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La sage-femme du roi : une femme de caractère !

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Ce roman graphique raconte l’histoire d’Angélique du Coudray (1712-1794) qui révolutionna le métier de sage-femme, mais finit sa vie tristement, quelque temps après… la Révolution !

L’album s’attache à l’itinéraire d’Angélique du Coudray dans sa carrière de sage-femme. A ses débuts, elle observa une situation guère brillante, puisqu’alors en France beaucoup d’accouchements se terminaient par de véritables drames familiaux, décès de la mère et/ou de l’enfant, mais aussi naissances d’enfants abimés, parfois de manière franchement handicapante. Il faut dire qu’à l’époque, les femmes enceintes n’étaient pas assistées comme aujourd’hui. Beaucoup attendaient le dernier moment pour appeler quelqu’un et il s’agissait bien souvent d’une matrone (pour reprendre le terme employé par les auteurs). Certes, ces femmes avaient l’habitude, mais dès qu’un imprévu se présentait, les risques se multipliaient.

De Paris à Thiers

L’album commence alors que Mme du Coudray exerce à Paris, en tant que sage-femme diplômée. Elle fréquente les salons parisiens, y rencontre des chirurgiens et des personnalités. A cette occasion, la BD fait sentir la difficile position des femmes par rapport à celle des hommes. Ainsi, les chirurgiens font la loi dans le domaine de compétences d’Angélique du Coudray, malgré son excellente réputation. C’est ainsi qu’elle est amenée à accepter une proposition du baron de Thiers, ville située en Auvergne : s’installer là-bas pour y apporter son expérience et ses compétences, sachant qu’il y aurait tout à faire.

Réticences et découragement

L’essentiel de la BD suit donc Angélique du Coudray à Thiers, ce qui ne manque pas d’intérêt. En effet, les habitudes sont particulièrement ancrées et elle doit faire face à une forme d’obscurantisme contre laquelle il s’avère très difficile de lutter, ce qui la surprend et la décourage un temps. Alors qu’elle s’imaginait devoir faire face à de nombreux cas concrets d’accouchements et aussi bien-sûr à pouvoir organiser des séances de formation, elle voit ces provinciaux se fermer sur son passage, refuser catégoriquement de recourir à ses services. Et même s’il me paraît difficile de savoir si cela correspond bien à ce qu’Angélique du Coudray a vécu à Thiers, cela sonne juste. Il faudra un heureux concours de circonstances pour que la situation commence à évoluer en sa faveur.

Une femme inventive

Ce roman graphique montre donc comment les pratiques d’accouchement ont évolué grâce à Angélique du Coudray, à une époque où bon nombre de mères accouchaient dans des conditions précaires, avec la gamme possible des conséquences plus ou moins désastreuses qu’on imagine. Elle dû faire face à de nombreuses réticences. Les accoucheuses traditionnelles voyaient d’un mauvais œil son arrivée qui risquait de leur faire perdre leur position. Les futurs parents se méfiaient de cette parisienne désireuse de changer des habitudes perpétuées de génération en génération. Quant à faire œuvre pédagogique, encore eut-il fallu que le public visé soit réceptif. A l’appréhension de la nouveauté, s’ajoutait la difficulté de la transmission. En effet, Mme du Coudray envisageait la rédaction d’un mémoire récapitulant ses connaissances. Idée intéressante, mais peu adaptée à un public d’illettré(e)s. C’est ainsi qu’elle en arriva à concevoir ce qu’on connaît désormais sous le nom de machine portant son nom. En réalité, il s’agit d’une sorte de mannequin reproduisant l’anatomie féminine à connaître pour pratiquer un accouchement. Par la force de sa persévérance, Angélique du Coudray réussit, progressivement, à conquérir son public en lui proposant un moyen de se faire la main sans le moindre risque, de façon à mieux connaître l’essentiel au moment de passer à la pratique.

Une BD pour un hommage mérité

D’aspect engageant, cet album au format moyen se caractérise par une belle couverture dont l’illustration, de par sa composition et sa luminosité, fait penser à un tableau d’époque. L’objet à l’apparence bizarre qu’on distingue à droite, posé sur la table, n’est autre que la machine d’Angélique du Coudray que la lecture de la BD fait découvrir plus en détail. Mais, bizarrement, la photo de l’appareil présentée en fin d’album ne comporte aucune légende, alors qu’une recherche apprend qu’il n’en reste qu’un seul exemplaire en bon état, au musée Flaubert et d’histoire de la médecine, à Rouen. Malgré une organisation des planches bien variée, avec notamment quelques dessins de grand format, le corps de la BD s’avère plus appliqué que la couverture. Le scénario d’Adeline Laffite et les dessins d’Hervé Duphot sont avant tout illustratifs plutôt qu’inspirés. Et l’ensemble ne correspond que très imparfaitement au titre retenu, puisqu’il faut attendre les dernières planches pour comprendre pourquoi Angélique du Coudray fut surnommée la sage-femme du roi, alors que cela correspond à environ vingt-cinq années de son existence. De ce quart de siècle, nous aurons droit à une carte de France présentant son itinéraire et quelques chiffres révélateurs de sa remarquable activité. On en retient surtout que, malgré son abnégation, Angélique du Coudray n’a pas eu la reconnaissance qu’elle méritait, car la Révolution est venue tout remettre en question. C’est quasiment oubliée, que cette pionnière s’éteint le 17 avril 1794.

La sage-femme du roi, Adeline Laffite (scénario) et Hervé Duphot (dessin)
Delcourt (collection Mirages) : sorti le 3 mai 2023
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3.5

« Hellboy » : une édition spéciale célébrant le 30e anniversaire de la série

Pour célébrer les 30 ans de Hellboy, les éditions Delcourt proposent une édition spéciale regroupant les premières aventures du démon cornu. Cet album de 416 pages comprend une préface inédite de Mike Mignola et une sélection d’histoires courtes et marquantes, ainsi que des illustrations et croquis exclusifs.

