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« Les Hautes Solitudes » : la fascination de l’ailleurs

Les Hautes Solitudes : Voyage en pays golok, de Christian Perrissin et Boro Pavlovic, paraît aux éditions Glénat. Cette bande dessinée nous transporte dans les contrées mystérieuses et inhospitalières du Tibet. Récit d’aventures et de découvertes, marqué par des péripéties parfois tragiques, ce premier tome se penche sur deux frères, François et Gabriel, qui matérialisent dans la douleur un projet d’enfance.

Le récit commence par un rêve d’enfance : les frères de la Grézère, fascinés par les histoires des brigands golok et les mystères du Tibet, expriment l’ambition d’explorer, une fois adultes, ces terres inaccessibles. Gabriel ne partage toutefois pas l’attrait de son frère François pour la géographie et l’ethnologie : il aspire à une carrière militaire, influencé par leur père, ancien commandant. Ces aspirations divergentes les mènent finalement, dix-huit ans plus tard, à l’été 1939, aux portes du Tibet interdit. François, désormais géographe, et Gabriel, récemment renvoyé de l’armée, se retrouvent à Kangting, la dernière cité chinoise avant le Tibet.

Kangting est une ville frontière peuplée de missionnaires catholiques, de soldats et de marchands. Les deux frères y découvrent les coutumes locales, comme l’enterrement précipité des morts. On les prévient également contre les préjugés sur les étrangers, qui rendent leur expédition particulièrement périlleuse. « Le Golok tient plus que tout autre Tibétain à sa liberté. Tout étranger, même chinois, est un ennemi potentiel. »

François rencontre d’autres problèmes. Gabriel, marqué par son renvoi humiliant de l’armée, trouve refuge dans la drogue. Sa dépendance affecte son jugement et sa capacité à participer pleinement à l’expédition. En sus, l’armée chinoise essaie de greffer un contingent militaire au périple du géographe. Sauf que François ne l’entend pas de cette oreille. Au contraire, les méthodes expéditives des Chinois le rebutent. Abattant un voleur, ils se justifient de la sorte : « Nous ne pouvons jeter en prison tous les hors-la-loi. Ils sont bien trop nombreux. Pour beaucoup, ce ne serait même pas une punition. La plupart des Tibétains vivent dans un tel dénuement qu’ils seraient trop heureux d’être nourris et logés aux frais de l’administration. »

Les paysages tibétains, avec leurs vallées fertiles et leurs montagnes inhospitalières, font l’objet de représentations somptueuses. Boro Pavlovic donne corps avec talent à ces contrées lointaines, dans lesquelles la petite expédition poursuit finalement son chemin sans escorte militaire, une décision que Gabriel remet en question, craignant les dangers qui les guettent. Les deux frères sont accompagnés de Bao, un veuf sans enfant, souffrant bientôt de maux de tête et de nausées, qui semble chercher dans ce voyage une échappatoire à sa solitude. Le périple est toujours plus marqué par les souffrances physiques et psychologiques, exacerbées par les conditions extrêmes des montagnes tibétaines…

Le récit se base sur le journal de François, dont les pages illisibles laissent quelques zones d’ombre, renforçant le mystère et l’incomplétude de l’aventure. Les Hautes Solitudes : Voyage en pays golok parvient à capter l’essence des grandes aventures littéraires, où les personnages, poussés dans leurs derniers retranchements, finissent finalement par se livrer eux-mêmes. L’ensemble est très convaincant, suffisamment dense pour tenir en haleine le lecteur, et d’une grande beauté visuelle. On attend la suite avec impatience. 

Les Hautes Solitudes : Voyage en pays golok, Christian Perrissin et Boro Pavlovic
Glénat, juin 2024, 64 pages

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3.5

« Atlas de la montagne » : les sommets terrestres

Publié aux éditions Autrement, Atlas de la montagne, de Xavier Bernier et Christophe Gauchon, enrichit notre compréhension des sommets terrestres, abordant leurs reliefs, leur environnement et leur rôle touristique ou culturel, ainsi que les défis et les opportunités qu’ils présentent.

Les montagnes, par leur majesté et leur immensité, suscitent depuis toujours fascination et respect. Les auteurs commencent par explorer l’origine de leurs noms, révélant leur signification culturelle et linguistique. Par exemple, le kanji japonais « yama » (山) symbolise la montagne, illustrant l’importance de ces formations géographiques dans diverses cultures. La mesure des montagnes, tôt problématisée dans l’ouvrage, est une science précise qui nécessite une compréhension approfondie du globe et des techniques reproductibles à travers le monde. Les auteurs rappellent cette évidence : la hauteur perçue d’une montagne n’est pas toujours un indicateur fiable de son altitude réelle. 

L’histoire de l’exploration montagneuse est à la fois riche et passionnante. Des aventuriers et géographes comme Alexandra David-Néel et Sven Hedin ont consacré une partie de leur vie à arpenter ces reliefs difficiles. Et quand l’homme a mis les moyens pour la construction d’infrastructures en montagne, comme la route du Karakorum, cela a souvent entraîné des sacrifices importants – dans ce cas précis, avec plus de 1000 travailleurs, principalement pakistanais, ayant péri pendant le chantier.

Les auteurs le rappellent : les montagnes ont nécessité des prouesses d’ingénierie pour leur traversée. Plus prosaïquement, elles font le lit des motards et automobilistes recherchant des sensations fortes et sillonnant volontiers les segments élevés des routes, tandis que les tunnels offrent une alternative pratique mais non sans risque. Les conflits militaires s’invitent aussi dans les régions montagneuses, comme en Afghanistan ou dans le Caucase, et les deux sont irrémédiablement associés dans nos conceptions.

Les montagnes servent souvent de refuges culturels et de conservatoires de traditions nationales. Des groupes ethniques isolés, comme les Berbères ou les Sicules, y préservent leurs modes de vie ancestraux. La densité de la population diminue avec l’altitude, mais certaines garnisons militaires, comme celles du glacier de Siachen, se maintiennent à plus de 6000 mètres. Par ailleurs, Xavier Bernier et Christophe Gauchon font état de dynamiques de peuplement qui peuvent s’inverser en raison des conditions environnementales favorables en altitude, comme la fraîcheur et l’humidité. De nombreuses capitales mondiales, notamment en Afrique et en Amérique latine, se trouvent à plus de 1000 mètres d’altitude, même si elles atteignent rarement l’ampleur démographiques de Mexico. L’urbanisation touristique dans les stations d’altitude témoigne d’un attrait renouvelé pour les montagnes, tout comme la gentrification observée dans des régions comme les Rocheuses du Montana.

Les montagnes sont des écosystèmes fragiles mais cruciaux. Les parcs nationaux, comme celui de Yellowstone ou les réserves alpines, protègent ces espaces naturels. Les phénomènes climatiques y sont exacerbés : le gradient thermique moyen est de -0,6 degrés Celsius par 100 mètres d’altitude, et l’albedo (réflexion de la lumière sur la neige) intensifie l’ensoleillement. Les variations de température peuvent dépasser 50 degrés entre le jour et la nuit, faisant des montagnes des réserves naturelles de froid. Ces conditions extrêmes n’en font pas moins des lieux privilégiés pour l’observation astronomique.

L’Atlas de la Montagne allie histoire, science, culture, écologie et bien entendu géographie pour saisir avec exhaustivité son objet d’étude. Cet ouvrage rappelle l’importance des montagnes dans notre monde, non seulement comme des merveilles naturelles, mais aussi comme des refuges culturels, des défis d’ingénierie et des écosystèmes précieux. 

Atlas de la montagne, Xavier Bernier et Christophe Gauchon
Autrement, juin 2024, 96 pages 

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4

Malevil ou un essai de film post-apocalyptique singulier à la française

D’un roman singulier au carrefour des genres, le réalisateur Christian de Chalonge fait un film tout aussi inclassable. Si ce dernier s’éloigne de l’œuvre originale, il porte aussi la patte incontestable de son auteur.

