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« Adieu coach », une ode à la résilience et à l’amitié dans le monde du rugby

Adieu coach, de Joachim Guilloteau et Boris Guilloteau, prend pour cadre le microcosme du rugby et ses valeurs fondamentales – de camaraderie, d’esprit d’équipe et de résilience. Publié aux éditions Bamboo, l’album raconte l’histoire de cinq vétérans du rugby qui s’unissent pour sauver leur club, menacé par des intérêts immobiliers.

L’Union Rugby de Voissy est en péril après la mort soudaine de Marius, son entraîneur emblématique. Sans fonds et sans équipe masculine, en mal d’affiliés, le club est sur le point de perdre son terrain au profit d’un projet immobilier. Fini les matchs passionnés, bonjour les rayons de supermarché remplis de produits agro-industriels. Pour éviter cela, Paulo, Le Doc, Biquette, Gino et Charly, autrefois joueurs sous la houlette de Marius, se retrouvent pour défendre, non sans nostalgie, un lieu chargé de souvenirs. Cette première partie d’Adieu coach introduit les protagonistes et plante le décor d’une bataille qui dépasse le simple cadre sportif, pour toucher à l’identité et à l’histoire locale. Pour pleinement le mesurer, il suffit de s’intéresser au point de vue du tenancier d’un bar qui fait face au stade.

« Tu m’emmerdes, Paulo, c’n’est pas un club de rugby, ton truc, mais une réunion d’anciens combattants ! On n’fait pas du neuf avec des vieux. Et moi, mon costard tient plus d’bout, il est rongé par les mites ! Alors, enfiler le costume d’entraîneur… » Confrontés à la difficulté de recruter de nouveaux talents et de moderniser l’approche du club, les anciens joueurs envisagent dans un premier temps une solution alternative : miser sur l’équipe féminine. Ils mettent tout en oeuvre pour protéger les lieux – notamment… des géomètres – et créer un nouvel engouement autour de leur club. Mais cela ne se fait pas sans difficultés. « Ouvre les yeux, Louis ! Ce club tombe en décrépitude ! Vous vous accrochez à cette vieillerie comme on s’accroche à une bouée de sauvetage ! Vous perdez votre temps !!! »

Au-delà des enjeux sportifs, Adieu coach explore les relations personnelles complexes, notamment entre Charly et sa fille Isa. L’homme cherche à renouer des liens depuis longtemps distendus, mais sa fille pense qu’il est trop tard et se montre particulièrement virulente envers lui. « Tu veux juste te racheter une p’tite conduite, pour ta petite conscience. Pour que tu puisses dormir sur tes deux oreilles, le cul bien au chaud ! » Leur conflit, empreint de rancœur et de malentendus, apporte de la chair à l’album et montre très bien les luttes personnelles des personnages, des arcs secondaires rendant l’histoire plus profonde et émotionnelle. Le thème de la rédemption et de la reconstruction personnelle en ressort grandi.

L’histoire prend une tournure inattendue lorsque le groupe découvre que le promoteur intéressé par le terrain n’est autre que Nicolas, un ancien capitaine du club. Malgré l’échec à obtenir un délai supplémentaire pour sauver le terrain, le club peut se féliciter d’un renouveau en termes de membres et de soutien communautaire, remportant par là une belle victoire morale. Mais ce sont surtout les scènes finales, empreintes d’émotion et de nostalgie, mais aussi de surprises, qui viennent célébrer les valeurs du rugby et la force de la communauté.

Adieu coach est une œuvre qui promeut la passion, l’engagement et l’esprit de corps à travers le prisme du rugby. Joachim et Boris Guilloteau nous offrent une histoire prenante et émouvante, marquée par des personnages authentiques et des situations qui résonnent. Bien que centrée sur un sport, cette bande dessinée parlera à tous par son universalité et son humanité.

Adieu coach, Joachim Guilloteau et Boris Guilloteau
Bamboo, mai 2024, 96 pages

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4

« Fassbinder », une vie d’images et de transgressions

Rainer Werner Fassbinder a été une figure incontournable du cinéma allemand de l’après-guerre. Menant une vie tumultueuse, marquée par l’innovation artistique et des excès personnels, l’homme se dévoile aujourd’hui à travers la lentille de la bande dessinée, puisque Noël Simsolo et Stefano D’Oriano lui consacrent une biographie graphique aux éditions Glénat.

Le Nouveau Cinéma allemand des années 1960 et 1970 n’aurait pas été le même sans Rainer Werner Fassbinder. Né en 1945 à Bad Wörishofen, il plonge très tôt dans le monde théâtral, avant de s’en détourner pour le septième art, où il va révolutionner la narration visuelle par son style singulier et provocateur. L’homme, qui a connu une enfance à Munich avec sa mère – son père vivait à Cologne –, fusionne les thématiques sociales percutantes avec une esthétique radicalement subversive. Il explore plus souvent qu’à son tour les méandres de la société allemande post-guerre, marquée par le consumérisme, l’aliénation et les tensions politiques.

Pendant son enfance, les difficultés scolaires le conduisent à fréquenter un institut Steiner, où l’approche pédagogique non traditionnelle de l’anthroposophie semble mieux correspondre à son tempérament rebelle (illustré par une scène où il est giflé par sa maîtresse pour inattention). Son œuvre cinématographique, prolifique et diversifiée, comptera plus de quarante films, témoignant d’une inépuisable énergie créative, très bien restituée dans l’album, et de sa capacité à capturer les désarrois et désillusions de ses contemporains. Parmi ses réalisations les plus marquantes, L’Amour est plus froid que la mort et Le Mariage de Maria Braun se distinguent, le premier pour son esthétique épurée et le second pour sa critique acérée du miracle économique allemand.

Engagé, très tôt porté sur l’écriture, Fassbinder ne craint pas de plonger dans les abysses du comportement humain, de la dépendance et de la domination, thèmes qu’il explore avec talent. Influencé par la Nouvelle Vague française et les mélodrames hollywoodiens de Douglas Sirk, il ne tarde pas à réaliser des films qui brisent les conventions du cinéma allemand de l’époque. Le manifeste d’Oberhausen, auquel il adhère, appelle à un renouveau du cinéma allemand, préconisant une approche plus personnelle et moins commerciale de la réalisation.

La vie privée de Fassbinder est aussi tumultueuse que sa carrière. Ouvertement bisexuel, il entretient des relations complexes et souvent destructrices. On l’aperçoit ainsi dans des ménages à trois, qui traduisent son engagement dans des relations polyamoureuses, et même des incursions dans la prostitution pour financer ses projets, par le biais d’une jeune femme qu’il fréquente, Irm. Tout cela contribue à peindre le portrait d’un homme prêt à tout pour son art. Un homme parfois violent, dépendant à la cocaïne, soupçonné d’antisémitisme, et sans concession. Autant de choses sur lesquelles Noël Simsolo et Stefano D’Oriano reviennent.

Rainer Werner Fassbinder demeure une figure emblématique du cinéma allemand, dont la vie et l’œuvre sont marquées par une recherche incessante de la vérité émotionnelle, malgré, ou peut-être à cause de, ses nombreux démons personnels. Cette biographie graphique montre les deux faces du personnage, capable de passer en quelques minutes de pulsions de mort à l’ambition de gagner la Palme d’or à Cannes, le Lion d’or de Venise et l’Oscar du meilleur réalisateur. Avec lui, décidément, rien n’est fait à moitié.

