Et sa prison, c’était de se dire : « moi, je corresponds à cet idéal masculin, pourquoi la vie ne me donne pas tout ce que je devrais avoir ? » Et du coup, ça crée un décalage chez lui qui le rendait finalement dangereux et pas très stable.

Vos personnages tentent désespérément de surmonter les traumatismes de cette nuit. D’un côté Dary, que l’on devine être l’agresseur, possède son lot de tourments. De l’autre, Aly ne succombe pas à un esprit vengeur. Comment expliquez-vous le profond malaise que vivent vos personnages, qui doivent confronter leurs proches et reprendre le cours de leur vie et « guérir » d’une certaine manière, notamment à travers la sororité ?

Guillaume : Pour Dary, je ne sais pas s’il y a une forme de rédemption à la fin. C’est la question que pose le film. En tout cas, il y a une prise de conscience, ce qui est un début. Mais je ne crois pas qu’il aille mieux, parce que pour aller mieux, il faudrait qu’il fasse tout le travail, après cette prise de conscience qui donne une perspective de dépassement ou d’avancée. Il doit constater de ce qui l’a amené à faire ça, de comment on peut en arriver à faire ça et je ne sais pas s’il peut réparer finalement.

Selma : Il a été blessé, je sens que c’est quelqu’un qui est un peu déclassé dans sa vie, en fait. Peut-être qu’il a pris conscience qu’il a été capable de faire ça d’ailleurs. Et par rapport à Aly, le film pose effectivement une question importante sur sa guérison. Comme il y a un écoulement sur deux ans dans ce film, même si tu ne vois pas tout, tu les vois bouger. Et Aly, je me dis, qu’elle y a laissé quelque chose d’elle-même, clairement. Peut-être une forme de légèreté, des choses comme ça. Et en effet, ça paraît un peu bête, mais je crois que la sororité, qu’il y ait une réponse collective, apporte des choses. C’est un peu comme ces expériences de vie où tu comprends que ce ne sera plus jamais comme avant. Il y a quelque chose qui tombe. Pour le coup, ce n’est pas le verdict du procès, c’est le verdict du fait que tu vas devoir composer ta vie avec ça. Ce qui ne veut pas dire que c’est une souffrance à vif, tous les jours de ta vie. C’est comme pour une blessure grave. Elle cautérise, mais la cicatrice est là. Et parfois elle sera vive, je n’en sais rien, mais c’est là, c’est en elle, c’est quelque chose qui est imprimé dans son corps. Donc je ne sais pas si c’est positif ou négatif.

Ces cicatrices sont justement partagées avec les proches et au milieu de tout ça, on découvre que la police est piégée par sa neutralité professionnelle. Elle doit s’arrêter aux faits et elle est donc incapable de réparer quoi que ce soit ou d’assurer la réinsertion des victimes.

Selma : Je trouve que c’est intéressant de poser la question de la réparation qui est complexe. Et puis la question de la réinsertion, je la trouve aussi intéressante pour quelqu’un qui a commis un acte grave. Est-ce que la justice doit le punir ? Est-ce qu’on a le droit de changer ? On peut avoir le droit de changer, aussi espérer changer, etc. Et la prison, les peines, ce sont des questions très larges. Dans le cas d’un viol, il y a directement quelque chose qui se colle à la victime, de l’ordre de : « c’est ta responsabilité ». C’est un truc qui est matricé dans nos sociétés depuis 40 000 ans, et donc comment tu te réinsères aussi, c’est-à-dire que tu ne portes pas que le sceau de l’infamie, parce qu’il y a une honte qui va avec le parcours d’une victime, le « c’est de ta faute » et comment tu peux continuer à vivre ta vie. C’est pas mal aussi comme thématique.

Guillaume : Oui, c’est un peu la même problématique. Qu’est-ce qu’il peut faire ? Qu’est-ce qu’on pourrait attendre ? Qu’est-ce qu’on peut espérer, dans ce contexte terrible, de la part de l’agresseur, pour apporter des formes, des perspectives. Et je crois que le film esquisse juste le fait qu’il prenne conscience. C’est déjà un début. Mais les gens qui l’entourent lui permettent aussi de fonctionner comme il fonctionne. Le personnage de la mère qui l’aime comme une mère aime son fils, c’est un peu plus naturel, mais on voit comment elle l’accompagne, peut-être en l’aidant à refouler ce qui s’est passé, à ne pas regarder en face certaines choses qu’il a fait. Et quand Dary lui raconte la vérité, il lance un appel et prouve qu’il ne peut plus être seul. Il y a donc un questionnement sur le système qui entoure ce personnage masculin et qui l’aide à nier ce qu’il a fait.

Vos personnages ont finalement peu de scènes où ils sont réunis, car ils suivent des trajectoires parallèles. De même si on considère celui d’Anna, l’opératrice téléphonique de la police, incarnée par Veerle Baetens. Comment le tournage s’est organisé pour que vos trois personnages puissent trouver une telle justesse dans un jeu de miroirs à l’écran ?

Selma : On a vraiment tourné toute la partie avant le procès par bloc. Comme les personnages ne se croisent pas tellement, on s’est très peu vus pendant toute une partie du tournage. Ce qui était aussi dans la logique des personnages. Et pour Veerle, Delphine vous en dira plus, mais on ne s’est pas rencontré physiquement avant la fin du tournage d’Une Sœur. C’était un peu une volonté de se dire qu’on s’est d’abord rencontré par la voix en fait. On a joué ensemble, c’était hyper émouvant et c’était véritablement une rencontre de partenaires de jeu.

Guillaume : Veerle est aussi une actrice qui veut vraiment vivre les choses jusqu’au bout pour porter son personnage. Elle parlait vraiment à l’autre bout du téléphone dans les quinze premières minutes du film. Quand on jouait notre partie à l’intérieur de la voiture, il était une heure ou deux heures du matin, et Veerle tenait à rester réveillé pour nous parler. Ce n’était pas un enregistrement.

L’interaction était donc authentique.

Selma : Ouais, ou ça aurait pu être un comédien qui donne la réplique, quelqu’un sur le plateau, etc. Parce que toi aussi (à Guillaume), tu l’as d’abord rencontré par la voix (rires).

Guillaume : Oui et la seule scène où je l’ai croisé, c’était le procès. J’avais juste son regard dans le dos (rires). Un regard qui participe beaucoup à la prise de conscience du personnage avec l’enregistrement audio qu’ils réécoutent. Anna est un personnage hyper important dans l’articulation du récit.

Elle est le témoin de la scène et la plupart des plans filmés de dos nous incitent à explorer les faces cachées des personnages. Mais de votre côté avez-vous apporté quelque chose de vous-même ou avez-vous composé vos personnages autrement ? Comment incarner cette ambiguïté et cette noirceur finalement ?