Dans les années 1980, alors que le cinéma de genre est encore peu développé en France, certains cinéastes tentent des projets audacieux et originaux. Notamment celui d’un film post-apocalyptique français adapté d’un roman culte paru une décennie plus tôt. En résulte un film assez étrange, Malevil, difficilement classable et intéressant aussi bien dans l’histoire qu’il récite que dans son contexte de réalisation.

Une œuvre ambitieuse purement française

Tout commence avec la parution du roman éponyme de Robert Merle en 1972 aux éditions Gallimard. Il raconte l’histoire d’un cataclysme nucléaire ayant ravagé la France et auquel réchappe une poignée de survivants au château de Malevil dans le Périgord. Ces rescapés s’efforcent d’abord de survivre, ensuite de reconstituer une nouvelle société en agrégeant d’autres isolés et en combattant des bandes de pillards meurtriers ainsi qu’un pseudo-évêque aux velléités de dictateur. Le roman aborde de nombreux thèmes dans l’air du temps des années 1970 : la politique, la religion, le monde rural, le rôle du chef, le mode d’organisation des sociétés, les relations homme-femme et le rapport de l’homme à la nature et à la technologie. Le récit est entièrement relaté du point de vue du narrateur, un certain Emmanuel, à l’exception du dernier chapitre traitant des actions postérieures à sa mort. Doté d’un certain succès, le livre reçoit la prix John Wood-Campbell Memorial en 1974 et devient un classique de la littérature de science-fiction française, étant même cité dans La Bibliothèque idéale de la SF publiée par Albin Michel en 1988, même s’il est au carrefour d’autres genres comme le roman d’aventures ou le robinsonnade.

En 1980, Christian de Chalonge, réalisateur atypique, entreprend d’adapter le roman en long-métrage de cinéma, poussé par le producteur Claude Nedjar. Le réalisateur travaille sur le projet avec son scénariste attitré Pierre Dumaillet qui avait déjà écrit le scénario de son précédent film L’Argent des autres. C’est d’ailleurs grâce au succès de ce film (où jouaient déjà Serrault et Trintignant) que le producteur décide de donner sa chance au projet. Pour son casting, il s’entoure d’acteurs populaires plutôt abonnés aux comédies comme Jacques Villeret ou le chanteur Jacques Dutronc et, surtout, l’acteur fétiche de de Chalonge : Michel Serrault. Le tournage a lieu dans l’Aveyron et le département de l’Hérault en septembre et octobre 1980, pour une sortie le 13 mai 1981. Ne rencontrant pas un grand succès, le film sera assez vite oublié avant de connaitre un regain d’intérêt par le biais de YouTube. Il est à noter qu’un téléfilm suivra (réalisé par Denis Malleval) ainsi qu’une pièce de théâtre jouée en 2012. Voyant de nombreuses différences avec son roman, Robert Merle dénoncera l’adaptation et demandera à ce que son nom soit retiré du générique, seule subsistant la mention, « inspiré du roman de Robert Merle ». Malgré son relatif échec, le film est intéressant à plus d’un titre.

Un film de genre inclassable

Le film peut se vanter d’avoir une ambiance propre très particulière. Là où la grande majorité des films post-apocalyptiques de cette décennie, dans la lignée des Mad Max de Georges Miller, misent essentiellement sur la violence, les courses-poursuites et les paysages désertiques, Malevil s’en distingue en adoptant un rythme assez lent, des portraits de personnages profonds et des paysages ruraux inhabituels dans ce genre de film. Réalisateur atypique et assez sélectif, de Chalonge façonne une atmosphère à la fois mystérieuse et oppressante, à la limite du cauchemar et du fantastique, comme il allait le refaire dix ans plus tard avec son Docteur Petiot. À l’instar du roman, le film est à la croisée de différents genres : science-fiction, horreur, aventure, drame social – un mélange rare dans le cinéma français de l’époque. Le film parvient à marier ses registres efficacement, en instaurant une ambiance ambiguë, privilégiant nettement les dialogues et les scènes descriptives à l’action.

Les changements par rapport au roman sont nombreux, surtout passée la première demi-heure assez fidèle : le personnage de Momo survit dans le film, ceux de Vilmain et la Falmine disparaissent, Evelyne devient une jeune femme et non plus une adolescente, mais, surtout, la fin est très différente puisque, contrairement au roman, elle voit la petite communauté être découverte et secourue par des hélicoptères. Pour autant, il ne s’agit pas d’une fin heureuse, bien au contraire, le réalisateur ne considérant pas la civilisation moderne comme salvatrice. Un dénouement qui rejoint la vision pessimiste et désabusée du cinéaste sur la société contemporaine. Cette réduction du nombre des personnages et des péripéties du roman correspond également à la propension de ce dernier à se concentrer sur les personnages et leur psychologie. Enfin, on relève une propension à l’obscurité, tant par la luminosité que par l’ambiance développée. Le récit est d’ailleurs très progressif et assez lent, porté par une réalisation sobre. Christian de Chalonge parvient ainsi à imprimer une véritable patte et à s’approprier le roman de Merle.

L’apocalypse demeure un sujet assez secondaire du film, l’explosion elle-même n’étant pas montrée (un choix fidèle au roman). Il est vrai que le cinéma français du début des années 80 n’allouait pas de gros budgets aux films de genre, même si pour cette occasion, EDF accepta de vider un barrage pour figurer un paysage désolé. Mais il y a aussi une volonté du réalisateur, puisque l’essentiel de l’action se concentre autour de la petite communauté, sa reconstruction, ses activités, les relations humaines en son sein ou au dehors. De plus, le film ne restitue pratiquement aucune des thématiques sociales abordées dans le roman, hormis l’importance de la hiérarchie, des relations humaines réorganisées et des rapports de force. Certains affrontements avec des pillards et les partisans de Fulber rappellent ouvertement les combats du maquis et de la Libération, souvenirs encore proches en 1980 et qui sont présents dans plusieurs films de cette époque. Des différents types de communauté présentes dans le roman, hormis quelques individus isolés, seuls deux en subsistent dans le film : celle d’Emmanuel, sorte de démocratie conservatrice (c’est Emmanuel, un châtelain et dirigeant local qui est désigné chef), certes rigide mais relativement humaine, et celle de Fulbert, une dictature messianique et militarisée empruntant ouvertement au fascisme. Jean-Louis Trintignant incarne avec conviction cet oppresseur opportuniste et vil se présentant comme une sorte de gourou absolutiste (dans le roman, il est un faux évêque) qui s’oppose assez vite au pragmatique mais pugnace Emmanuel. L’affrontement final entre les deux communautés révèle la symbolique du film : les partisans de Fulbert, reclus dans un tunnel, en sortent après la victoire des habitants de Malevil afin de se joindre à ces derniers, sortant ainsi littéralement de l’ombre à la lumière. Une symbolique encore renforcée par le retour du soleil peu auparavant dans le récit. Là encore, le souvenir de l’Occupation et de la Libération est proche.

Finalement, le film est surtout une tranche de vie humaine ordinaire prise dans les affres de l’effondrement de toute société civilisée. Il est certes imparfait, parfois caricatural dans le traitement de ses thématiques et trop contemplatif pour être apprécié de tous, mais il demeure un récit original, soigné et ambitieux, à la fin ambiguë et aux personnages bien campés. Une petite réussite rare dans le cinéma français et un véritable OVNI à redécouvrir.