Fassbinder, Noël Simsolo et Stefano D’Oriano
Glénat, mai 2024, 224 pages

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3.5

« Les Ennemis du peuple » : exploration d’une société fragmentée

Dans Les Ennemis du peuple, Emiliano Pagani et Vincenzo Bizzarri plongent le lecteur dans un drame social poignant, explorant les divisions de la société italienne dans un contexte de délocalisations industrielles. L’album, paru chez Glénat, met en lumière les conflits sociaux et personnels dans un pays en crise, où la lutte pour la survie économique et identitaire est omniprésente.

La fermeture imminente d’une usine italienne sert de catalyseur à l’intrigue des Ennemis du peuple. Elle révèle les effets dévastateurs des décisions corporatistes et actionnariales sur les travailleurs. La grève des ouvriers, décrite avec urgence et intensité, n’est pas seulement une lutte pour le maintien des emplois mais aussi un combat contre l’effacement de leur identité sociale et professionnelle, dans un contexte où le syndicalisme est en perte de vitesse et la fragmentation des travailleurs, de plus en plus évidente.

Au cœur du récit d’Emiliano Pagani et Vincenzo Bizzarri, les protagonistes sont pris dans des dilemmes personnels qui reflètent pour partie les divisions sociétales. Par exemple, la relation entre Chiara, la travailleuse sociale, et son compagnon carabinier illustre parfaitement les tensions entre le maintien de l’ordre et l’assistance humanitaire, et les incompréhensions qui peuvent naître de leur métier et point de vue respectif. Cette dynamique soulève en sus des questions sur les valeurs personnelles dans une société crispée, qui peine à discerner ses véritables « ennemis ».

Emiliano Pagani utilise le personnage de Mirco, un ouvrier dessinateur de BD, pour introduire une méta-narration qui critique la société et l’économie de marché, en plus de discourir sur le microcosme de la bande dessinée. À travers ce prisme, le récit explore comment les médias et l’art peuvent interagir avec les structures sociales existantes. Plus important, un éventail de réflexions est proposé sur les crises économiques, migratoires et sociales. Le récit suggère une fixation des frustrations sur les mauvaises cibles, et des conflictualités qui se déplacent d’un pouvoir anonyme – celui de l’argent – à des masses vulnérables et quasi dépourvues de droits – les réfugiés.

En un certain sens, Les Ennemis du peuple traduit un climat qui échoue à produire un consensus ou une solution satisfaisante, mais qui aboutit au contraire à la polarisation croissante de la société. La détérioration de la condition collective, l’incapacité à agir face à des puissances sans visage ni rivage forment l’essentiel d’un discours qui demeure, aujourd’hui encore, d’une actualité brûlante.

En dépeignant les interactions entre les ouvriers, les migrants et les différentes formes d’autorité à travers une mosaïque de récits personnels entrelacés, Les Ennemis du peuple invite à une réflexion profonde sur les dynamiques de pouvoir, d’identité et de résistance dans le monde moderne. Le travail révèle des vérités inconfortables mais nécessaires sur les divisions et les luttes internes qui façonnent nos sociétés, posant cette question cruciale : qui sont vraiment les ennemis du peuple ?

Les Ennemis du peuple, Emiliano Pagani et Vincenzo Bizzarri
Glénat, mai 2024, 136 pages

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4

Cannes 2024 : Ouverture, Le Deuxième Acte

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La 77ème édition du Festival de Cannes s’est ouverte ce mardi en présence de Camille Cottin et du jury présidé par Greta Gerwig. La cérémonie a été suivie par la projection du film Le Deuxième Acte, la nouvelle comédie satirique de Quentin Dupieux.

C’est sous un ciel plutôt nuageux que s’est tenue, ce mardi 14 mai, la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes. Alors que l’ombre d’une grève plane au-dessus de la Croisette, et qu’une inquiétante rumeur autour de dix jeunes personnalités du cinéma français agite internet à l’ère du #MeToo, le climat cannois s’annonce tendu. La récente condamnation à cinq ans de prison, pour collusion contre la sécurité nationale, du cinéaste iranien Mohammad Rasoulof, dont le film The Seed of the Sacred Fig a été sélectionné en compétition, a également jeté un vent froid dans les palmes cannoises. Malgré ce printemps pour le moins troublé, le Festival célébrera le cinéma jusqu’au 25 mai. 

Tapis rouge pour le cinéma européen

Cette 77ème édition marque le retour de grands pontes du septième art, comme David Cronenberg, Paul Schrader, Paolo Sorrentino, Jacques Audiard, Yorgos Lanthimos et bien sûr, Francis Ford Coppola, qui n’a pas signé d’oeuvre majeure depuis Tetro en 2009. La présentation de son très attendu Megalopolis, au synopsis intriguant, risque de faire couler beaucoup d’encre sur la Croisette. 

Cette année, le Festival révèle aussi la remontée en flèche du cinéma européen, qui représente la majorité des films en compétition pour la Palme d’Or, dont six longs-métrages français : Emilia Perez de Jacques Audiard, The Substance de Coralie Fargeat, Marcello Mio de Christophe Honoré, LAmour ouf de Gilles Lellouche, La plus précieuse des marchandises de Michel Hazanavicius et Diamant brut d’Agathe Riedinger. Un panel majoritairement occidental, au sein duquel figurent des oeuvres respectivement chinoise, indienne, ou encore iranienne : Feng Liu Yi Dai de Jia Zhang-Ke, All We Imagine As Light de Payal Kapadia et The Apprentice d’Ali Abbasi.

Sur la vague du #MeToo, la cérémonie d’ouverture a offert un bel hommage à Greta Gerwig, avant de récompenser Meryl Streep d’une Palme d’honneur. En attendant de plonger dans le vertigineux « vortex cannois » décrit par Camille Cottin, revenons sur le film d’ouverture du prolifique Quentin Dupieux. 

Le Deuxième acte, acteurs naufragés

Après Fumer fait tousser, présenté en 2022, Quentin Dupieux s’affiche de nouveau à l’ouverture du Festival de Cannes.  Dans Yannick, le réalisateur français mettait en scène un spectateur interrompant une pièce de théâtre pour gérer lui-même le show en dirigeant les comédiens. Avec Le Deuxième Acte, Quentin Dupieux dépasse le cadre de la scène en montrant, avec humour et moquerie, les coulisses d’une industrie cinématographique à la dérive. Sous la forme de sketchs successifs, entremêlant fiction et réalité, le film offre des séquences savoureuses qui, à défaut de marquer les esprits, font passer un bon moment en ce début de festival.

Synopsis : Florence veut présenter David, l’homme dont elle est follement amoureuse, à son père Guillaume. Mais David n’est pas attiré par Florence et souhaite s’en débarrasser en la jetant dans les bras de son ami Willy. Les quatre personnages se retrouvent dans un restaurant au milieu de nulle part.

