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Cannes 2024 : Les linceuls, à corps perdu

De son propre deuil, David Cronenberg revient sur la Croisette avec une œuvre on ne peut plus personnelle. La disparition de son épouse sept ans plus tôt semble encore le hanter et Les linceuls constitue pour lui une manière de lui rendre hommage, tout en laissant la porte ouverte au dialogue, même après la mort. Et malgré cet effort, le célèbre croque-mort du cinéma ne fait que brasser de l’air avec ses dialogues interminables, qui paralysent toute tentative d’immersion ou de communion avec son film.

Synopsis : Karsh, 50 ans, est un homme d’affaires renommé. Inconsolable depuis le décès de son épouse, il invente un système révolutionnaire et controversé, GraveTech, qui permet aux vivants de se connecter à leurs chers disparus dans leurs linceuls. Une nuit, plusieurs tombes, dont celle de sa femme, sont vandalisées. Karsh se met en quête des coupables.

Deux ans après Les crimes du futur, qui repoussait déjà les limites de l’anatomie humaine, le cinéaste canadien reste un invité d’exception dans la compétition cannoise. Bien connu pour des détournements remarquables du body-horror (La Mouche, Crash, eXistenZ), nous le retrouvons plus mélancolique que jamais dans ce portrait de l’âme humaine. Pour les spectateurs avides d’hémoglobine, il faudra se diriger vers la surprise de la sélection, The Substance, réalisé par la française Coralie Fargeat. Ici, il n’y a que des ombres et des morts, rien de spectaculaire en soi, si ce n’est cette quête obsessionnelle que vit un homme, perdu entre la vie et la mort.

Le profanateur des souvenirs

Karsh (Vincent Cassel) a mis en place un cimetière où il trompe la mort. Sa technologie GraveTech permet aux vivants de contempler les restes des défunts en décomposition. Embaumés dans des linceuls équipés de caméras donnant sur l’intérieur, il est désormais possible de se connecter aux êtres qui nous sont chers. « Je suis dans la tombe avec elle. […] C’est ce qui me rend heureux. » Karsh voit les choses ainsi, mais ne cesse de multiplier les signes qui le relient à sa bien-aimée, Becca. Dans son entourage, il existe encore sa sœur jumelle Terry (toujours vivante) et un avatar numérique nommé Hunny. Diane Kruger incarne tous ces personnages à la fois, dans le but d’alimenter les penchants morbides et sexuels d’un homme solitaire qui se cherche. Autant dire que la mort lui va si bien.

Peut-ton guérir d’un chagrin ? Peut-on vraiment renoncer à l’amour ? C’est par l’usage des technologies de pointe que le film répond à ces questions, sans oublier les interminables dialogues d’exposition qui manquent d’enterrer notre attention pour de bon. L’idée de trouver un sosie et de s’en satisfaire, même s’il n’est pas physiquement palpable, est captivante. Malheureusement, ce qui était prometteur sur le papier a bien du mal à trouver un sens et un rythme décent dans cet univers qui souhaiterait déjouer la fatalité. Seuls quelques traits d’humour noir maintiennent les spectateurs à flots, avant que l’on se jette hors de la salle pour des raisons beaucoup moins viscérales, visuellement parlant. La mise en scène reste à plat, en attendant que les protagonistes nous dévoilent leurs désirs cachés. Il est alors plus intéressant de se demander ce que ces corps dans les tombes peuvent bien nous léguer derrière eux.

Pour Cronenberg, son approche personnelle justifie la névrose de Karsh, un double du cinéaste, et son film est un peu à l’image de ses personnages, dans un état de décomposition regrettable sachant le sujet. Les différents corps nus qui défilent témoignent également de leur esprit confus et empoisonné par un manque d’affection. Les relations deviennent alors inutilement ambiguës, tandis que le récit espère bouleverser par des complots et trahisons. Malgré un hommage touchant et une réflexion stimulante sur l’identité, Les linceuls nous laisse cependant sur notre faim à la force de bavardages stériles et de rendre indigestes toutes ses théories poussiéreuses et peu cérébrales.

Les Linceuls est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche Technique

Titre original : The Shrouds
Réalisé par : David CRONENBERG
Année de production : 2024
Pays : France, Canada
Durée : 116 minutes
Date de sortie : 25 septembre 2024

Cannes 2024 : My Sunshine, le temps d’un hiver

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En dehors de la Compétition, la section Un Certain Regard du Festival de Cannes met en lumière des films originaux réalisés par des cinéastes encore méconnus. Avec My Sunshine, le japonais Hiroshi Okuyama, qui pourrait revendiquer l’héritage d’Hirokazu Kore-eda, nous fait découvrir un drame sensible inspiré de ses souvenirs d’enfance. En mettant en scène un duo de patineurs dans la fleur de l’âge, très différents mais unis dans la danse, il nous renvoie avec un brin de nostalgie aux sources de la jeunesse.

Synopsis : Sur l’île d’Hokkaido, l’hiver est la saison du hockey pour les garçons. Takuya, lui, est davantage subjugué par Sakura, tout juste arrivée de Tokyo, qui répète des enchaînements de patinage artistique. Il tente maladroitement de l’imiter si bien que le coach de Sakura, touché par ses efforts, décide de les entrainer en duo en vue d’une compétition prochaine… À mesure que l’hiver avance, une harmonie s’installe entre eux malgré leurs différences. Mais les premières neiges fondent et le printemps arrive, inéluctable.

« J’ai appris que toute expérience pouvait faire un film », affirme le réalisateur japonais. Lui-même patineur, Hiroshi Okuyama souhaitait raconter une histoire autour de cette discipline qu’il a apprise lors de ces jeunes années. Une idée toute naturelle, car il adore placer ses films à hauteur d’enfant. Dans Jésus, son premier long-métrage, le réalisateur s’attachait à la rencontre entre Yura, un jeune homme envoyé dans une école catholique, et une étonnante incarnation du Christ. Avec My Sunshine, Hiroshi Okuyama poursuit son portrait de l’enfance à travers les yeux rêveurs d’un garçon timide, Takuya.

C’est dans la chanson « My Sunshine » d’Humbert Humbert, qui a donné son titre au film, que le cinéaste japonais a puisé son inspiration pour nous offrir un doux conte, teinté de mélancolie, sur la fin de l’enfance. My Sunshine sera également présenté en ouverture des Saisons Hanabi en novembre 2024.

La fonte de l’enfance

En plein hiver, sur l’île d’Hokkaido, Takuya s’entraîne nonchalamment au hockey. Maladroit et moqué par ses camarades, il préfère s’intéresser à Sakura, une élégante jeune fille tout juste arrivée de Tokyo, qui s’exerce sans relâche à des figures de patinage. En cachette, il essaie sans succès de l’imiter jusqu’à ce que le coach de Sakura, Arakawa, intrigué par sa détermination, propose de lui offrir des cours. Mais le patinage artistique n’est pas une discipline pour les garçons, qui s’adonnent normalement au hockey.

Par cette séparation tranchée entre deux activités respectivement réservées, selon les mœurs, aux filles et aux garçons, My Sunshine nous rappelle évidemment l’opposition radicale entre la boxe et la danse dans Billy Elliot. Tout comme le jeune Billy, Takuya ne semble pas à l’aise au sein de son groupe masculin. Attiré par une fille gracieuse qui semble inaccessible, il troque ses patins pour la rejoindre sur la glace. Les deux enfants glissent en effet dans deux mondes bien distincts. Sakura appartient manifestement à une classe plutôt aisée. Elle semble promise à un avenir radieux et sa mère entretient à son égard de grandes espérances. Quant à Takuya, il vient d’un milieu plutôt modeste. Il manque de confiance en lui et souffre de bégaiements qui rendent complexe son expression orale. Ses parents, ouverts d’esprit, se montrent prêts à le soutenir quel que soit son choix.

Contrairement à Billy Elliot, My Sunshine ne traite donc pas de luttes familiales à travers une tumultueuse relation père-fils. Il compose le récit d’une amitié, d’un amour naissant qui se tisse en dépit des différences. En s’entraînant en duo en vue d’une compétition, Takuya et Sakura vivent, à mesure que l’hiver avance, des instants spontanés de bonheur filmés avec une grande délicatesse. Leur lien, loin de se nouer par des dialogues presque totalement absents, s’exprime par des regards, des contacts fugaces de bras et de mains lors des pas de deux. Alors que la neige fond, l’innocence et l’enfance s’effacent pour faire place au printemps de l’adolescence.