Malevil – Bande-annonce

Fiche technique – Malevil 

Réalisateur : Christian de Chalonge
Scénario : Christian de Chalonge et Pierre Dumayet, adaptation libre du roman éponyme de Robert Merle, reniée par celui-ci
Avec : Michel Serrault, Jacques Dutronc, Jacques Villeret, Robert Dhéry, Hanns Zischler, Jean-Louis Trintignant…
Producteur : Claude Nedjar
Musique : Gabriel Yared
Directeur de la photographie : Jean Penzer
Décors : Max Douy
Montage : Henri Lanoë
Costumes : Ghislain Uhry
Sociétés de production : Les Films Gibé
13 mai 1981 en salle | 1h 59min | Fantastique

Les pistolets en plastique, la farce trash et punk de Jean-Christophe Meurisse dynamite la bienséance

Outrance et décadence

Avec une outrecuidance galvanisante et une outrance cathartique, Jean-Christophe Meurisse dézingue toutes les macro-folies de notre époque dans un film amoral et hilarant.

Dialogue avec le mal

Fondateur de la compagnie de théâtre iconoclaste les chiens de Navarre, J.C Meurisse (dont c’est le troisième  long métrage après Apnées et Oranges Sanguines) impose dans le cinéma français un ton puissamment hirsute et désinhibé, frontal et éhonté de nature à expulser les diktats bien-pensants sur le bon ou le mauvais goût et autres moralines castratrices.

Ce qui caractérise précisément le cinéma de JC Meurisse c’est une impudence insituable moralement. Un dialogue avec le mal et ses avatars (la bêtise, la médisance, l’ignorance, les croyances de masse) porté à l’acmé du jeu, du burlesque, de la bouffonnerie, du cynisme, voire du grand-guignol.

Des acteurs en Majesté

Toutes nos fascinations névrotiques sont catapultées, condensées et torpillées dans ce qui pourrait s’apparenter à des sketches (façon les Vamps pour le duo d’enquêtrices du web génialement interprétées par Delphine Baril et Charlotte Laemell) ou numéros d’acteurs éblouissants (et ce serait déjà énorme!) si le réalisateur se contentait d’une juxtaposition de scènes choc. Ce n’est pas le cas. Le film jubile d’une esthétique forte corollaire de l’extravagance du propos et d’acteurs tous en majesté. Citons une scène parmi d’autres à l’aéroport de Copenhague avec un acteur sosie danois (?) d’un Depardieu jeune parlant français déployant un jeu totalement déjanté, inattendu, à mourir de rire.

Les Pistolets en Plastique va mouliner le matériau barbare des pulsions morbides de nos sociétés avides de faits divers trash et d’identification douteuse et masturbatoire au malsain pour fabriquer une œuvre percutante, impétueuse et hérissée, borderline et cohérente, délirante et désopilante.

C’est ici l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès (le massacre de toute sa famille qui lui est imputé, le tueur le plus recherché de l’hexagone) rebaptisé Paul Bernardin qui sert de point de cristallisation à la satire sanglante de Meurisse.

Quoi de plus excitant qu’un tel fait divers, qu’un tueur a priori comme tout le monde, devenu l’ennemi public numéro 1 ou le fantasme number one d’une civilisation décadente pour venir faire converger toutes les arches narratives du scénario des Pistolets en Plastique et les torpiller en jeu de massacre affolant, nous plongeant nez à nez avec nos violentes névroses.

Le Cinéma : Art Du Stand-Up Majeur

Gonflé à l’humour macabre version Fabrice Eboué  et à l’impertinence démente d’un background du meilleur café-théâtre , Meurisse fait de tout son cinéma un art du stand up majeur.

Beaucoup plus cinglant et sarcastique que Dupieux, follement plus drôle mais travaillant sur les mêmes matériaux de réservoir pulsionnel, exhibant une direction d’acteurs hallucinée et  survoltée (voir le monologue ahurissant de Anne-Lise Heimburger), Meurisse nous met sous les yeux un cocktail explosif de nos alarmantes bêtises, racismes en tous genre et cruautés latentes.

Les vingt dernières minutes poussent le curseur du pistolet balle à blanc un peu loin nous infligeant un sadisme quelque peu gratuit. Et le film eût pu se clore avant.

Il n’en reste pas moins que Meurisse crée un genre qui n’existe pas où le rire radical, offensif et sans-gêne demeure possible, soulevant et renversant toutes les hypocrisies sociales ou garde-fou vertueux, un genre où la parodie s’exerce de haute volée avec des acteurs débridés, où l’absurde projeté de face réveille les consciences par l’envers nous forçant à observer ce que c’est de mener collectivement une vie indécente et abjecte.

Bande-annonce : Les pistolets en plastique

De Jean-Christophe Meurisse | Par Jean-Christophe Meurisse
Avec Laurent Stocker, Delphine Baril, Charlotte Laemmel
26 juin 2024 en salle | 1h 36min | Comédie, Policier
Distributeur : Bac Films

Sans un bruit, jour 1 : cette fois-ci, le silence est d’argent

On connaît la chanson à Hollywood. Quand il y n’y en a plus, il y en a encore. Ou alors c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Si le premier adage est avéré depuis des lustres, le second n’est pas toujours vrai. Ce troisième opus est la seconde séquelle du succès surprise Sans un bruit de 2018. Une petite série B très réussie, originale et au concept fort mêlant horreur, post-apocalyptique et science-fiction. Cet antépisode a beau innover sur le contexte et être plus généreux en effets spéciaux, il perd en tension et ne peut plus guère compter sur l’effet de surprise. Il n’empêche quelques morceaux de bravoure et de magnifiques plans sur un New York dévasté en plus d’un rythme soutenu et de personnages attachants sauvant la mise. Ce Sans un bruit, jour 1 demeure tout de même le moins bon de la franchise.

Synopsis : Découvrez comment notre monde est devenu silencieux.

L’équipe composée de John Krasinski derrière la caméra et Emily Blunt, sa femme à la ville devant l’objectif, n’est plus. En tout cas pour cette seconde suite sous forme de préquelle montrant l’arrivée des fameuses bestioles réagissant au bruit. Un concept imparable qui commence à être essoré plus que de raison (on attend une troisième séquelle sous peu). L’acteur, réalisateur et surtout initiateur de cette franchise agit donc ici seulement à titre de producteur pour se consacrer au film familial Amis imaginaires sorti le mois passé et de qualité très moyenne. C’est donc le réalisateur du singulier et digne d’intérêt Pig, Michael Sarnoski, qui s’y colle sans vraiment bousculer la mythologie de la franchise, que ce soit visuellement ou sur le fond.

On pourrait même trouver cette narration des origines inutile puisque le prologue de la première suite montrait déjà l’arrivée des aliens, à la seule différence que l’action se situait dans une petite ville nichée dans la campagne où vivait la famille des héros. Cette histoire s’apparente donc presque à un prétexte, où la seule valeur ajoutée est de placer les protagonistes à New York, ville qui en a connu des fins du monde à travers le septième art et sous toutes ses formes. On est d’ailleurs un peu déçu de voir cette invasion si peu spectaculaire et presque dévoilée en mode intimiste. Alors bien sûr, il y a quelques plans magnifiques de Big Apple en ruines mais c’est un peu chiche en scènes de destruction massive, bien que la qualité des effets spéciaux soit au rendez-vous.

En revanche, on ne peut nier que l’on voit beaucoup plus les créatures sur ce troisième opus, comme on les voyait déjà plus dans le second que dans le premier, grâce sans doute au budget croissant de film en film. Les attaques sont plus présentes et les aliens sont plus nombreux, ce qui occasionne quelques sympathiques séquences d’assaut. Cependant il est clair que la tension est ici moins présente que dans les précédents volets, la menace étant connue et désormais bien plus palpable et visible. Certains aspects citadins apportent de la nouveauté, compte tenu du côté rural des précédents films, mais l’ensemble n’est pas assez exploité et galvanisant.