Les quatre protagonistes campés par Léa Seydoux, Louis Garrel, Vincent Lindon, et Raphaël Quenard, fraîchement auréolé du César du meilleur espoir masculin dans Chien de la Casse, se rejoignent sur un plateau de tournage singulier. Dans une sorte de caméra tournage, ils tentent de travailler au sein d’un climat tumultueux où le politiquement correct de la fiction scénaristique s’efface derrière la réalité de leurs dialogues homophobes et outranciers. Quentin Dupieux s’amuse ainsi à parodier la figure de l’acteur en passant en revue tous les tréfonds possibles et imaginables du comédien et du figurant. Dans la parfaite continuité des thèmes abordés lors de la cérémonie d’ouverture, Le Deuxième Acte ne manque pas d’aborder, par ce portrait satirique de quatre acteurs naufragés, le harcèlement sexuel et l’intelligence artificielle. Un film d’ouverture dans l’ère du temps donc, qui ne manque pas d’interpeller le spectateur sur ce qu’il recherche au cinéma.

Comme toujours chez Quentin Dupieux, le burlesque et l’originalité sont au rendez-vous. Difficile de ne pas prendre plaisir à contempler ces quatre acteurs qui se regardent eux-mêmes avec sarcasme. Malgré tout, le film montre plus qu’il n’apporte de véritable propos. De plus, son concept, basé sur une succession de saynètes comiques, s’épuise quelque peu dans la dernière partie. Ceci n’empêche pas le réalisateur français de s’interroger, à travers ses personnages, sur le sens même du cinéma, en allant jusqu’à laisser entendre qu’il ne sert à rien. Précisément, si Le Deuxième Acte n’apporte pas grand-chose en raison du ton auto-dérisoire qu’il adopte sur l’actualité et l’avenir du cinéma, il a eu le mérite de déclencher quelques fous rires sur la Croisette.

Le Deuxième Acte – Bande-annonce

Le Deuxième Acte – Fiche technique

Réalisation : Quentin Dupieux
Scénario : Quentin Dupieux
Casting : Léa Seydoux (Florence), Louis Garrel (David), Vincent Lindon (Guillaume), Raphaël Quenard (Willy)…
Montage : Quentin Dupieux
Photographie : Quentin Dupieux
Producteur : Hugo Sélignac
Société de production : CHI-FOU-MI Productions
Société de distribution : Diaphana Films
Genre : Comédie
Durée : 1h20
France – Sortie le 14 mai 2024

France : le cataclysme Dumont

Dans France Bruno Dumont livre une œuvre cynique et somptueuse, furieusement libre et inclassable. Réflexion sur le mal tout autant qu’œuvre d’art contemplative et picturale absolue.

FRANCE est une lame de fond décapant, avec une haute humeur, toutes nos pathologies, cynismes, corruptions et symptômes d’époque.
La manière dont Bruno Dumont filme les variations du visage de Léa Seydoux est quasiment surréaliste : mélange d’extrême réalisme et d’outrances baroques. Le cataclysme Dumont ou l’assomption des visages.

Ce que nous voyons de cette actrice est au-delà d’un regard de spectateur ou de cinéaste : c’est une mystique et une métaphysique.

Il faut voir comment Dumont fait durer le plan, entre dans le visage de Léa Seydoux pour saisir ce qui nous échappe et nous déchire, la monstruosité de la douleur. Nous glissons en 1 mn de l’insolence narquoise et de la morgue hautaine au délitement, à la table rase, au carnage, à la débâcle.

Mais il n’y a pas que ça. France c’est enfin à nouveau La vie de Jésus plus L’humanité Ma Loute plus le ptit Quinquin, Dumont y réconcilie et dépasse ses propres ruptures de style tout en nous amenant encore ailleurs.

Et puis il y a cette scène vers l’avant fin avec « Danièle », ravageuse d’humanité, bouleversante de temps et d’intensité . Mais ce n’est pas encore que ça. Qui est déjà beaucoup.

Dumont arrive à proposer, comme Pasolini, un geste cinématographique autant pictural que radicalement critique et politique. Comme il l’avait inauguré avec  Camille Claudel 1915 en confrontant Binoche à des acteurs non professionnels, comme il l’a ritualisé avec le Ptit Quinquin, cette coexistence de singularités d’êtres et de (non)-jeux fait jaillir ici une émotion christique. Oui, « le monstre ne sera pas toujours monstre », oui celui qui a fait du mal peut ne plus faire du mal, dit Danièle à la journaliste France de Meurs interprétée par Léa Seydoux. Et là nous comprenons la vertu sainte des images, la matière ressuscitante d’une scène: nous sommes les yeux bleus nuit de Danièle, nous sommes sa nuit, nous sommes sa bonté, nous sommes son visage tragique qui écrit qu’il y a du change, que l’humeur les atavismes le sang des pulsions ça va, ça passe , ça vit ça meurt comme les extravagances des flux du corps, comme les accidents, comme les guerres que documente France, nous sommes sa phrase (le monstre ne sera pas toujours monstre) qui absout la monstruosité et nous sommes interdits devant la grâce de cette scène.

Et enfin les couleurs, cette exagération de rouge à lèvres sur celles de Léa Seydoux, ce surplus de vert, de bleu, de jaune donnent la sensation de la démence et de l’alanguissement. La couleur crie et jouit chez cette France de Meurs. En chœur avec notre sidération.

Ce film de Dumont comme toutes les œuvres fortes et pérennes diagnostique l’époque, sa folie, sa cruauté. Mais Dumont n’est pas juste un témoin. Imiter avec talent la nature des turpitudes de la réalité des médias et du tragique de l’humanité est une mission de l’art. Dumont s’en acquitte avec splendeur. Mais sa mission est autre, sacrée. Son film déroute, subjugue, s’évade de toutes les normes.
Dumont crée du beau objectif. Il creuse un phénomène oculaire, sensoriel, une révolution psychique. Ce que Hegel appelle dans son esthétique, le « vendredi saint spéculatif », ou pour le dire de deux mots France visible sur Arte Replay a la grâce et l’émotion.

De Bruno Dumont | Par Bruno Dumont
Avec Léa Seydoux, Benjamin Biolay, Juliane Köhler
25 août 2021 en salle | 2h 10min | Comédie, Drame
Distributeur : ARP Sélection
Diffusion le lundi 6 mai à 22h30 sur ARTE. Également disponible gratuitement en télévision de rattrapage sur Arte.tv et la chaîne cinéma d’ARTE sur YouTube.

THX 1138 : la naissance de George Lucas

En passe de recevoir une Palme d’or d’honneur en clôture de cette 77e édition du Festival de Cannes, George Lucas a longtemps été un référent de la pop culture et de la science-fiction. Retour sur un petit bijou du Nouvel Hollywood, dont le cinéaste californien fait partie des pionniers. Et quoi de mieux que de revenir sur son tout premier long-métrage, qui contient notamment les prémices de sa célèbre saga d’une autre galaxie. THX 1138 est une dystopie qui chasse le peu d’humanité qui reste dans une société où les désirs et la liberté sont régulés, voire prohibés.