Selma : Pour moi, évidemment, parce qu’il y a une rencontre entre la personnalité et une écriture. Ce sont nos corps, nos voix, nos imaginaires et tout ça à la fois. Delphine écrit et réécrit beaucoup. Et elle l’a fait pour nous en sachant qu’elle voulait être avec nous. Je pense que parfois il n’y a pas d’improvisation dans le texte, tout est super écrit. Mais comme c’est adapté à nos personnalités, je sais qu’il y a des bouts de dialogue où ma mère, qui a vu le film, m’a dit qu’il y a des blagues que j’aurais pu faire par exemple (rires). Alors ce n’est pas du tout moi, mais il y a des petites facettes de notre personnalité qu’elle a chopé.

Guillaume : Et pour l’homme, je trouvais que l’opportunité qu’il y avait, c’était d’en faire vraiment un homme ordinaire et assez lambda. Ça me tenait à cœur de ne pas essayer de refaire une espèce de cliché, un personnage que j’aurais pu voir ou m’inspirer dans des films.  Pour tout ce qui était sa façon d’être au quotidien, j’ai essayé de le créer de la façon la plus authentique possible. Et la suite consistait à trouver, dans des fonctionnements très masculins, quels curseurs on peut pousser et quels curseurs on peut appuyer pour finalement l’amener au point de déséquilibre voulu.

Des rôles sur-mesure donc. Mais si vous pouviez avoir le choix dans un futur projet, quel type de personnage aimeriez-vous incarner ? Peut-être même dans d’autres registres que vous n’avez pas encore explorés.

Selma : Moi j’aimerais bien faire une comédie (rires). On me caste plus souvent ce genre de rôle, car tu dégages parfois un truc comme ça. Même si je trouve qu’il y a de l’humour dans Quitter la nuit, il y a beaucoup de tension, il y a un truc très serré. On le sentait aussi parmi le public à certaines projections.

Guillaume : Moi j’aimerais bien jouer un personnage très doux, très sensible.

Selma : De la douceur, plus de drames (rires).

Guillaume : Peut-être un père de famille dépassé parce qu’il a trop d’enfants, un truc très doux et très délicat. En tout cas, à l’opposé de cette construction très masculiniste.

Je vous le souhaite évidemment, parce que ça doit peser d’incarner des personnages ténébreux aussi longtemps.

Selma : Bien sûr, c’est long, parce qu’il y a un gros travail de préparation et de réflexion. Le film reste longtemps avec toi, en fait.

Guillaume : Je crois que c’était trois rôles lourds à porter.

Pour finir, avez-vous des projets en cours ou à venir ? Est-ce qu’on est déjà dans des comédies, des rôles plus légers ?

Selma : Non, je suis désolée, je n’ai rien à annoncer (rires).

Guillaume : En décembre, j’ai tourné Prosper, une comédie. Ce qui m’a fait du bien. C’était avec Jean-Pascal Zadi et il sera peut-être présenté au Festival de Cannes. Dans 15 jours je serai fixé.

Selma : J’ai fait un drame en décembre, qui ne m’a pas fait du mal (rires). Et ta série ?

Guillaume : Oui j’ai une série qui sort fin avril et qui s’appelle Knok. Ce sera disponible sur la chaine 13e rue et la plateforme Universal+.

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 2 avril 2024 à Paris (Alba Opera Hotel).

Après une courte pause, c’est au tour de la réalisatrice Delphine Girard de nous recevoir, dans la même pièce à l’ambiance tamisée qui rappelle que la nuit n’est déjà plus très loin… Retrouvez notre échange juste ici.

Bande-annonce : Quitter la nuit

Quitter la nuit : sur la route de l’exil

Chacun possède son petit monstre à nourrir et ses traumatismes à surmonter. Mais alors, comment sortir d’un mauvais rêve si nous sommes déjà réveillés ? Dans son premier film vertigineux, Delphine Girard fait en sorte que ses personnages puissent enfin trouve le moyen de quitter la nuit, de restaurer une dignité volée en l’absence d’un système judiciaire pertinent dans son processus impartial.

Synopsis : Une nuit, une femme en danger appelle la police. Anna prend l’appel. Un homme est arrêté. Les semaines passent, la justice cherche des preuves, Aly, Anna et Dary font face aux échos de cette nuit qu’ils ne parviennent pas à quitter.

Présenté à Venise, puis rapidement récupéré à Saint-Sébastien et au Cinémania de Montréal.

Sans détour, le film ouvre sur une voiture qui avance dans les ténèbres. À son bord, un conducteur s’agace de voir la femme qui l’accompagne au téléphone. Ce qu’il ignore, c’est qu’elle simule un appel avec une proche afin de joindre les urgences de la police. Cette situation semble, de prime abord, offrir le contrechamp du redoutable thriller danois, The Guilty, mais la comparaison s’arrête là. En réalité, le film de Delphine Girard souhaite explorer les mécanismes du déni dans l’après-coup, tout en redéfinissant la nature du monstre au masculin. Quitter la nuit constitue alors un curieux prolongement de ses courts-métrages Monstre (2014) et Une sœur (2018), au service d’une satire qui déconstruit le dédale juridique dans lequel un trio de protagonistes s’embourbe.

La justice du doute

Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort. Il existe une fracture psychologique évidente que l’on souhaite aborder et cela se fait sans jugement. Loin de correspondre à la « victime parfaite » d’une agression sexuelle, Aly est mise en doute par la police. Ce qui démontre l’incapacité du système judiciaire à isoler le mal et à traiter les victimes avec compassion. Les interrogatoires qui suivent témoignent de la brutalité des procédures, avec des échanges froids. Il n’est donc pas étonnant qu’Aly ne coopère pas naturellement face à la neutralité professionnelle des agents. Comment peut-on alors espérer qu’un dépôt de plainte puisse aboutir à une sanction satisfaisante ? Il existe encore suffisamment d’ambiguïtés et de contradictions pour que la vérité judiciaire puisse trancher. Et la première partie donne le ton et la forme sur l’état mentale de cette femme que on veut bien croire, mais qui a encore tout à prouver de la culpabilité de son agresseur.

Delphine Girard invite les spectateurs à prendre part au récit depuis la banquette arrière d’une voiture ou de l’espace réservé au public dans la cour d’assise. Nous observons trois trajectoires et trois personnages de dos, comme s’il était compliqué de faire face au dramatique incident qu’ils partagent. Elle comprime le temps et la tension au cœur de son cadre, trop serré pour que ses personnages puissent s’échapper de cette nuit, qui les hantent tout le long de l’enquête. Il ne s’agit pas là d’employer le filon du genre policier, mais d’arrondir les angles sur la digestion d’un drame qu’il faut à présent confronter au sein de son propre cercle intime et familiale. Selma Alaoui impressionne dans cette démarche et dans une retenue déstabilisante. Elle se glisse parfaitement dans la peau d’une mère anéantie par la garde partagée de sa fille avec son ex. En regardant son seul rayon de soleil partir en coup de vent, il ne reste donc plus que la solitude pour l’accueillir dans sa demeure.

