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« Yan » : vengeance dans le temps

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Avec Yan, paru aux éditions Glénat, Chang Sheng plonge le lecteur dans une aventure échevelée, où vengeance, justice et quête identitaire s’entremêlent. Au cœur de cette saga, on trouve une jeune fille de 15 ans emprisonnée à tort et désireuse de venger la mort de sa famille. 

L’Opéra de Pékin, symbole de prestige et de tradition, occupe une place centrale dans la vie de Yan, comédienne. Elle se produit sur scène en compagnie de ses proches, dont l’éducation semble quelque peu corsetée. Tout bascule avec l’assassinat brutal de sa famille, qui marque le début d’une descente aux enfers pour l’adolescente. Incarcérée à tort pour des meurtres qu’elle n’a pas commis, elle est enfermée dans un centre d’expérimentation scientifique, dont les mystères ne sont pas encore révélés, et suite à l’explosion duquel les autorités la pensaient morte. Mais celle qui vient revisiter le passé n’a fait que parachever son désir de vengeance…

Chang Sheng fait cohabiter divers éléments narratifs sans pour autant que ces derniers se parasitent. Robots géants, complots politiques, capacités surnaturelles, scènes d’action spectaculaires, vengeance à la Old Boy : chaque composante contribue à l’édification d’un univers unique. Cette hybridation des genres est un terrain de jeu idéal pour l’auteur, qui ne refuse aucun apparat graphique mais qui tient manifestement à l’équilibre de son récit.

Au-delà de Yan, personnage central animé par une soif de vengeance implacable, le manga introduit des figures complexes telles qu’un flic alcoolique et une championne de go dotée de facultés prédictives. Ces protagonistes, aux destins entrelacés, sont appelés à enrichir la trame narrative d’enjeux personnels. Ils s’associent à Yan pour former une ronde de personnages bigarrée et détonante. Graphiquement, la maîtrise semble totale et certaines planches méritent vraiment que l’on s’y perde tant elles recèlent de détails. 

Yan est une œuvre multidimensionnelle dont les zones d’ombre demeurent nombreuses. Chang Sheng a commencé à éventer un complot qui devrait tenir en haleine le lecteur dans les tomes à venir. Pour l’heure, sa grande force réside dans ses personnages : ils sont portés vers l’après, la vengeance, la fin de l’affaire policière, et sont déterminés à parvenir à leurs fins, même si des puissances encore ignorées tentent de les contrecarrer. Comme on dit dans ces cas-là : à suivre… 

Yan (1/3), Chang Sheng
Glénat, avril 2024, 352 pages

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4

« Mon Infractus » : les nerfs et la chanson d’Hervé Bourhis

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La bande dessinée autobiographique permet d’explorer des trajectoires de vie aux multiples reliefs. Dans Mon Infractus, Hervé Bourhis se livre sur ses problèmes cardiaques, mais prend grand soin d’entremêler ses mésaventures médicales avec sa passion, bien plus légère, du DJing. 

Il n’a pas encore cinquante ans quand Hervé Bourhis subit un infarctus qui bouleverse son existence. Plutôt que de s’enliser dans un récit hospitalier, dont la bande dessinée francophone est devenue friande ces dernières années, l’auteur choisit d’aborder ce sujet en optant pour une voie moins conventionnelle. Mon Infractus s’hybride en effet d’un amour précoce et durable pour la musique ; les évocations médicales n’y constituent finalement que des parenthèses. Et ce qu’il perd en pathos, le bédéiste semble le gagner en justesse.

L’album se révèle ainsi, en première intention, être une célébration de la musique, élément central de la vie et de la convalescence de l’auteur. Hervé Bourhis y partage avec sincérité ses expériences de DJ amateur, dévoilant un univers riche de références musicales, d’anecdotes et de rencontres. Il raconte les soirées, les sélections de disques, la recherche incessante de la perle rare – le digger – et le stress parfois écrasant des performances en direct. Pour son premier essai, il fait d’ailleurs semblant de mixer mais, paralysé par les enjeux, laisse défiler sa playlist sans aucune intervention…

Au-delà de la musique et du DJing (« Improviser, sentir la salle et les gens, les suivre, puis les surprendre… »), Mon Infractus est une méditation sur la fragilité humaine, le processus de guérison et la place de l’art dans ce parcours. Hervé Bourhis aborde avec une rare honnêteté ses luttes internes (dont sa culpabilité face à son style de vie), son expérience de la maladie et ce qu’il retient de tout cela. L’ouvrage s’inscrit dans une démarche introspective, invitant à réfléchir sur la manière dont les épreuves peuvent nous remodeler. Il y est aussi question de thématiques plus vastes, parfois seulement survolées : la manière dont on traite les professions essentielles, par exemple, paramédicales ; le travail de ses confrères, avec notamment un clin d’œil appuyé à Théo Grosjean ou Pozla ; la psychothérapie…

Avec Mon Infractus, Hervé Bourhis livre un témoignage singulier, qui déjoue les clichés de l’autobiographie médicale. Il offre en effet, de par la structure même de son album, une perspective rafraîchissante sur la résilience et le pouvoir salvateur de l’art. Intime mais universel, son propos devrait résonner auprès des lecteurs, qu’ils soient collectionneurs de disques… ou simplement attentifs à la fragile condition humaine.

Mon Infractus, Hervé Bourhis 
Glénat, avril 2024, 96 pages

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4

« Qui laisse passer la lumière » : voyage dans le passé

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Les secrets de famille pèsent parfois lourd sur les épaules de ceux qui en héritent. Qui laisse passer la lumière, œuvre conjointe d’Antoine Rocher et Lilas Cognet, se raconte à travers les yeux de Diane, une adolescente en quête de vérité, confrontée aux fantômes du passé. 

Diane, douze ans, vit une existence solitaire, sous le sceau d’un monde intérieur foisonnant. Elle vit légèrement en marge de ses pairs, comme en attestent les moqueries de ses camarades de classe. C’est dans ce contexte qu’elle découvre la présence bienveillante d’un esprit, Hadrien, son arrière-grand-père, mort au combat en 1917. Cette rencontre inattendue, qu’elle pense bénéfique, lui offre un réconfort momentané et la perspective d’une amitié au-delà des limites du temps.