Dans son interview, Hiroshi Okuyama a déclaré avoir laissé les deux comédiens, patineurs mais sans expérience d’acteur, interpréter leur rôle relativement librement. Il se dégage ainsi de My Sunshine une vraie sincérité, une aura naturelle qui nous emporte. Le réalisateur souhaitait « que chaque spectateur, en empathie avec les sentiments de Takuya et de Sakura, pourra se remémorer des souvenirs d’enfance oubliés et des sentiments alors éprouvés ». Un pari réussi où le rêve ressurgit.

La fabrique des rêves

Imprégné par une lumière claire, baignée de soleil, My Sunshine donne une image douce et idéalisée de l’enfance. La patinoire en semble presque féérique, comme un îlot de paix dans le monde. Pour le coach Arakawa, elle représente précisément un songe, un mirage. Et s’il soutient autant Takuya, c’est bien parce qu’il s’identifie complètement à ce garçon. Il essaie, à travers lui, de réaliser son rêve : prendre son envol sur la glace et participer à des compétitions.

À l’extérieur de la patinoire, en effet, la société japonaise n’est pas toujours complaisante. Tout en douceur, My Sunshine brosse alors une toile de fond homophobe, susceptible de barrer la route à des aspirations personnelles. Un message subtilement esquissé, qui ne prend jamais le pas sur ce récit d’apprentissage traité à fleur de peau. Face à ce drame empreint d’une telle tendresse, une certitude demeure : le regard d’enfant d’Hiroshi Okuyama n’a pas fini de nous toucher.

My Sunshine est présenté à un Certain Regard au festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Réalisé par : Hiroshi OKUYAMA
Année de production : 2024
Pays : Japon, France
Durée : 1h30
Date de sortie : 25 décembre 2024

Back to Black de Sam Taylor-Johnson : ces larmes qui séchaient d’elles-mêmes

Porté par la remarquable performance de Marisa Abela, Back to Black ne révolutionne pas le genre du biopic mais célèbre néanmoins le talent pur et la résilience d’Amy Winehouse, jeune rebelle anglaise au chignon choucroute dont le cœur brisé, ivre de jazz, chantait à la fois l’amour, le deuil et le spleen des sixties pour trouver le sens de sa trop courte et dramatique existence. Elle qui, comme un frêle canari s’échappant de sa cage, découvrait à peine l’ivresse de la liberté face aux démons de l’éternelle mélancolie. 

Dans Back to Black, la réalisatrice britannique Sam Taylor-Johnson (Cinquante Nuances de Grey) s’accroche au répertoire prêt à l’emploi de l’icône Amy Winehouse pour raconter l’idylle tumultueuse de l’artiste avec Blake Fielder-Civil et, à travers elle, la tristesse sublime qui hante le parcours fragile de cette jeune anglaise d’un autre temps, dont l’âme singulièrement romantique, rongée par la drogue et les regrets, flirte constamment avec la mort. Il y a probablement ici trop peu d’idées de mise en scène pour parvenir à faire décoller pleinement un scénario aussi balisé, mais la débutante Marisa Abela (vue dans Barbie de Greta Gerwig) incarne la chanteuse avec une sensibilité troublante. C’est là la plus belle réussite du film. Masquant ses doutes sous un épais trait noir d’eye-liner, réparant chaque blessure avec un nouveau tatouage thérapeutique, l’actrice creuse remarquablement le contraste tragique entre la pureté du talent de la jeune Amy et la nocivité de son entourage, impréparé à une célébrité si fulgurante, si fatale. En effet, derrière l’exercice de mimétisme plutôt réussi, se cache un autre film plus discret, émouvant, sur l’amour comme substance addictive, le chant d’un cœur brisé par l’abandon et la nécessité de crier dans le vide un ultime « je t’aime ». Jack O’Connell, quant à lui, injecte ce qu’il faut de masculinité toxique dans le rôle de Blake, bad boy turbulent et instable au cœur aussi obscur que la nuit.

Là où le célèbre documentaire d’Asif Kapadia (2015) rendait hommage au génie créatif et au style Winehouse en se focalisant davantage sur la genèse de sa discographie et le fruit de sa collaboration avec le producteur Mark Ronson, Back to Black veut d’abord rendre palpable une vérité émotionnelle brute ; celle de la fusion de deux amants terribles qui, au son d’un vieux tube des Shangri‐Las et à l’abri du déchaînement du monde extérieur, se réconfortent autant qu’ils se consument. Le film sonde avec acuité ce profond mal-être existentiel, cette urgence vitale d’apprendre à mourir à feu doux, de monter sur scène pour graver à jamais la mélodie prémonitoire d’une destinée funeste, sabotée par un coup de foudre ultra-médiatisé et voué à l’échec dès ses premiers accords. Devenu une chanson signature, un hymne rebelle et tragique vendu à des millions d’exemplaires, le refus véhément d’entrer en cure de désintoxication se fait ainsi l’écho rythmique d’un déni intime qui enlise Amy dans une toxicomanie laissée hors champ. En effet, après l’avoir partagée avec le monde entier, il s’agit pour l’artiste, alors spectatrice de son corps ravagé, de se réapproprier sa douleur, de dompter sa dévorante solitude, de composer avec le terrible reflet que lui renvoie le miroir. Enfin, planent au-dessus de la jeune pin-up trash partie en juillet 2011 rejoindre le « Club des 27 » , tous les spectres légendaires de la musique jazz (Judy Garland, Sarah Vaughan, Dinah Washington, Tony Bennett, Frank Sinatra…), leurs grands standards (« Embraceable You » de Gershwin ou « Body and Soul » de Green), mais également l’esprit de Cynthia Levy Winehouse, sa grand-mère paternelle elle aussi chanteuse, qu’elle divinisait. Autant d’influences qui viennent féconder son talent inné de parolière et participent de la poésie ténébreuse, vintage et envoûtante du film. Sam Taylor-Johnson recrée notamment l’atmosphère vibrante des pubs de Camden town, la lente déchéance d’Amy devant les flashs de paparazzi surexcités et même la fameuse cérémonie des Grammy Awards 2008 lors de laquelle l’album éponyme et testamentaire fut cinq fois récompensé. 

Si dans sa forme peut être trop scolaire, Back to Black ne révolutionne pas le genre, il célèbre néanmoins la résilience de cette jeune artiste torturée, traquée jusqu’à l’os, qui chantait le déchirement du deuil pour donner un sens à sa trop courte et dramatique existence. Amy qui, comme un frêle canari s’échappant de la cage dont il était prisonnier, découvrait à peine l’ivresse de la liberté face aux démons de la mélancolie.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : Back to Black retrace la vie et la musique d’Amy Winehouse, à travers la création de l’un des albums les plus iconiques de notre temps, inspiré par son histoire d’amour passionnée et tourmentée avec Blake Fielder-Civil.

Back to Black – Fiche technique

Réalisation : Sam Taylor-Johnson
Scénario : Matt Greenhalgh
Avec : Marisa Abela, Jack O’Connell, Eddie Marsan, Juliette Cowan, Lesley Manville, Jeff Tunke…
Production : Nicky Kentish Barnes, Debra Hayward, Alison Owen
Photographie : Polly Morgan
Costumes : PC Williams
Montage : Laurence Johnson, Martin Walsh
Distributeur : StudioCanal
Durée : 2h02
Genre : Biopic musical, Drame
Sortie : 24 avril 2024

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Cannes 2024 : The Substance, star périmée

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Après Titane, Palme d’Or en 2021, le Festival de Cannes présente un nouveau body horror bien saignant, The Substance, réalisé par la française Coralie Fargeat. Un thriller féministe horriblement jouissif, traitant de notre rapport au corps, à l’apparence et à la célébrité, qui pimente enfin une Compétition jusqu’ici un peu lisse. Si le traitement de ces thématiques, pas toujours subtil, tombe dans une surenchère finale à rallonge, The Substance compose une œuvre singulière, dérangeante, dégoûtante, qui ne laissera personne indifférent.

Synopsis : AVEZ-VOUS DÉJÀ RÊVÉ D’UNE MEILLEURE VERSION DE VOUS-MÊME ? Vous devriez essayer ce nouveau produit : The Substance. ÇA A CHANGÉ MA VIE. Avec The Substance, vous pouvez générer une autre version de vous-même, plus jeune, plus belle, plus parfaite… Il suffit de partager le temps. Une semaine pour l’une, une semaine pour l’autre. Un équilibre parfait de sept jours. Facile n’est-ce pas ? Si vous respectez les instructions, qu’est ce qui pourrait mal tourner ?