La distribution se dote de nouvelles têtes, avec notamment une Lupita Nyong’o très investie, crédible et touchante. Son personnage et celui de son chat permettent vraiment de s’investir dans l’histoire. D’ailleurs ce chat est autant une bonne idée pour ce qu’il peut occasionner face à la menace que mal employé et source d’incohérences. Un léger clin d’œil au premier Alien est-il voulu ? Mais, en effet, difficile de croire qu’on le retrouve toujours et qu’il ne fasse jamais de bruit. On doit aussi dire qu’avec « Sans un bruit, jour 1 », la franchise perd forcément son effet de surprise, déjà un peu émoussé dans le précédent volet. À ce rythme, on pourrait bientôt avoir un Sans un bruit sous les tropiques ou un Sans un bruit à Paris, et le décliner à l’infini.

Le résultat a le mérite d’être court, comme ses prédécesseurs, de ne jamais ennuyer tout en dressant des ponts avec la suite au niveau temporel (avec le personnage de Djimon Hounsou par exemple), et de nourrir la mythologie de la franchise. On en attendait malgré tout un peu plus. Cet antépisode s’avère donc presque aussi palpitant que ses ainés mais il manque de valeur ajoutée et de surprises, se plaçant comme un nouvel opus, au mieux, dispensable, au pire, inutile. Plaisant et appliqué mais sans commune mesure avec l’original, comme souvent avec les franchises hollywoodiennes.

Bande-annonce – Sans un bruit, jour 1

Fiche technique – Sans un bruit, jour 1

Réalisateur : Michael Sarnoski.
Scénariste : Michael Sarnoski d’après les films de John Krasinski.
Production : Paramount.
Distribution: Paramount France.
Interprétation : Lupita Nyong’o, Joseph Quinn, Alex Wolff, Djimon Hounsou, …
Genres : Science-fiction – Horreur.
Date de sortie : 26 juin 2024.
Durée: 1h41.
Pays : USA.

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3

Détective Conan : L’Étoile à 1 Million de dollars – une intuition émoussée

En déjà 30 ans d’existence au cinéma, le plus grand des petits détectives privés continue d’affirmer sa longévité. C’est justement dans un plaisir régressif que l’on se donne rendez-vous annuellement en salle, car ni le manga, ni la série animée n’ont encore trouvé d’issue dans un univers aussi riche et stimulant. Les cadavres continuent donc de défiler devant Conan, ses amis et ses rivaux. Le film de chasse au trésor, de braquage et de sabre sont les ingrédients qui composent l’aventure inédite de L’Étoile à 1 million de dollars. Que vaut donc ce 27e film d’une franchise, a priori, éternelle ?

Synopsis : Hakodate, région d’Hokkaido. Une carte de Kaito Kid est retrouvée dans les entrepôts du groupe Onoe. En même temps, un cadavre tailladé d’une croix à la poitrine est découvert dans le quartier des entrepôts de Hakodate. La piste mène l’enquête au « vendeur de mort », un Américain d’origine japonaise opérant comme marchand d’armes dans le bassin asiatique. Place à une chasse au trésor épique !

En comptabilisant sept collaborations à la réalisation de films Détective Conan à son actif, dont deux en solo (Le Poing de saphir bleu, La Balle écarlate), Chika Nagaoka continue d’exploiter un filon qui ne cesse d’exploser le box-office nippon. Son succès est plus discret par chez nous. Le fait que ce dernier film ne dispose pas de doublage français à sa sortie démontre également la difficulté de rallier le public à cette saga, qui n’est plus exclusivement adressée aux jeunes adolescents. Cela ne nous empêche pas d’acclamer le travail remarquable de Minami Takayama et de Kappei Yamaguchi sur les voix des protagonistes principaux. Chaque film revendique néanmoins une forte passion pour donner vie à ses personnages et aux mythes dont ils s’inspirent. Si le résultat n’est pas toujours à la hauteur de nos espérances et de nos attentes, reste qu’on ne refermera ce dossier qu’une fois l’affaire classée.

Un magicien dans le ciel, un détective dans les nuages

Après un détour en apnée et une confrontation directe avec l’organisation des hommes en noir, dans Le sous-marin noir, place à une chasse au trésor qui remonte jusqu’aux histoires et légendes qui entourent un lieu emblématique d’Hokkaido, plus précisément dans la ville d’Hakodate. Chef et guerrier réputé d’une milice sous l’ère Edo, Hijikata Toshizō fut le détenteur d’un sabre disparu et que beaucoup de collectionneurs semblent vouloir s’arracher de nos jours. Les secrets qu’il renferme sont au cœur d’une nouvelle enquête, où même l’insaisissable Kaito Kid, en grande partie inspiré d’Arsène Lupin, est de la partie. Il n’est pas aussi fréquent de voir ce héros évoluer aux côtés de Conan, alors chaque confrontation ou alliance de circonstances sont bonnes à prendre.

Toujours inspiré par de grandes figures de polar, Shinichi Kudo reste emprisonné dans l’avatar de Conan Edogawa. Sa sagacité est toujours sollicitée. Lorsque les kanjis et les kanas japonais ne sont pas à votre portée afin de décrypter des messages cachés, vous pouvez compter sur sa réponse élémentaire. Il est toutefois dommage que ce héros ne progresse pas davantage, que ce soit en tant que Conan ou Shinichi. Noyé dans différents groupes de personnages, l’intrigue le surclasse et entérine par la même occasion tout élan d’empathie. Il s’agit pourtant d’une qualité précieuse avec autant de visages connus à l’écran. Pour les non-néophytes, cela ne fera qu’alourdir l’image et le récit de figurants un peu trop invasifs.

Vengeance par amour

Passé la traditionnelle présentation des protagonistes dans un élan jazzy, toujours stimulant et vivifiant, il est nécessaire de raccrocher les wagons avec les enjeux historiques qui meublent ce nouveau récit. Ce dernier film est ainsi plus exigeant que les précédents, tant la surcharge d’information vient parasiter le visionnage. Souvent en pilote automatique, mais agréablement parsemé d’envolées lyriques ou épiques, on parvient souvent à compenser et restaurer les trous du scénario. Celui de Takahiro Okura semble en revanche charcuté par un montage qui ne jure que par la cohérence. Elle réclame ainsi une narration assez exigeante vis-à-vis des derniers films, qui, malgré quelques facilités d’écriture notables, ne manquaient pas de rythme. Verbeux à tout instant, peu dynamique avant le sprint final vers le dénouement, ni l’enquête, ni la sous-intrigue romantique de Heiji Hattori, ne parviennent à convaincre.

Cela est d’autant plus frustrant, sachant la richesse visuelle et esthétique du film. Hormis quelques passages obligés, où le recueil des témoignages est nécessaire pour poser les bases de l’intrigue, nous nous dirigeons peu à peu vers l’emplacement de Goryokaku, une forteresse en forme d’étoile. Elle constitue à la fois la carte postale idéale pour promouvoir cet espace fleuri et coloré, mais constitue également le terrain de jeu idéal pour les animateurs qui rêvent de mettre en scène de courtes séquences qui citent le travail d’Akira Kurosawa. Faute de courir autour de buildings ou dans les transports en commun tokyoïtes, nous avons droit à un décor plus ouvert et avec une vue impressionnante sur Hakodate. La ville prend une nouvelle dimension ici, tandis que les personnages vadrouillent dans l’espoir de susciter un peu d’émotion dans toute cette visite touristique déguisée.

De même, là où l’on vante naturellement la générosité des films en termes de sensations fortes, la plupart des arguments convergent vers une expérience anti-spectaculaire. On pense notamment à un duel aux sabres, constamment repoussé et désamorcé, où on préfère le coup parfait qu’un véritable échange qui fait grimper la tension. Quant à l’humour bon enfant qui arrose le récit avec parcimonie, difficile de lui reprocher autre chose qu’un timing souvent imparfait. Il est donc regrettable que cet épisode passe à côté de ses arguments. Censé être une chasse au trésor remplie de bons sentiments et de tout un arsenal d’artefacts tranchants, Détective Conan : l’Étoile à 1 million de dollars reste une déclaration d’amour manquée aux personnages de Gōshō Aoyama. Tout comme sa carte joker en scène post-générique, l’ensemble ne risque pas de nous laisser un souvenir impérissable. Vivement la suite quand même !