L’apparition d’Hadrien ouvre cependant les portes d’un passé familial jusqu’alors occulté. Diane, guidée par cet ancêtre tombé au champ d’honneur, plonge dans une quête de vérité sur les racines de sa famille. C’est une exploration qui l’amène à se confronter aux horreurs de la guerre, contées en noir et blanc, mais aussi à découvrir les secrets et les non-dits. Le récit, dessiné avec finesse et poésie par Lilas Cognet, joue beaucoup sur ces aspects, et sur les vulnérabilités de cette jeune héroïne, exposée à une expérience qui dépasse son entendement.

Alors que Diane s’engage de plus en plus profondément dans les révélations d’Hadrien, sa relation avec sa grand-mère se tend, et elle-même commence à ressentir les effets épuisants de sa quête. La culpabilisation par l’esprit d’Hadrien, qui se révèle avoir ses propres intentions et secrets, ajoute une complexité supplémentaire à son parcours. La jeune fille se retrouve tiraillée entre les avertissements de son camarade de classe Truchet et les exigences, tenaces, de son arrière-grand-père, dans une lutte qui la dépasse et menace de consommer toute son énergie.

Qui laisse passer la lumière est filial, poétique, conçu à hauteur d’enfant. Son propos comporte cependant un certain mystère et semble en partie laissé à la discrétion du lecteur, qui s’appropriera l’œuvre en lui conférant le sens qu’il souhaite. Il reste néanmoins au cœur de cette histoire une protagoniste bien caractérisée, confrontée au harcèlement scolaire, voyant s’instituer une certaine distance entre elle et ses proches, et trouvant dans l’argument fantastique déployé par les auteurs un sens à son existence. Pour le meilleur comme pour le pire. 

Qui laisse passer la lumière, Antoine Rocher et Lilas Cognet 
Glénat, mars 2024, 104 pages 

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3.5

« Delta Blues Café » : au rythme de la vie

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Delta Blues Café, de Philippe Charlot et Miras, paraît aux éditions Bamboo. L’album narre le périple de Laup Grangé, acteur noir de Guyane française, et du professeur Gordon Moore, spécialiste des musiques afro-américaines, qui, ensemble, plongent dans l’univers du blues à la recherche de vinyles oubliés – ainsi que d’une partie d’eux-mêmes.

Suite à la réalisation d’un film dédié à Robert Johnson, qu’il incarne à l’écran, Laup Grangé rencontre le professeur Moore, spécialiste du blues. Appelé à prendre la parole en public, ce dernier boude le long métrage et quitte la salle sans prononcer le moindre mot. Laup cherche à comprendre ce qui a pu rebuter à ce point un amoureux des musiques afro-américaines, convaincu de la qualité de l’œuvre. C’est cela qui va le pousser à s’engager dans un voyage plein de rebondissements, à la fois mélodique, humain et sentimental. 

Moore reproche à Laup d’avoir joué dans un énième film en noir et blanc, alors que les couleurs du Sud des États-Unis ont façonné l’imaginaire de ces chanteurs passés à la postérité – ou oubliés. Les deux hommes trouvent toutefois rapidement un terrain d’entente, leurs intérêts se recoupent, et guidés par la quête de disques rares, ils entreprennent d’explorer ce qui se rattache de près ou de loin au blues. Leur parcours est ponctué de moments forts, tels que la rencontre avec Willie Mae, serveuse au Delta Blues Café, ou encore la confrontation avec un vieil homme en fauteuil roulant, gardien d’un trésor musical qu’il refuse obstinément de céder, en dépit du fait qu’il prend la poussière depuis des années. 

Il est intéressant de noter que Delta Blues Café organise la rencontre entre Laup, jeune et passionné, désireux de prendre langue avec un patrimoine qui l’émerveille, et Moore, une sorte de vieux dinosaure qui s’est mué, au fil des années, en gardien des traditions. Ce tandem apporte un vent de fraîcheur à l’album et permet une authentique ode à la musique. Au-delà, les personnages secondaires (de Jezie à Willie Mae) enrichissent eux aussi le récit, très joliment illustré. Les paysages si caractéristiques du Mississippi offre une immersion totale dans l’univers du blues.

Delta Blues Café est une fenêtre ouverte sur un territoire, un art et ce qui les lie à travers le temps. Profonde et passionnée, cette bande dessinée comprend aussi une romance d’une grande sensibilité, très juste et habilement menée. Philippe Charlot et Miras convoquent quelques grands noms de la musique, en inventent d’autres, et mettent le tout face à deux personnes a priori mal appariées, mais qui se nourrissent pareillement de musique et d’histoire.

Delta Blues Café, Philippe Charlot et Miras
Bamboo, mars 2024, 72 pages

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3.5

« Le Grand Livre de la F1 » : le vadémécum de la Formule 1

Les éditions Marabout publient Le Grand Livre de la F1, de Jean-Louis Moncet, Alain Pernot et Johnny Rives. Beau-livre richement illustré, doté d’un grand format de 250mm X 245mm, l’ouvrage, encyclopédique, témoigne avec force détails de l’évolution de la compétition automobile reine.

L’acte de naissance de la Formule 1 remonte à l’année 1950, avec le Grand Prix de Grande-Bretagne à Silverstone. Le monde d’après-guerre trouve dans le sport automobile un symbole de progrès et d’excellence. La Fédération Internationale de l’Automobile (FIA) codifie alors les règles d’une nouvelle compétition et pose les fondations d’un championnat mondial où se mesureront les plus grands constructeurs et les meilleurs pilotes. Le Grand Livre de la F1 revient d’ailleurs abondamment sur ces derniers. Regroupés dans un « Hall of Fame » qui n’a jamais aussi bien porté son nom, Niki Lauda, Ayrton Senna, Alain Prost, Juan Manuel Fangio ou encore Michael Schumacher ont tous droit à un focus les mettant à l’honneur.

« Doté d’un sens de la résilience hors du commun », Niki Lauda reprend la course six semaines à peine après un grave accident qui lui a brûlé une partie du visage. Michael Schumacher, décrit comme « un pilote imbattable et un ogre sans pitié », serait mu par « un pragmatisme de tous les instants ». Concernant Senna, au-delà de la grande rivalité avec Prost, les auteurs rappellent qu’il a été biberonné aux karts dès le plus jeune âge. Juan Manuel Fangio, l’Argentin aux cinq titres mondiaux, incarne quant à lui mieux que personne la première ère des titans. Le Grand Livre de la F1 est ainsi, en premier lieu, une grande aventure sportive et humaine, qui s’est articulée autour d’une constellation de champions que Jean-Louis Moncet, Alain Pernot et Johnny Rives présentent successivement.