Réinsertion psychosociale

Dans le cas de l’homme que tout accuse, magnifiquement campé par Guillaume Duhesme, sa réaction suite à l’incident constitue un axe de réflexion fort sur son comportement. Girard met ainsi le doigt sur la sensibilité du consentement, des choses humaines dont les débats restent et resteront d’éternelles quêtes introspectives. Dary est-il réellement passé à l’acte ou sa posture de victime est-elle justifiée ? Aly aurait-elle tout inventer ? L’expérience vécue diffère bien évidemment d’un individu à l’autre. Les enseignements d’Akira Kurosawa (notamment depuis Rashōmon) continuent d’ailleurs de hanter les créateurs de polar qui envisagent un procédé narratif aussi risqué. D’un autre côté le choix d’un film choral, telles les petites mains agricultrices assouvies par le Goliath de Frédéric Tellier, permet un dialogue officieux entre les deux protagonistes. Leurs trajectoires sont parallèles à bien des égards et tout remonte jusqu’à cet appel passé dans la nuit, un « dialogue secret » entre deux femmes.

C’est à partir de cet instant qu’un pamphlet féministe se dessine et que la cinéaste rend la parole aux victimes, aux femmes, sans verser dans la théâtralité d’un Women Talking par exemple. C’est dans la spontanéité que le film distille les contre-coups, les mensonges et les faits, à la force de flashbacks révélateurs. Ils sont autant à destination des spectateurs que des personnages, dont les souvenirs s’entremêlent, se métamorphosent et se reconstruisent. C’est pourquoi celle qui a intercepté l’appel d’Aly semble constituer le liant de cette sombre affaire. Anna (Veerle Beatens) n’est plus en phase avec son monde et passe pour la belle-mère rigide et absente dans une famille où les interactions se font rares. Ce portrait, loin d’être indispensable, trouve toutefois sa pertinence dans un épilogue aussi solaire que dans How to have sex.

La mise en scène est pourtant loin d’être explosive et le champ-contrechamp prédomine mais, par sa distance et une intention formelle d’isolement, la caméra parvient à capturer l’âme de ses personnages, brisés et en quête de réinsertion sociale. La réalisatrice belgo-québécoise déroule ainsi son intrigue avec une sobriété déconcertante, si bien que les amateurs du sensationnel n’y trouveront pas leur compte. Ce qui est toutefois prodigieux avec Quitter la nuit, c’est qu’il parvient sans peine à planter le germe d’une réflexion, pure et sans appel. Et quitte à choisir entre les larmes ou la haine, Girard choisit tendrement la féminité et la sororité comme source de guérison universelle. Un geste authentique et sincère qu’il redonne foi en l’humanité.

Retrouvez également nos échanges avec l’équipe du film (la réalisatrice Delphine Girard, puis les comédiens Selma Alaoui et Guillaume Duhesme).

Bande-annonce : Quitter la nuit

Fiche technique : Quitter la nuit

Réalisation et scénario : Delphine Girard
Image : Juliette Van Dormael
Scripte : Morgane Aubert-Bourdon
Montage : Damien Keyeux
Son : Pablo Villegas, Lucas Le Bart
Montage son : Marie-Pierre Grenier
Mixeur : Bernard Gariepy Strobl
Musique originale : Ben Shemie
Décors : Eve Martin
Costumes : Oriol Nogues
Maquillage : Saori Matsui
Coiffure : Pascal Joris
Casting : Christophe Hermans, Angèle Bardoux
Directrice de production : Caroline Tambour
Régie : Aurone Benoît
Production : Versus Production, Colonelle Films, Haut et Court, The Reunion
Pays de production : Belgique, France
Distribution France : Haut et Court
Durée : 1h48
Genre : Drame
Date de sortie : 10 avril 2024

Quitter la nuit : sur la route de l’exil
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3.5

Le Salaire de la Peur de Julien Leclercq : nitro beau, nitro bien…

Ré-adapter « Le Salaire de la peur », qui plus est après les versions réalisées par Henri-George Clouzot, mais surtout William Friedkin, avait tout d’une gageure. Las, le réalisateur Julien Leclercq, sans doute pressé par l’ogre Netflix d’étoffer son catalogue, a quand même essayé. Le tout pour un résultat frôlant l’indigence pure et qui a au moins le mérite d’encore plus réévaluer les itérations susmentionnées du roman de Georges Arnaud…

Quiconque connait ses classiques a forcément entendu parler du Salaire de la peur. Un puits de pétrole en flamme, de la nitroglycérine hautement instable comme seul moyen de l’éteindre et quatre quidams aux motivations variées qui vont devoir la convoyer au détour d’une nature implacable et mortelle. Le tout arrosé d’un soupçon de misanthropie pour bien mettre en exergue le véritable leitmotiv de ce récit : la décortication sans filtre, avec toutes ses failles, de la société et de son humanité.

Sous le scope de Clouzot en 1953, cela avait donné une œuvre sombre et désespérée, dans laquelle la grande pourfendeuse qu’est la vie, s’abattait non sans une ironie confinant au puissant cynisme, sur nos quatre « héros » s’engageant dans cette mission suicide uniquement par appât du gain. À travers l’œil de Friedkin, alors golden boy d’Hollywood après ses succès que furent The French Connection (1971) et L’Exorciste (1974), cela donnera à la fois une œuvre mortifère (à plus d’un titre d’ailleurs, car première pierre dans la déliquescence du Nouvel Hollywood) et poisseuse dont l’aura mystique aura su (tout du moins selon l’auteur de ces lignes) dépasser l’œuvre de Clouzot. 

Deux œuvres totales donc, réunies par leur propension à avoir su comprendre ce qu’elles adaptent et qui mettaient logiquement au premier plan les deux éléments phares de l’œuvre : une nature implacable et un danger omniprésent constitué par la nitroglycérine. 

Un saccage tout ripoliné…

Las, Julien Leclercq n’a ni le talent racé de Clouzot, ni le caractère démiurge de Friedkin pour transcender le matériau du roman éponyme. Il n’a qu’avec lui cette dégaine de barbouze et de sale gosse, d’où n’émane qu’une approche pachydermique et donc dénuée de subtilité dans tout ce qu’il touche. Cela sied bien aux films de gangsters et de braqueurs dont il s’est fait le principal artisan en France certes, mais dans une histoire où la Nature et les motivations des personnages sont le cœur du récit, c’est comme vouloir résoudre cette insoluble équation qu’est le mélange entre l’eau et l’huile. Ça ne se fait tout simplement pas. On a beau essayer, et nombre d’éléments présents dans le film étayent cette envie, reste que l’exercice, en plus d’être vain, révèle une profonde incompréhension des rouages de l’œuvre.

Car si on fait le compte, Le Salaire de la peur, c’est quoi ? C’est un combat de nature quasi mythologique entre l’homme et la Nature omnipotente, mais surtout un jeu avec la mort. Un peu comme si nos personnages étaient subitement Max Von Sydow dans Le Septième Sceau qui affronte la Mort personnifiée. Être enclin à jouer à ce jeu à la funeste issue revêt donc un autre motif : le désespoir. 