Synopsis : Au XXVe siècle, dans une cité souterraine qui ressemble à une termitière humaine où chacun s’identifie par un code de 3 lettres et 4 chiffres, THX 1138 est un technicien tout à fait ordinaire travaillant sur une chaîne d’assemblage de policiers-robots. Un jour, il commet pourtant un acte irréparable : lui et sa compagne LUH 3147 font l’amour dans une société qui l’interdit formellement. Pour THX 1138, c’est désormais la prison qui l’attend…

Il suffit de regarder ce que l’on peut trouver dans les foyers américains pour comprendre que la fascination va de pair avec le progrès de la technologie, celle qui facilite et automatise les tâches routinières. À la fin des années 60, affectée par le recul des récits d’aventure comme Jules Verne en avait le secret, l’imaginaire collectif surfe sur une myriade de récits dystopiques. En poussant les curseurs du progrès à leur paroxysme, plusieurs univers proches de notre réalité voient le jour et forgent le succès de tout un pan de la culture cinématographique. Cette période est notamment marquée par Fahrenheit 451, La Planète des singes et 2001 : L’Odyssée de l’espace. George Lucas creuse le sillon de ces œuvres, dans un mouvement de contre-culture naissant et croissant. La science-fiction devient alors le réceptacle idéal pour brosser sa propre version du meilleur des mondes, selon une vision fiévreuse d’une société américaine en perte d’identité et de liberté.

Un monde en blanc

Avant même d’explorer une autre galaxie lointaine, très lointaine, l’imaginaire de George Lucas a été révélé dans son court-métrage Electronic Labyrinth : THX 1138 4EB lors de ses études. Grâce au parrainage précieux de Francis Ford Coppola, le cinéaste californien a pu faire ses preuves et mettre en boîte le reste de ses thématiques en suspens. Dénoncer une société de l’enregistrement et de la surveillance représentait pour lui un moyen de s’émanciper et de s’élever aux côtés de ses personnages, qui se découvrent peu à peu des sentiments. Avant que le monde retienne religieusement son nom, George Lucas avait le sentiment d’être associé à un matricule, à l’instar de THX 1138 et son entourage, condamnés à rester des individus anonymes. En leur offrant d’une chance de se libérer d’un carcan totalitaire, il leur permet de naître pour de bon. Et ironiquement, ce film signe également la naissance d’un cinéaste qu’on allait reconnaître à Hollywood.

Arrêtons-nous d’abord sur cet univers singulier, dominé d’un blanc éblouissant et dont le mode de vie conditionne l’esprit des citoyens. Nous sommes invités à découvrir les rouages d’une usine qui veille à ce que chacun de ses éléments soit autonome et performant. On y fabrique des machines par des machines de chair. Tout est mis en œuvre pour noyer les éventuels écarts de conduites, à commencer par la mise en concurrence des employés. Dénoncer ce genre de crimes fait partie de leurs attributions. Quant à l’employeur, qui se substitue à la conscience des individus, à coups d’annonces publicitaires qui incitent à la surconsommation, il doit parvenir à entrer dans ses frais. Ce point rappelle également le coût important qu’a provoqué la fuite de THX 1138 à travers le réseau souterrain d’une société qui n’a plus aucune connexion avec le monde extérieur.

Rien n’est organique au sein de l’usine où les protagonistes travaillent. Ils font partie d’une chaîne de production, même lorsqu’on les associe en binômes. Cependant, la cohabitation de THX 1138 (Robert Duvall) avec LUH 3717 (Maggie McOmie) n’a rien à voir avec la représentation d’un couple où chaque élément devrait compléter l’autre. Cette vie à deux est uniquement nécessaire et déterminante afin de maintenir le contrôle de l’un sur l’autre, que rien ne déborde encore une fois. Il est donc essentiel de maintenir l’illusion en créant des habitudes néfastes au cadre de vie artificiel des habitants. La nourriture sans saveur, les médicaments aux composés suspicieux, les hologrammes de divertissement, qui prônent d’ailleurs la violence, constituent également des preuves qui renforcent le sentiment carcéral. Mais ces derniers ont pourtant succombé à la tentation, des sortes d’Adam et Ève qui ont bravé l’interdit sexuel de leur monde, avec une sanction « divine » les rattrapant.

Les sentiments de la raison

Est-ce parce que l’amour finit par blesser ? Les machines ne nous laissent même pas le temps de cogiter sur la question. Cette initiative et ces pulsions, si humaines, ne sont pas bien reçues tout simplement parce qu’elles sont contre-productives à la déshumanisation qui se joue en fond. Tout le monde possède un regard aussi vide et froid que la salle blanche où les esprits défectueux sont rassemblés. Les autorités s’assurent ainsi d’éliminer ce genre de parasites à défaut de pouvoir les guérir, car le coût n’en vaut pas la chandelle. Et dans cette perspective angoissante, qui laisse peu de place aux sentiments, les chiffres ont souvent le dernier mot.

Les androïdes qui patrouillent tout au long de l’intrigue sont revêtus d’uniformes qui rappellent ceux de la police. Rappelons que ces « gardiens de la paix » et du bien-être des citoyens ont également fait l’objet de plusieurs émeutes raciales qui ont bouleversé les États-Unis. C’est pourquoi leurs voix, plus apaisantes, cachent un profond cynisme dans la violence qu’ils distribuent malgré eux, car eux aussi sont soumis à l’emprise d’un tyran invisible et pourtant omniscient. Cela ajoute une nouvelle dimension politique à l’étude d’un système rigide, automatisé et régulé par une entité « supérieure ». L’androïde Maria dans Metropolis et le Big Brother de 1984 constituent ainsi des figures de proue comparables aux fonctionnaires de l’usine, qui prennent soin de surveiller le moindre débordement, selon les droits civiques en vigueur. L’éveil des consciences et la découverte des sentiments permettent ainsi de lutter contre l’uniformité d’un régime aux projets obscurs. La trajectoire de SEN 5241 (Donald Pleasence) en atteste. Malgré ses désirs de se soustraire à l’équation, il finit instinctivement par revenir au point de départ. Rares sont celles et ceux qui peuvent goûter à la liberté et la vivre pleinement.

Deux ans avant American Graffiti, et six avant de connaître le succès mondial avec La Guerre des étoiles, le film a été projeté et célébré à la Quinzaine des réalisateurs en raison de ses choix artistiques ambitieux et de son engagement politique radical. Sa force vient essentiellement de son montage, de l’ambiance sonore et de son décor. Mis à part quelques travellings rapides qui tiennent en joue les protagonistes en cavale, ce n’est pas la narration en elle-même qui est la plus séduisante. Nous nous sommes appuyés sur la director’s cut, éditée en 2004, qui est parvenue à apporter plus de souplesse aux articulations du récit, et c’est bien dans son immersion sans concession que le film de Lucas est le plus efficace. Toutes les thématiques de fond sont ainsi explorées avec spontanéité, restituant une partie du malaise et la solitude des personnages à l’écran. L’humanité, même si elle est vouée à pourrir dans le péché, continuera à lutter pour sa survie. THX 1138 montre qu’une autre façon de regarder le monde est possible, de même qu’un nouvel espoir.

Ce petit coup d’œil dans le rétroviseur constitue notre hommage à la carrière de George Lucas, qui souffle aujourd’hui ses 80 bougies. Que la Force reste avec lui !

Bande-annonce : THX 1138

Fiche technique : THX 1138

Réalisation : George Lucas
Scénario : George Lucas, Walter Murch
Photographie : David Myers, Albert Kihn
Direction artistique : Michael D. Haller
Costumes : Donald Longhurst
Montage : George Lucas
Musique : Lalo Schifrin
Ingénieur du son : Walter Murch
Producteur: Francis Ford Coppola, Lawrence Sturhahn, Ed Folger
Production : American Zoetrope
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Warner Bros.
Durée : 1h28
Genre : Science-fiction
Date de sortie (France) : 3 novembre 1971

When Evil Lurks : les enfants du diable

Le mal est à l’œuvre dans When Evil Lurks et ce n’est pas pour notre déplaisir. Dans un jeu de possession viscéral et une ambiance anxiogène dans la cambrousse argentine qui rappelle la brutalité observée dans The Strangers, le film qui a mis la critique et le public sur un pied d’égalité au dernier festival de Gérardmer nous montre enfin ses crocs, toujours aussi aiguisés.