Mais la mécanique n’est pas en reste. Les véhicules de course, cœur battant de la Formule 1, ont subi des transformations stupéfiantes au fil des années. Des premiers moteurs post-guerre aux ailerons en passant par les pneus ou les unités de puissance hybrides d’aujourd’hui, la quête de vitesse, de sécurité et d’efficacité a remodelé leur ADN. L’aérodynamisme, la gestion des pneumatiques, les systèmes de récupération d’énergie : chaque composante a été réfléchie, soupesée, testée, puis réinventée. Cette évolution est le fruit d’une alchimie entre ingénieurs visionnaires, pilotes concernés et réglementations évolutives, visant un équilibre entre le spectacle et la sécurité. Parallèlement, la Formule 1 s’est adaptée à un monde de plus en plus globalisé, explorant de nouveaux territoires, que ce soit sur le plan géographique avec des circuits aux quatre coins du monde, ou digital, avec une présence renforcée sur tous les médias.

Ce sont d’ailleurs les retombées médiatiques grandissantes de la Formule 1 qui vont attirer les grands constructeurs généralistes. Et au même moment, dans les années 1980, une bataille autour des droits commerciaux de la F1 se fait jour ; la FOCA menace même de créer un championnat parallèle. L’ouvrage livre ainsi une vision panoramique de ce sport. Il en présente la face solaire : c’est au Grand prix de France que Jacky Ickx signe la première victoire d’une monoplace équipée d’ailerons. Mais aussi les côtés plus sombres : les accidents mortels d’Ayrton Senna ou de Gilles Villeneuve, par exemple. Parallèlement est présentée l’évolution technique de la F1 à chaque décennie, les enjeux liés aux pneumatiques (« le lien incontournable entre la machine et la piste ») ou encore le moteur turbo F1, dont les débuts ont lieu en 1977 au Grand prix de Grande-Bretagne.

Complet, très documenté, manifestement aussi passionné que passionnant, Le Grand Livre de la F1 est une évocation parfois vertigineuse de l’histoire de la Formule 1. Les auteurs en décryptent les rivalités, les dispositifs mécaniques, les règlementations, pour mieux contextualiser les grands exploits qui jalonnent leur ouvrage. 

Le Grand Livre de la F1, Jean-Louis Moncet, Alain Pernot et Johnny Rives 
Marabout, novembre 2023, 288 pages

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4.5

En rémission : dialogue de sourds

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Dans un futur indéterminé, un homme pas tout jeune et malade vit avec sa compagne dans un lieu semble-t-il assez à l’écart. L’homme est un rêveur qui fait des cauchemars alors qu’elle est assez râleuse.

Le futur imprécis où l’histoire se situe permet à Jonathan Djob Nkondo, issu de l’animation et ici dessinateur-scénariste, de laisser libre cours à son inspiration concernant les décors, ce qui constitue à mon avis le meilleur atout de cette BD petit format (14,8 x 10,6 cm) qui se lit rapidement malgré ses 174 pages. Il faut dire qu’une bonne partie se passe de dialogue et que les planches ne comportent qu’une ou deux cases. L’homme est obsédé par une fleur (celle de l’illustration de couverture) qu’il semble vouloir protéger à tout prix. On peut penser qu’elle représente à ses yeux une valeur symbolique : la protection de la vie, sachant probablement la sienne menacée. A noter que l’album est en noir et blanc, le rouge qui domine l’illustration de couverture représentant la seule touche colorée.

Chacun ses activités

L’essentiel de l’histoire tient en une virée de la femme qui emprunte un petit vaisseau spatial pour aller faire des courses pendant que l’homme s’active dans leur jardin, sorte de forêt sous dôme. Lors de son trajet, la femme remarque un astéroïde sur lequel des humains s’activent au marteau-piqueur. On ne saura pas exactement à quelle activité ils se livrent, mais ils exploitent l’astéroïde à des fins qui déplaisent foncièrement à la femme. On comprend que le message est un coup de gueule vis-à-vis de ces humains qui s’approprient tout ce qui leur tombe sous la main et détruisent ou dénaturent ce qui fait la beauté de l’univers, à des fins mercantiles déguisées en recherche de confort. Cela rejoint l’acharnement et la délicatesse menées par l’homme pour protéger la fleur qui absorbe son énergie.

Un avenir peu enviable

L’album est donc élaboré avec des intentions louables, c’est déjà ça. Malheureusement, hormis le soin apporté aux décors, ainsi qu’un dessin élégant, il déçoit par son manque de profondeur, le tout restant assez superficiel. Même les caractères des deux personnages principaux restent au stade de l’ébauche, puisqu’on ne les voit qu’assez peu ensemble. On imagine certes qu’ils vivent en couple depuis longtemps et qu’une certaine usure s’est installée. On remarque aussi que le futur montré par l’auteur est marqué par un isolement des humains qu’il met en scène. Heureusement, la fin montre qu’entre l’homme et la femme, il reste quelque chose de fondamental qui apparaît sous la forme d’un symbole particulièrement significatif.

En rémission – Jonathan Djob Nkondo
Éditions Réalistes (collection n°1) : sorti le 1er mars 2024
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2.5

Monkey Man : il faut parfois apprendre à un singe à faire la grimace…

La genèse et la distribution du film laissaient présager une petite bombe. Eh bien c’est plutôt à un petit pétard mouillé qu’on a affaire ici. Se positionnant comme le nouveau John Wick (oui, encore…), ce premier film de l’acteur Dev Patel compile beaucoup des défauts récurrents des premières œuvres sans jamais atteindre la maestria de son modèle déclaré. On est face à un script à la fois linéaire et basique composé de vengeance incarné par des bastons auquel on insère une tonne de sujets et thématiques survolés pour un ensemble fouillis et inabouti. Et si quelques fulgurances visuelles se dessinent parfois et que le contexte de Mumbai se révèle (un peu) dépaysant et exotique on ne peut que pester devant le peu de séquences d’actions qui soient mémorables (il n’y en que deux sur deux heures et elles n’ont rien de révolutionnaire). Pas totalement déplaisant mais le typique film bien trop buzzé qui s’apparente à une arnaque.