Or ici, on a beau chercher, les tourments des personnages sont à l’image des étendues qu’ils traversent : désertiques. On peine à comprendre leur motivation à se risquer à un tel périple, ils semblent bien trop propres sur eux pour avoir été atteints par la dureté de la vie mais surtout, ils n’ont pas (métaphoriquement parlant) le feu aux fesses. Ils ne sont qu’une assemblée disparate réunis au nom du sacro-saint algorithme qui régit l’entièreté du récit. Tantôt mécanique, tantôt profondément désincarné, les péripéties s’enchaînent donc sans que la précieuse cargaison à l’arrière n’incarne un réel danger. Pire encore, le désert que traverse notre fine équipe semble être dépourvu d’aspérités : de grandes étendues vides, des routes bien droites et à l’arrivée, une banale étendue de pétrole comme un gage de « fidélité » à la version Clouzot que traverse d’ailleurs sans mal le camion d’Alban Lenoir. 

Tout est ainsi ripoliné au point qu’on devine mal où veut en venir Leclercq : l’accent volontairement humaniste porté par le danger du puits de pétrole en feu (ici, situé à coté d’un township) semble attester d’une volonté de relecture de l’œuvre éponyme. Mais en misant sur l’humain, là où les deux itérations précédentes affichaient une certaine misanthropie, Leclercq verse davantage dans le blasphème que la relecture. Et quitte à continuer dans cette veine religieuse, vouloir distiller un arc de rédemption à ses personnages sent autant la directive fumeuse de Netflix que la preuve que Leclercq n’a pas compris ce qu’il adapte. Et sans vomir sur les remakes à outrance pondus à droite à gauche, mais quitte à prendre le risque d’en faire un, qui plus est sur une œuvre aussi emblématique, peut-être aurait-il fallu faire preuve d’un minimum de bon sens en distillant une nouvelle lecture viable ? Car si on enlève cette volonté-là, on a tout ce qu’incarne Netflix à l’écran : des images sans âme & uniquement du contenu. Martin Scorsese devrait adorer, tiens…

En ripolinant ce qui faisait le sel de l’œuvre initiale sans y apporter de nouveaux éléments, tout en amenant des péripéties qui n’ont pas lieu d’être, Julien Leclercq fait plus que réaliser un mauvais film. Avec Le Salaire de la peur, il saccage purement et simplement l’œuvre de Georges Arnaud. À fuir !

Le Salaire de la peur : Bande-annonce

Synopsis : Quatre aventuriers mercenaires sont engagés par une compagnie pétrolière. Ils ont pour mission de transporter de la nitroglycérine, chargée dans deux camions. Elle doit être utilisée pour stopper l’immense incendie d’un puits de pétrole. Ils doivent parcourir des centaines de kilomètres dans le désert et éviter divers embûches et obstacles, en échange d’un important salaire.

Le Salaire de la peur : Fiche technique

Réalisation & Scénario : Julien Leclercq
Casting : Franck Gastambide, Alban Lenoir, Ana Girardot, Sofiane Zermani, Bakary Diombera, Astrid Whettnall
Musique : Eric Serra
Costumes : Rachid Adassi
Production : Julien Leclercq & Julien Madon
Producteur Délégué : Philippe Guez
Sociétés de Production : Labyrinthe Films, TF1 Studios et Netflix France
Société de Distribution : Netflix
29 mars 2024 sur Netflix | 1h 44min | Action, Aventure, Thriller

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0.5

O dia que te conheci (le jour où je t’ai connue) : destinés, ils étaient tous les deux destinés !

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Un duo de personnages fragiles, un peu fêlés et très attachants, sont filmés avec tendresse et lenteur dans O dia que te conheci (le jour où je t’ai connue). Cette petite pépite brésilienne d’André Novais Oliveira est un film court qui a tout d’un long. Il a reçu le Grand Prix Jeanine Bazin du festival Entrevues de Belfort. C’est un rendez-vous très réussi de la deuxième édition de CLAP, le festival de cinéma latino-américain de Paris qui s’est tenu du 2 au 7 avril 2024.

O dia que te conheci est un film de déambulation, de conversation et d’écoute. Pendant 24 heures, nous suivons Zeca, un grand gaillard sans âge, grassouillet et hirsute – tant du cheveu que de la barbe – sans lui lâcher les baskets d’une semelle.
Zeca travaille dans la bibliothèque d’une école de la petite ville voisine. Mais, problème, malgré toute sa bonne volonté, il ne peut pas se réveiller le matin, prisonnier d’un sommeil lourd et écrasant.
Cette donnée, sur laquelle repose tout le film, est l’objet d’une longue première scène non dénuée d’humour, au cours de laquelle Zeca négocie avec son coloc Lucas pour qu’il le réveille à l’aube : « Il faut absolument que je me lève… T’oublies pas… T’es sûr que tu peux ?… Même si finalement je te dis non… Il faudra pas me croire… C’est des paroles de mec endormi… Tu pourras me jeter de l’eau froide…»
Et ça dure, et ça dure, et ça dure…

Le jour le plus long

Bien sûr, Lucas ne parvient pas à réveiller Zeca. Et, quand celui-ci finit par ouvrir les yeux, la journée la plus longue de sa vie commence. Il va falloir courir ! Pas facile pour ce gros Baloo, perturbé dans son rythme naturel et tributaire des transports en commun, de se voir propulsé du Livre de la Jungle de Kipling à la jungle urbaine de Novais.
S’en suivront un enchainement bien calibré de péripéties formant autant de saynètes qui chapitrent l’ensemble. Prétexte également à la découverte de quelques personnages, plus que secondaires mais fort savoureux : les usagers mécontents du bus en panne, le client râleur dans le petit restau de street-food, l’écolière racontant Le Petit Prince, la maman faisant une interminable causette à Zeca sous les portraits monumentaux de Malcom X et de Mickael Jackson.

Tempo dans la ville

Ces scènes diurnes, souvent inondées de lumière, forment une balade dans Contagem, terrain de jeu favori du réalisateur, qui se plait de film en film, à scénographier sa ville sur pellicule. Elles sont, pour la plupart, filmées en plans fixes et cadrées selon « l’espace disponible ». Plan large sous Malcom X, gros plan sur la petite écolière, rapproché dans le restau ou dans le bus. Le cadrage semble donner la parole aux personnages. On les écoute, on les découvre, on entre avec eux dans la conversation. Ce temps qui leur est consacré condense l’essentiel de ce qu’ils ont à dire.
Mais, le propos du film reposant beaucoup sur la temporalité perturbée, nul moment ne semble avoir « le droit » de s’inscrire trop longtemps dans la durée. Alors les scènes sont parfois entrecoupées d’une petite course poursuite musicale qui rompt le tempo et rappelle que le temps file, et qu’il faut sans cesse le rattraper, passer à autre chose, en l’occurrence être à l’heure pour Zeca.