Bande-annonce : Détective Conan – L’Étoile à 1 Million de dollars

Fiche technique : Détective Conan – L’Étoile à 1 Million de dollars

Titre original : Meitantei Conan : 100-man Dollar no Michishirube
Réalisation : Chika Nagaoka
Scénario : Takahiro Okura
Musique : Yûgo Kanno
Production : TMS/1st Studio
Pays de production : Japon
Distribution France : Eurozoom
Durée : 1h50
Genre : Animation, Policier, Action
Date de sortie : 19 juin 2024

Détective Conan : L’Étoile à 1 Million de dollars – une intuition émoussée
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2.5

« Sociologie du journalisme » : une profession auscultée

La collection « Repères » (La Découverte) accueille une nouvelle édition, la sixième, de l’opuscule Sociologie du journalisme. Érik Neveu y retrace l’évolution d’une profession en mutation constante. 

Sous l’influence de changements économiques, technologiques et sociétaux, les journalistes doivent constamment adapter leurs pratiques et s’inscrire dans un paysage médiatique en perpétuelle mutation. Dans son essai, Érik Neveu fait largement état, de manière socio-historique, des conditions dans lesquelles s’exercent les métiers de presse, sans oublier d’identifier ceux qui les occupent.

Le journaliste, selon une définition basique, est celui qui récolte, sélectionne, vérifie et met en perspective l’information. Cependant, plusieurs réalités viennent s’y heurter : la quête de l’instantanéité, de plus en plus pressante, l’empreinte idéologique qui marque certaines rédactions, ou encore le double étau de la réduction des ressources financières et de la concentration des entreprises de presse dans les mains de milliardaires parfois interventionnistes.

Érik Neveu livre une approche technico-pratique et une socio-historicité du journalisme. Il remonte aux origines des métiers qui le forment. Aux États-Unis, un discours d’objectivité, centré sur la récolte et la restitution des faits, prévaut : il est crucial de séparer information et commentaire. Les barons de la presse y sont des entrepreneurs capitalistes, favorisant une professionnalisation par la logique entrepreneuriale.

En France, jusqu’à la Belle-Époque, les journalistes n’étaient pas des professionnels à plein temps, mais souvent des écrivains en devenir. La Première Guerre mondiale a cependant été un catalyseur pour l’institutionnalisation de la profession. En 1918, un syndicat des journalistes voit le jour, établissant une charte déontologique et solidifiant le groupe autour de références éthiques. C’est aussi à cette période que les premières écoles de journalisme apparaissent, à l’instar de celle fondée par des journalistes catholiques à Lille en 1924.

Sociologie du journalisme en atteste : contrairement à d’autres professions, le prestige du journaliste dépend de sa visibilité, de son expression et de son réseau, plutôt que de ses qualifications académiques. Par ailleurs, depuis un demi-siècle, plusieurs dynamiques majeures se dégagent, parmi lesquelles la féminisation de la profession (surtout observable dans la presse périodique) et la précarisation (avec de plus en plus de pigistes). En 2023, 48 % des journalistes étaient des femmes, contre seulement 15,3 % en 1965. 

En France, le poids de la presse magazine est notable, employant deux fois plus de journalistes que ses homologues allemands ou canadiens. En 2023, 27,6 % des journalistes travaillaient par ailleurs dans l’audiovisuel. Érik Neveu s’intéresse aux différents médiums et à leur périodicité, utiles pour déconstruire les réalités sous-jacentes de la profession. Il revient longuement sur le champ journalistique, qui se structure notamment en fonction du niveau socio-économique du lectorat et de la valorisation des titres, voire des rubriques.

Les choix éditoriaux, les conflits de légitimité, la quête d’audience, les impératifs économiques, le rôle du secrétaire de rédaction ou du chef de service : de nombreuses considérations sont éventées dans l’opuscule, et objectivées à l’aide de théories sociales. L’auteur explique que les journalistes doivent jongler avec l’urgence des événements imprévus, mais aussi la routine des rendez-vous institutionnels ou sportifs. Revenant sur l’écriture, il met l’accent sur la recherche de pédagogie et d’objectivité, même si la pratique journalistique véhicule souvent des stéréotypes simplistes (sur l’Irak, les banlieues, etc.), en contradiction avec sa mission première.

Ces dernières années, les unes des journaux se sont aérées, les articles se font plus concis, et la culture des brèves s’est imposée par crainte de perdre l’audience. L’agenda setting, soit le rôle des médias dans la mise à l’agenda de certains sujets, est un autre aspect essentiel abordé par l’auteur, qui ajoute que les journalistes possèdent un pouvoir de consécration, particulièrement visible dans la promotion des artistes.

Le journalisme a traversé des périodes de profondes transformations. Les contraintes économiques, l’évolution des pratiques et l’émergence de nouveaux médias redéfinissent constamment les contours de cette profession. Sociologie du journalisme en rappelle les tenants et aboutissants, de manière claire et pertinente, avec des exemples concrets et une assisse académique appréciable.

Sociologie du journalisme, Érik Neveu
La Découverte, juin 2024, 128 pages

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« Pep Guardiola : récit d’un couronnement » : la volonté de tout gagner

Dans son ouvrage Pep Guardiola, récit d’un couronnement, Marti Perarnau ne déroge pas à ses habitudes : il s’inscrit dans les pas de l’entraîneur catalan et dévoile les coulisses de son management, ses moments de gloire et les obstacles qui se dressent sur sa route. Le livre explique par le menu comment Pep Guardiola a transformé une équipe vieillissante en une véritable machine à gagner, tout en naviguant à travers les crises et les rivalités souvent féroces de la Premier League.

C’est une évidence : Pep Guardiola a un flair exceptionnel pour repérer les talents. À Manchester City, il va adouber le jeune Phil Foden, qu’il préfère aux pourtant talentueux Jadon Sancho et Brahim Diaz. Sa philosophie de jeu, elle, n’a pas changé depuis ses années barcelonaises ou munichoises : elle reste axée sur la possession du ballon et le contrôle du tempo, deux principes fondamentaux pour l’entraîneur catalan. Des joueurs comme Ruben Dias et Rodri deviendront des années plus tard des éléments essentiels à cette stratégie, permettant à Guardiola de façonner une équipe capable de dominer ses adversaires sur le terrain. On pourrait d’ailleurs ajouter John Stones, dont les performances lui permettent de mettre en place ce fameux « latéral-milieu » qu’il recherche depuis toujours. 

Marti Perarnau livre beaucoup d’anecdotes sur Pep Guardiola. Sa volonté de contrôler tous les aspects du jeu s’étend également à la préparation physique et à la nutrition des joueurs. Contrairement à son expérience au Bayern Munich, il parvient rapidement à réformer le service médical de Manchester City, renforçant ainsi l’importance de la condition physique dans son approche. Cette méticulosité conditionne aussi son choix de se séparer de Joe Hart, véritable institution au club, mais dont les qualités au pied ne correspondaient pas à ses exigences tactiques.

Les défis de la reconstruction 

Lorsque Pep Guardiola prend les rênes de Manchester City, il hérite d’une équipe vieillissante qu’il ne peut pas remanier aussi rapidement qu’il le souhaite. Entre les contraintes salariales et les contrats existants, il doit faire preuve de patience et de stratégie. La première année est donc marquée par une phase de transition, où le coach catalan travaille à restructurer son effectif tout en maintenant un niveau de performance acceptable.