Synopsis : Un jeune homme gagne péniblement sa vie dans un club de combat clandestin où, nuit après nuit, en portant un masque de gorille, il est battu à sang par des combattants plus populaires en échange d’argent. Après des années de rage refoulée, il découvre un moyen de s’infiltrer dans l’enclave de l’élite sinistre de la ville. Alors que son traumatisme d’enfance déborde, ses mains mystérieusement cicatrisées déclenchent une campagne explosive de représailles pour régler ses comptes avec les hommes qui lui ont tout pris.

À l’origine, Monkey Man avait été acheté par Netflix il y a deux ou trois ans. Sauf que le film est resté dans les cartons de la firme durant un laps de temps assez long sans aucune annonce quelconque de diffusion. Visiblement, certains aspects politiques du long-métrage pouvaient froisser les esprits en Inde, ce qui aurait refroidi la firme. Entre temps, la bête aurait tapé dans l’œil du réalisateur et producteur Jordan Peele (Get Out, Us, …) qui l’a racheté et permis sa distribution à l’international. Vendu comme un John Wick à Mumbai, le premier film de l’acteur indien Dev Patel (Slumdog Millionaire) se dotait d’un buzz plutôt flatteur. Malheureusement, on est très loin du modèle et même de ses nombreux succédanés.

Un personnage solitaire, une vengeance et des combats en veux-tu en voilà… On connaît la chanson depuis une décennie et la saga mythique et au succès grandissant porté par Keanu Reeves. Niveau action, elle est devenue le mètre étalon du genre à l’international même si on a tendance à oublier les nombreuses productions asiatiques tout aussi impressionnantes et innovantes en la matière, et sorties avant. Depuis, entre les versants féminins et les copies plus ou moins assumées, on a eu droit à beaucoup de films tentant de singer cette recette. Et Monkey Man en fait partie. Sa seule originalité étant de situer l’action à Mumbai en Inde avec ce que cela implique de composantes culturelles différentes et de décors moins vus dans le genre.

Sauf qu’hormis cela, le premier essai de Dev Patel derrière la caméra n’a pas grand-chose à offrir. Oui le contexte est assez bien optimisé et on a droit à quelques idées de mise en scène. Celles-ci se reflètent aussi bien sur le pur versant formel (les jeux d’ombres et certains plans éclairés aux néons qui rappellent le cinéma de Nicolas Windig Refn) que dans la chorégraphie des combats (la scène du couteau dans l’ascenseur ou celle de la hache dans le bordel). L’accompagnement musical, que ce soit certaines notes lorgnant sur le thème principal de Top Gun ou simplement le choix des musiques, est également pertinent et bien choisi. On peut également dire que Patel assure dans le rôle principal, d’ailleurs peut-être plus que derrière la caméra. Mais si ce n’est ces quelques points validés, rien que du très classique dans ce film d’action. Et parfois même du raté malgré des ambitions et des intentions que l’on sent sincères.

Si on n’a pas été au cinéma pour voir ce genre de film depuis quelques années, on pourrait, avec un peu d’indulgence, être tolérant devant ce petit frère hindou de John Wick. Le personnage iconique du Baba Yaga est d’ailleurs cité dans Monkey Man, ne cachant jamais les velléités de cette production. Cependant, entre les versions féministes qu’elles soient sérieuses comme Atomic Blonde ou azimutée comme Bloody Milkshake, en passant par une itération tricolore coup de poing qui nous avait mis KO avec Farang, le spectateur amateur d’action a déjà été rassasié dans le domaine et il est très difficile de trouver des points originaux ou marquants et des qualités supérieures aux productions citées précédemment avec celle de Dev Patel. Monkey Man est en effet bourré de défauts propres aux premiers films et s’avère quelque peu maladroit souvent et indigeste parfois.

Il y a déjà un gros problème de narration et de proportion. De ne connaître les raisons des agissements du personnage principal qu’au compte-gouttes dans la seconde partie du film fait qu’on passe toute la première à se demander le but de ses actes. Conséquence logique: difficile de s’attacher et de comprendre ce jeune homme. Ensuite, Monkey Man est censé être un gros film d’action ou, en tout cas, on nous le vend comme tel. Sauf qu’il n’y a que deux séquences vraiment mouvementées sur les deux heures de film… Et la première se déroule à presque à une heure de bobine quand la seconde se révèle tout simplement être le final. Et si celle qui inaugure les hostilités fait le travail avec un rythme soutenu et des chorégraphies sympas, elle n’est pas non plus mémorable en dépit d’accès de violence sèche et généreuse. Quant au final, il n’a vraiment rien de transcendant, tant on nous fait monter la sauce pour rien. En témoigne, le combat entre les deux antagonistes principaux qui s’avère conforme à n’importe quel film d’action du samedi soir. Sachant que le but premier du spectateur s’il va voir ce film consiste à en prendre plein la vue avec des combats, il va être déçu.

Enfin, le scénario est lourd. Trop de sujets traités pour se donner un semblant de consistance derrière l’habit du simple film d’action bourrin. On parle ici d’élites sans vergogne, de trafic de femmes, d’un pays gangréné par la corruption, de spiritualité et de légendes et même d’identité de genre (!). Un programme bien trop chargé, presque indigent, pour un film comme celui-là. Surtout que tout cela est survolé et n’apporte rien au film. En outre, le sauvetage du personnage principal par cette peuplade reculée au milieu du long-métrage intervient comme un cheveu sur la soupe et frôle l’invraisemblable. Dans ces conditions et même si tout cela se laisse regarder, difficile d’adhérer totalement à ce premier film certes ambitieux et plein de bonne volonté mais au final terriblement trivial et maladroit.

Bande-annonce – Monkey Man

Fiche technique – Monkey Man

Réalisateur : Dev Patel.
Scénaristes : Dev Patel, Paul Angunawela et John Collee.
Production : Thunder Road & Netflix.
Distribution France : Universal Pictures France.
Interprétation : Dev Patel, Pitobash, Sharlto Copley, …
Durée : 2h00.
Genres : Action.
17 avril 2024 en salles.
Nationalité : USA – Inde.