 Mektoub 

Enfin arrivé sur son lieu de travail, Zeca apprend son licenciement par Luisa, sa collègue de l’école. Cette jeune femme, dont le bagou et la voix sonore contrastent avec la léthargie et la voix traînante de Zeca, va prendre une place considérable dans le deuxième mouvement du film. C’est désormais sur son rythme à elle que la caméra se cale. Bien qu’elle soit, elle aussi, caractérisée par un corps assez lourd, ses déplacements fluides et agiles donnent l’impulsion, l’énergie, le mouvement. Tout comme sa voix, aux réjouissants éclats de rire et au timbre bas et légèrement rugueux.
Zeca et Luisa, qui se fréquentaient professionnellement, vont se rencontrer vraiment « grâce » à la séparation, puisque Zeca, licencié, ne reviendra pas à la bibliothèque. Pourtant – destin, karma, mektoub, fatum –, la suite de l’histoire laisse supposer qu’ils feront un bout de chemin ensemble.
Leurs longues déambulations dans la ville, à pied ou en voiture, leurs interminables conversations autour d’un détail qui en amène un autre, leurs confidences de plus en plus précises sur des sujets qu’ils se découvrent en commun les mèneront, par glissements successifs, à finir la nuit dans l’appartement de Zeca. Les longs travellings nocturnes accompagnés d’une musique en harmonie avec leurs sentiments naissants, alors qu’ils n’en n’ont pas encore conscience eux-mêmes, laissent le temps à leur relation de se mettre en place… à leur rythme !

La difficulté d’être soi

Il suffit d’un mot qui rebondit sur un autre pour créer une chaîne narrative et enclencher un changement de parcours tant physique que psychologique. Ainsi les confidences sur leur état psychique les amèneront à parler de médicaments, puis d’ordonnance, que Zeca n’a pas sur lui, mais dont Luisa pourra prendre connaissance à son domicile. Experte en la matière, elle lui ouvrira les yeux avec humour sur les posologies et les heures de prise. Occasion pour le metteur en scène d’entrer plus avant dans le thème des failles et fragilités personnelles sur lesquelles des mots sont posés : anxiété, dépression, béquille chimique pour y survivre…
Comme par enchantement, après une nuit de lourd sommeil, Zeca se réveillera à l’aube d’un jour nouveau, bien décidé à aller chercher un bon petit-déj pour sa belle. Sans doute le titre trouve-t-il ici son sens le plus plein…
O dia que te conheci est un film court (71 min), mais qui parait long, une sorte de comédie italienne au ralenti sous le soleil du Brésil. À voir.

Fiche technique : « O dia que te conheci » (Le jour où je t’ai connue)

Réalisation : André Novais Oliveira
Zeca : Renato Novaes
Luisa : Grace Passô
Comédie dramatique
Brésil 2023, 1h11
Filmes de Plastico

Terre errante dans l’immensité de l’univers

Dans ce récit plus proche de la nouvelle que du roman, le Chinois Liu Cixin imagine que la fin annoncée du Soleil amène les habitants de la Terre à tenter une manœuvre désespérée.

Non situé dans le temps mais forcément futuriste, ce récit nous place au cœur d’une science-fiction où l’auteur va au plus simple, nous mettant en position de comprendre parfaitement ce qui se passe. D’ailleurs, la situation de base est très compréhensible malgré son aspect scientifique. Comme nous le savons parfaitement, notre monde n’est pas éternel, puisque le Soleil est une étoile, soit un astre essentiellement composé de gaz en fusion. Ce qui veut dire que lorsque la quantité de gaz qui le constitue sera épuisée, le Soleil deviendra un astre mort qui cessera de nous envoyer chaleur et lumière dont nous nous nourrissons. L’aspect rassurant, c’est qu’on nous a dit, enfants, que cette situation est pour un futur tellement éloigné que nous ne sommes pas concernés. D’après leur étude des étoiles, les astronomes considèrent que notre Soleil est destiné à devenir une géante rouge, par accélération de la conversion de l’hydrogène en hélium. A vrai dire l’aspect scientifique n’a ici qu’une importance anecdotique. Ce qui compte, c’est ce colossal imprévu : le Soleil arrive en fin de vie, catastrophe qui devient imminente (quelques années). Que faire dans ces conditions ? Faut-il se résoudre à attendre la mort stoïquement ou bien peut-on envisager une action dont les humains auraient les moyens ? D’emblée, l’auteur nous place devant une situation où, à l’aspect technique, s’ajoute une dimension philosophique : l’humanité a-t-elle les moyens de se trouver un avenir au-delà de l’existence du Soleil ? On peut considérer que l’idée de l’exploration spatiale vient de là. Le vrai souci, c’est que nous ne sommes pas prêts et qu’il paraît difficile d’imaginer l’être dans un futur proche comme l’auteur nous place, au vu de l’aspect scientifique du récit. Face à l’énormité d’une telle problématique, Liu Cixin se contente de l’aborder modestement. En effet, il escamote une difficulté fondamentale en nous plaçant d’emblée dans un futur où la grande décision a été prise. On ne sait pas comment et on se prend à imaginer ce qui se passerait si on devait affronter une telle situation demain. Imaginez, trouver un accord fondamental à l’échelle planétaire…

L’astronef  Terre

Ce que l’auteur met en évidence, c’est que nous autres humains sommes embarqués sur un même navire dont le sort nous concerne tous : son état, ses habitants, son organisation. Il nous montre également jusqu’à quel point nous sommes capables de le malmener dans le but de sauver l’espèce humaine. On remarquera qu’envisager de sauver tout ce qui fait la Terre elle-même (toutes les autres espèces vivantes, son aspect général, etc.) passe alors au second plan. On note cependant l’ampleur des sacrifices envisagés. Ce qui fait le plus défaut dans ce récit, ce sont les conséquences du bouleversement de notre habitat naturel (la Terre) sur l’avenir des humains. Un avenir est-il possible dans un contexte fortement dégradé de l’écosystème que nous connaissons ? En d’autres termes, peut-on effectivement sauver l’humain si on ne sauve pas avant tout son environnement naturel ?

Un projet aux conséquences incalculables

Il faut également évoquer le fait que la décision prise pour sauver ce qui peut l’être engage l’humanité sur une centaine de générations et que la narration est assurée par un individu de la génération « initiale » celle qui décide de passer à l’action. Il est donc logique que la narration n’aille pas aussi loin qu’on aimerait, ce qui évite à l’auteur d’imaginer certains points fondamentaux. Je pense en particulier à l’aspect psychologique pourtant évoqué dans le texte, avec les revirements d’une partie de la population mettant le projet en danger. Qu’en sera-t-il lorsque tout retour sera devenu impossible et que pour les générations intermédiaires, le seul but envisageable sera de poursuivre l’aventure dans l’espoir que les générations du futur trouvent autre chose ? L’auteur nous fait comprendre que, pour une génération, des conditions d’existence à la limite du supportable à nos yeux, peuvent passer aux yeux de celles et ceux qui n’ont jamais rien connu d’autre. Certes, mais il peut tellement s’en passer lors d’un espace de temps correspondant à une centaine de générations. La conclusion au récit comme à ce texte, c’est qu’il s’agit d’une autre histoire.

Terre errante – Liu Cixin
Actes Sud, 15 janvier 2020 (France, traduit du chinois par Gwennaël Gaffric) – Parution originale en juillet 2000

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3

« Les Âmes noires » : aux marges de la Chine

Les Âmes noires paraît aux éditions Dupuis et nous présente la Chine rurale sous ses dehors les moins avenants : trafic de charbon, vengeance, précarité, corruption… À travers le périple de Yuan, un routier chinois trahi et laissé pour mort, Aurélien Ducoudray et Fred Druart dessinent un portrait saisissant de la vie aux marges d’une économie souterraine…

Yuan est symptomatique de ces Chinois qui luttent au quotidien pour leur survie, qui se débattent dans les mailles d’un commerce illicite mais vital pour leur famille. Chauffeur, il arpente les routes pour charger et livrer du charbon issu de mines clandestines, dans un paysage marqué par la précarité et la corruption. Chaque étape de son travail, du chargement à la vente, est ponctuée de bakchichs, de négociations, mettant en lumière une économie parallèle où la corruption est monnaie courante.