Dans son court-métrage, Reality+, Coralie Fargeat traitait déjà du regard que l’on pose sur soi-même et de l’image que les autres perçoivent de nous. Grâce à une puce cérébrale, il devenait en effet possible de se voir, et surtout d’être vu, tel que nous l’avons toujours rêvé. Quatre ans plus tard, avec Revenge, la réalisatrice française signait un film de vengeance violent et haletant, dans lequel une lolita d’apparence naïve, violée et abandonnée dans le désert, assouvit fièrement sa vengeance contre une gente masculine dominatrice.

The Substance s’inscrit dans une même ligne féministe mais en déchirant à grands jets d’hémoglobine les corps et les âmes. Le sujet de la beauté, en vogue au sein de la Compétition, est également abordé sous un angle bien différent dans Diamant Brut d’Agathe Riedinger.

Le culte du corps, vampirisme de la beauté

La scène d’ouverture de The Substance pose d’emblée le ton. Elle nous présente, sur le « Walk of Fame », la dalle scintillante d’une étoile hollywoodienne. Inauguré dans une grande euphorie, le carreau est progressivement ignoré, oublié, fissuré jusqu’à finir presque vandalisé par de graisseuses projections de nourriture. C’est bien la lente décrépitude d’une icône qui s’annonce.

Elizabeth Sparkle, incarnée par Demi Moore, ancienne égérie du cinéma reléguée à une banale émission de fitness, apparaît comme une star sur le déclin. Son show est jugé has been, son corps flétri. Le producteur souhaite donc la remplacer par une nouvelle recrue qu’il veut absolument « jeune, sexy et maintenant ». En résumé, « à cinquante ans, c’est fini ! », affirme-t-il en congédiant sans ménagement Elizabeth le jour de son anniversaire, avec un joli paquet cadeau en guise d’adieu.

Cette idée de date butoir évoque très explicitement la réalité actuelle de l’industrie hollywoodienne, au sein de laquelle nombre d’actrices peinent à trouver des rôles à leur mesure passé un certain âge. Un monde cruel où, sous peine de rejet, tout doit être exactement là où il faut. En particulier les fesses, filmées volontairement en gros plans dans des body moulants en lycra. Selon cette vision commerciale et masculine, la femme demeure un pur produit de consommation, utile quelques années puis aussitôt jetée une fois fanée. C’est précisément la crainte exprimée par Coralie Fargeat, qui a expliqué, lors de la conférence de presse, avoir conçu son film en estimant qu’à quarante-huit ans, elle ne pourrait plus disposer d’une « place dans la société ».

Cependant, Elisabeth refuse d’accepter cette vérité. Elle se laisse séduire par une expérimentation révolutionnaire : un produit jaune singulier qui offre l’opportunité d’une nouvelle division cellulaire. Cette substance mystérieuse permet de générer, à partir de son propre corps, une autre version de soi, plus jeune et plus belle, avec laquelle il reste impératif de partager équitablement son temps. Sept jours pour la matrice, vieille et défraichie. Sept jours pour l’autre soi, sublime et sexy. Telle est la loi. Ou plutôt, l’équilibre nécessaire pour que l’ancien soi, qui alimente le nouvel alter égo, puisse suffisamment se régénérer.

Sue, le double d’Elizabeth interprété par Margaret Qualley, également présente au casting de Kinds of Kindness, semble une beauté d’apparence naïve et innocente. Mais au fur et à mesure des échanges, elle se révèle de plus en plus monstrueuse. Telle un vampire, elle commence à sucer littéralement jusqu’à la moelle la vie d’Elizabeth. The Substance parle ainsi de dualité, de perte d’identité et de haine de soi. Il nous met en garde contre la vanité, la quête absolue de notoriété, et contre ce désir si humain de se trouver toujours la plus belle face au miroir, à l’image de la reine Maléfique de Blanche-Neige. Mais The Substance n’a définitivement rien du conte de fées.

L’hémoglobine au féminin

Avec un parti pris jusqu’au-boutiste, Coralie Fargeat filme l’horreur du corps. Le sang jaillit, les plaies se rouvrent et les organes implosent. Face à ce déluge, on pense inévitablement à The Thing de John Carpenter ou à La Mouche de David Cronenberg, également en lice pour la Palme d’Or cette année avec Les Linceuls.

The Substance n’est donc pas à conseiller aux âmes sensibles, certains festivaliers ont d’ailleurs quitté la salle avant la surenchère finale, si outrancière qu’elle finit inévitablement par faire rire.  Et heureusement que Coralie Fargeat a su brillamment distiller dans son film quelques éclairs d’humour noir pour nous faire passer la pilule ou, en l’occurrence, la seringue XXL. Entre stupéfaction, rire, malaise et dégoût, The Substance élabore une œuvre féministe marquante qui pourrait bien taper dans l’œil de la Présidente Greta Gerwig.

The Substance est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche Technique

Réalisé par : Coralie FARGEAT
Année de production : 2024
Pays : Royaume-Uni, États-Unis, France
Durée : 140 minutes

Furiosa : une saga Mad Max – Analepse d’un mythe

En 2015, George Miller, réalisateur de l’intégralité de la saga Mad Max, donne naissance au titan Mad Max : Fury Road. Véritable leçon de cinéma et de mise en scène, cet épisode avait profondément révolutionné le genre de l’action. Certains ne s’étaient pas laissés emporter, reprochant au film son manque de scénario, de dialogues, ne voyant en lui qu’une course poursuite de 2h. Les autres y avaient vu une œuvre dirigée avec maestria par un homme revenant aux premiers amours du cinéma : la narration par l’image. Avec ses multiples Oscars, sa renommée de plus en plus puissante au fil des années, sa générosité visuelle et créative encore quasiment inégalée aujourd’hui, difficile de surpasser le monstre. Et, sachez une chose, c’est qu’avec Furiosa, Miller ne veut pas faire mieux, ni même aussi bien. Cette jeune femme, c’est quelqu’un d’autre, quelque chose d’autre. Il en sera de même pour son film. Alors, dites au revoir à Charlize Theron, accueillez Anya Taylor-Joy et replongez dans cette nouvelle traversée désertique.

Take me home, country road 

Pourtant, en regardant les diverses bandes annonces (qui ne donnaient pas particulièrement envie..), tout portait à croire que ce 5ème épisode ressemblerait en tout point à son prédécesseur. Action à gogo, explosions spectaculaires, dialogues minimalistes et une belle dose de démembrements sanglants. Dans les faits, si les deux derniers points restent, Mad Max : Furiosa est bien plus calme et posé que la dernière aventure de Max. Alors, que l’on se rassure immédiatement, le nouveau bébé de Miller reste un film d’action, pur jus. Là ou le gros changement s’opère, c’est dans son ton. Oui, il s’agit d’un préquel. Oui, l’univers ainsi que certains personnages sont les mêmes.  Forcément, certains aspects que l’on trouvaient en 2015 sont restés. Mais, une réelle identité propre dégage de ce film. Fury Road opérait pour un scénario particulièrement mince, comptant sur le génie de tous les autres points qui font d’un film un film. Et, là encore, on pourrait débattre, car celui-ci est d’une générosité sans pareille dans l’exposition de son univers. Véhicules, ennemis, factions, personnages, tout ces éléments composent un scénario. Dire que celui de Fury Road tient sur un timbre poste est, de facto, fortement réducteur, tant le travail créatif pour rendre l’univers vivant et réaliste était colossal.

Mais, si l’on décide de dire que le scénario ne concerne pas les à-côtés. Si  l’on prenait seulement l’histoire dans ses grandes lignes. Furiosa est-il plus généreux ? Oui, sans l’ombre d’un doute. Miller offre un film de vengeance au squelette classique, mais robuste. De l’enfance au traumatisme. Du soulèvement à la vengeance. De la vengeance à la tentative de rédemption. On suit avec intérêt l’histoire de cette jeune femme, qui part de rien, pendant 2h30. Bon, pas de quoi renverser une bagnole pour autant, on reste en terrain connu. Là ou l’histoire intéresse d’avantage, c’est qu’on passe beaucoup de temps avec le Némésis, Dementus, incarné par un Chris Hemsworth particulièrement convainquant. Quant à Furiosa, elle n’apparait sous les traits adultes d’Anya Taylor-Joy qu’à l’issue d’un long, très long prologue de près d’une heure. Quand Fury Road passait toutes ses vitesses en quelques minutes et ne rétrogradait jamais, Furiosa est, quant à lui, déjà plus intimiste, plus posé. Le projet est sur elle, moins centré sur l’univers. On pourrait d’ailleurs être déçu par ce point là, tant celui-ci semble plus riche que jamais. Miller ne nous en donne que de petites miettes, à chaque endroits visités. Dommage, peut-être pour le prochain opus ?