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2.5

Reims Polar 2024 : The Last Stop in Yuma County, l’espérance du vice

En panne sèche ? Venez déguster la tarte à la rhubarbe de Francis Galluppi en attendant de repartir. The Last Stop In Yuma County possède un large choix d’ingrédients tout droit sortis des seventies pour que l’on passe un bon moment en compagnie d’individus, dont il sera compliqué d’anticiper les actions. Sur ce point, le suspense gagne à être au sommet de ses atouts, car le reste du programme sent parfois le réchauffé.

Synopsis : Un marchand de couteaux itinérant est contraint d’attendre dans un diner (restaurant américain). Il se retrouve pris en otage quand deux braqueurs en cavale débarquent après un hold-up.

Le rêve américain n’a jamais existé et LaRoy, en ouverture de ce Reims Polar, en atteste. Francis Galluppi ne renonce pas entièrement à cette idée, en jouant des codes du western et de huis clos pour nous piéger dans l’attente. Déjà récompensé au Sitges, le cinéaste prouve son habileté dans l’écriture de situations assez cocasses. Si les frères Coen avaient ouvert un diner à l’écran, celui du jeune cinéaste ne serait pas loin d’avoir la même architecture. Il manque toutefois à ce premier long-métrage une meilleure fluidité, car on y confond le temps qui passe et la montée en tension.

Les beaufs, la belle et le trouillard

Un vendeur de couteaux ambulant, une belle serveuse et femme du shérif, deux gangsters en fuite, un opérateur qui vit dans la station avec son chien, un couple chétif qui se revendique Bonnie & ClydeUne myriade de personnages se greffe ainsi de suite au récit et tous échouent dans la seule station-service du coin paumé du comté de Yuma. Chaque groupe semble venir d’un film différent et les références sont assez nombreuses si l’on souhaite jouer la comparaison, mais l’intérêt n’est pas là. Pas d’enquêtes à mener, pas de ripou à démasquer, la personnalité des personnages transparaît à l’écran. Il fallait donc les stimuler un peu pour que l’intrigue vaille le détour, car le spectateur sait pertinemment que le camion-citerne n’arrivera jamais à bon port pour les ravitailler.

La photographie met toutefois ce décor de western à l’honneur, justifiant ainsi l’isolement et la fournaise du désert de l’Arizona. Bien au chaud et sans climatisation, les esprits s’échauffent rapidement, à l’image des Huit Salopards, que l’on tente d’égaler en matière de dialogues pétillants et de huis clos cérébral. On penche cependant vers Sale temps à l’hôtel El Royale, avec les mêmes défauts. Richard Brake est intimidant, Jim Cummings est névrotique et Michael Abbott Jr. est tremblant. Le jeu des comédiens n’est pas la cause et les clichés qu’ils incarnent non plus. Mais la présentation des nouveaux venus et de leurs motivations effacent souvent les enjeux précédents, jusqu’à en perdre le fil rouge. Dans le même mouvement, on repousse l’inévitable impasse mexicaine que l’on redoute.

Jour de paye

Doté d’un cadrage précis et d’un montage qui travaille le hors-champ dans ce lieu pourtant trop serré, c’est dans la spontanéité du jeu et des réflexes que l’humour vient à point nommé. S’il ne fait pas mouche à chaque intervention, il a au moins le mérite de révéler la nature des personnages qui se découvrent être peureux, courageux, maladroits ou complètement barges. À la manière d’une roulette russe, Galluppi a consciencieusement laissé traîner tout un arsenal de Tchekhov qui attend que la prise d’otages dérape pour de bon. La violence est crue et ne manque pas d’efficacité, malgré un épilogue frustrant, qui ne parvient plus à renouveler la magnifique tension du début de film. The Last Stop In Yuma County manque donc d’être à la hauteur de ses ambitions, trop grandes pour que Francis Galluppi puisse contenir tout le gras qui dégouline de son récit. Reste néanmoins une belle surprise qui, s’il transfigure sa mise en scène avec le bon carburant, est prédestinée à accomplir son hold-up. À suivre au prochain arrêt !

The Last Stop In Yuma County : bande-annonce

The Last Stop In Yuma County : fiche technique

Réalisation et Scénario : Francis Galluppi
Production : Matt O’Neill, Atif Malik & Francis Galluppi
Image : Mac Fisken
Montage : Francis Galluppi
Musique : Mathew Compton
Pays de production : États-Unis
Année de production : 2023
Distribution France : The Jokers Films
Genre : Thriller, Policier
Durée : 1h30

Reims Polar 2024 : Dark Market, satisfait et remboursé

Il n’existe plus vraiment de secrets de nos jours, à l’heure du numérique, notamment sur les plateformes de vente entre particuliers. Il s’agit de la couverture parfaite pour les arnaques… et les meurtres. Dark Market nous met ainsi en garde sur l’abus de notre outil du quotidien, le téléphone portable, mais également sur un mode de consommation qui bouleverse les interactions sociales. Nous sommes à un clic des bons plans, mais malheureusement pour les protagonistes de cette intrigue viscérale, ils se révèlent généralement foireux.

Synopsis : Soo-hyun achète sur internet une machine à laver d’occasion à un prix défiant toute concurrence. Et pour cause, elle est en panne. Mais en plus d’être un arnaqueur de génie, le vendeur est aussi un psychopathe.

Passées sous les radars, les réalisations de Hee-kon Park vont à présent trouver un second souffle maintenant que son quatrième long-métrage atteste d’un savoir-faire qui tend à satisfaire les amateurs de série B. Avec un sujet d’actualité tout chaud, le film ouvre sur des gestes communs et à la portée de tous. Telle une vitrine qui inciterait les férus d’achats compulsifs à dégainer leur carte bancaire, les premières minutes nous embarquent dans l’envers du décor. Parmi les vendeurs se cache un homme malintentionné et habile dans la pêche aux acheteurs. Il ne faut pas très longtemps pour comprendre qu’il n’est pas seulement là pour vider leur portefeuille, mais également pour assassiner les plus vulnérables.