Malgré les défis, Pep Guardiola continue d’appliquer sa philosophie de jeu, s’inspirant de ses succès passés avec des joueurs comme Xavi au Barça et Lahm au Bayern. À Manchester City, c’est Kevin De Bruyne qui portera son équipe. Cependant, tout ne se déroule pas comme prévu : tantôt c’est Mendy ou Kompany qui se blessent, tantôt c’est une série de six matchs sans victoire qui insinue le doute dans son esprit. Marti Perarnau raconte même que l’entraîneur a parfois regretté le manque d’envie et de courage de son équipe, après qu’elle a remporté la Ligue des Champions, dans un contexte où l’adversité (Liverpool, Arsenal) était forte.

Pendant son aventure citizen, Guardiola va placer Agüero en concurrence avec Gabriel Jesus, manquer de peu le recrutement de Virgil van Dijk, se brouiller avec Joao Cancelo, se casser les dents plusieurs fois à Tottenham, tirer le meilleur de Leroy Sané, David Silva ou Raheem Sterling… Il a joué sans véritable numéro 9 après le départ d’Agüero et avant l’arrivée d’Haaland. Il a aussi connu quelques défaites amères en finale de la Ligue des Champions, contre Chelsea, Monaco, Lyon ou le Real Madrid.

Marti Perarnau détaille minutieusement chaque saison, évoquant les dynamiques de l’équipe, les exploits, les attentes et les déceptions. La rivalité intense avec Liverpool et plus tard avec Arsenal, ainsi que les accusations de violation du fair-play financier, ajoutent une dimension presque dramatique au récit. La résilience de Pep Guardiola, ses idées footballistiques et sa capacité à voir ce que d’autres ignorent mènent finalement à la consécration tant attendue en Ligue des Champions en 2022-2023.

Pep Guardiola, récit d’un couronnement revient ainsi sur l’épopée la plus récente de l’un des plus grands tacticiens du football moderne. Marti Perarnau nous révèle (une fois encore) un entraîneur perfectionniste, visionnaire et résilient. Un homme qui a su façonner une équipe à son image, pour décrocher tous les titres et records possibles (ou presque) en Premier League et sur la scène européenne.

Pep Guardiola, récit d’un couronnement, Marti Perarnau 
Marabout, juin 2024, 496 pages

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3.5

Les vivants sont des rois de Floriane Joseph : poésie romanesque

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Floriane Joseph est une jeune autrice émergente dont le premier roman, La Belle est la bête, a été publié en 2021. L’écrivaine a également publié, en 2023, un recueil de poésie (Tant qu’il restera des corps à étreindre) solaire, habité et féministe aux éditions Sterenn, maison assurément à suivre. Son deuxième roman, Les vivants sont des rois est paru début 2024 chez Michel Lafon. Un roman condensé, électrique, sauvage, parfait pour une soirée de lecture poétique.

D’emblée, Floriane Joseph nous plonge dans Les vivants sont des rois en décrivant ses personnages comme des astres. Elle entre donc dans la fiction par la poésie, son autre talent d’écriture. Nous voilà entraînés avec Calypso, Line, Joris, Katia et Mathieu dans une nuit d’étoiles où le monde bascule. Tout est mouvant nous dit l’autrice, son écriture est donc celle du mouvement permanent, du basculement. Une tragédie les hante, mais ils tentent de vivre, de s’accrocher aux détails, aux instants, à leurs instincts respectifs et surtout à ce qui les lie.

L’autrice raconte cette nuit comme un voyage où le lecteur ne peut lâcher le livre, il est pris dans l’instant présent, parfois brisé par quelques souvenirs d’un autre instant, tragique, où l’un des leurs a pris une décision radicale. Ici, les corps dansent contre des corps qui sont connus – et ne s’évaporent donc pas – ils s’observent pour comprendre ce qui a changé, ce qui n’est plus et apprennent à s’apprivoiser de nouveau avec tout ce qu’il y a entre eux de non-dits et d’étreintes brisées.

La fête n’est pas finie tant que les vivants décident de continuer à vivre, tel est le message de Floriane Joseph: « Les vivants ne sont pas coupables de n’avoir pas sauvé leurs morts. Ils sont la seule raison pour laquelle leurs morts sont restés vivants si longtemps. » Ici, chaque mot écrit par l’autrice percute, il fait sens. Son texte est une étoile filante, on y fait le vœu de repartir de zéro, où chaque moment de la soirée rappelle des souvenirs, mais surtout dit à quel point tout est différent, teinté de culpabilité. Chacun interroge sa responsabilité, son aveuglement face au réel et interroge l’amitié qui les réunit dans cette soirée post-tragédie. Au-delà du titre, le roman de Floriane Joseph est imprégné d’un univers vivant, qui bruisse et s’écrit à coup de phrases vives, complètes et poétiques. Les images sont souvent d’une beauté insondable.

Ceux qui restent avec leurs émotions, leurs remords et leurs rêves aussi, sont les rois d’un roman où chacun déploie ses ailes et sa palette de couleurs. On y croise des comètes qui entrent en collision avec des planètes et autres électrons libres. L’écriture est percutante elle aussi. Les vivants sont des rois est un voyage d’une soirée, une histoire de vivants et de morts qui apprennent à se pardonner. Un petit bijou.

Les vivants sont des rois : fiche technique

Cinq amis d’enfance se retrouvent, le temps d’une soirée. Calypso, Line, Joris, Katia et Mathieu ne se sont pas revus depuis la Tragédie. Mais cette nuit, à l’aube de tous les possibles, ils décident de tout oublier – passé, remords, regrets, absence – et de laisser l’ivresse les emporter, leurs liens se révéler, se nouer, ou se défaire comme un adieu à l’enfance qui, déjà, s’enfuit. Car ceux qui sont bel et bien là, ont le devoir de régner sur la vie en rois…

Autrice : Floriane Joseph
192 pages
Michel Lafon
Date de sortie : 11 janvier 2024

Une Vie : mémoires d’un anonyme

L’abnégation de soi n’est-elle pas le geste le plus humain dans les heures sombres ? Si James Hawes ne la met pas entièrement en application dans son premier long-métrage, préférant s’arrêter aux standards du biopic académique, Une Vie met en lumière cette prouesse à travers ses personnages engagés. L’exercice commémoratif, niais et fiévreux par instant, n’a pas l’ambition de dépasser les modèles qui l’ont précédé, ce qui en fait un objet d’étude sans transcendance ni émotion. Reste que « l’histoire vraie » et méconnue de celui que l’on surnomme le Schindler britannique vaut bien un coup d’œil dans le rétroviseur.

À redécouvrir en VOD dès 24 juin et en DVD/Blu-ray à partir du 26 juin.

Synopsis : Prague, 1938. Alors que la ville est sur le point de tomber aux mains des nazis, un banquier londonien va tout mettre en œuvre pour sauver des centaines d’enfants promis à une mort certaine dans les camps de concentration. Au péril de sa vie, Nicholas Winton va organiser des convois vers l’Angleterre, où 669 enfants juifs trouveront refuge.

Toute bonne recette d’un récit biographique investit au mieux les témoignages directs des personnes concernées et de leur entourage. James Hawes, cador de la télévision britannique pour avoir travaillé sur des séries notoires (Black Mirror, Snowpiercer, Slow Horses), a donc sauté sur les propos que Barbara Winton a recueilli auprès de son père dans son roman If It’s Not Impossible…The Life of Sir Nicholas. Malgré un support aussi vaste et conséquent, le premier long-métrage du cinéaste peine à dérouler toute l’ampleur d’un récit de sauvetage extraordinaire à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Via la ligne ferroviaire transeuropéenne qui reliait Prague à Londres, il nous est conté une opération hors circuit du Kindertransport organisé par la Grande-Bretagne, même si elle en possède tous les aspects.