Synopsis : Après avoir découvert un cadavre mutilé près de leur propriété, deux frères apprennent que les événements étranges survenant dans leur village sont causés par un esprit démoniaque qui a élu domicile dans le corps purulent d’un homme. Le mal dont souffre ce dernier ne tarde pas à se répandre comme une épidémie, affectant d’autres habitants de la région.

Si l’on connaît assez peu son parcours, Demián Rugna réussit à asséner le coup de grâce dans les esprits avec un tour de force inattendu et bienvenu. En réponse à son film précédent Terrified (2017), où les héros chassaient le mal, le cinéaste argentin propose la trajectoire inverse en poussant ses personnages à la fuite.

N’en déplaise au dernier long de Ryusuke Hamaguchi, car le mal existe bel et bien dans ce monde ténébreux, perfide et impitoyable. La malveillance est ainsi transmise d’un hôte à un autre, à travers une décharge brutale de violence. Si vous vous demandez pourquoi les démons apprécient de se situer au bout des canons, c’est pour mieux répandre le mal dans le chapitre suivant, le dernier d’une humanité possédée par ses propres démons. De même, il n’est guère difficile de comprendre le mécanisme en ayant en tête l’épisode pandémie du Covid. Et quand bien même le sujet se prête suffisamment bien au jeu de cache-cache entre les individus que l’on pourrait s’arrêter à la comparaison d’œuvres anxiogènes qui ont fait leurs preuves (The Thing, The Sadness), la somme des clichés et des codes horrifiques que l’on connaît si bien sont maniés avec une telle précision que chaque explosion de terreur est à la hauteur d’un humour noir bien dissimulé.

Ce qui vient du diable retourne au diable

Des coups de feu mystérieux dans la nuit, la moitié d’un cadavre découvert dans les bois et un corps putride en décomposition. Ce lot d’indices est largement suffisant pour démarrer une enquête ou pour prendre ses jambes à son cou. Quelque part entre ces deux approches, Pedro (Ezequiel Rodríguez) tente de protéger sa famille, déjà fracturée par un divorce et la charge d’un fils dont la santé mentale laisse planer une forte ambiguïté. Rugna choisit ainsi le road-movie comme pilier narratif, ce qui permet à la fois de renouveler les décors et de mettre en évidence la fatalité du mal qui rattrape toujours les protagonistes. Le feu attise les démons et cette source de violence naît d’une solitude fiévreuse dans un environnement à l’abandon. C’est parce qu’il n’y a plus grand-chose à sauver ou à cultiver dans cette zone rurale, où les rares habitants se braquent d’un regard noir, que la manifestation et l’expansion du mal sont propices.

Sans trop de détours, des coups de hache imprévisibles et autres démonstrations de fureur se succèdent. Dans cette apocalypse, les inconnus ou les proches se mettent à boiter comme les Deadites de la saga Evil Dead et les chiens sont destitués de la fonction amicale pour l’Homme (contrairement à ce que l’on a pu voir dans Vincent doit mourir). Quelque part entre le film de zombies et de possession, c’est en tout cas un jeu viscéral et morbide que Stephen King n’aurait pas renié, car il ne s’agit pas tout à fait du monde tel que nous le connaissons.

En déroulant tout un panel de règles à suivre, Rugna pose le doigt sur un protocole prédéfini par ses personnages, conscients qu’ils sont entourés d’entités démoniaques. Pourtant, sa démarche suit une volonté de « faire L’Exorciste sans exorcisme, sans religion ». En effet, dans ce paysage rural paralysé par son extrême pauvreté, l’Église n’est plus et personne ne s’amuse à nommer les entités démoniaques qui sévissent dans ce coin reculé de l’Argentine pour les conjurer. « Le mal aime les enfants et les enfants aiment le mal » déclare Mirtha (Silvina Sabater), la matriarche de la famille en fuite. Doit-on les craindre ? Peut-on leur faire du mal ?  On se garde toutefois de trop en dévoiler, mais sachez simplement que les enfants constituent à la fois la clé de l’espoir et de la délivrance dans ce théâtre de la mort. À présent outillé par un méta-commentaire sur le déluge de violence qui s’abat et qui se transmet à la dernière génération, le film prend un virage radical dans son dernier acte, avec moins de sursauts et plus d’appétits pour la mutilation.

On y ralentit volontairement le rythme pour mieux jouer avec les contrastes et les ombres une fois la nuit tombée. La photographie de Mariano Suarez sublime toutes ces séquences nocturnes, tandis que le cinéaste flirte constamment avec la limite du hors-champ et de la profondeur de champ, laissant ainsi le spectateur imaginer le pire. Ce qui se produit parfois d’ailleurs, car le but du jeu est de jouer avec nos attentes et le résultat est brillant. When Evil Lurks renoue avec une brutalité horrifique et diabolique comme on en voit rarement dans le paysage cinématographique actuel, ou du moins pas avec autant d’efficacité. Jumelé avec un sentiment d’impuissance face à une dégénérescence chronique familière, le film choc de Rugna peut se targuer d’être aussi généreux que captivant.

Bande-annonce : When Evil Lurks

https://www.youtube.com/watch?v=0gGXsZZsU78

Fiche technique : When Evil Lurks

Réalisation et scénario : Demián Rugna
Photographie : Mariano Suarez
Décors : Laura Aguerrebehere
Costumes : Pheonia Veloz
Montage : Lionel Cornistein
Effets visuels : Marcos Berta
Musique : Pablo Fuu
Son : Pablo Isola
Production exécutive : Roxana Ramos, Fernando Díaz, Emily Gotto, Samuel Zimmerman
Production : Aramos Ciné, Machaco Films, Shudder
Pays de production : Argentine, États-Unis
Ventes internationales : Charades
Distribution France : ESC Films, Factoris Films
Durée : 1h39
Genre : Épouvante-horreur
Date de sortie : 15 mai 2024

When Evil Lurks : les enfants du diable
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4

Roqya : les femmes du XXIe siècle

Si votre quotidien est stressant, déprimant et anxiogène, attendez-vous à revivre des situations d’abandon similaires dans Roqya. Ce thriller a l’audace de confronter les absurdités et les contradictions sur la diffusion d’informations sur les réseaux sociaux, tout en édifiant les droits des femmes au cœur d’une misogynie ambiante. Le personnage de Golshifteh Farahani y est piégé entre une chasse aux sorcières moderne et le besoin de renouer avec son fils, son seul phare dans un monde où la violence peut éclater à tout instant.