La puissance du désert, dans le creux de ma main 

Furiosa est-il pour autant ennuyeux ? Absolument pas, ou très peu. Tout dépend de votre degré de réception à cet univers et à votre façon d’aborder une histoire. Car pour tout ce qui est du reste, Miller n’a pas perdu la main, en presque 10 ans. Si l’on regrette un aspect numérique passablement désagréable par endroits, le film reste sublime. On pourrait le comparer à Dune : Deuxième partie, chef d’œuvre absolu de cette année, lui aussi porté par son désert. Pourtant, les deux œuvres n’ont rien en commun, mise à part quelques dunes de sable. Miller joue encore de la caméra pour démontrer tout le gigantisme de son monde, souvent avec des choix de cadrage absolument divins. Et, cet univers, il est sale, bien plus crasseux et sanglant que tout le sable d’Arrakis. Sans être gores, certaines scènes proposent des visuels dérangeants, participant à l’immersion d’un monde cruel, dénué de ressources et de confort. Chaque plan, chaque mouvement de caméra est étudié avec soin et raconte sa propre histoire. Les silences sont nombreux, renforçant souvent cette isolation, ce sentiment de solitude voulu par le réalisateur. Si Tom Hardy comptait 60 lignes dans Fury Road, Anya Taylor Joy en récite la moitié. Rien de dérangeant, sauf pour Mordus de bla-bla.

Et, quand l’action pointe le bout de son capot, le bientôt octogénaire retrousse ses manches et retrouve une bonne partie de ce que l’on a aimé dans Fury Road. Une bonne partie ? Oui, car le film reste moins généreux et inventif. Furiosa souffre, là encore, de ce petit grain numérique, totalement absent (ou invisible) en 2015. Pour autant, difficile de bouder les scènes d’action, toujours extrêmement agréables à regarder et largement au dessus du lot de ce qui est arrivé ces neuf dernières années. Et puis, bon, avouons le, il était impossible d’égaler la prouesse. Reste donc un film très efficace, malgré quelques soucis de rythme et certains rendus numériques incompréhensibles quand l’on pense au film précédent.

Bande-annonce – Furiosa : Une saga Mad Max

Fiche technique – Furiosa : Une saga Mad Max

Titre original : Furiosa : A Mad Max Saga
Réalisation : George Miller
Scénario : George Miller et Nico Lathouris, d’après les personnages créés par George Miller et Byron Kennedy
Musique : Junkie XL
Décors : Colin Gibson
Costumes : Jenny Beavan
Photographie : Simon Duggan
Montage : Eliot Knapman et Margaret Sixel
Production : Doug Mitchell (en), George Miller
Sociétés de production : Kennedy Miller Productions et Village Roadshow Pictures
Société de distribution : Warner Bros.
22 mai 2024, actuellement dans les salles | 2h 28min | Action, Science Fiction

Sans égaler Fury Road, de qui il se révèle radicalement différent, Furiosa reste un produit de haute conduite dans le cinéma d'action. On n'en retiendra pas un souvenir impérissable comme son ainé, plutôt une proposition somptueuse qui mérite amplement d'être vu en salles. On serait même tenté de douter de l'intérêt de le visionner ailleurs.
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3.8

Cannes 2024 : The Apprentice, le pouvoir héréditaire

L’ascension de Donald Trump n’est plus une fiction jusqu’à aujourd’hui. Ali Abbasi s’est emparé de l’une des figures américaines les plus controversées. Avant même que l’on s’attarde sur la présidence du « guerrier solitaire », The Apprentice nous donne à voir comment un homme aussi peu confiant et charismatique s’est bâti un empire financier conséquent.

Synopsis : Années 1970. Les jeunes années de l’entrepreneur immobilier, Donald Trump, et sa relation avec l’homme politique, Roy Cohn.

Après s’être fait remarquer avec Border, une romance arrosée d’une aura fantastique qui lui a valu en 2018 le prix cannois Un Certain Regard, le cinéaste, d’origine iranienne, avait électrisé la compétition avec Les Nuits de Mashhad en 2022. En changeant le décor de la société iranienne, plutôt à l’aise pour encourager le féminicide, contre celui des soirées privées et des buildings new-yorkais avec The Apprentice, Abbasi attire notre attention sur le pacte faustien entre un jeune promoteur immobilier et un avocat rompu au jeu de pouvoir. Cette alliance imprévue révèle ainsi la déliquescence d’une nation dont le trône est maudit par des moments d’égarement ou de cupidité. Richard Nixon fut le premier à passer sur l’échafaud médiatique. Et les suivants s’en sont servi comme martyr afin de ne pas répéter la tragédie. Mais peut-on vraiment échapper aux lois immuables du pouvoir ?

Le jeu de la gagne

Timide, le teint un peu pâle, pas très à l’aise dans son costume ou avec les mots, Sebastien Stan campe un Donald Trump qui tutoie l’anonymat au milieu des patrons des grands manitous de New York. Nul gouvernement ne peut les atteindre, car ce sont eux qui manipulent l’audience dans les coulisses et qui sont les principaux actionnaires d’un pays dont les richesses semblent inépuisables. S’il est impossible d’évoquer le rêve américain de nos jours, il fut un temps où les opportunistes se succédaient, un peu à l’image du vice-président de George W. Bush, Dick Cheney. La narration d’Abbasi rappelle d’ailleurs celle qu’Adam McKay a employée pour brosser le portrait de ce politicien de l’ombre dans Vice.

Ce Trump nous est donc présenté avec beaucoup de cynisme et un humour noir qui ferait frémir les républicains conservateurs dans son genre. Son image est petit à petit dégradée par un nouveau mode de pensée qui le domine et qui le transforme en prédateur sexuel. Cela n’aurait pas été possible sans le coaching de Roy Cohn, incarné par un Jeremy Strong intransigeant et pourtant plein de sensibilité dans le dernier tiers de l’intrigue. Il s’est rapidement imposé comme l’avocat de Trump et un mentor d’exception. Malheureusement pour lui, Trump, à l’image du docteur Frankenstein et de sa créature, commence à prendre conscience de son pouvoir et de son emprise sur son entourage. Ce dernier finit par revendiquer les compétences qu’il a acquises pour se les réapprinoprier, tout en laissant son maître mourir à petit feu. C’est ainsi que la succession est en marche et que les lois du marché fonctionnent. Il n’y a pas d’amitié qui tienne, seulement des affaires. Chaque erreur de l’un doit nécessairement être convertie pour le bénéfice de l’autre.

De cette relation, on y discerne les prémisses d’une émission de téléréalité, nommée The Apprentice, où plusieurs candidats tentaient d’arracher une place précieuse dans l’entreprise de Trump. La célèbre sentence éliminatoire « You’re fired ! » (« Vous êtes viré ! ») provient de ce concept phare de NBC entre 2004 et 2015. L’importance de cette émission a également été traitée dans une série documentaire pour Netflix, Trump : Un rêve américain (2018), car elle démontre que ce processus dépasse le stade du divertissement et qu’il est encore possible de régner sur une Amérique anti-communiste. Il est tout de même navrant que le cinéaste ne cherche pas à dépasser la caricature de Trump ou à sortir du format à sketches qui casse un peu le rythme. Reste que cet anti-biopic rafraichît la sélection en son milieu.

The Apprentice est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Ali ABBASI
Année de production : 2024
Pays : Canada, Danemark, Irlande
Durée : 120 minutes

Cannes 2024 : Horizon : une saga américaine, conquête au pas de cheval

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Plus de trente ans après Danse avec les loups, Kevin Costner a monté les marches cannoises pour introduire le premier chapitre de son Horizon : une saga américaine, un western ambitieux sur la conquête de l’Ouest américain. Si le film nous offre des paysages magnifiques, il se perd dans l’exposition fastidieuse, très lente et étirée, d’un panel d’intrigues entremêlées. Espérons que le second volet corrige le tir de cette course au colonialisme lancée au ralenti. Et pas franchement palpitante.