La bonne affaire

Les plus vulnérables sont celles et ceux qui sont dans le besoin, et Soo-hyeon (Shin Hye-sun) fait partie de cette catégorie. Travailleuse consciencieuse et surchargée, elle a hâte de jouir du confort de son nouvel appartement. Malheureusement, son lave-linge défectueux la pousse à en chercher un autre d’occasion. Il va sans dire que la confrontation avec son vendeur ne se passe pas comme prévu. Suite à son intervention, son appareil reste inefficace et sa vie est piratée de bien des manières.

Cependant, Soo-hyeon est plutôt du genre rancunier. Lorsque que la police ne peut rien pour elle, cette dernière se met en chasse pour saboter les nouvelles tentatives frauduleuses de cet inconnu. Ce qu’elle ne redoute pas, c’est que la barrière est très fine entre elle et le criminel. Hee-kon Park prend alors un malin plaisir à restaurer cette aura démoniaque qui circule sur le net. Il absorbe le thème du cyberharcèlement pour alimenter sa machine à suspense, donnant ainsi une vision peu commune du genre home invasion. Comment se sentir chez soi lorsque les clôtures de l’intimité sautent ? Les hommes ne sont d’aucun secours ici.

Telle la sorcière qui attire les Hansel et Gretel dans sa tanière sucrée ou une sangsue qui s’accroche à sa victime, le vilain de l’histoire (Im Seong-jae) vampirise Soo-hyeon jusqu’à bouleverser son quotidien. N’achetez pas l’acheteur, de son premier titre d’exploitation, c’est l’avertissement qui peut donner froid dans le dos, mais qui échoue à nous captiver de bout en bout. L’écriture des personnages, et de l’héroïne notamment, ne semble pas stimuler pas le metteur en scène coréen. Ce dernier préfère une étude plus empirique dans son récit inspiré de faits bien réels. Voir comment la victime, le criminel et la police se répondent et en exposer les impasses juridiques, trop nombreuses pour que la justice ait un véritable poids dans le domaine du numérique. Cette démonstration à coups d’effets de style est cependant si répétitive dans le dernier tiers que la tension s’effrite assez rapidement. Reste que cette série B assure le divertissement minimum, par sa violence physique et surtout psychologique, qu’il ne nous viendrait pas à l’esprit de contacter le service client.

Finalement, faire ses achats en ligne, c’est un peu le jeu de la roulette, miser sur la confiance d’un inconnu. Ce jeu risqué est-elle une bonne affaire pour autant ? En parallèle du cyberharcèlement sur les réseaux sociaux les plus tendances, Dark Market sonde les vices des plateformes « communautaires » où il est possible de déchanter aussi vite qu’on a été piraté et arnaqué. Ce thriller psychologique joue ainsi avec les nerfs du spectateur qui en connaît les ressorts, de près ou de loin, afin qu’il y songe à deux fois avant de sauter sur une belle offre !

Fiche technique

Réalisation : Park Hee-kon
Production : Park Hee-kon & Cho Byeong-yeon
Scénario : Park Hee-kon & Kim Dong-hoo
Image : Back Yoon-seok
Montage : Han Eon-jae & Han Young-kyu
Musique : Jang Yeong-gyu
Pays de production : Corée du Sud
Année de production : 2023
Distribution France : The Jokers Films
Genre : Thriller
Durée : 1h41

Les brèves de CLaP 2024 : deuxième édition du festival de cinéma latino-américain de Paris

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Fort du succès de sa première édition en 2023, le festival CLaP 2024 persiste et signe ! Huit films en compétition officielle aux propositions cinématographiques pointues et exigeantes, six films hors compétition et une série de courts métrages de neuf pays d’Amérique latine ont été projetés dans de mythiques salles parisiennes, comme le Grand Action, le Saint André des Arts, l’Archipel ou le Reflet Médicis. Le cercle des partenaires s’élargit autour de ce jeune festival très remarqué, puisque Les Cahiers du Cinéma (entre autres) sont désormais de la partie. Certains films ont fait leur première européenne ou parisienne. Morceaux choisis en attendant, très impatiemment, la troisième édition en 2025.

« A transformação de Canuto » : l’homme jaguar
A transformação de Canuto (d’Ernesto De Carvalho et Ariel Kuaray Ortega, Brésil, Argentine, 2023, 130 min), Grand Prix du festival CLaP 2024, évoque la légende de Canuto, l’homme qui se transforma en jaguar il y a de nombreuses années, chez les Mbyá-Guarani, une communauté vivant dans la forêt amazonienne. Conservant le mystère du mythe qu’il ne peut d’ailleurs résoudre, le film se place aux frontières du réel et du surnaturel, du documentaire et de la fiction. Il tente de mettre des images sur l’inexplicable et des mots sur l’intraduisible. Cette pièce maîtresse du festival est un film des mémoires : géographique, historique et anthropologique.

« El realismo socialista » : le phénix
El realismo socialista (Raoul Ruiz, Valeria Sarmiento, Chili, 2023, 78 min) revient d’entre les morts ! Ce film exceptionnel, tant par son propos que par sa genèse, a fait sa première parisienne grâce au festival CLaP et au travail acharné de Valeria Sarmiento, veuve de Raoul Ruiz, qui a remué ciel et terre pour qu’il voie le jour… 50 ans plus tard. En effet, le tournage situé entre 1972 et 1973 a été interrompu par le coup d’Etat d’Allende et n’a jamais repris à l’époque, faisant tomber le projet dans l’oubli. Cette œuvre, militante, radicale et révoltée, a été recomposée à partir d’archives et de rushes en noir et blanc.
Entre documentaire et fiction, « El realismo socialista » tente de tisser un dialogue entre le monde ouvrier, les intellectuels-poètes et les petits bourgeois, qui s’affrontent dans une réthorique très politisée. Balançant sans cesse de l’amitié souhaitée à l’opposition cruelle, il dépeint une époque et une société révolues, réservoirs en tension d’une lutte des classes qui finit par éclater et se termine, comme de bien entendu, dans un bain de sang.

« A invençao do outro » : les uns, les autres
A invençao do outro (Bruno Jorge, Brésil, 2023, 144 min) est un documentaire FASCINANT qui suit une expédition menée par la Fondation nationale des peuples autochtones (Funai), en totale immersion dans la forêt amazonienne. Une entreprise risquée pour aller à la rencontre des indigènes vivant sur un territoire jouxtant le Brésil, le Pérou et la Bolivie et pour retrouver des membres d’une tribu égarés dans la jungle. Le film se déploie sur près de deux heures trente, laissant souvent la caméra tourner en plans séquences hypnotisants. L’invention des autres porte bien son nom. Fraternel et extrêmement spectaculaire.