Synopsis : Nour vit de contrebande d’animaux exotiques pour des guérisseurs. Lorsqu’une consultation dérape, elle est accusée de sorcellerie. Pourchassée par les habitants du quartier et séparée de son fils, elle se lance alors dans une course effrénée pour le sauver. La traque commence…

Saïd Belktibia, qui a fait ses armes au sein du collectif Kourtrajmé avant d’être propulsé par Ladj Ly lui-même, se lance dans un projet aussi déroutant qu’ambitieux. Les médias sociaux sont aujourd’hui la source d’information principale des internautes. Le cinéaste en a déjà rappelé les effets néfastes dans son court-métrage Ghettotube, réalisé en 2015. Il revient aujourd’hui avec la ferme intention de remettre les points sur les i quant à la cyberviolence qui en découle et sur l’usage de la Roqya, également appelée « médecine prophétique ». Il s’agit d’un jeu vicieux comparable à ce que le jeune Imam de Kim Chapiron n’avait pas anticipé. Ce sera la même chose ici, mais avec un point de vue féminin sur la situation.

Sans foi ni loi

Nous suivons Golshifteh Farahani dans la peau de Nour, une mère séparée de son fils (Amine Zariouhi) et qu’on accuse de sorcellerie. C’est en tout cas ce qu’on nous donne à penser dès l’ouverture. Nour est arrêtée par des agents douaniers d’un aéroport, en possession d’animaux exotiques dont la plupart sont bien venimeux. Cette séquence surréaliste esquisse ainsi de belles promesses quant à son combat à venir, mais elle révèle également les mauvais symptômes qui contrecarrent la gestion de la tension par la suite. Les manifestations démoniaques sont des interprétations ancrées dans la culture islamique et bien d’autres encore. Le sujet est traité avec une distance qui ne permet pas une immersion totale dans le récit, malgré quelques séquences fortes où l’indifférence est captée de manière horrifique. L’ensemble du récit peine donc à atteindre ce niveau de sidération, malgré le jeu tourmenté de Denis Lavant ou celui de Jeremy Ferrari, l’ex-compagnon de Nour en défaut d’autorité et de reconnaissance.

Chacun essaie d’avancer comme il peut et Nour choisit la voie du numérique pour combler les bénéfices de sa contrebande d’animaux. Elle se lance ainsi dans la création d’une application dans le but de connecter des patients malades et troublés aux marabouts de la région, des guérisseurs mystiques. Les croyances sont dès lors utilisées comme des instruments de pression et de torture chez les plus vulnérables. Le succès tourne malheureusement court et la mèche ne tarde pas à s’enflammer pour isoler Nour de son propre foyer. Vient le tour d’une condamnation populaire sur les réseaux sociaux, un réflexe plus que jamais d’actualité. Le cinéaste nous donne cependant des images que l’on peut rarement laisser mijoter à réflexion, car elles sont constamment commentées à chaud et face caméra. Tout le monde y ajoute son comburant pour le bûcher médiatique, qu’ils soient jeunes ou vieux, hommes ou femmes. Si l’insertion de ces courtes vidéos témoigne d’une euphorie collective sur le net, cette thématique disparaît peu à peu de l’intrigue. À force d’empiler les idées, certaines finissent par s’annuler, faute de développement ou de pertinence, car la véritable sorcellerie se cache dans les idées noires, dissimulées en filigrane d’une filature circonstancielle.

Ma sorcière mal aimée

Qu’est-ce qu’une sorcière finalement ? Loin du portrait caricatural d’une femme au nez crochu, possédant un vieux grimoire, un chaudron et un chat noir, Nour représente la sorcière du XXIe siècle, une femme qui assume pleinement son indépendance vis-à-vis des hommes. Les filles sont les plus dangereuses selon elle et nous ne lui donnerons pas tort dans cette intrigue, symboliquement chargée en valeurs féministes. Nour est donc effectivement une sorcière, dont le mythe a été créé de toutes pièces par les réseaux sociaux, ce sanctuaire numérique où les utilisateurs se croient aussi divins qu’intouchables. Loin d’être une femme possédée et envoûtée par des pratiques occultes qu’elle ne croit pas elle-même, Nour joue pourtant avec les artéfacts qu’elle possède, si cela peut l’aider à se connecter de nouveau avec son fils, malmené par un endoctrinement qui le dépasse.

Le film se détourne, avec transparence, d’une voie qui aurait pu le conduire au registre fantastique et beaucoup plus diabolique. Il s’agit simplement d’une femme en colère. En colère contre le fait qu’on lui refuse son indépendance et cet anneau doré autour de l’annulaire la maintient en captivité.  Les cerbères de la cité sont ainsi lâchés pour conjurer le mal par le mal, car il ne s’agit pas d’une traque qui consiste à vérifier la pertinence des sciences occultes. Les Sorcières d’Akkelare le fait suffisamment bien pour éviter une redite inutile. Tout ceci n’est qu’un accès de rage qui s’ajoute à une écriture confuse, notamment lorsqu’on se met à traverser les dédales des quartiers de la Seine-Saint-Denis.

Ce que Roqya souhaite mettre en évidence, ce sont les engrenages d’un mouvement qui tend à sanctionner toute tentative de révolte chez les femmes. Cela ne leur est pas nécessairement exclusif pour autant au cinéma, mais il est bon de rappeler que la folie et la furie qu’a dû encaisser le personnage d’Eddy Mitchell dans À mort l’arbitre !. Les deux films ont néanmoins un point commun et il s’agit de la source de cette violence, contrôlée, amplifiée et propagée par les hommes. Les dommages collatéraux sont dès lors tolérables pour les êtres de sang chaud d’une cité très communautaire et solidaire. Malheureusement, cette unicité est détournée à des fins tragiques et au nom du sacro-saint business. Ceux qui jouent avec le feu doivent ainsi s’attendre à des représailles significatives et Belktibia s’y attarde en braquant sa caméra sur les coulisses d’un milieu de vie qui lui est familier, d’un milieu qui n’a que l’espoir pour atténuer les souffrances du monde réel.

En somme, Roqya se place dans le sillage des films de genre récents qui nous emmènent au cœur des cités, où les habitants sont tiraillés entre tradition et modernité. La technologie sert ainsi de passerelle entre les deux et de vecteur pour que la violence puisse peu à peu se propager. Nous regrettons cependant que cette chasse aux sorcières soit aussi maladroite dans son déroulé, de même pour la réconciliation entre une mère et son fils, légèrement rattrapée dans le dernier acte. Couchées sur du papier, les intentions de Saïd Belktibia sont séduisantes, mais le résultat étalé sur la toile manque encore de maturité pour sublimer son pamphlet féministe.

Bande-annonce : Roqya

Fiche technique : Roqya

Réalisation : SAÏD BELKTIBIA
Scénario : SAÏD BELKTIBIA, LOUIS PÉNICAUT
Directeur de la photographie : BENOIT SOLER
Chef opérateur du son : ARNAUD LAVALEIX
Monteur son : SERGE ROUQUAIROL
Mixeurs : MARC DOISNE, THOMAS WARGNY DRIEGHE
Chefs monteurs : BENJAMIN WEILL, NICOLAS LARROUQUERE
Chef décorateur : ARNAUD ROTH
Musique originale : FLEMMING NORDKROG
Producteur : LADJ LY
Production : ICONOCLAST FILMS, LYLY FILMS
Pays de production : France
Distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h36
Genre : Thriller, Action
Date de sortie : 15 mai 2024

Roqya : les femmes du XXIe siècle
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3

« Les Tuniques Bleues » : histoire(s) et dessins

Les Tuniques Bleues est un monument de la bande dessinée franco-belge. La série se penche sur l’Ouest américain fictif, marqué par ses influences historiques et ses thèmes sociaux. Les éditions Dupuis proposent aujourd’hui, dans un superbe volume, de redécouvrir la genèse et l’évolution de cette série qui a marqué des générations de lecteurs.