C’est à la suite de la trahison d’un intermédiaire véreux que le récit quitte sa phase d’exposition – très réussie – pour embrasser les thèmes de l’obstination et de la vengeance. Après avoir été laissé pour mort et dépossédé de son camion, précieux outil de travail, Yuan se trouve plongé dans une quête désespérée pour récupérer cet unique moyen de subsistance. Il reste à distance des siens, de peur de les plonger plus encore dans la précarité. Et sa lutte pour reprendre ce qui lui appartient fait écho à la résilience face à l’adversité.

Le récit met en exergue la corruption omniprésente qui régit les transactions et interactions entre les différents acteurs du trafic de charbon. De l’accès aux mines clandestines à la négociation des prix du charbon, chaque moment est placé sur un fil tendu, solidement accroché aux besoins et aux opportunités. Cette Chine de l’arrière-plan, celle des chauffeurs, des revendeurs, des laveurs de camions, nous est révélée à travers le regard et l’histoire de Yuan, bien loin des grands centres urbains hyper-modernes.

Pour mieux nous immerger dans cet univers frelaté, Fred Druart laisse exprimer son trait semi-réaliste, à même de traduire la désolation et la lutte. Les visages sont marqués, les paysages presque éteints, l’odyssée humaine désespérée. Il apparaît presque incongru de placer dans ce panorama une corde à sauter, qui rattache pourtant Yuan à sa famille, et plus largement à la pureté de l’enfance, à mille lieues des épreuves qu’il traverse. 

Les Âmes Noires s’inscrit dans un contexte de marginalité économique et sociale, qu’Aurélien Ducoudray et Fred Druart réussissent à restituer avec une narration riche et des illustrations éloquentes. À travers le périple de Yuan, c’est une histoire universelle de survie et de quête de justice qui nous est contée, faisant écho bien au-delà des frontières de la Chine rurale. 

Les Âmes noires, Aurélien Ducoudray et Fred Druart 
Dupuis, mars 2024, 128 pages

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4

« Vivre est dangereux pour la santé » : humour noir

Vivre est dangereux pour la santé paraît aux éditions Fluide glacial. Espé y explore avec un humour noir et décapant des thématiques universelles telles que l’éducation, le sexe, l’identité, la mort ou le monde de l’entreprise. À travers une grande variété de situations, absurdes mais rarement gratuites, il renvoie l’homme à ce qu’il a de plus pathétique.

Volontiers ironique, tournant en dérision à peu près tout et n’importe quoi, Espé met en scène des situations impliquant l’alcoolisme, l’intelligence artificielle, la vieillesse ou la mort, usant d’un humour noir efficace, tour à tour visuel et textuel.

Chaque planche de Vivre est dangereux pour la santé est un récit autonome qui fonctionne comme un miroir déformant de notre société, révélant son visage le plus absurde. Que ce soit à travers le prisme de la vie de couple, où la communication dysfonctionne parfois cruellement, ou via l’illustration grotesque des pratiques des entreprises de pompes funèbres, qui recyclent ici le champ lexical de la restauration, Espé dresse un portrait amusé et sarcastique de notre époque.

Loin de tomber dans la facilité du mauvais goût pour le mauvais goût, l’humour d’Espé trouve un équilibre plutôt satisfaisant. La finesse de l’écriture concourt à donner du relief à chaque gag, chaque chute, et les situations les plus incongrues, comme celle de l’atelier Origami confondu avec un atelier polygamie, ou encore celle des prétendus commentateurs sportifs s’avérant être des adultes régressifs détaillant un film pour adultes, sont autant de détournements humoristiques réussis.

Qu’il s’agisse d’une improbable greffe de bras, de la crainte parentale du changement de sexe mise en miroir avec le souci de la performance des adolescents ou d’assistants téléphoniques faisant preuve d’une mauvaise foi vertigineuse, Vivre est dangereux pour la santé fait souvent mouche, en riant de tout, ou presque, et surtout des quiproquos et des failles humaines. Léger, divertissant et réussi.

Vivre est dangereux pour la santé !, Espé
Fluide glacial, avril 2024, 56 pages

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3.5

« Philiations » : les empreintes de la mémoire

Dans Philiations, Gwen de Bonneval orchestre une introspection remontant à son enfance et s’étendant à sa vie d’adulte, façonnée par un entrelacement complexe de souvenirs, d’expériences familiales et de préoccupations écologiques. Cet ouvrage, à la fois autobiographique et réflexif, s’articule autour de la quête personnelle de l’auteur pour comprendre les forces qui l’ont modelé, tout en s’interrogeant sur l’avenir de notre planète.

L’album de Gwen de Bonneval débute par une exploration des jeunes années de sa vie, formatrices et notamment marquées par des moqueries relatives à son prénom et par une relation complexe avec ses parents. Ces souvenirs restitués constituent les premiers jalons d’une quête identitaire qui va traverser tout l’ouvrage. La figure paternelle, ambivalente, distante puis écartée, peut être lue en miroir des propres interrogations de l’auteur quant à l’héritage familial et son propre rôle de père. 

Les souvenirs occupent une place centrale dans Philiations : on les questionne, les embrasse ou les rejette, mais ils finissent toujours par nous façonner. L’ouvrage met en lumière la manière dont la chute de Philémon, le fils de Gwen de Bonneval, agit comme un catalyseur, renvoyant l’auteur à ses propres expériences traumatisantes d’enfance, et repassant en boucle dans la tête de l’auteur. Il est aussi question de mémoire à travers le vécu du grand-père, proche du Général de Gaulle, taiseux quant à ses expériences passées. 

L’ouvrage ne se contente pas d’explorer les dynamiques familiales intimes ; il englobe des enjeux écologiques et sociétaux majeurs. En évoquant à plusieurs reprises les neuf limites planétaires, et en se demandant comment agirait son grand-père résistant à l’aune de la crise écologique, Gwen de Bonneval interpelle sur la responsabilité individuelle et collective face à un avenir de plus en plus compromis. Cette dimension du récit invite à une réflexion sur la capacité de l’individu à influencer le cours de l’histoire, que ce soit à l’échelle familiale ou globale.

Sur le plan graphique, Philiations se caractérise par l’utilisation du blanc et d’une couleur changeante au cours du récit. L’album épouse une structure non linéaire qui permet de mettre en parallèle souvenirs et réflexions, dans une fluidité savamment organisée. Le cas de Philémon mérite également d’être souligné : hypersensible, il vit tout à 200%, ce qui peut mener à des crises de colère, par exemple. Il était suivi par un thérapeute avant la pandémie de Covid-19, mais cette dernière a mis fin à leurs séances. Il est certes intelligent mais a toutefois du mal à se fondre dans la masse et à sociabiliser. 