Hellboy, dont le véritable nom est Anung Un Rama, est un démon invoqué sur Terre par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale dans le cadre d’un rituel occulte dirigé par Grigori Raspoutine. Découvert par les Alliés, il est recueilli et élevé par le professeur Trevor Bruttenholm. Hellboy devient alors un agent du Bureau de Recherche et de Défense Paranormale (B.R.D.P), se battant contre des menaces surnaturelles.

L’univers de Hellboy est ancré dans le surnaturel et mélange mythologie, folklore et horreur gothique. Les enquêtes du personnage l’amènent à affronter des créatures mythologiques, des fantômes, des sorcières et divers phénomènes paranormaux, souvent avec humour. Ce monde à la fois sombre et parsemé de légèretés est caractérisé par le style artistique distinctif de Mike Mignola, ses ombres lourdes et ses contrastes élevés.

Pendant ses premières aventures, et même ensuite, Hellboy affronte une pléiade d’antagonistes. Parmi les plus notables, on trouve Grigori Raspoutine, le mystique russe qui a invoqué Hellboy et souhaite déclencher l’Apocalypse. Baba Yaga, la sorcière du folklore russe, entretient une relation complexe avec l’anti-héros. Nimue, la Reine de Sang, aspire à détruire le monde, tandis qu’Hécate, une déesse sombre et puissante, tente de manipuler Hellboy à ses fins.

Ces ennemis sont mus par leurs propres motivations et histoires. Ils contribuent à la richesse et à la profondeur de l’univers de Hellboy, amarré à un personnage multidimensionnel qui lutte contre sa nature démoniaque et ses responsabilités, ce qui le rend profondément humain. Richement détaillé, nanti d’histoires complexes, la série a depuis établi un modèle pour la création de mondes narratifs en dehors des grands éditeurs traditionnels comme Marvel et DC.

L’édition spéciale de Delcourt regroupe une grande diversité d’histoires et constitue une anthologie idéale pour les nouveaux lecteurs. Le regroupement de ces récits pose les bases du personnage et de son univers. En célébrant les 30 ans d’une série qui a su marquer l’industrie des comics, ce volume de plus de 400 pages aura peut-être le mérite de braquer les projecteurs sur un protagoniste moins commenté que Spider-Man, Batman ou même Spawn, mais pourtant pas dénué d’intérêt, même si le style graphique de Mike Mignola, on le sait, ne plaira pas à tout le monde.

Hellboy, Mike Mignola
Delcourt, mai 2024, 416 pages

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4

« Kaya » : exploration post-apocalyptique

Kaya, publié par les éditions Glénat et réalisé par Paola Barbato, Linda Cavallini, Emanuele Tenderini et Lorenzo Lanfranconi, plonge le lecteur dans un monde dévasté où l’humanité se bat pour survivre dans un environnement hostile. Ce one shot à l’ambiance aussi fascinante qu’implacable présente une aventure marquée par l’espoir… et la désillusion.

Après l’épuisement des ressources naturelles, l’humanité s’est divisée en deux groupes : les uns ont quitté la Terre dans l’espoir d’un avenir meilleur ailleurs, tandis que les autres y sont restés, condamnés à survivre sous un ciel empoisonné, qui crache des cendres. La faune a muté, devenant une menace constante, les villes sont laissées à l’abandon, et des bio-brigades traquent les derniers survivants pour les enrôler dans les mines. Rio et sa sœur Kaya luttent quotidiennement pour survivre ; ils espèrent atteindre le sud, une terre promise, un idylle où la vie serait encore possible.

Un jour, Rio, en quête de nourriture, chasse un louveteau mais est tué par sa mère, une féroce et imposante louve mutante. Kaya, désormais seule, doit continuer sa route, suivie de près par cet animal bienveillant envers elle. Cette situation donne naissance à une relation spéciale, complice, entre l’enfant et la louve, qui devient la protectrice de Kaya et l’accompagne dans son périple à travers les ruines de la civilisation. Cette dernière, réduite à sa portion congrue, se matérialise par une nature qui reprend ses droits, des maisons abandonnées et pillées, des autoroutes gorgées de carcasses de véhicules, soit autant de visions cauchemardesques déjà observées dans The Walking Dead, The Last of Us ou Je suis une légende.

Au fil de leur aventure, Kaya et la louve se lient toujours plus par la nécessité de survivre et une méfiance partagée envers les autres survivants. Il faut dire que ce monde post-apocalyptique n’est pas sans mensonge, coups bas, trahisons, vols ou violences. La relation entre la jeune fille et la louve s’apparente alors à un bon grain parmi l’ivraie de la perfidie. Visuellement réussi, accompagné d’une bande-son conçue à cet effet, Kaya pèche en revanche au niveau de l’originalité scénaristique, puisque ses deux principaux protagonistes, bien qu’intéressants, sont confrontés à des situations déjà vues et revues dans les récits dystopiques et post-apocalyptiques les plus célèbres.

Que retiendra-t-on ? Probablement la poésie visuelle propre à un récit sombre et émouvant. L’espoir et la résilience, mais surtout l’amitié, guident Kaya et la louve dans un univers rendu au dernier degré de l’humanité, caractérisé par la déchéance qui frappe à la fois son environnement et le coeur des hommes. Suffisant pour tenir en haleine le lecteur, en dépit des redites par rapport à d’autres propositions du même acabit.

Kaya, Paola Barbato, Linda Cavallini, Emanuele Tenderini et Lorenzo Lanfranconi
Glénat, juin 2024, 96 pages

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3.5

« Plus vite, plus haut, plus sport ! » : quelques anecdotes incroyables

La bande dessinée Plus vite, plus haut, plus sport !, scénarisée par Julien Hervieux et illustrée par un collectif de dessinateurs talentueux comprenant notamment Merwan, Julien Solé, Virginie Augustin, Cédrick Le Bihan et Boucq, comporte plusieurs récits sportifs improbables et fascinants. Publiée par Fluide Glacial, elle promet de ravir les amateurs de sport et d’histoire avec ses anecdotes souvent stupéfiantes.