Raoul Cauvin et Willy Lambil, figures emblématiques de la bande dessinée belge, ont tous deux vu le jour à la fin des années 1930. Leur jeunesse se déroule sous l’ombre de l’Occupation, un contexte qui forge une résilience et une approche culturelle singulières. Inspirés par le cinéma américain de John Ford et Raoul Walsh, le jazz et les premiers pas de la télévision, ils entrent chez Dupuis presque au même moment : Lambil y débute comme lettreur avant d’apprendre aux côtés de Jijé, tandis que Cauvin se dirige vers le cinéma d’animation chez TVA Dupuis. La série Les Tuniques Bleues naît en 1968, dans un contexte éditorial complexe, marqué par la relative déchéance d’Yvan Delporte – mais aussi la compétition entre les magazines Spirou et Tintin.

La disparition soudaine de Louis Salvérius, dessinateur initial de la série, en plein travail sur un album, conduit Thierry Martens, rédacteur en chef, à proposer à Lambil de reprendre le flambeau. Ce dernier accepte, conscient de la responsabilité de maintenir la précision historique, tant les lecteurs de l’époque n’hésitent pas à signaler la moindre erreur. Sans l’aide d’Internet, encore inexistant, l’importance du travail de documentation pour reproduire fidèlement décors et uniformes de la Guerre de Sécession est évidente. Cette dimension créative est rappelée dans la longue présentation liminaire et elle se prolonge plus loin à travers les commentaires des auteurs.

Au fil des albums, Les Tuniques Bleues se distinguent par un engagement social clair. L’album Blackface de 1982, par exemple, aborde le racisme et les racines de la Guerre de Sécession. Cauvin et Lambil ne se contentent pas d’une représentation superficielle ; ils plongent dans les complexités de l’époque, confrontant leurs personnages à des questions éthiques profondes. Les dessins de Lambil, caractérisés par des perspectives allongées et un premier plan détaillé, enrichissent le récit, tout en introduisant des éléments comiques qui adoucissent les thèmes plus lourds. Les Tuniques bleues, une vie en dessins se montre généreux : il s’intéresse aux personnages, aux intrigues, au processus de création.

Ce dernier est rigoureux : trois mois de préparation suivis de trois semaines d’écriture intense. Lambil insiste sur la spontanéité du crayonné pour éviter un rendu trop rigide à l’encre. Des détails techniques, comme l’utilisation de la gouache blanche pour les effets de brouillard, montrent également la minutie du travail. Cauvin, pour sa part, met un point d’honneur à démarrer chaque aventure avec une scène grandiose, favorisant une immersion immédiate du lecteur dans l’histoire. Tous ces éléments stylistiques sont illustrés et commentés dans le corpus de l’ouvrage, qui déconstruit à sa façon le travail des auteurs, pour permettre aux lecteurs de démystifier les albums des Tuniques bleues, de mieux comprendre comment ils prennent forme et pourquoi ils le font de cette façon.

Les Tuniques Bleues, une vie en dessins aide à mieux comprendre la création d’une série de bandes dessinées qui a su captiver l’imaginaire collectif par son authenticité et son engagement. Une œuvre qui demeure, des décennies plus tard, d’une importance évidente dans le neuvième art (21 millions d’albums vendus à l’heure actuelle). Qu’il s’agisse de Cauvin invoquant John Ford, Howard Hawks ou Raoul Walsh, ou Lambil expliquant ses méthodes de documentation, on prend un grand plaisir à observer tout cela par l’envers du décor.

Les Tuniques bleues, une vie en dessins, collectif
Dupuis/Champaka, avril 2024, 256 pages

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4

« Gen War » : les belligérants de la trottinette

Quand Mo/CDM tire sur la corde générationnelle, c’est pour lancer une farce furieusement abracadabrantesque. Les deux volumes de Gen War rivalisent d’humour caustique, transformant une simple querelle de trottinettes en une guerre intergénérationnelle rendue au dernier degré de l’absurde. Entre sabotage, dynamite et bérets, le lecteur est pris dans une spirale de folie et de conflictualité.

Gen-War-La-Guerre-des-generations-tome-01Depuis des siècles, l’opposition entre jeunes et vieux bat son plein, chaque génération s’accrochant avec une certaine ferveur à ses valeurs, et se heurtant en retour à celles de l’autre. Les jeunes, souvent porteurs de nouveautés technologiques et d’idées avant-gardistes, défient les normes établies par les anciens, et leur autorité jugée vieillissante, redéfinissant peu à peu les contours du monde. Les plus âgés, de leur côté, regardent d’un œil sceptique ces idéaux en émergence, réclamant le respect de leurs traditions et de leur expérience, non sans un certain conservatisme. De cette dichotomie intergénérationnelle, Mo/CDM grossit les traits au point de charpenter un univers où les insultes volent, les coups pleuvent et le choc des générations se traduit par une guerre civile sans merci.

L’auteur s’est forgé une réputation dans le délire bédéiste en introduisant, dès Geek War en 2013, une rivalité intergénérationnelle sans foi ni rivage. Avec les deux volumes de Gen War, il revient sur le terrain miné des conflits générationnels, utilisant pour prétexte… la disparition des trottinettes électriques en libre-service. Dans un chaos post-apocalyptique, les jeunes s’opposent aux vieux et leur querelle tourne systématiquement à la démonstration burlesque.

Le tome 1 contient un florilège de petites histoires où les anciens, quasi édentés mais farouchement résolus, se heurtent aux jeunes boutonneux et insouciants. Mo/CDM reconstruit ici autour des scénarios de Geek War. Il oppose la « section Michel Drucker » (sic) et ses manigances ingénieuses pour semer la zizanie parmi la jeunesse à une génération dopée aux nouvelles technologies et bercée par le rap. Caricatures outrancières, plans foireux, name-dropping satirique, sacrifices plus ou moins volontaires, tout est mis en œuvre pour révéler les absurdités de ces querelles entre jeunes et vieux.

Gen-War-La-Guerre-des-generations-tome-02Le tome 2 poursuit dans la même extravagance. Deux ans après le cataclysme, les factions isolées des aînés s’engagent dans des opérations commandos destinées à couper les câbles Internet des jeunes. C’est là qu’interviennent Gégé et Dédé, soldats d’un âge révolu qui plongent le lecteur dans une série d’événements absurdes, avec des bras perdus dans le processus, des sabotages chaotiques et des attaques parfois malencontreuses. Mo/CDM exploite à fond le ridicule des conflits et les déboires comiques des personnages pour faire rire tout en montrant, en filigrane, les limites des mentalités rigides de chaque génération.

Finalement, Mo/CDM réussit le pari un peu fou de fusionner la réalité, l’absurde, le sarcasme, les références pop (Star Wars par exemple)… Gen War se moque de tout le monde, sans la moindre réserve, et à partir de situations si décalées qu’elles en deviennent délicieusement pathétiques. 