Les germes de la discorde

1938. L’Europe n’a pas encore basculé sous le joug et la suprématie du chancelier du Reich. Pourtant, l’ombre du nazisme plane déjà dans les contrées les plus démunies. Contraintes à l’exil, de nombreuses familles rebondissent d’un camp de réfugiés à l’autre, et de plus en plus vers l’Est ou l’Ouest. L’instinct de survie travaille donc ces parents qui ne peuvent nourrir leurs enfants, ni leur offrir un refuge adéquat. Pour Nicholas Winton, un courtier britannique d’origine juive allemande, cette situation lui déchire le cœur. Il troque donc sa paire de ski pour rallier une destination plus hostile que les montagnes enneigées suisses. Il est ainsi venu prendre le pouls de la nation tchécoslovaque, pour la plupart de la même confession que la sienne. Il se découvre alors un instinct paternel qui le pousse à agir silencieusement et méthodiquement, afin de préserver le plus d’enfants d’une guerre imminente.

Il existe un avant et un après. Il est facile de s’imaginer le pont qui relie les deux périodes clés dans la vie de Nicholas Winton. Tiraillé entre trop et tout vouloir raconter, Hawes opte pour une narration en flashback, quitte à en diluer l’intensité dramatique. Il n’évite pas non plus les écueils qui font d’Une Vie un florilège de séquences remplies de bonne volonté et de discours pompeux sur la condition humaine. Elles témoignent pourtant d’une bonne documentation, là encore, pas assez mise en valeur. Le déroulement du sauvetage est rapidement esquissé dans un montage clipesque, anéantissant pour de bon toute forme de tension qu’on aurait pu générer. Et ce n’est pas la musique de Volker Bertelmann qui aidera le film à se défaire du pathos.

Bien heureusement, Anthony Hopkins et Johnny Flynn répondent présents dans un jeu de miroir séduisant. Pourtant, leur interprétation, que l’on pourrait qualifier d’une « performance à Oscar », est détrônée par le parcours héroïque de leur avatar. Tout est bon à prendre lorsqu’il s’agit de bonifier un récit déjà extraordinaire, mais à force de tirer sur la corde de la sensibilité, elle finit par se rompre. De ce fait, le film se mord la queue dans un sensationnalisme qui pourrait bien atteindre les spectateurs qui n’auraient pas encore eu vent des moyens employés par Oskar Schindler dans le célèbre film de Steven Spielberg.

Les trains de la survie

À défaut d’avoir dressé une liste des rescapés, Winton en a fait un album. Il est revenu avec des photographies, éléments rares et précieuses qui lui ont permis de parvenir à ses fins. Le nerf de sa guerre résidait dans la falsification de documents d’identité. C’est pourquoi, le film nous renseigne sur les grandes lignes de cette démarche onéreuse, au nez et à la barbe d’une administration totalitaire qui gagne peu à peu du terrain. Une course contre la montre fut lancée et tous les marqueurs essentiels du sauvetage de 669 enfants trouveront leur place dans les flashbacks d’un homme qui s’apprêtait à dévoiler son engagement au monde entier. Il y avait donc deux fronts à gérer. Sur place pour le recensement, puis dans le réseau administratif londonien pour que chaque enfant puisse légalement recevoir une nouvelle famille d’accueil. Ce sont les visages de cette jeunesse que Hawes filme avec attention, tenant fermement sa caméra à leur hauteur, si bien qu’il arrive à jouer sur le dilemme moral des parents qui ont dû se séparer de leurs enfants.

La reconstitution rencontre toutefois des limites, notamment pendant l’enregistrement d’un show télévisé. Rien ne remplace la puissance évocatrice des véritables images d’archives et les séquences fabriquées effleurent à peine le vertige d’une déflagration émotionnelle. Ce fut déjà un problème souligné dans Simone, le voyage du siècle et les exemples ne manquent pas. Ce qui est essentiel à retenir réside donc dans le portrait de Nicholas au début du dernier siècle. « Qui sauve une vie, sauve le monde ». Le film est animé par ce proverbe, malgré le fait qu’il ne se revendique pas comme un héros. Il s’agit uniquement d’un homme qui a longtemps été hanté par les visages de celles et ceux qu’il n’a pas pu sauver. Dommage qu’il faille nous le rappeler avec insistance et avec des mots qui ne sont là que pour étoffer ce qui a enfin trouvé sa place dans les livres d’histoire. Le jeu de regard à lui-seul aurait suffi à exprimer toute la souffrance d’un homme qui ne pouvait que témoigner des horreurs qu’ont vécues les déportés.

Une histoire, certes importante, mais dont les ingrédients ont infusé dans la surenchère d’une commémoration poussive et maladroite dans son déroulé. Il ne pouvait pas y avoir plus beau message d’espoir que de savoir que des enfants juifs puissent prendre le train pour assurer leur avenir. Si on reste convaincu que le projet est une nécessité, afin de diffuser des valeurs solidaires dont l’humanité peut encore douter aujourd’hui, Une Vie reste en creux du portrait de Nicholas Winton, en nous refusant l’accès aux mêmes quais où les sentiments d’incertitude, de frustration, d’injustice et d’apaisement se sont intimement mêlés. Dommage que cette honorable leçon d’histoire ne soit pas toujours à l’image d’un homme dont la modestie contrariée l’a élevé au rang de guide spirituel pour les générations à venir.

Les bonus

Près d’une demi-heure de bonus accompagnent le film dans son blu-ray. Les interprètes de Nicholas Winton dans sa version âgée et de sa mère, Babette Winton, à la fin des années 30, nous font l’honneur de revenir sur leur expérience sur le tournage du film, tout en témoignant leur respect autour du sauvetage de nombreux enfants juifs à Prague.

Anthony Hopkins ouvre donc le bal en relatant l’état d’esprit du modèle qui l’a inspiré. Nous connaissions déjà sa bravoure, mais l’acteur gallois insiste également sur le souvenir d’un train d’enfants qui n’est jamais parti et qui l’a hanté presque toute sa vie. Helena Bonham Carter vient ensuite conclure en rappelant la leçon d’humanité qu’ont enseigné Nicholas Winton et ses associés, avant d’aborder l’étroite complicité qu’il avait avec sa mère. D’autres anecdotes concernant leur collaboration avec l’acteur-chanteur Johnny Flynn (vu dans le film Emma. ou dans les séries Lovesick et Ripley) et le réalisateur James Hawes, un cinéaste semble-t-il joviale, attentif et à l’écoute de son équipe, viennent agrémenter leurs discours élogieux.

Pour compléter la double interview des comédiens, la seconde partie des bonus contient les témoignages de plusieurs enfants réfugiés que Nicholas Winton a sauvé avant la Seconde Guerre mondiale. Après leur avoir montré le film, ces derniers évoquent librement leurs souvenirs et de ce qu’ils ont traversé. Pensant que l’exil était temporaire, qu’ils pourraient retrouver leur famille tôt ou tard, chaque récit bouleverse par une tendresse insoupçonnée. Si l’Histoire nous apprend que la vie est loin d’être rose bonbon chez l’habitant, on retient de ces réfugiés de guerre leur profond respect pour leur sauveur, qu’ils n’ont pas revu avant que la BBC rende public ses exploits. Pas d’hésitation à avoir si vous souhaitez renouer avec des émotions crues et sincères, vous en aurez pour onze minutes par ici.

Et pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir leur étude sur Nicholas Winton et son histoire, l’édition spéciale Fnac contient le documentaire inédit Nicky’s Family (1h36). De quoi restaurer un peu plus la mémoire d’un homme humble, d’une grande humanité et peut-être révéler les difficultés qu’ont eues les réfugiés à conserver et transmettre leur judaïté.