Synopsis : Avec HORIZON : AN AMERICAN SAGA, le réalisateur oscarisé Kevin Costner dépeint l’incroyable épopée de l’expansion de l’Ouest américain, avant et après la guerre de Sécession. Entre les Amérindiens qui ont vu leurs terres colonisées et ceux qui étaient décidés à s’y implanter parfois à n’importe quel prix, l’Histoire s’écrit. Dans une fresque flamboyante où s’entrecroisent de multiples destins, les rêves et les espoirs affrontent les obstacles et la cruauté pour offrir un spectacle cinématographique d’une ampleur et d’une profondeur émotionnelle hors norme.

La présentation d’Horizon, une saga américaine, en développement depuis trente-cinq ans, sonne pour Kévin Costner comme un aboutissement. Ce projet phénoménal, divisé en quatre films et d’une durée vertigineuse de dix heures, s’étend sur une quinzaine d’années avant et après la guerre de Sécession. Le réalisateur américain, qui a financé la production de sa propre poche, renoue ainsi avec le western pour partager sa vision personnelle, rigoureusement démocratique de l’Amérique.

Dans cette fresque imposante, Kevin Costner aborde la conquête de l’Ouest à travers les points de vue de colons, d’officiers, d’indiens, de cowboys et de malfrats, dans un format à rallonge qui se serait sans doute bien mieux prêté à la série. Les deux premiers chapitres d’Horizon : une saga américaine, sortiront respectivement en France le 3 juillet et le 11 septembre 2024.

Il était une fois en Amérique…

Kevin Costner adore filmer les grands espaces, et Horizon : une saga américaine, lui donne l’occasion rêvée de parcourir avec sa caméra les paysages sauvages de l’Ouest américain. Vallées, plaines dépeuplées, désert aride, montagnes du Wyoming composent ainsi le cadre parfait, sublime d’une épopée retraçant l’histoire de la colonisation.

Au sein de ces vastes étendues naturelles, le western met en scène des Apaches qui se battent pour la protection de leurs territoires contre des colons qui cherchent à s’y installer. Mais ce n’est pas tout, loin de là, car le film multiplie les personnages et les arcs narratifs. Il nous fait donc suivre le parcours d’une femme et sa fille, Frances et Lizzie, toutes deux rescapées d’une attaque d’indiens. Elles intègrent un camp militaire avant de rejoindre un convoi de colons sur la route de Santa Fe. Le western s’intéresse également à un groupe d’Apaches, à une bande de malfrats en quête de vengeance, et, bien sûr, à un cowboy solitaire, Hayes, campé par un Kevin Costner relativement absent, qui fuit des poursuivants en compagnie d’une prostituée, Marigold. Un ensemble bien trop dense, qui, en trois heures, permet à peine d’esquisser tous ces protagonistes. La longueur des scènes, très inutilement étirées, en devient si éprouvante que l’on peut se demander si Kevin Costner ne s’est pas égaré, comme les premiers colons, dans cette interminable traversée du désert.

Grâce à cette mosaïque narrative, Horizon : une saga américaine donne malgré tout à voir une certaine image de la colonisation à travers différentes perspectives. Les colons, des hommes et des femmes de tout niveau social, révèlent comme un miroir toute la diversité du peuple américain. Leur recherche d’une terre promise, d’un paradis dont la publicité mensongère se réalise par des prospectus, témoigne tout autant de leur naïveté, de leur courage et de leur espoir envers ces nouveaux territoires inexplorés, susceptibles d’abriter des richesses qui pourront changer le cours de leur vie. Mais un tel voyage n’est malheureusement pas sans danger.

Humanité barbare

Avec Danse avec les loups, Kevin Costner défendait déjà des valeurs de paix et de tolérance contre toute forme de violence. Horizon : une saga américaine rajoute une couche à cet idéal pacifiste en exposant la violence de l’Humanité lors de cette période de conquête. Blancs ou indiens, le réalisateur américain ne prend pas parti et laisse le spectateur témoin de ces atrocités barbares.

Le western nous plonge ainsi en plein cœur d’une attaque d’Apaches dans un camp de colons. Sans nul doute, le passage le plus réussi de ce film bavard très avare en action. Juste en face de ce village, un cimetière dédié aux précédents colons témoigne du passé et de l’avenir possible des hommes qui osent s’aventurer et s’installer sur ces terres. En guise de revanche, les colons collectionnent et revendent des scalps d’indiens, donnant lieu à un véritable trafic de marchandises humaines dont l’origine réelle demeure invérifiable.

La présentation de cette réalité, sûrement documentée, ne suffit cependant pas à faire jaillir l’émotion. La faute à un film empêtré dans ses longueurs, qui ne sait plus où donner de la tête face au vertige de l’Histoire et à l’éclatement de son récit. Il n’est donc pas sûr, malheureusement, que la majorité du public poursuive le voyage de cette saga américaine.

Horizon : une saga américaine est présenté en Hors Compétition au festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche technique

Réalisé par : Kevin COSTNER
Année de production : 2023
Pays : États-Unis
Durée : 181 minutes

Cannes 2024 : Oh, Canada – Entretien avec un sénile

Connu pour avoir scénarisé plusieurs scénarios de Scorsese (Taxi Driver, Raging Bull, La Dernière Tentation du Christ), Paul Schrader retrouve enfin le chemin de la Croisette. À peine sorti de sa trilogie de la rédemption (First Reformed, The Card Counter, Master Gardener), le cinéaste se penche à présent sur la mélancolie d’un vieil homme sur son lit de mort dans Oh, Canada. Ses confidences sont ainsi étalées dans une ultime interview, celle qui défait les vérités et les mensonges racontés.

Synopsis : Un célèbre documentariste canadien, Leonard Fife, accorde une ultime interview à l’un de ses anciens élèves, pour dire enfin toute la vérité sur ce qu’a été sa vie. Une confession filmée sous les yeux de sa dernière épouse…

Dans les premières minutes, nous découvrons un ancien élève (Michael Imperioli) de Fife préparer religieusement le décor de cette rencontre, tout en cherchant le bon étalonnage pour que les lumières des projecteurs mettent en joue un documentariste engagé de renom. Si le cadre semble cosy à première vue, Leonard a bien la conviction qu’il s’agit de sa dernière chance de se confesser. Les caprices sont monnaie courante dans les instants critiques. La phase terminale cancéreuse que le documentariste affronte le pousse ainsi à délivrer tous les secrets, imprégnés de culpabilité.

L’interview de la mort

Tout un pan de l’histoire de Leonard est un amalgame de récits entrelacés et réfutés par ses proches, notamment sa femme Emma (Uma Thurman). Si elle semble incarner l’image de son âme sœur depuis toujours, la trajectoire de Leonard est pourtant jonchée d’incertitudes. Détient-il seulement la vérité de son parcours ? Est-il prêt à faire la paix avec les mensonges qu’il a construits tout ce temps ? Quelle que soit sa réponse, il était au moins certain que son lien étroit avec le Canada facilite la communion avec les fantômes de son passé.

Dans cette intrigue au ton solennel, et structurée en flashback, Richard Gere et Jacob Elordi se partagent le premier rôle en fonction de l’époque. Le cinéaste se permet toutefois des tentatives audacieuses en effaçant les frontières temporelles. Cela ne dure malheureusement que le temps de quelques plans d’une réelle tendresse, avant que tout s’effondre dans le labyrinthe mental dans lequel le spectateur est amené à traverser. Loin d’avoir opté pour les transitions vertigineuses que Florian Zeller a choisies pour mettre en scène son The Father, le cinéaste américain préfère des coupes nettes au montage. Techniquement séduisant et irréprochable, en jouant avec le format de l’image, le type de caméra, la palette de couleurs, Schrader capte peu à peu les dilemmes cornéliens de Leonard, dont cette profonde lâcheté qu’il a tu au recensement militaire à la fin des années 60. Avant cela, nous découvrons un père de famille à la dérive et rapidement arraché à son Massachusetts natal. Ses seules envies sont de fuir ses échecs et de retenter sa chance plus loin dans le nord.

Les derniers jours d’un condamné

Si Leonard Fife n’est pas le héros de sa propre histoire, il devient un personnage de fiction par défaut. En hommage à l’auteur du roman d’origine, Russell Banks, décédé l’an passé, Schrader met le doigt sur la nostalgie d’une époque où l’on pouvait purger toutes ses peines et ses regrets d’un coup de volant. En regardant dans son rétroviseur, il se remémore et n’a de cesse de réécrire son passé au fur et à mesure qu’il entre en contradiction avec la figure angélique qu’on se fait de lui. Dommage que cette vision soit assez incompatible avec le portrait de carrière du cinéaste, bien qu’il reconnaisse l’existence de chemins de traverse.