Plus vite, plus haut, plus sport ! s’articule autour de récits courts et souvent inattendus. On y apprend les origines du football (initialement, les joueurs étaient encouragés à se battre entre eux) ou l’histoire d’un marathon de Paris complètement désorganisé, où les coureurs prenaient le risque de se perdre, de défaillir pour cause de chaleur excessive, voire de mourir percutés par un véhicule…

L’album dévoile également des histoires de tricheries incroyables, comme celle des athlètes soviétiques qui se dopaient en tombant enceinte avant les compétitions pour bénéficier d’avantages hormonaux, ou ces cyclistes qui, avant l’apparition de la voiture-balai, pouvaient accomplir une partie de leur parcours… en train !

Julien Hervieux revient sur plusieurs récits mémorables, dont celui de Milon de Crotone, un lutteur devenu invincible bien qu’initialement moqué pour son apparence. Milon est célèbre pour s’être entraîné en portant un bœuf, développant ainsi une puissance sans égale. Son histoire se termine tragiquement lorsqu’il meurt piégé dans un arbre, et dévoré par des loups – si l’on en croit la légende.

De son côté, Raoul Paoli, un colosse mesurant 1,86 m pour 125 kg, s’est illustré dans plusieurs disciplines sportives comme la lutte, la boxe et le lancer de poids, devenant à chaque fois champion de France. Il a également survécu à la guerre et à un crash aérien, et a contribué à populariser le catch en France. Sa vie exceptionnelle est un témoignage de la polyvalence et de la résilience des athlètes.

Autre champion, Duke Kahanamoku est reconnu pour avoir popularisé le surf hors de son Hawaï natal, tandis que Roland Garros, avant de donner son nom au célèbre tournoi de tennis, s’est illustré en inventant le premier chasseur monoplace… lequel mettait en danger la vie des pilotes puisque les balles ricochaient sur une hélice blindée !

On a aussi droit à un journaliste duelliste qui multiplie les défaites de manière pathétique, ou encore à l’histoire, bien plus intéressante, de Katherine Switzer, la première femme à participer au marathon de Boston. Elle va s’opposer aux organisateurs avec beaucoup de courage et devenir un modèle pour toutes les femmes.

Plus vite, plus haut, plus sport !  parlera à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du sport, aux anecdotes insolites et aux exploits extraordinaires des athlètes. Grâce à la plume de Julien Hervieux et aux talents des dessinateurs, cette bande dessinée nous offre un voyage fascinant à travers les époques et les disciplines, révélant des facettes méconnues et souvent amusantes du monde sportif. Une lecture à la fois éducative et divertissante.

Plus vite, plus haut, plus sport !, Julien Hervieux et collectif
Fluide Glacial, juin 2024, 68 pages

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3.5

Embrasse-moi : comprendre et dépasser le malaise

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Due à la dessinatrice Suisse Lidia Mathez, cette BD est celle qu’elle a conçue pour obtenir son diplôme au Centre d’Études professionnelles de Vevey. Un petit roman graphique, son premier, à placer entre de nombreuses mains, tant son message explicite et bien amené peut servir de déclic salvateur pour un nombre non négligeable de jeunes qui ne comprennent pas leur mal-être.

Visiblement la dessinatrice met en scène sa propre expérience pour apporter aux autres des éléments qui peuvent leur permettre de s’en sortir également. Effectivement, son témoignage est édifiant. Lidia se représente à l’âge de dix-huit ans. De son entourage, nous verrons sa meilleure amie Leslie, son copain Antony et sa mère. Sa vie de famille n’est évoquée que tardivement, en particulier car, ayant atteint sa majorité, elle se sent relativement autonome, au point d’envisager avec sa meilleure amie, une sortie en boîte. Mais, elle n’arrive pas à se défaire de cauchemars récurrents. En boîte de nuit, son malaise personnel ressort également quand, soudain isolée, elle vit très mal les tentatives de rapprochement physique des hommes qui l’entourent. D’ailleurs, on sent qu’avec son copain, c’est un peu la même chose : elle le voit régulièrement, ils échangent des textos, se tiennent par la main, mais elle retarde le moment de passer à l’étape supérieure qui passe par l’intimité physique. Et sa copine Leslie ne peut pas spécialement l’aider car son seul copain remonte à lorsqu’ils étaient… en primaire. Le souci, c’est que Lidia ne comprend pas ce qui la bloque. Ses sensations désagréables passent également par des moments lorsqu’elle s’endort la nuit, et qu’elle éprouve une sensation de chute sans fin. Lorsqu’elle se réveille, elle explique « Je ne comprends pas où je suis, mais je sens des regards se poser sur moi. Je suis paralysée. Je ne peux pas respirer. Je ne peux pas fermer les yeux ni me couvrir le visage. Quand enfin j’arrive à fermer les yeux et que je les rouvre, ils ne sont plus là. »

Le malaise : identification et traitement

On sent un peu venir le type de problème rencontré par Lidia, mais peu importe car son objectif est surtout de faire sentir, au travers son expérience personnelle, que des traumatismes peuvent être refoulés, ce qui ne les empêche pas de faire leur effet, insidieusement. C’est par un vrai travail sur elle-même et en recherchant des témoignages, que Lidia finit par comprendre d’où vient son malaise. Et c’est là où je suis un peu réticent, car elle présente cela comme possible sans aide extérieure, ce qui n’est certainement pas une règle commune, bien des cas nécessitant le recours à un psy, un professionnel qui sent vraiment le malaise et ne cherche ni à le comprendre d’emblée ni à l’évacuer sans autre forme de procès. Cela passe par un vrai travail d’investigation, du dialogue et du temps pour enfin parvenir à la prise de conscience. Ce que la BD fait comprendre à juste titre, c’est que la prise de conscience de l’origine du mal-être ne l’efface pas pour autant. Mais, prendre conscience de ce qui s’est passé permet de mieux vivre avec des mauvais souvenirs (la remontée à la conscience est un travail douloureux et pénible, d’où la nécessité d’un accompagnement dans la plupart des cas). Cela passe à mon avis par l’évacuation de la notion de culpabilité. En effet, et Lidia Mathez le met bien en évidence, ce qu’elle a subi n’est pas de sa faute. Elle était trop jeune et vulnérable, aussi bien physiquement que psychologiquement, pour trouver un quelconque moyen de se défendre, se protéger.