Que cela soit à travers les souvenirs, les réflexions ou les caractères, Philiations fait valoir une profondeur et une sensibilité remarquables. À travers le prisme de sa propre expérience, Gwen de Bonneval offre une réflexion universelle sur ce qui nous constitue et nous unit, tout en soulignant l’urgence écologique actuelle. Ce récit autobiographique s’impose parfois comme un miroir, dans lequel chaque lecteur peut se reconnaître pour partie, et réfléchir à sa propre singularité.

Philiations, Gwen de Bonneval 
Dupuis, mars 2024, 224 pages

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4

« Atlas des États-Unis » : miroir des complexités américaines

Les États-Unis continuent d’exercer une influence prépondérante sur le monde, tant par leur puissance économique et militaire que par leur soft power culturel. L’Atlas des États-Unis, dont la troisième édition est proposée par Christian Montès et Pascale Nédélec chez Autrement, permet, avec les cartographies de Cyrille Suss, une analyse détaillée et nuancée de cette nation aux multiples facettes.

L’Atlas entame son exploration par un retour sur l’Amérique précolombienne, marquée par l’arrivée des colons européens et l’émergence d’une économie mercantiliste. La lutte pour l’indépendance, cristallisée par des événements tels que la Boston Tea Party, marque le début d’une expansion territoriale vers l’Ouest, enrichissant le pays de nouvelles terres, de la Floride à l’Alaska. Cette première section retrace le parcours d’un pays en quête d’identité, s’étendant au gré des opportunités et des conflits, jusqu’à forger une nation unie sous un gouvernement fédéral.

Très vite est mis en lumière le rôle central de l’immigration dans le développement des États-Unis. Première destination mondiale pour les migrants, le pays, dont les auteurs exposent l’évolution des politiques d’immigration, connaît une diversité croissante de sa population. Les tensions raciales ont marqué l’histoire américaine et elles ont été exacerbées par des présidences controversées, à l’instar de celle, récente, de Donald Trump. Tout en offrant un aperçu de la dynamique territoriale américaine, entre urbanisation, métropolisation et préservation des espaces ruraux, les auteurs se penchent sur la distribution géographique des croyances religieuses et les questions épineuses de la possession d’armes ou de la pauvreté. Il en ressort le sentiment, tenace, de divisions profondes au sein de la société américaine.

L’ouvrage plonge également au cœur des dynamiques économiques et sociales qui animent les États-Unis. Les auteurs scrutent la résilience de l’économie américaine, tout en pointant du doigt les inégalités persistantes et l’impact des crises financières. L’analyse s’étend aux aspects culturels, notamment l’American way of life, et aux défis sociétaux comme la santé. La consommation énergétique et l’empreinte environnementale des États-Unis sont critiquées, mettant en relief la nécessité d’une réflexion sur le modèle de développement adopté par le pays.

Les auteurs se penchent sur le système politique américain, le fédéralisme et l’influence du néolibéralisme, illustrant comment les crises ont modelé l’architecture institutionnelle du pays. L’importance stratégique de l’armée américaine et son rôle sur la scène internationale sont évalués, révélant les complexités de la position des États-Unis en tant que « gendarme du monde ». L’évolution de la perception internationale des États-Unis, notamment sous les présidences de Joe Biden, Donald Trump et Barack Obama, est également explorée, témoignant des fluctuations de l’image américaine à l’étranger.

L’Atlas des États-Unis réussit à capturer l’essence d’une nation contradictoire, tiraillée entre admiration et répulsion. L’ouvrage de Christian Montès et Pascale Nédélec met en lumière l’ambiguïté de la fascination qu’inspirent les États-Unis, entre le rêve américain et les réalités souvent moins reluisantes d’une société soumise à de multiples défis. En offrant une perspective détaillée et nuancée, cet atlas se révèle indispensable pour quiconque cherche à comprendre les multiples dimensions d’une superpuissance en constante évolution.

Atlas des États-Unis, Christian Montès et Pascale Nédélec
Autrement, avril 2024, 96 pages

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Le mal n’existe pas : l’ordre de la nature

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Après Drive My Car et Contes du hasard et autres fantaisies, Ryusuke Hamaguchi expérimente dans Le mal n’existe pas, Grand Prix à la Mostra de Venise 2023, un retour à la nature musical et contemplatif. Sous l’inspiration de la compositrice Eiko Ishibashi, il propose un drame écologique et poétique, où les hommes vivent, se cherchent et se révèlent sous la silhouette majestueuse des arbres éternels. 

Une bouffée d’oxygène au cœur des forêts japonaises, c’est ce que nous offre Le mal n’existe pas, comme une respiration dans l’œuvre, déjà dense, de son réalisateur. Car le film ne ressemble à aucun long-métrage de Ryusuke Hamaguchi, et que l’on plonge ou non dans son récit relativement lent, rythmé par des scènes du quotidien, ses images n’ont pas fini d’occuper notre esprit. 

Takumi, homme à tout faire, et sa fille Hana, vivent dans le village de Mizubiki, près de Tokyo. Ils mènent une existence simple, paisible et proche de la nature, au milieu des arbres et des animaux sauvages. Cependant, le projet de construction d’un camping dans le parc naturel voisin sème le trouble chez les résidents, tout en menaçant le fragile équilibre écologique du site.

Bons sauvages, mauvais profits

Dès les premiers plans, Rysuke Hamaguchi prend le temps de poser le cadre, serein et harmonieux, du village de Mizubiki. Une forêt dense dont les arbres immenses, filmés en travelling ou en contre-plongée, semblent toucher le ciel. Un homme coupe du bois, prélève de l’eau de source. Une enfant vagabonde près d’un lac. Sur les notes pacifiques d’Eiko Ishibashi se dévoile une vie douce, naturelle, idyllique, un îlot de paix où le mal n’a aucune prise. Cette introduction lente, non dialoguée, expose une relation singulière entre l’Homme et la nature, comme un retour aux sources où le bon sauvage, conscient de son environnement, respecte et défend la pureté de son milieu.

Takumi apprend ainsi à sa fille à reconnaître les arbres selon leurs écorces, un enseignement naturel tout aussi essentiel, si ce n’est plus, que la classe de primaire, pour ce père entretenant un lien fusionnel avec la forêt. Car c’est la nature qui fait vivre les rares résidents. L’eau de source les abreuve et sert à la préparation des udon. Le bois fournit la chaleur. Les feuilles sauvages de wasabi épicent la cuisine du restaurant local. Les plumes de faisan sont ramassées, collectionnées et étudiées. Ce parfait microcosme voit son équilibre menacé lorsqu’un projet de glamping, concept touristique issu de la contraction des mots glamour et camping, plane comme une ombre inquiétante et insidieuse au-dessus du village. 