Nous sommes toutefois assez loin de frôler la mort cérébrale dans Oh, Canada, une fable lacrymale qui lance Paul Schrader sur la route de la démence. Il sera de la responsabilité des spectateurs de recoller les morceaux d’une vie confuse, mais bien servie par l’interprétation de ses comédiens. S’il n’y a pas l’ombre d’une Palme d’or de ce côté, le jury ne sera sans doute pas insensible à cette œuvre singulière et à double tranchant.

Oh, Canada est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Réalisé par : Paul SCHRADER
Année de production : 2024
Pays : États-Unis
Durée : 1h35

Histoires de mes 17 ans, l’année du bac de français

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Les Cahiers d’Esther… Difficile pour un amateur de BD de passer à côté de cette série, surtout depuis que son auteur, Riad Sattouf, a obtenu le grand prix du jury (2023) au festival d’Angoulême (il avait déjà obtenu le Fauve d’Or en 2010 et 2015). A raison d’un album par an depuis les dix ans d’Esther, celui-ci constitue déjà le huitième de la série.

Depuis des années, Sattouf explique que ces cahiers lui sont inspirés par le dialogue qu’il a noué avec la fille d’un couple d’amis à lui, reconnaissant juste la modification de son prénom afin de préserver son anonymat. Le doute persistant sur la réalité d’Esther je signalerai par un + entre parenthèses les points qui crédibilisent la thèse du personnage réel et par un – ceux qui me font plutôt penser à un personnage de fiction. Ce doute mis à part, Sattouf livre avec la série quelque chose d’unique et précieux, car il s’agit d’une sorte de témoignage aussi crédible (+) que vivant et rigolo sur ce qu’observent et ressentent les jeunes de notre époque. En effet, Esther a connu les attentats de novembre 2015, la pandémie de Covid, déjà deux élections présidentielles, ainsi que la guerre entre la Russie et l’Ukraine, pour rester dans l’actualité générale.

Tome 8

Dans cet album, Sattouf maintient le cap avec Esther et garde le ton qu’on lui connait depuis le début. Rappelons qu’il prévoit d’aller jusqu’à ses dix-huit ans (album annoncé pour juin 2024). Bien entendu, en grandissant Esther a perdu en innocence. Désormais, elle sait que rien n’est immuable, même ses parents dont elle voit l’aspect physique évoluer, en même temps que le sien. Mais cette angoisse n’est que diffuse et minime par rapport à ce qui la stresse pour de bon, à savoir le bac de français (+) et Poutine (-) qui apporte la guerre en Europe. Son évolution concerne essentiellement sa vision de l’univers masculin, symbolisée par la façon dont elle considère désormais son grand frère qui ne vit plus à la maison. Les garçons de son âge l’attirent désormais autant qu’ils la dégoûtent avec leurs comportements de petits machos irrespectueux. Depuis qu’on la connaît, Esther subit régulièrement leurs remarques désobligeantes voire agressives (+) assorties d’un vocabulaire grossier et sexiste, reflet d’un état d’esprit issu de la domination masculine. Bien que durcie, elle est encore suffisamment jeune pour ne pas être totalement bloquée sur ses positions. Il faut dire qu’elle vit dans une famille où elle est suffisamment protégée, même si cela n’empêche pas les frictions classiques. Son père reste son idole et sa mère sa meilleure copine. Il y a quand même de l’électricité dans l’air le jour où elle leur demande d’acheter un dérivé de drogue qu’elle a eu l’occasion d’essayer et donc d’apprécier, car présenté comme sans effet d’accoutumance. Là, elle se heurte à un mur et même à des remarques de déception. Et puisque j’ai évoqué la question du vocabulaire, Esther a une surprise très désagréable un soir, alors qu’elle partage sa chambre avec son petit frère qu’elle a toujours trouvé adorable. Brusquement, celui-ci s’adresse à elle avec ce vocabulaire et ce ton qu’elle connait trop bien (-). Au-delà de l’amusement, on remarque surtout qu’Esther ne réagit pas. Elle a donc des réflexes acquis, avec un niveau d’intentions tout à fait correct qui peut passer à la trappe en situation. C’est flagrant quand elle retourne dans la colonie de son enfance pour passer la partie pratique du BAFA (-). Au premier imprévu, elle adopte un comportement allant à l’encontre des règles de base, qu’elle connait. Bien mal lui en prend, car la directrice la menace bientôt de renvoi et même pire. Cela a un aspect comique pour nous qui la « connaissons » mais cela l’amène à finir son stage en esclave de l’équipe de direction, ce qu’elle accepte dans la seule perspective d’obtenir son diplôme. Au lycée, malgré un look relativement passe-partout, elle passe pour une bourge pour la simple et bonne raison qu’elle habite Paris intra-muros (le XVIIe). D’ailleurs, on se demande comment font ses parents pour vivre normalement alors qu’aucun des deux n’occupe un poste à responsabilité (-). L’observation concernant plus particulièrement Esther, c’est que reviennent de manière de plus en plus insistante, des réflexions en rapport avec le succès de la série. La mise en abyme laisse perplexe (-) et on comprend surtout que le dessinateur présente des situations lui permettant de répondre aux questions qu’on lui pose régulièrement. On peut même imaginer qu’il prépare son public à admettre qu’Esther n’est qu’un personnage. Ainsi, il la montre régulièrement se posant des questions par rapport à la série. Peut-on vraiment l’imaginer rester naturelle tout en sachant que ses petites histoires deviendront publiques (-) ? Si Esther existe vraiment, la conclusion s’impose : Sattouf doit la laisser vivre sa vie. Quoi qu’il en soit, avec le matériau dont il dispose, le dessinateur l’adapte (bien voire très bien) selon son inspiration, faisant un vrai travail de mise en scène ainsi que de scénariste. D’ailleurs, il suffit de se mettre un instant à la place d’Esther pour imaginer que, comme avec un psy, elle ne raconte à Sattouf que ce qu’elle veut bien. J’en veux pour preuve que cette année elle avoue avoir eu une petite histoire sentimentale avec un garçon alors qu’ils avaient quinze ans, ce qu’elle avait gardé pour elle à l’époque. A noter que dans cet album, Sattouf réussit encore une fois à préserver un équilibre remarquable dans les thèmes abordés, entre le lycée, les copines, la famille, l’actualité et les imprévus de la vie.

Anecdote personnelle

Un samedi en début d’après-midi, je lisais cette BD dans les transports en commun (le RER), tranquillement installé avec l’album sur les genoux quand une collégienne est montée dans la rame et s’est plantée face à moi, me fixant un long moment avant de s’asseoir. J’ai vite compris qu’elle était surprise et fascinée de trouver cette BD à cet endroit. Avant qu’une véritable gêne s’installe, la mère est venue à la hauteur de sa fille et l’a incitée d’un geste à se placer à ma gauche, elle-même prenant la place en face de moi. Une fois installées, la fille ne cherchait qu’à attirer l’attention de sa mère et plusieurs fois elle s’est penchée vers elle pour des chuchotements, mais la mère ne réalisait pas vraiment de quoi il retournait. Visiblement, la fille avait identifié d’un coup d’œil ce que je lisais et la surprise la rendait folle. De mon côté je ne disais rien et poursuivais ma lecture, me contentant d’esquisser un sourire et de bien ouvrir la BD et même de la pencher un peu vers la fille pour qu’elle en profite aussi. A mon avis, l’épisode confirme le caractère original de la série (style du dessin, mise en page sous la forme de quatre bandes avec des cases carrées, sauf quelques planches avec un seul grand dessin, noir et blanc agrémenté par un usage personnel de la couleur). Maintenant, dans quelles conditions cette fille a-t-elle pu découvrir la série ? Je verrais bien au CDI de son collège. Son intérêt pour ces cahiers montre à mon avis que ce que raconte Esther lui parle. Cela confirmation le caractère particulièrement représentatif des aventures d’Esther. Par contre, j’ai vraiment eu l’impression que la fille tentait désespérément d’expliquer à sa mère que je lisais quelque chose qu’elle apprécie. Peut-être tentait-elle de la convaincre de lui acheter l’album. Dans ces conditions, on peut imaginer le décalage générationnel. Ce n’est pas parce que les parents entendent leurs enfants s’exprimer qu’ils réalisent ce que ceux-ci vivent dans le détail. Si la mère avait lu l’album, qu’en aurait-elle pensé ? Qu’en déduirait-elle sur sa fille en comprenant qu’elle apprécie cette BD ? Est-ce qu’on ne pourrait pas aller jusqu’à imaginer que la fille tentait de faire passer un message auprès de sa mère pour lui faire comprendre, au moins en partie, ce qu’elle-même vit au quotidien en côtoyant les jeunes de sa génération ? On peut également imaginer que la fille faisait remarquer à sa mère que la série n’intéresse pas que la jeune génération. Bien-sûr, elle ne pouvait pas savoir que l’anecdote se retrouverait ici, parallèle aussi improbable qu’intéressant avec la position d’Esther entamant le dialogue avec Riad Sattouf sans imaginer ce que cela pourrait inspirer à l’artiste