« El polvo » : poussière d’amour
El polvo (de Nicolás Torchinsky, Argentine, 2023, 73 min) présenté en première européenne au Saint André des Arts par le festival CLap.
Un film pudique et déroutant sur le deuil de Julio-Juli, artiste trans, oncle-tante du réalisateur. Les vivants, confinés dans un respectueux hors-champ (on ne voit que leurs mains affairées), vident son appartement en commentant les trouvailles qu’il recèle. Accomplissant ces gestes rituels, ils libèrent aussi la parole qui leur permet de faire « reconnaissance » avec l’artiste. Celle-ci n’apparaît que sur des archives filmées d’une pièce du dramaturge argentin Copi, où il-elle laisse libre cours à sa personnalité exubérante. La lecture de textes intimes découverts sur les lieux vient parfaire cet émouvant portrait, qui témoigne également de la grande sensibilité du réalisateur.

« Medea » : le ventre vide
Medea (Alexandra Latishev, Costa Rica, 2017, 70 min), variation sur le mythe de Médée, est un film dérangeant et difficile à défendre. Et pourtant, il touche à des thèmes majeurs : la maternité refusée, le corps ignoré, l’identité troublée. Il peut susciter rejet ou dégoût, mais aussi une certaine fascination. Comme celle que l’on ressent pour María José, incarnée par l’étonnante et très physique Liliana Biamonte. Celle-ci nourrit le film de son corps à chaque plan, alors même que son personnage refuse la chair de sa chair. Une scène particulièrement difficile fera date. Pour des yeux avertis.

« Los Bilbao » : du cœur et de la testostérone
Los Bilbao (Pedro Speroni, Argentine, 2023, 73 min) est un pluriel bien singulier. Il désigne les Bilbao, une drôle de famille dont le chef, Ivan, sort tout juste de prison. Ancien boxeur, il renfile les gants, règne sur son quartier et se fait craindre plus que respecter. Los Bilbao, c’est aussi une femme solide et maternelle, Yamila, et sa gamine espiègle, élevée par Ivan. On ne sait pas trop à quoi s’en tenir. Ce film est-il un portrait réel, une fiction, un documentaire ? Il brouille les pistes, mais qu’importe, c’est le spectacle qui compte. Celui de la personnalité explosive d’Ivan Bilbao qui règle ses comptes avec son passé et attend la naissance, pleine de promesses d’un enfant de son sang. 

« Estranho Camino » : t’es où, papa, où t’es ?
Estranho Camino (Guto Prente, Brésil, 2023, 83 min), a reçu une mention spéciale du jury du festival. C’est effectivement un petit ovni cinématographique relatant le parcours semé d’embûches qui mène un jeune cinéaste, David, jusqu’à son père dont il est séparé depuis des années. Ce dernier, un ours mal-léché vit en ermite dans un appartement capharnaüm et écrit des bouquins de développement personnel prônant les relations harmonieuses, alors même qu’il a coupé les ponts avec sa famille. Les retrouvailles, la perte puis le deuil forment avec humour et tendresse ce long chemin (camino) sur fond de confinement, donnant parfois lieu à des scènes oniriques qui frisent le psychédélique…

Palmarès

– Le prix Grand CLaP (décerné par un jury professionnel) a été attribué au film A transformação de Canuto, des cinéastes brésiliens Ariel Kuaray Ortega et Ernesto de Carvalho. Le jury a également décidé d’attribuer une mention spéciale au film brésilien Estranho Caminho, du cinéaste Guto Parente.
– Le prix CLaP des Universités (décerné par un jury étudiant des différentes universités partenaires) a été attribué au film El polvo du réalisateur argentin Nicolás Torchinsky.
– Le prix CLaP du Public (décerné par le public du festival) a été attribué au film Guapo’y, de la réalisatrice paraguayenne Sofía Paoli Thorne.

 

Reims Polar 2024 : Highway 65, au malheur des femmes

Quand bien même la condition de la femme en terre israélienne est de moins en moins ambiguë, il reste encore du chemin à parcourir avant de rééquilibrer le rapport de force, toujours dicté par la culture du patriarcat. Maya Dreifuss ne cache donc pas son envie d’en étudier les contours dans ce Highway 65, une route circulaire, qui ramène les personnages vers ce point de rupture qu’ils ont trop longtemps esquivé.

Synopsis : Quelques mois après sa mutation forcée de Tel Aviv à la petite ville d’Afula, Daphna, brillante détective, découvre le téléphone abandonné d’Orly Elimelech. Connue pour ses liens avec la puissante famille Golan, cette ancienne reine de beauté est introuvable. Alors que personne ne semble s’inquiéter de cette disparition et malgré la défiance de la ville qui lui reproche avant tout d’être une femme célibataire et sans enfant, Daphna se lance à corps perdu à la recherche d’Orly…

Les jeux de pouvoir entre les hommes et les femmes tenaient déjà une place importante dans She is coming, son premier long-métrage. Cette fois-ci sans romance pour approfondir le sujet, Highway 65 se présente comme une denrée rare dans le paysage cinématographique israélien et tournée en hébreu. Véritable défi de production, ce film policier possède tous les éléments qui rendent hommage au cinéma de Chabrol, Hitchcock et Melville, si chère à la cinéaste. On se réjouit qu’un tel registre soit mis en avant par une militante aussi impliquée. Malheureusement, le fantasme ne dure que le temps de l’exposition. Le reste de l’intrigue manque d’éveiller cette fureur féminine, ou ce souffle sororal, qui justifieraient toutes ses lettres de noblesse au polar.

Hommes perdus, femmes invaincues

Une ancienne reine de beauté manque à l’appel. Personne n’a l’air de s’en soucier, mais Daphna ne compte pas laisser cette affaire dans la brume et dans l’oubli. Tali Sharon lui donne tout le crédit nécessaire pour que l’intrigue tienne bon jusqu’au bout. Sa Daphna est loin d’être la plus féminine du coin paumé d’Afula. À 41 ans, sa nature contredit toutes les mœurs établies par la culture locale et son sens radical de la justice ne l’aidera pas forcément à réparer cette fracture sociale qui touche son pays. Indépendante, sans désir d’enfant ni de mariage, démarche et attitude masculines, pas d’amis sur lesquels s’appuyer, il ne reste que son statut d’enquêtrice à défendre, malgré les réserves de sa supérieure directe, totalement résignée.