Une BD de qualité

Graphiquement, cette BD est une très bonne surprise, avec une belle maîtrise narrative et un sens de la mise en scène déjà très affirmé qui passe par la variété toujours judicieuse de taiile et forme des vignettes. La dessinatrice affiche un style très élégant et bien léché, parfaitement mis en valeur par un noir et blanc de qualité agrémenté par quelques nuances de rose, touche typiquement féminine qu’elle assume parfaitement et qui atténue l’aspect anxiogène de ce qu’elle raconte. On sent que Lidia Mathez cherche à dédramatiser son histoire pour faire sentir à son lectorat que ce par quoi elle est passée pour s’en sortir est accessible à d’autres. On sent que son art l’a aidée et qu’elle fait en sorte que sa mauvaise période soit rejetée dans le passé, ce qui lui permet désormais d’envisager une vie normale, avec tout ce qu’elle a envie de faire en tant que jeune fille de son temps. Une BD qui fait la part belle aux sensations, le texte n’étant jamais envahissant. De ce fait, elle se lit assez rapidement et permet au besoin une exploration en profondeur.

Embrasse-moi, Lidia Mathez
La Joie de lire, janvier 2023

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3.5

« Chroniques du Grand Domaine » : examen d’un milieu

Avec son album Chroniques du Grand Domaine, publié aux éditions Delcourt dans la collection « Encrages », Lili Sohn nous plonge dans l’histoire et la vie quotidienne d’un immeuble emblématique de Marseille. À travers des dessins bruts, elle nous offre une vision à la fois personnelle et sociologique d’une ville cosmopolite.

Dans l’immeuble du Grand Domaine, la pandémie de COVID-19 a une résonance particulière. Les habitants, qui ont l’habitude de s’entraider et d’échanger, se rapprochent, brisant peu à peu les distances de sécurité pour former une véritable communauté. La scénariste et dessinatrice Lili Sohn a fondé une famille et travaillé sur ses bandes dessinées au cœur de ce microcosme singulier. Celle que certains taxaient de « gentrificatrice » ou de « bobo » porte un regard tendre et sociologique sur son milieu de résidence et de vie. 

Pour construire son album, Lili Sohn s’est plongée dans les archives départementales, documentant l’histoire du bâtiment et même de la ville. Marseille est présentée comme un espace ouvert sur le monde, façonné par son histoire migratoire et sa culture méditerranéenne. De Massalia, plus vieille ville de France, elle est devenue phocéenne, romaine, puis française en 1482. L’auteure aborde l’arrivée des négociants européens, des Italiens, des Arméniens dans les années 1930, des Algériens dans les années 1950 et enfin des Comoriens dans les années 1970 et 1980. 

Le Grand Domaine est le théâtre d’interactions humaines riches et variées. Il porte en son sein la diversité marseillaise et l’histoire des migrations européennes. Lili Sohn décrit un environnement où les habitants se croisent, échangent des services, se disputent parfois, se laissent des petits mots pas toujours tendres mais demeurent in fine généralement solidaires et bienveillants. Pour donner plus de chair à son récit, l’auteure portraiture certains des résidents. Dont Claire, représentative du travail micro-sociologique mené : ses parents ont fui le génocide arménien, elle et son frère ont été adoptés par des amis de la famille. Partant, Lili Sohn peut revenir sur l’arrivée des réfugiés arméniens à Marseille en 1922, et l’accueil que leur réserve la diaspora déjà installée.

Chroniques du Grand Domaine évoque également l’engagement communautaire et associatif, notamment à travers La Cimade, une association de soutien aux exilés fondée en 1939, ou du MLAC, une association créée en 1973 pour légaliser l’interruption volontaire de grossesse. Ses comités, répartis dans toute la France, offrent des informations, proposent des avortements et organisent des voyages vers Amsterdam pour les femmes enceintes de plus de 12 semaines. Car au-delà de l’immeuble, c’est Marseille qui est passé au peigne fin, jusqu’à ses 57 kilomètres de littoral, son déficit d’infrastructures et ses carences dans l’enseignement de la nage aux enfants.

Graphiquement, l’album est très diversifié, mêlant photographies, dessins, extraits de livres ou encore aquarelles. Lili Sohn rend par ailleurs hommage aux nombreux artistes qui ont vécu au Grand Domaine, comme Richard Martin, Serge Dentin ou encore Sylvie Paz. Chroniques du Grand Domaine s’apparente à bien des égards à une fresque humaine, historique et sociologique, démystifiant l’essence de Marseille à travers les vies et les histoires de ceux qui habitent ce microcosme. Elle le fait avec talent, à bonne distance, dans un mélange équilibré d’émotions et de données factuelles.  

Chroniques du Grand Domaine, Lili Sohn
Delcourt, mai 2024, 272 pages 

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4.5

« Live Memorium » : les abysses du virtuel

Dans Live Memorium, publié aux éditions Glénat, Miki Makasu et Benoît Bourget imaginent un monde futuriste où la réalité virtuelle est plus palpable que jamais. Ce one-shot bien ficelé questionne l’impact de la technologie sur nos vies et notre humanité.