Gen War (T.01 et 02), Mo/CDM
Fluide Glacial, mai 2024, 56 pages 

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3.5

L’estampe japonaise à nouveau mise à l’honneur aux éditions Hazan

Les livres Le Printemps par les grands maîtres de l’estampe japonaise par Jocelyn Bouquillard et Roses, pivoines et iris par les grands maîtres de l’estampe japonaise par Anne Sefrioui, édités chez Hazan, viennent compléter utilement une collection qui, publication après publication, ne cesse de révéler la splendeur de l’art japonais des estampes. Cette fois, les thèmes centraux sont donc le printemps et les fleurs, bien en vue de le kacho-ga et célébrés notamment à travers le hanami ou l’art floral de l’ikebana.

Roses-pivoines-et-iris-par-les-grands-maitres-de-l-estampe-japonaise-coffretL’importance des fleurs dans la culture japonaise remonte à des temps anciens. La célébration du hanami (contemplation des fleurs de cerisier) symbolise à ce titre la méditation et la communion avec la nature. L’aspect spirituel des fleurs s’enracine dans le shintoïsme, mais également dans le bouddhisme. Les moines bouddhistes ont popularisé l’offrande florale au VIIIe siècle en les plaçant sur des autels, créant ainsi l’art de l’ikebana. D’abord réservé aux religieux et à la noblesse, ce dernier s’est démocratisé, donnant naissance à de nombreuses écoles et styles. L’estampe japonaise ne fait finalement que traduire la valeur accordée aux fleurs à travers la geste artistique : l’iris, la pivoine, le camélia ou encore la rose s’épanouissent dans ces œuvres, illustrant la richesse de la tradition florale nippone.

Les estampes des grands maîtres japonais témoignent d’une habileté poétique et délicate dans l’art du kacho-ga. Des artistes comme Tanigami Konan, Shodo Kawarazaki, Utagawa Hiroshige et Ohara Shoson ont immortalisé les fleurs (dont celles du printemps) dans des teintes variées, en les associant souvent aux oiseaux ou aux femmes. La rose, perçue comme protectrice contre les mauvais esprits, le camélia, aux multiples variétés, et d’autres motifs floraux ont été capturés dans toute leur diversité par des artistes cherchant à montrer la beauté éphémère et la simplicité des fleurs dans leurs compositions harmonieuses.

Suzuki Harunobu et Kitagawa Utamaro mettent volontiers en valeur la féminité en peignant des femmes dans leurs habits printaniers. Les estampes érotiques, ou shunga (littéralement « images de printemps »), étaient largement diffusées au XVIIIe siècle. Hokusai et Hiroshige ont aussi développé le genre du fukei-ga, représentant des paysages où la nature semble éclore et sortir de sa torpeur hivernale. Dans Le Printemps par les grands maîtres de l’estampe japonaise, on célèbre l’éclat éphémère de cette saison notamment caractérisée par les cerisiers en fleurs – motif par ailleurs déjà présenté dans la même collection.

Le-Printemps-par-les-grands-maitres-de-l-estampe-japonaise-CoffretL’esthétique japonaise du mono no aware, qui porte sur l’impermanence des choses, trouve peut-être sa plus belle expression dans la célébration du printemps. Anne Sefrioui nous rappelle que les œuvres des maîtres de l’estampe japonaise incarnent capturent la nature éphémère et changeante des saisons. Shigenobu, l’élève de Hiroshige, Suzuki Harunobu, Utagawa Kunisada ou encore Mizuno Toshikata travaillent à partir des rivières paisibles, des collines verdoyantes, des arbres en fleurs, des couleurs et des feuilles nouvelles, qui symbolisent la fragilité de l’existence et la nécessité d’apprécier chaque instant. On en retrouve les exemples concrets dans une très belle sélection sous forme de livre-accordéon.

Les deux coffrets, de Jocelyn Bouquillard et Anne Sefrioui, ont le mérite de révéler la richesse de la tradition dans les estampes japonaises, à travers les motifs du printemps et des fleurs. Ils nous emmènent dans un voyage esthétique, où l’éphémère et le spirituel se rencontrent avec style et poésie. Le tout est, comme toujours, très bien contextualisé grâce à des livrets explicatifs dédiés.  

Le Printemps par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard
Hazan, avril 2024, 236 pages

Roses, pivoines et iris par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui
Hazan, avril 2024, 274 pages

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4.5

« No Fear of the Dark » : sous le vernis du heavy metal

Dans son essai intitulé No Fear of the Dark, Hartmut Rosa, philosophe et et sociologue, nous plonge dans les abysses de la culture metal, une forme musicale à la fois marginale et mondialement répandue.

C’est armé de sa passion et de son expérience en tant que musicien amateur de metal qu’Hartmut Rosa propose une analyse à caractère sociologique de ce sous-genre musical souvent mal compris. Il part du postulat que le metal n’est pas une musique de l’aliénation et de la dépression, mais plutôt un canal privilégié pour une résonance unique avec le monde environnant.

Qui écoute du metal ? Principalement des hommes, ruraux, souvent plus sensibles et sociables que la moyenne, issus majoritairement de périphéries sociales. Ils auraient un QI élevé, seraient plus heureux qu’escompté et vivraient leur musique presque en liaison directe avec leur vie, dans une forme de fidélité encyclopédique qui se traduit notamment par une propension à lire les magazines spécialisés que l’on ne retrouve pas forcément parmi les amateurs d’autres courants musicaux. Hartmut Rosa révèle également un lien fort entre les adeptes de métal et de musique classique, soulignant une profondeur et une centralité de la musique dans leurs vies qui touchent presque au religieux.

No Fear of the Dark note que le metal a souvent fleuri dans les zones industrielles, comme en Angleterre avec Black Sabbath, et qu’il arbore parfois une dimension politique. Ainsi, près du mur de Berlin en Allemagne de l’Ouest, on faisait vibrer les guitares électriques comme un message envoyé à l’Est. Plus loin dans l’ouvrage, l’auteur analyse comment le metal engage ses auditeurs sur un plan psychophysique. « La musique ne se contente pas de toucher, elle entraîne une réponse psychophysique active. » Ou encore : « Dans le metal, la différence entre un volume bas et un volume élevé n’est pas une affaire de degrés : c’est une différence catégoriale. »

Ces propos sont assez représentatifs de l’essai. Hartmut Rosa n’omet pas les sondages et les études, mais il brode aussi énormément autour de ses propres expériences, et de sa vision – forcément subjective – des émotions nées de cette musique. Ainsi, côté pile, il énonce les performances énergiques des concerts, qui créent une expérience immersive où la musique ne se contente pas de toucher l’auditeur mais provoque une réaction corporelle intense. Et côté face, il va rappeler que sur 6000 fans interrogés, quelque 4000 affirmaient que le metal leur avait au moins une fois sauvé la vie.

Stéréotypes associés au genre, place des femmes, racisme, No Fear of the Dark fait un tour d’horizon très intéressant de cette subculture globale qui défie les normes établies et propose une autre manière de voir le monde. Hartmut Rosa insiste : l’important ne relève pas des paroles strictes mais plutôt de leur philosophie générale sous-jacente, qui entre en résonance avec notre vécu et notre rapport à l’autre, à la vie, à la mort. Si le heavy metal ne nous offre pas de réponses formelles, il nous pousse à questionner plus profondément notre rapport à la musique et à notre propre existence.

No fear of the dark, Hartmut Rosa
La Découverte, mai 2024, 204 pages

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3.5