Sattouf, témoin de son époque

Tout cela pour dire que j’ai longtemps retardé le moment de m’attaquer aux Cahiers d’Esther, parce que le style de dessin ne m’attirait pas particulièrement et que je sentais une BD très bavarde, avec même des textes difficiles à lire (en noir sur fond sombre, parfois un peu dans tous les sens). Finalement, j’ai tenté le coup et je ne le regrette absolument pas. Désormais, si je ne suis pas un inconditionnel du style de Sattouf, j’apprécie sa façon de rendre l’expressivité de ses personnages. Surtout, j’apprécie son état d’esprit général. Tout en dressant un portrait sensible, pudique, d’une grande crédibilité et passionnant de son personnage principal, il donne sa vision de l’ambiance générale de toute une époque, sous la forme d’une véritable radiographie sociétale où les aspects durs ne l’empêchent jamais de nous amuser. Dans cet album, plusieurs anecdotes m’ont fait m’esclaffer franchement et j’attends donc avec impatience la parution du prochain album, puisque je ne lis pas L’Obs où les Cahiers d’Esther paraissent en préproduction, au rythme d’une planche par semaine.

Les Cahiers d’Esther – Histoires de mes 17 ans, Riad Sattouf
Allary Editions : sorti le 1er juin 2023

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3.5

En bref : « Les 100 plus grands joueurs de foot des années 2000 à aujourd’hui », « Au coeur des terres ensorcelées », « Don Juan » et « Thellus »

Retour sur plusieurs sorties récentes. Au programme : Les 100 plus grands joueurs de foot des années 2000 à aujourd’hui, Au coeur des terres ensorcelées, le second tome de Don Juan et Thellus : Le Cycle d’Eva Samas.

Les-100-plus-grands-joueurs-de-foot-des-annees-2000-a-aujourd-hui-avisLes 100 plus grands joueurs de foot des années 2000 à aujourd’hui. Dans son ouvrage Les 100 plus grands joueurs de foot des années 2000 à aujourd’hui, Jens Dreisbach rend un hommage passionné aux footballeurs qui ont marqué l’ère moderne. Publié par les éditions L’Imprévu, ce recueil de portraits brefs et vivants retrace les exploits et les personnalités de certaines icônes du ballon rond, de Lionel Messi à Paul Pogba en passant par Arjen Robben, Manuel Neuer ou Cristiano Ronaldo. L’auteur ne prétend pas à l’exhaustivité : il évoque quelques moments inoubliables associés à ces artistes, qui se sont distingués lors de Coupes du monde, de championnats européens ou de coupes continentales, dont la fameuse Ligue des Champions. Les lecteurs apprécieront le ton léger, divertissant, des textes, qui favorisent l’anecdote plus que l’analyse, dans des pages très joliment illustrées. Les présentations sont courtes mais percutantes, même si quelques faiblesses doivent également être notées. Ainsi, la traduction n’est pas sans scories, nuisant parfois légèrement à l’appréciation du texte (cf. Mats Hummels ou Thomas Müller). De plus, la sélection des joueurs peut – comme souvent – prêter à discussion, avec des omissions regrettables et des choix parfois surprenants. L’ouvrage n’en demeure pas moins intéressant pour quiconque s’intéresse à la redéfinition du libéro moderne par un gardien de but, à l’interprétation de l’espace par des milieux de terrain ou aux exploits techniques d’ailiers virevoltants.

Les 100 plus grands joueurs de foot des années 2000 à aujourd’hui, Jens Dreisbach
L’Imprévu, mai 2024, 160 pages

Au-coeur-des-terres-ensorcelees-avisAu coeur des terres ensorcelées. Dans Au cœur des terres ensorcelées, Maria Surducan nous invite à redécouvrir les légendes slaves à travers un conte initiatique illustré avec maestria. Dès les premières pages, le lecteur est émerveillé par la technique de la « carte à gratter » utilisée par la scénariste et dessinatrice, un choix artistique fort, qui enrichit chaque scène d’une texture visuelle bien distinctive. Le conte puise dans le riche réservoir des légendes roumaines et hongroises, territoires mythiques peuplés de créatures magiques et de magiciens métamorphes. La trame narrative suit le jeune héros dans sa quête des pommes d’or, symboles de pouvoir, tout en tissant des liens avec les thèmes plus contemporains, mais aussi liés à la trahison et aux rivalités familiales. On notera également l’intégration de personnages féminins forts et une critique subtile des dynamiques de pouvoir, ce qui donne de la chair à l’ensemble. La manière dont Maria Surducan entrelace les luttes internes des personnages avec les grands affrontements mythologiques crée un récit à la fois intime et épique. Au cœur des terres ensorcelées est une œuvre remarquable qui allie beauté visuelle et richesse narrative, célébrant la capacité des histoires à traverser le temps et à évoluer tout en restant fidèles à leur essence.

Au coeur des terres ensorcelées, Maria Surducan
Aventuriers d’ailleurs, mai 2024, 96 pages

Don-Juan-Tome-02-avisDon Juan (T.02) : L’Invité de pierre. Dans ce second tome, Didier Poli, Clotilde Bruneau, Luc Ferry et Diego Oddi nous invitent à sonder le destin de leur protagoniste. Le contexte narratif est particulièrement dense : Don Juan, séducteur impitoyable, incarne l’archétype du libertin amoral, prenant plaisir à semer la souffrance pour son seul plaisir immédiat, transgressant par là les normes éthiques et sociales les plus élémentaires. L’histoire prend cependant une tournure dramatique pour cet antihéros lorsqu’après avoir mortellement blessé le père de Dona Ana – une défense vaine de l’honneur familial –, il s’échappe vers Dos Hermanas. Là, malgré l’imminence d’une union matrimoniale, il ne résiste pas à la tentation de séduire Aminta, témoignant ainsi à nouveau de sa nature égoïste et destructrice. Cependant, la trame narrative de ce second tome atteint son paroxysme lorsque le spectre du père défunt de Dona Ana vient réclamer justice sous la forme d’une statue de pierre, invitant Don Juan à un ultime rendez-vous qui scellera son destin. Plus que jamais, Don Juan est dépeint comme un homme au narcissisme exacerbé, symbole ultime de l’hybris qui défie aussi bien la morale terrestre que céleste, jusqu’à ce que la justice divine, inévitable et impérieuse, le rattrape. L’approche narrative choisie par les auteurs permet de mettre en lumière la perdition inéluctable d’un homme qui, par ses actions déréglées et son mépris des conséquences, incarne la figure du démiurge moderne qui se croit au-dessus des lois communes. Le diptyque ne se contente toutefois pas d’explorer la débauche et la chute d’un homme ; il interroge les fondements de la moralité et les limites de la transgression. Don Juan est ainsi représenté non seulement comme un séducteur, mais également comme un personnage emblématique de la démesure humaine.

Don Juan (T.02), Didier Poli, Clotilde Bruneau, Luc Ferry et Diego Oddi
Glénat, avril 2024, 48 pages

Thellus-Le-Cycle-d-Eva-Samas-Tome-01-avisThellus : Le Cycle d’Eva Samas. Le panorama de la bande dessinée de science-fiction est à tout le moins prolifique. Avec Thellus: Le Cycle d’Eva Samas, Simona Mogavino et Carlos Gomez se distinguent toutefois par leur capacité à tisser une trame narrative à la fois dense (voire alambiquée) et haletante. Au cœur d’un univers impitoyable où le vieillissement est banni et le destin scellé à l’aube du cinquantième anniversaire, cette œuvre interroge les abysses de la condition humaine face à l’oppression et la quête de liberté. Eva, protagoniste, voit son périple marqué par des rencontres fortuites et des révélations perturbatrices. Elle s’inscrit dans une structure classique de l’épopée : interactions avec le peuple du serpent, découverte d’un ancien vaisseau spatial devenu prison, etc. Le récit s’enrichit d’une dimension presque archéologique, explorant les strates du passé pour révéler les clefs de l’avenir. Thellus ne se contente pas d’explorer des thèmes éculés, puisqu’il les renouvelle en interrogeant les notions de tyrannie et d’émancipation, de sacrifice et d’espoir, dans un style qui conjugue la précision du détail visuel à la profondeur des enjeux dramatiques. Cet univers s’étend sur deux cycles qui paraissent concomitamment, puisque Kad Moon donne le change à Eva Samas. Ici, Simona Mogavino et Carlos Gomez posent en tout cas les fondations d’une mythologie foisonnante, finement encrée et caractérisée par un bestiaire riche.