Tomasu est un trentenaire mal dans sa peau, malmené par ses collègues et solitaire. Sous la coupe d’un patron véreux, il ne trouve du réconfort qu’auprès de sa mère, jusqu’à ce que celle-ci ne décède. Effondré, le jeune homme cède alors aux perspectives offertes par son ami Usagi : le recours à Live Memorium, service cognitif et virtuel, doit lui permettre de revivre ses souvenirs comme s’ils étaient réels, en ayant en plus la possibilité de les modifier. De retour dans son enfance, Tomasu va ainsi redéfinir des moments douloureux et se laisser absorber par un passé décidément obsédant.

Live Memorium explore la détresse psychologique et la transformation graduelle de Tomasu. Celui qui truquait les comptes d’une société active dans la commercialisation de robots sexuels va changer de personnalité. Sa réalité est affectée par l’expérience virtuelle, et il devient de plus en plus agressif et arrogant. Les auteurs soulèvent la question du lien entre passé et présent, surlignant la dimension formatrice du premier, et les dangers que constitue sa manipulation à l’égard du second.

Le récit, sombre, se déroule dans un environnement urbain dystopique. La technologie y apparaît comme un palliatif à la solitude et à la souffrance. C’est bien entendu le cas à travers les poupées sexuelles, bien implantées, mais aussi grâce à l’immersion permise dans les propres souvenirs des hommes, devenus malléables à souhait. Ce que Live Memorium suppose, c’est la possibilité de nous transformer, avec notre consentement, en créatures prométhéennes, dont les flux et reflux mémoriels agissent en prise directe sur notre présent. 

Au dessin, Benoît Bourget ne lésine pas sur les expressions et décors détaillés. Il rend son univers glaçant et oppressant, avec quelques vignettes référencées et ce qu’il faut de visions cauchemardesques. Live Memorium en ressort grandi, et peut s’appréhender comme une réflexion sur la solitude moderne et la déshumanisation croissante de nos sociétés. Anticipation techno-pessimiste, l’album s’insère à différentes étapes de la vie d’un homme inaccompli, qui sombre peu à peu dans l’ivresse d’une virtualité qui crée plus de problèmes qu’elle n’en résout. 

Live Memorium, Miki Makasu et Benoît Bourget
Glénat, mai 2024, 208 pages

 

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4

« Ton père, ce héros » : dévouement filial

Ton père, ce héros paraît aux éditions Delcourt. Scénariste et dessinateur, Tronchet adapte son roman, paru chez Flammarion en 2006, et nous raconte son expérience de père. 

La paternité est une expérience formatrice, et même transformatrice, qui imprègne profondément la vie d’un homme, en la dotant d’un sens nouveau. Lorsqu’un homme devient père, il découvre des facettes insoupçonnées de lui-même. Il se voit investi d’une responsabilité inédite, celle de guider, protéger et aimer inconditionnellement son enfant, sans toutefois se montrer trop directif ou pesant. Tronchet ne dit pas autre chose dans Ton père, ce héros, où il expose des dizaines de tranches de vie filiales, qui investissent souvent en groupe la même planche.

Mais l’élan va dans les deux sens. Un fils apporte à son père une influence qui prend une grande multiplicité d’états. Par son regard neuf sur le monde, par sa naïveté touchante, par ses expressions bricolées, il pousse son père à considérer des aspects de la vie qu’il avait peut-être négligés ou oubliés. Les questions innocentes et curieuses de son fils incitent ainsi Trochet à revisiter des choses qu’il tenait pour acquises. Cette dynamique très positivement décrite dans l’album crée un échange constant où l’apprentissage est mutuel et où la croissance personnelle opère de manière réciproque.

Ton père, ce héros, c’est la légèreté et la joie qui se mêlent à la vie quotidienne. Des rires partagés, des jeux innocents, des moments de complicité qui finissent par façonner des souvenirs précieux. Quelques doutes aussi, mais ils apparaissent presque anecdotiques devant les moments de spontanéité et de bonheur simple partagés. Comment un enfant va-t-il interpréter les règles du football, se comporter en société et parmi une foule, admirer des symboles réels ou fictifs, tels qu’un animateur radiophonique ou le père Noël ? Et comment ne pas céder devant tant de candeur et de bonhomie ?

L’éducation d’un enfant n’est jamais linéaire, et chaque jour apporte son lot de surprises et de défis. Le père devient un modèle de comportement, il se pose de nombreuses questions, parfois trop, et craint plus que tout la lassitude ou le désintérêt de l’enfant à son égard. Dans son album, Tronchet met les émotions en alternance et aborde avec beaucoup de sensibilité, voire de poésie, les réalités sous-jacentes à la paternité. Il expose avec humour cette capacité à aimer et à être aimé qui donne un nouveau sens à la vie.

Ton père, ce héros, Tronchet
Delcourt, mai 2024, 48 pages

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3.5

« Marée haute » : les souvenirs d’enfance d’Isaac Sanchez

Dans Marée haute, publié aux éditions Dupuis, Isaac Sanchez nous entraîne dans les souvenirs de son enfance, un voyage nostalgique sur la côte espagnole des années 90, à Badalone, au nord de Barcelone. L’atmosphère si particulière des baños, des établissements combinant restaurant et piscine en bord de mer, participe beaucoup au charme de l’ensemble.

Badalone, début des années 90. Le jeune Isaac vit avec sa famille dans un établissement en bord de mer, le Baños Pleamar, dirigé d’une main de fer par son père. Ce lieu offre une alternative bienvenue aux baignades interdites pour cause de pollution et il attire les touristes avec sa terrasse ensoleillée et sa piscine. Chaque membre de la famille apporte sa pierre à l’édifice : Isaac et ses sœurs servent les clients, aident en cuisine ou vendent des glaces, tandis que leur mère prépare, jour après jour, la fameuse paëlla maison.

Isaac Sanchez peuple son récit de personnages fantasques, hauts en couleur, que le jeune garçon qu’il a été observe avec une certaine fascination. Son père constitue une figure centrale qu’il admire et idéalise, mais on retrouve aussi Pulpo, le vendeur de moules, Raquel, la serveuse, et Basilio, qui écoule ses produits sur la plage. Tous forment un microcosme où chaque élément entre en interaction avec les autres. Les relations humaines occupent à ce titre une place centrale dans Marée haute.