Le mal n’existe pas bascule donc lors d’une banale réunion d’information organisée par deux promoteurs, Takahashi et Mayuzumi. Venus présenter les avantages du programme pour l’attractivité de la région, les interlocuteurs perdent rapidement pied face à la crainte et à la colère des habitants. Lorsque la discussion s’anime autour du lieu d’installation de la fosse septique, trop proche du puits, et de la nécessité d’une surveillance permanente du site, Takahashi et Mayuzumi comprennent qu’ils ne connaissent rien à l’environnement réel du projet. Progressivement, le voile se déchire sur la recherche du profit maximal par un directeur mercantile, soucieux d’accélérer les travaux pour bénéficier d’une subvention Covid. Le maire du village lance alors un avertissement cinglant. Tous les changements réalisés en amont auront des impacts à traiter en aval. Autrement dit, l’Homme ramasse toujours ce qu’il sème, qu’il vive en harmonie avec la nature ou déséquilibre sa balance délicate.

Dans les pas du cerf sacré

Symboles de longévité et de prospérité, les cerfs japonais s’associent volontiers aux esprits protecteurs de la forêt. Élégants et proches de la nature, ils s’imposent comme des gardiens de l’équilibre naturel souvent bouleversé par l’Homme. Le Dieu-Cerf de Princesse Mononoké, capable de donner la vie et la mort, constitue une figure emblématique de cette représentation. Dans Le mal n’existe pas, le cerf n’est doté d’aucun pouvoir surnaturel mais il incarne tout autant cette idée de pureté et de préservation de la forêt. Pacifique, il n’attaque les hommes que lorsqu’il est chassé et touché par balle.

Or, le projet envisagé se situe précisément sur le trajet des cerfs, au risque de perturber l’ordre naturel. En empiétant ainsi sur le territoire des cerfs, c’est toute l’harmonie d’un écosystème qui se voit menacée. C’est pourquoi Tamuki s’y oppose farouchement. Appelé à devenir gardien du futur site, il est amené à définir son rôle au sein de ce futur environnement en proie au dérèglement. Dans les traces des cerfs qu’il cherche tant à protéger, Tamuki choisit le parti de la nature, idéal et impartial. 

Takahashi et Mayuzumi sont également confrontés à cette quête d’identité. Célibataires, isolés et professionnellement reconvertis, ils ne semblent pas encore avoir trouvé leur chemin. Au contact de la nature et de Tamuki, ils entrevoient un autre mode de vie, plus simple et dénué des artifices de leur existence bâtie sur des apparences et des applications de rencontre. Ils se montrent donc soucieux d’aider les habitants du village et de partager leur savoir.

Si le mal n’existe pas dans la nature, il s’insinue en l’Homme en corrompant lentement l’équilibre de son cadre de vie. Par ce film poétique conservant, à l’ombre des arbres, d’intrigantes zones d’interprétation, Ryusuke Hamaguchi nous fait réfléchir sur notre place dans le monde et notre rapport à l’environnement. Une œuvre au récit minimaliste mais d’une grande richesse philosophique. 

 Le mal n’existe pas – Bande-annonce

Le mal n’existe pas – Fiche technique

Réalisation : Ryusuke Hamaguchi
Scénario : Ryusuke Hamaguchi
Casting : Hitoshi Omika (Takumi), Ryo Nishikawa (Hana), Ayaka Shibutani (Mayuzumi), Ryuji Kosaka (Takahashi)…
Musique : Eiko Ishibashi
Photographie : Yoshio Kitagawa
Montage : Ryusuke Hamaguchi, Azusa Yamazaki
Producteur : Satoshi Takada
Société de distribution : Diaphana Distribution
Genre : drame
Durée : 1h46
Japon – Sortie France le 10 avril 2024

S.O.S. Fantômes : La menace de glace, la belle clim

On avait apprécié le dernier opus de la saga, sorti en 2021. Véritable blockbuster nostalgique aux allures de reboot fort sympathique, l’héritage offrait suffisamment de neuf pour poser les bases d’une nouvelle saga. Dommage, S.O.S. Fantômes : La menace de glace ne parvient pas à tenir ses promesses, malgré quelques bons moments.

Je crois que j’ai jeté un froid

Pourquoi avait-on apprécié l’opus précédent ? Pour sa mise en scène inspirée, l’écriture réussie de ses protagonistes et son humour. On l’aime également pour l’intelligence de sa narration, toujours consciente qu’elle est une nouvelle histoire, dans un univers déja établi, sans oublier les vieux et leur amour pour le fan-service. L’essence même de S.O.S. Fantômes : L’Héritage, c’est d’être un projet fait avec le cœur. La menace de glace ressemble plus à un film de commande. Malgré une indéniable volonté de bien faire, il faut se rendre à l’évidence : cette suite n’atteint jamais la cheville de son ainée, et ce, pour de très nombreuses raisons.

Prenez l’expression : « c’est le premier en moins bon » et vous obtenez SOS Fantômes : La menace de glace. Les choses débutent bien, pourtant, avec une scène d’introduction à la photographie soignée, à l’ambiance efficace et aux décors réels saisissants. Malheureusement, la suite du film se révèle paresseuse à tous les niveaux. La volonté  de Gil Kenan d’offrir le moins d’effets spéciaux possible est admirable. Malheureusement, à l’écran, il en résulte une intrigue qui met un temps fou à démarrer, une menace de glace qui n’apparaît que durant les dix dernières minutes et une absence totale d’épique. Dans les faits, on pourrait presque parler de publicité mensongère, tant le New York glacé des affiches et des bandes-annonces se révèle anecdotique. On pourrait dire la même chose des anciens, ici relégués au rang de boulets que l’on ne sait jamais où placer (coucou Jurassic World 3) et totalement inutiles dans l’intrigue.

Ambitions fantomatiques

Malheureusement, ils ne sont pas les seuls protagonistes maltraités par l’intrigue. On avait adoré Phoebe (Mckenna Grace) dans le dernier opus, elle se révèle moins agréable à suivre ici, son personnage accumulant les clichés de la crise d’adolescence. Pas de quoi fermer les yeux d’agacement pour autant, d’autant qu’elle continue de porter plus ou moins bien le film sur ses épaules. On aurait malgré tout aimé la suivre avec autant d’intérêts qu’à ses débuts. Les parents sont le plus souvent réduits au rôle de comic relief. Quant au frère, il a le mérite d’exister… On suivra distraitement les nouveaux venus, assez réussis et sympathiques, à l’exception du méchant catastrophique et n’apparaissant véritablement qu’à la toute fin. On suit une autoroute, vue et revue et sans aucune valeur ajoutée. Enfin, difficile de se reposer sur la mise en scène, quand il ne se passe rien durant neuf dixièmes du film. Un film de commande, ni plus ni moins. Quelle cruelle déception  !

Bande-annonce – S.O.S. Fantômes : La menace de glace

Fiche technique – S.O.S. Fantômes : La menace de glace

Titre original : Ghostbusters: Frozen Empire
Réalisation : Gil Kenan
Scénario : Gil Kenan / Jason Reitman
Casting : McKenna Grace / Paul Rudd / Finn Wolfhard / Bill Muray / Carrie Coon / Kumail Nanjiani
Genre : Comédie fantastique / Science-fiction
Production : Columbia Pictures
Durée : 115 minutes
Sortie française : 10 avril 2024 en salles

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2.5