Thellus : Le Cycle d’Eva Samas, Simona Mogavino et Carlos Gomez
Glénat, mai 2024, 56 pages

« L’Homme en noir » : terreur enfantine

Dans L’Homme en noir, Giovanni Di Gregorio et Grégory Panaccione déploient une trame douloureuse, qui explore les profondeurs de la peur et du traumatisme à travers les yeux d’un enfant. L’ouvrage, paru aux éditions Delcourt, traite avec sensibilité des violences sexuelles subies par les enfants, un sujet délicat abordé avec pudeur et justesse.

Mattéo est un petit garçon comme les autres, à ceci près qu’une ombre plane sur son quotidien. Cette dernière se manifeste par des cauchemars récurrents où un homme en noir le poursuit obstinément. Comment l’expliquer ? Mattéo est confronté au harcèlement scolaire et à une forme d’isolement social. Son refuge dans un monde de super-héros volants pourrait symboliser une tentative d’échapper à la dure réalité des dynamiques sociales à l’œuvre dans les écoles. C’est en tout cas ce que postule un thérapeute…

Chaque nuit, le cauchemar de Mattéo prend vie et le plonge dans une terreur indicible, au point de provoquer des accidents nocturnes. Un homme en noir, figure de l’agresseur, apparaît, sans qu’il ait aucune prise sur lui. Le traumatisme semble profond et la peur constante de dormir, ainsi que son besoin de proximité physique avec ses parents, constituent autant de manifestations de son état de détresse. 

Pour les parents de Mattéo, l’affaire n’est pas simple à gérer. Souvent, leur enfant semble absent, plongé dans un monde intérieur foisonnant. Il est distrait en classe, peu loquace à la maison. Ses difficultés sont les symptômes évidents d’un traumatisme non exprimé. Giovanni Di Gregorio et Grégory Panaccione donnent à voir les signaux souvent discrets qui se font jour chez les enfants traumatisés.

(SPOILERS)

La révélation que l’homme en noir est en fait son oncle, un prédateur qui a abusé de lui, est un tournant dans l’histoire. La présence d’un ami imaginaire qui aide Mattéo à se confesser et à confronter son agresseur vient alors souligner la capacité de résilience chez l’enfant. La victime a trouvé la force de se libérer de son silence et de commencer à « guérir ».

L’Homme en noir met en lumière, avec beaucoup d’à-propos, les violences sexuelles contre les enfants, dans une approche à la fois délicate et puissante. Les auteurs montrent parfaitement comment les actes d’un proche, forcément considéré comme bienveillant, peuvent troubler un enfant, qui dès lors cherche des mécanismes compensateurs de défense : un ami imaginaire à qui se confesser, par exemple. Cet album est en tout cas un outil précieux pour la compréhension et la discussion autour des traumas infantiles.

L’Homme en noir, Giovanni Di Gregorio et Grégory Panaccione 
Delcourt, mai 2024, 128 pages

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4

Les Trois fantastiques de Michaël Dichter: l’amitié plus forte que tout ?

3.5

Les Trois fantastiques est le premier long métrage de Michaël Dichter. Tourné dans les Ardennes (près de Sedan), magnifique décor que le réalisateur rend vivant, le film se démarque par une urgence permanente car tout touche à sa fin : année scolaire, insouciance, amitié. Les Trois fantastiques est habité par la question de l’abandon, de la perte avec pourtant une rage qui sommeille. Une histoire de liens fraternels et amicaux qui se font et se défont, de cabane dans les arbres aussi, de vie rêvée et de rêves brisés.

Une usine en train de fermer, des adultes quasi inexistants, le soleil, trois gamins et des vélos. Soudain, le retour d’un frère qui vient bouleverser un trop fragile équilibre. Voici la toile de fond de ce très beau premier film de Michaël Dichter. Au milieu de ce chaos, un rêve de colo, un rêve d’argent donc, et un plus grand qui veut faire mal (un « harceleur » contre lequel les gamins ne veulent pas plier, contrairement aux adultes face au système). Tout ces ingrédients se mélangent pour construire un film d’adolescence qui va autant voir du côté des Goonies que de Stand by me (références revendiquées par le réalisateur). Les Trois fantastiques est aussi un film au réalisme pur qui prend un village en pleine désindustrialisation pour décor. On se balade autant au bord de l’eau qu’au cœur des pavillons gris. En fond sonore, les cris d’une lutte qui s’essouffle et les quelques indices qui prouvent que c’est déjà terminé. Max est le héros de cette histoire, il entraîne ses deux meilleurs copains avec lui dans sa quête, perdu dans l’admiration qu’il porte à un grand frère tout juste sorti de prison. Il n’y a qu’à le voir détailler tous les objets et autres traces de lui qu’il n’a pas déplacés depuis son départ. A son retour, plus rien ne peut être comme avant pourtant. Alors Max tente de réparer, d’éloigner son frère des emmerdes, et l’y plonge tout droit, malgré lui. Après c’est l’engrenage. Max est dans un conflit de loyauté et le « nakama » (l’équivalent de la camaraderie en japonais) qu’il affiche fièrement sur les murs de sa chambre, ce lien d’amitié plus fort que tout, croit-il. Son frère n’est pas de cet avis et lui oppose la suprématie de la famille.

D’abord film d’amitié adolescente très solaire, souvent drôle, Les Trois fantastiques pénètre dans un tourbillon sans fin où chaque décision en entraîne une autre, et où les conséquences s’enchaînent en cascade. On croit d’emblée à ce trio de garçons tout juste à la lisière de l’enfance, ils se retrouvent encore dans une cabane au fond des bois. L’alchimie entre les trois acteurs est remarquable ainsi que les dialogues, très fluides,  qui nous embarquent au cœur de leur quotidien, et surtout de leurs désillusions. « Ces adolescents n’ont pas la même façon de parler que moi. Je leur demandais souvent : comment toi tu le dirais ? J’enregistrais tout et, au fur à mesure, je réécrivais puis je leur envoyais une nouvelle version du scénario. La version finale est une version qu’ils ont quasiment écrite, pour ce qui est des dialogues » (voir dossier de presse du film). Tout glisse soudain de la parole aux regards qui en disent long. Autour de ce trio, Emmanuelle Bercot et Raphaël Quenard apportent la tension nécessaire au récit. La mère dans tout ce qu’elle contient de résignation et le frère dans tout ce qu’il transmet de rage et d’humanité brisée. Tous les interprètes, et surtout les plus jeunes, sont impeccables, chaque personnage se démarque et existe à l’écran, jusque dans son intériorité.

Michaël Dichter, avec sa musique omniprésente (trop ?), sa manière entière de filmer les petits détails qui font l’amitié, nous fait entrer dans son récit qui va crescendo, jusqu’à nous faire regretter les premières images, derniers vestiges d’un eldorado bientôt disparu. On pense à des séries comme Skam où le groupe soudé paraît si réel à l’écran. Après, tout se déroule comme dans une tragédie grecque (d’où des personnages adultes un poil trop schématiques) dans laquelle le spectateur est happé et comme pris au piège.

Les Trois fantastiques : Fiche technique

Synopsis : Max, Vivian et Tom, 13 ans, sont inséparables. Ce début d’été est plein de bouleversements : la dernière usine de leur petite ville des Ardennes ferme tandis que Seb, le grand frère de Max, sort de prison. Ses combines vont peu à peu entraîner les trois adolescents dans une chute qui paraît inéluctable…

Réalisation : Michaël Dichter
Scénario : Michaël Dichter, Mathias Gavarry
Interprètes : Diego Murgia, Emmanuelle Bercot, Raphaël Quenard, Jean Devie, Benjamin Tellier, Maxime Bailleul
Photographie : Maxime Cointe
Montage : Sarah Ternat
Production :Rectangle Productions, Les Films Norfolk
Distribution : Zinc Film
Date de sortie : 15 mai 2024
Durée : 1h35
Genre : Drame