Certains moments en apparence anodins étaient à ce point importants que l’auteur les a restitués des années plus tard. La solidarité, le comportement erratique de ses parents, l’attente parfois interminable avant d’aller aux toilettes, et ce lieu tellement incarné qu’il semble pouvoir s’exprimer (ce qu’il fait dans l’album). C’est avec une mélancolie douce-amère, à travers des chapitres-souvenirs, entre réalité et fantaisie, que le le Baños Pleamar, personnage à part entière, se raconte. Et l’album est agrémenté de photos d’époque qui ajoutent une touche d’authenticité et renforcent encore le caractère nostalgique du récit.

La passion naissante pour la bande dessinée est également présente. Isaac crée des planches, modestement, avant tout pour se faire plaisir. Il l’ignorait alors mais c’est par ce biais qu’il allait raconter, une fois adulte, la vie en Espagne dans les années 90, constituée de micro-événements, de sentiments universels et de chaleur humaine, avant un dénouement pour le moins inattendu… En somme, ce Marée haute a de quoi émouvoir ; il est très personnel et donne l’impression de rentrer dans l’intimité de l’auteur à une époque forcément formatrice. Il invite aussi à une réflexion sur le passage du temps, les mutations socioéconomiques qu’il engendre, et la préservation de nos souvenirs les plus précieux.

Marée haute, Isaac Sanchez 
Dupuis, juin 2024, 232 pages

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4

« Paris ! » : ode à la capitale française

Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir publient Paris ! aux éditions Flammarion. Articulé autour des pérégrinations parisiennes d’une jeune femme redécouvrant la capitale, l’ouvrage se distingue par ses illustrations enchanteresses et ses coins arrondis rappelant les carnets moleskine. 

De l’avis général, Paris est une ville magnifique, souvent grandiose, foncièrement cosmopolite. Elle se distingue par son dynamisme et son charme indéniable. Chaque coin de rue renferme une histoire riche, un passé plus ou moins lointain qui se fond harmonieusement dans le présent. Dans leur ouvrage, Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir énoncent ce qui constitue l’étoffe de cette ville, dont on peut sillonner, essentiellement à pied, les avenues bordées de platanes ou les ruelles pavées.

Il est impossible d’évoquer la capitale française sans mentionner la Seine qui la traverse, et qui s’écoule sous ses ponts emblématiques, comme le Pont Neuf ou le Pont Alexandre III. Cette artère divise la ville en deux rives distinctes ; elle est le cœur battant de la capitale, et voisine dans Paris ! notamment avec les parcs et jardins, véritables havres verdoyants au milieu du tumulte urbain, espaces de détente et de ressourcement. Le Jardin du Luxembourg, par exemple, demeure un lieu de prédilection pour les flâneurs, les étudiants et les amateurs de pétanque. 

Mais Paris, c’est aussi une collection inégalée de monuments qui témoignent de son histoire glorieuse et de sa richesse culturelle. La Tour Eiffel, emblème mondial de la France, domine l’horizon avec sa silhouette métallique. Notre-Dame, malgré l’incendie tragique de 2019, reste un symbole puissant de la résilience et de la spiritualité parisienne. Le Louvre, avec sa pyramide de verre et ses innombrables trésors artistiques, attire des millions de visiteurs venus admirer des chefs-d’œuvre tels que la Joconde et la Vénus de Milo. Les auteurs invitent à redécouvrir la métropole à travers un double mouvement : visuel, photographique ou dessiné, et textuel, en verbalisant ses principaux traits constitutifs. 

On le sait, l’ambiance parisienne est unique, marquée par la vie animée de ses terrasses de café où les conversations s’échangent autour d’un espresso ou d’un verre de vin. Ces lieux sont les poumons sociaux de la ville, des espaces de rencontre et de discussion où se cultive l’art de vivre à la française. Leur légèreté ferait presque oublier que la ville a connu des épreuves qui ont marqué son histoire récente. Les attaques terroristes de Charlie Hebdo en janvier 2015 et du Bataclan en novembre de la même année ont plongé les Parisiens dans un deuil profond, inconsolable et collectif. Mais ils ont su se relever, plus unis que jamais.

Paris ! suggère une ville tournée vers l’avenir, notamment environnemental. Les initiatives écologiques se multiplient, faisant de Paris une ville de plus en plus verte et durable. Les zones piétonnes s’étendent, les transports en commun s’améliorent et la plupart des trajets se font sans recourir à la voiture.

Paris est une ville de contrastes, d’une énergie très particulière. Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir cherchent à en restituer la poésie et le caractère éternel, d’abord par la force de l’image, toujours soignée, ensuite par le sens du texte, succinct mais éclairant. Leur ouvrage constitue une véritable ode à la ville, qui accompagne utilement le lancement prochain des Jeux olympiques.

Paris !, Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir 
Flammarion, juin 2024, 173 pages

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3.5

Love lies bleeding : amour lesbien, culturisme et trafic en tous genres

Kristen Stewart prend encore des risques et garnit sa très belle filmographie d’une nouvelle belle prestation et d’un rôle mémorable grâce à la britannique Rose Glass. Et elle forme un duo amoureux lesbien sublime et incandescent avec l’inconnue Kathy O’Brian. Entre polar, romance, drame et délires oniriques, ce Love lies bleeding interpelle avec sa patine eighties et son ambiance « trou du cul du monde » malgré quelques sorties de route. Fortement inspiré et à la fois totalement inédit, voilà une oeuvre peu commune et inattendue.

Synopsis: Lou, gérante solitaire d’une salle de sport, tombe éperdument amoureuse de Jackie, une culturiste ambitieuse. Leur relation passionnée et explosive va les entraîner malgré elles dans une spirale de violence.