Même loin de la capitale, Daphna continue d’encaisser de nombreux coups tordus avant de pouvoir librement s’exprimer. Alors, comment exister en ce monde ? Comment survivre en tant que femme ? Cela commence par le refus de sa féminité, puis le refus de se soumettre à la volonté des hommes. Plongée corps et âme dans cette disparition, elle possède un petit côté Mark McPherson, envoûté par sa Laura, ou sa Orly en l’occurrence. Cette mystérieuse belle et jeune femme est l’opposée parfaite de Daphna. Son envie de la sauver d’une mort certaine contraint l’enquêtrice à pousser ses suspects à bout et à franchir d’autres limites… Mais encore une fois, ni la pseudo-romance qu’on lui accorde, ni sa révolte intérieure ne peuvent rehausser l’image d’un pays qui ne demande qu’à refleurir. En attendant, les diverses plantations contribuent à préserver la bienséance et l’illusion qu’un avenir radieux est possible.

Ainsi, Highway 65 manque tristement d’efficacité dans ce qu’il entreprend. D’une scène à l’autre, l’intensité ne génère aucune tension, rendant ainsi les enjeux du récit obsolètes. Maya Dreifuss mise sur une approche trop théorique sur la condition des femmes dans son pays et nous perd dans un faux-rythme. Elle échoue cependant à joindre les deux bouts lorsque vient le moment de rendre des comptes. La performance de la comédienne principale ne peut effacer toute cette frustration, mais il faut reconnaître que la problématique des femmes dans l’Israël actuel ne laisse personne indifférent.

Fiche technique

Réalisation et Scénario : Maya Dreifuss
Production : Estee Yacov-Mecklberg, Haim Mecklberg, Miléna Poylo, Gilles Sacuto & Alice Bloch
Image : Amit Yasour
Montage : Nili Feller & Ronit Porat
Musique : Pierre Oberkampf
Pays de production : Israël, France
Année de production : 2023
Ventes internationales : MK2 Films
Genre : Drame, Thriller
Durée : 1h48

Reims Polar 2024 : ouverture (LaRoy)

Autrefois basé à Cognac et Beaune, le célèbre festival du film policier et du polar a trouvé refuge plus au nord de l’hexagone, dans la Marne. En attendant de pouvoir caresser les palmiers de la Croisette ou de fouler les fameuses planches de Deauville, Reims, la cité des rois et du champagne, accueille pour son 4e printemps (malgré une 1ère édition numérique) des festivaliers mordus de polars et thrillers en tout genre.

Et il y a bien des couronnes à distribuer parmi les films présentés à Reims Polar, du 9 au 14 avril. Au terme des cinq jours dédiés à la gloire des films noirs à l’italienne, des seconds souffles pour les films restaurés et bien évidemment du cinéma de Claude Chabrol (La Cérémonie, Inspecteur Lavardin, …), tous les spectateurs seront sollicités. Jury, critique, la police et le public, tous ont une voix qui porte, tous ont une voix qui est amenée à résonner au-delà de ces cinq jours d’enquêtes sur la toile du 7e art.

Et pour l’ouverture des festivités (ou des hostilités, à vous de voir), quoi de mieux que de démarrer avec la dernière grande sensation du festival de Deauville, triplement auréolée (prix de la critique, du public, et du Grand Prix). Nous vous avions déjà exprimé tout notre amour de LaRoy à ce moment-là, mais à maintenant une semaine de sa sortie en salle, il fallait bien entendu en remettre une couche.

Après un court-métrage remarqué pour son irrévérence Coenienne en 2013 (Penny Dreadful), suivi d’une truculente comédie policière sur la Côte d’Azur (The Ambassador), Shane Atkinson a scénarisé un feel-good movie à base de Pom-pom ladies du troisième âge pour Netflix avant de se lancer dans son premier long-métrage. Et rares sont ces premières œuvres dont l’humour décapant est brillamment servi par une mise en scène et des dialogues tarantinesques. Le décor nous renvoie à l’âge d’or du western, traditionnel ou spaghetti. Tout un cortège de comédiens, aussi performants les uns que les autres, assurent également le spectacle et peuplent la petite ville fictive du Texas qu’est LaRoy.

Tout le monde cherche à élever son niveau de vie et à quitter ce bled paumé où les commerçants bradent continuellement leurs articles et où il semble difficile de s’aimer, avant ou après le mariage. La vie est assez impitoyable pour Ray, incarné avec justesse par un John Magaro (First Cow, Showing Up, Past Lives). Heureusement que l’énergumène en tenue de cow-boy, Skip (Steve Zahn), qui l’accompagne, peut l’aider à surmonter ses envies de meurtre, notamment contre lui-même. Car LaRoy constitue avant tout un road-movie sur une étonnante amitié, qui pousse les personnages à la faute. Certains ne s’en relèveront pas, mais on se garde d’en dévoiler davantage. Shane Atkinson sait largement de quoi sont faits les cinéphiles pour que son menu, subtilement épicé, nous appâte. Et malgré des ficelles scénaristiques tentaculaires, force est de constater que le cinéaste californien réussit pratiquement tout ce qu’il entreprend (en 22 jours de tournage seulement) dans une histoire très resserrée mais rarement surchargée de bonnes intentions, avec une telle fluidité que nous ne voyons jamais le temps passé dans ce désert inhospitalier.

Rendez-vous tout le long de cette semaine pour tirer le meilleur des sensations fortes de chaque sélection, renouvelée et revisitée.

Bande-annonce : LaRoy

Fiche Technique : LaRoy

Réalisation et Scénario : Shane Atkinson
Production : Sébastien Aubert, Jeremie Guiraud, John Magaro & Caddy Vanasirikul
Image : Mingjue Hu
Montage : Sebastian Mialik
Musique : Rim Laurens, Delphine Malaussena & Clément Peiffer
Pays de production : États-Unis
Année de production : 2023
Distribution France : ARP Sélection
Genre : Comédie, Policier, Thriller
Durée : 1h52
Date de sortie : 17 avril 2024