Le second long-métrage de la britannique Rose Glass est très particulier pour plusieurs raisons, qu’elles soient de forme et de fond. Mais, d’un autre côté, il se calque sur une trame narrative de polar assez classique. Ce n’est donc pas sur le déroulé même des événements du script que l’on trouvera le plus de plaisir et de surprises, même si certaines séquences sont imprévisibles. Love lies bleeding » est en revanche diamétralement opposé à son premier essai, le petit film d’horreur glauque et maîtrisé Sainte Maude, qui révélait une patte singulière et une voie dans le cinéma de genre.

On entend souvent que le passage au second film est toujours le plus compliqué, surtout lorsque le premier a fait bonne impression. Glass peut s’enorgueillir d’un nouvel essai tout aussi concluant en plus d’être différent et donc d’éviter la redite. Le récit se déroule au début des années 80 dans un trou paumé du fin fond des Etats-Unis et voit un couple de lesbiennes fraichement amoureuses devoir défier le gangster local qui n’est autre que le paternel de l’une d’elles. Sur ce canevas relativement trivial, la cinéaste britannique va oser quelque chose de peu commun sur plusieurs aspects.

La patine eighties donne déjà un certain charme à Loves lies bleeding. Le contexte du Nouveau-Mexique avec une petite ville du désert peuplée de losers où une salle de sports, un stand de tir d’armes et un concours de culturisme au féminin seront les liants de l’histoire vont ajouter encore à la particularité du long-métrage. Ce mélange de suspense et d’histoire d’amour entre femmes fait irrémédiablement penser au film culte de Ridley Scott Thelma et Louise sauf qu’ici, plus de trente ans après, leur amour est consommé et non suggéré.

Ces héritières qui s’ignorent, nommées ici Jackie et Louise (ça ne s’invente pas et l’hommage semble évident) sont impeccablement interprétées par Katy O’Brian, véritable culturiste et révélation du film, ainsi que Kristen Stewart qui ne cesse d’étonner et de prendre des risques dans des films indépendants et des rôles extrêmes. Et n’oublions pas les seconds couteaux bien campés par une figure du cinéma indépendant en la personne de Jena Malone, par le frère de James Franco, Dave Franco ou encore le grand Ed Harris qui nous propose la coupe de cheveux la plus improbable de l’année, à tel point qu’elle ferait rougir le plus inspiré des Nicolas Cage sur le sujet.

Le film commence donc comme un coup de foudre entre deux jeunes femmes gays mêlée à une histoire de violences conjugales (et les années 80 étaient très différentes de notre époque sur ce point). On sent le film fait par une femme avec des femmes et surtout une vraie voix féministe derrière mais sans que ce ne soit lourd ni ne porte préjudice au récit. Puis, lorsque le script prend une tournure plus violente, les cadavres et le sang s’accumulent comme dans un film des frères Coen ou de Tarantino, l’humour en moins. Glass se permet également quelques digressions osées et impromptues entre onirisme et horreur. Certaines ne sont pas toujours heureuses (la toute fin) ou vraiment écœurantes. Rien de surnaturel ici, juste le résultat mis en images de l’excès de stéroïdes pris par Jackie. Il y a même une scène qui semble copiée sur la claque Men d’Alex Garland, séquence qui nous avait mis par terre à l’époque, l’effet de surprise et le contexte étant moins adapté ici.

Loves lies bleeding est donc un polar cru, brut et captivant, doté de choix peu communs et porté par la gente féminine. Inattendu et parfois bizarre, on aurait même aimé que tout cela parte plus en sucette comme l’emballage sonore et le montage « à la Requiem for a dream » le laissait présager à un moment. Même si ce n’est finalement pas le cas et que c’est parfois maladroit, c’est un moment de cinéma peu commun comme on aimerait en voir plus souvent.

Bande-annonce : Love lies bleeding

Fiche technique : Love lies bleeding

Réalisateur : Rose Glass.
Scénariste : Rose Glass & Weronika Tofilska.
Production : A24.
Distribution Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Kristen Stewart, Kathy O’Brian, Ed Harris, Dave Franco, Jena Malone, …
Durée : 1h44
Genres : Polar – Romantisme.
Date de sortie : 12 juin 2024.
Pays : USA.

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3.5

Les Guetteurs : la fille de son père

Après la fille de Coppola ou encore récemment celle de Cronenberg, qui a débuté avec le prometteur Humane le mois passé, voici que celle de l’illustre réalisateur et roi du twist, M. Night Shyamalan, nous livre son premier film. Et à l’instar de celle du canadien roi du body horror, on sent fortement l’inspiration et les influences paternelles ici. Avec cette histoire intrigante tirée du roman éponyme, Ishana Shyamalan nous propose une œuvre surnaturelle plutôt originale et bien maîtrisée dans ses effets et son déroulement. Mystère, révélations et rebondissement final sont au rendez-vous comme chez papa avec une mise en scène soignée et pertinente même si Les Guetteurs se heurte à quelques scories propres aux premiers longs-métrages et à quelques couacs. Il n’empêche, on a envie de voir la suite et on passe un bon moment.

Synopsis: Perdue dans une forêt, Mina trouve refuge dans une maison déjà occupée par trois personnes. Elle va alors découvrir les règles de ce lieu très secret : chaque nuit, les habitants doivent se laisser observer par les mystérieux occupants de cette forêt. Ils ne peuvent pas les voir, mais eux regardent tout.

Sans rentrer dans le débat du népotisme au cinéma avec des dynasties d’artistes se frayant un chemin plus facilement vers les étoiles et la reconnaissance que n’importe quel quidam, on ne peut nier que les « enfants de » sont favorisés mais nous réservent souvent de bonnes surprises. On rencontre et constate cela davantage chez les comédiens mais les cinéastes ne sont pas en reste. Et ici, dans le rayon des films de genre et à peine plus d’un mois après la fille du canadien David Cronenberg qui nous avait livré le très sympathique Humane, c’est aujourd’hui celle d’un des cinéastes les plus réputés et identifiables qui franchit le pas. Ishana Shyamalan, fille de qui vous savez, se lance donc dans la grande aventure de la réalisation avec le parrainage de son paternel qui produit. Et, un peu comme la fille du maître du body horror, Les Guetteurs s’avère une œuvre très influencée par le cinéma du géniteur en plus de voguer dans un registre similaire.

Ce premier long-métrage est l’adaptation du roman The Watchers, titre original du film, et nous place face à un mystère qui s’inscrit dans les terres du fantastique. On y retrouve une jeune femme perdue en forêt qui va se retrouver dans une sorte de bunker où se trouvent déjà trois autres inconnus égarés, tous ne devant pas quitter le lieu la nuit sous peine d’être emporté par une menace indéfinie. Et le film de dérouler un programme très proche des films de M. Night Shyamalan mais davantage de se dernière période. Pas celle de ses classiques des débuts (Sixième sens, Signes, Le Village, …) mais pas non plus celles de ses gros ratés de milieu de carrière à gros budget comme Le dernier maître de l’air ou After Earth. Ici, on se situe davantage dans la veine de sa renaissance, ces grosses séries B récentes à budget raisonnable avec concept fort et accrocheur en plus d’être souvent malignes, ludiques et sympathiques si on est client comme The Visit ou son dernier et excellent Knock at the Cabin. Un postulat intrigant, du mystère, des révélations et bien sûr le sempiternel twist final, marque de Shyamalan comme personne d’autre et que sa fille va rejouer à sa sauce.

On peut dire que si Les Guetteurs n’atteint pas la maestria de la plupart des films de son père, il trouve sa propre voie et révèle pas mal de choses intéressantes. Mais aussi pas mal de petits défauts inhérents aux premiers films ou simplement montrant une réalisatrice qui doit encore apprendre et parfaire son art. Par exemple, et sans savoir comment cela est amené dans le roman, l’adaptation rend le début peu crédible, ce qui pêche pour notre identification avec le personnage principal. En effet, on a du mal à croire que Mina prenne un itinéraire pareil et se retrouve dans cette forêt au vu du but de son trajet en voiture. Ensuite, le fait de la voir tenter sans crainte de trouver de l’aide au milieu de nulle part dans cette immensité semble peu crédible. Et il y aura aussi durant le long-métrage plusieurs réactions des personnages pas toujours très cohérentes et manquant tout simplement de logique élémentaire. Mais on passera outre sans se braquer une fois les prémisses passées.

Ensuite, on doit pallier à un manque d’approfondissement de certaines thématiques comme des personnages. On est certes dans une petite série B fantastique mais des protagonistes mieux écrits et développés, voire moins clichés ou banals, auraientt été préférables. On parle de deux sujets très intéressants et prometteurs ici que sont le voyeurisme et le mimétisme. Plutôt que de broder en profondeur sur ces thèmes et densifier son propos et son film, Ishana Shyamalan les utilise uniquement comme des particularités destinées à caractériser la situation en cours et la menace extérieure, ce qui est un peu dommage et frustrant. Il y avait tant à dire ou à creuser davantage (visuellement comme sur le fond) concernant ces pratiques. En revanche, on sent poindre les inspirations diverses de films telles que Cube pour le côté huis-clos avec inconnus, The Descent pour les créatures souterraines et anglo-saxonnes ou encore et plus simplement Le Village du paternel pour l’aspect mystère forestier.

Malgré ces petites scories, une fois Mina arrivée dans le poulailler comme on appelle ici ce refuge en béton, on est happé par l’histoire et son rythme bien négocié. Les révélations se font au compte-gouttes et la tension va monter doucement mais surement. Si on n’est pas face au grand frisson, Les Guetteurs, distille de l’angoisse et nous effraie au détour de quelques séquences bien emballées comme la découverte de la menace, entre folklore ancestral et créatures gothiques. On n’en dira pas plus pour ne pas déflorer la surprise mais la nature du danger est inattendue et peu commune. Et la jeune cinéaste s’en tire avec les honneurs car avec un tel parti pris, tout cela aurait pu vite tourner au ridicule, ce qui n’est jamais le cas. On ne verse jamais dans l’horreur franche ou le gore mais le fantastique employé ici est parfaitement ajusté, digéré et traité avec respect.

Durant une heure, dans ce quasi huis-clos, on est donc investi dans l’intrigue et les enjeux. On souhaite ardemment connaître le fin mot de tout cela. Et comme une sorte d’hommage à son papa, la fille Shyamalan va bien sûr nous gratifier d’un rebondissement final en forme de twist incroyable. On a déjà vu mieux dans le genre mais il est tout de même étonnant et réjouissant. On s’est fait prendre et on aime ça. Ajoutons à cela, une identité visuelle et une photographie travaillée et un univers que l’on sent déjà inspiré. Les prises de vues sur la forêt semblent tout droit sorties d’un film de conte (et c’est en totale harmonie avec le sujet) tandis que celles dans le poulailler rappellent aux bonnes heures des huis-clos anxiogènes tels que le premier Saw ou Le Menu. D’autant plus que le cadre irlandais apporte un petit je-ne-sais-quoi notable. Au final, une bobine prometteuse, haletante et digne d’intérêt qui nous captive davantage par son intrigue et son esthétique que par le développement de ses personnages et thématiques. Mais pour un premier essai, on peut dire que Ishana Shyamalan obtient mention avec des débuts intéressants et prometteurs.

Bande-annonce : Les Guetteurs

Fiche technique : Les Guetteurs

Réalisateur : Ishana Shyamalan.
Scénariste : Ishana Shyamalan d’après l’œuvre de A.M. Shine.
Production : Warner Bros.
Distribution France : Warner Bros. France.
Interprétation : Dakota Fanning, Georgina Campbell, Olwen Fouéré, Oliver Finnegan, …
Durée : 1h42.
Genres : Thriller – Fantastique – Huis-clos.
Date de sortie : 12 juin 2024
Pays : USA – Irlande.

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3.5