Bande-annonce : Une Vie

Fiche technique : Une Vie

Titre original : One Life
Réalisation : James Hawes
Scénario : Lucinda Coxon, Nick Drake
Musique : Volker Bertelmann
Décors : Christina Moore
Costumes : Joanna Eatwell
Photographie : Zac Nicholson
Montage : Lucia Zucchetti
Producteurs : Iain Canning, Guy Heeley, Joanna Laurie, Emile Sherman
Production : See-Saw Films, BBC Film, MBK Productions, Cross City Films, FilmNation Entertainment, LipSync
Pays de production : Royaume-Uni
Distribution Royaume-Uni : Warner Bros.
Distribution France : SND
Année de production : 2023
Durée : 1h49
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie au cinéma : 21 février 2024
Date de sortie VOD : 24 juin 2024
Date de sortie DVD/Blu-Ray : 26 juin 2024
Éditeur : M6 Vidéo

Majo no Michi – 1 : le chemin de la sorcière

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Le choix du titre étant une expression japonaise transcrite en caractères latins, pas d’ambiguïté puisque sa signification est toute trouvée avec le complément de titre : le chemin de la sorcière. Que ce soit par son titre ou son format et même l’organisation générale des pages, cet album se situe donc clairement dans le sillage du manga. L’auteur pousse l’identification avec des couleurs pour les premières pages, couleurs de belles factures qui font regretter leur absence ensuite. Cependant, il marque son identité française avec un sens de lecture classique.

Tony Concrete (probablement un pseudo) vit dans la région de Strasbourg, probablement un peu en marge de la société comme ses héroïnes. En effet, d’après les informations qui figurent sur la couverture, il a longtemps mené une vie de Neet, acronyme de Not in Education, Employement or Training. Et comme elles, il se déplace en vélo. On apprend aussi qu’il a déjà proposé des histoires courtes pour des magazines et bénéficié de résidences d’artistes. Son sens de l’humour s’accorde avec l’auto-dérision avec laquelle il présente cette histoire « Je voulais créer une œuvre manifeste et poser la pierre angulaire du spinozisme magique mais au final, j’ai juste fait une BD de vélo (encore). » Bien entendu, il se sous-estime un peu, car si sa BD parle bien de vélo, elle ne s’en contente pas, loin de là.

Vera et Mary

L’album est centré sur deux personnages, Vera la brune et Mary la blonde qui vivent en colocation dans Strasbourg. Elles ont l’âge pour être étudiantes et d’ailleurs elles ne manquent pas de connaissances. Mais leur domaine est un peu à la marge, puisqu’elles s’intéressent à la magie et se considèrent comme des sorcières. On a un peu de mal à évaluer ce que cela sous-entend pour elles et on se demande si elles le sont de naissance ou non. Ainsi, en particulier chez Vera on sent un lien fort avec la nature et même ce qu’on pourrait appeler les forces naturelles. D’ailleurs, en la suivant, on apprend qu’elle va régulièrement consulter celui qu’elle considère comme son initiateur en sorcellerie.

Des choix de vie

Le souci pour Vera, c’est son refus des compromis avec une société aveuglée par sa volonté de progrès. La jeune fille s’exclue donc volontairement du système de travail-consommation. Refusant les règles du monde régi par les lois de la consommation, de l’économie et de la soumission aux pouvoirs dominants, elle se met en situation de quasi survie constante. Mais elle est jeune et cela semble lui convenir puisqu’elle privilégie son lien avec la nature. Cela ne l’empêche pas de chaparder à l’occasion, pour se nourrir, un peu comme un chasseur chasse. On pourrait se demander comment elle s’en sort pour régler le loyer de sa colocation avec Mary, mais cette dernière a un salaire, car elle fait de la livraison à domicile, à vélo bien entendu. De plus, dans la société qui l’emploie, elle est très bien notée, ce qui lui permet d’obtenir pas mal de commandes. Sachant cette position comme vitale, elle l’entretient en demandant à l’occasion à Vera de la remplacer discrètement, ce qui lui permet de souffler tout en continuer d’assurer du côté des commandes et donc de conserver sa position de livreuse réputée. A noter quand même une petite contradiction entre Vera et Mary, puisque cette dernière entre à sa façon dans le jeu de la compétition, base de notre société.

Rencontres et observations

Bien entendu, cette situation ne peut pas perdurer, car Vera touche une allocation de demandeuse d’emploi. Étant donné qu’elle ne cherche pas d’emploi, elle finit par se trouver face à un dilemme : mettre un pied dans un système qu’elle refuse ou bien assumer des travaux d’intérêt général pour conserver son allocation. C’est en attendant son tour pour faire le point qu’elle fait la rencontre d’un garçon qui manie un étrange objet. Et c’est en acceptant un compromis qu’elle se met dans une situation bien plus risquée que ce qu’elle imaginait. Parce que la société ne fait pas de cadeaux à celles et ceux qui rechignent à s’y intégrer. Vera comprend rapidement que les deux choix qu’on lui propose sont des cadeaux empoisonnés. Heureusement, tout cela ne lui fait jamais oublier ce qui importe à ses yeux : ses objectifs en tant que sorcière.

A quand la suite ?

Cette BD du label COMBO devrait trouver son public de jeunes adultes sans trop de peine, au vu des thèmes qu’elle aborde. Organisé en chapitres d’épaisseurs raisonnables l’album se lit bien. On peut s’identifier aux personnages principaux et vibrer à leurs mésaventures et rencontres. Ce ne sont pas des sorcières à l’ancienne chevauchant un balai, mais plutôt des personnes attentives à ce qu’elles observent autour d’elles et qui ont visiblement un projet d’envergure, réfléchi de longue date. Ce premier volet n’en dévoile pas grand-chose, suffisamment pour qu’on attende l’autre volet avec une réelle curiosité. Le seul bémol concerne le dessin. Bien que de facture agréable, il manque trop souvent de détails, surtout pour tout ce qui concerne les décors et l’arrière-plan. L’ensemble donne l’impression de pouvoir être fignolé, un peu comme si l’auteur doutait encore un peu de son style.

Majo no Michi 1 – Le chemin de la sorcière, Tony Concrete
Dargaud (Label COMBO) : sorti le 7 juin 2024

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3.5

Parmi Nous, Tome 0, Premier Assaut de Lidjo

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Aimez vous la science-fiction ? La France semble bouder ce genre littéraire hautement original, au potentiel illimité, préférant se plonger dans des biographiques politiques et récits feel-good. Pourtant, les lecteurs élitistes ont l’air d’oublier de grands noms : Jules Verne, Isaac Asimov ou encore Philip K. Dick, pour ne citer qu’eux. Loin d’être un simple refuge pour celles et ceux qui s’ennuient, cet art déploie l’imagination, permettant à son créateur de dénoncer le réel et d’anticiper l’avenir… Dans son premier roman, Lidjo présente Parmi Nous, Tome 0, Premier Assaut – le pilier fondateur d’une saga prometteuse. Pour ses débuts, l’auteur choisit l’autoédition, comme de nombreux écrivains qui souhaitent se lancer dans le bain sans passer par le biais d’une maison traditionnelle. C’est risqué, mais cela peut parfois payer… Revenons à nos moutons !

Ce récit unique en son genre mêle avec brio des thématiques qui semblent très éloignées les unes des autres. Pourtant, l’ensemble parvient à instaurer une harmonie narrative réussie. Une petite pépite qui transcende les frontières de la science-fiction à la française, où le personnage clef n’est nul autre qu’un ancien soldat de la Légion étrangère, reconverti en … Chauffeur VTC. Comme nous l’avons dit, Parmi Nous, Tome 0, Premier Assaut de Lidjo est le premier roman de son auteur. Un ouvrage de qualité, qui s’ouvre aussi à des interrogations d’actualité. Histoire, politique, violence et secrets…

En outre, le livre s’articule autour de deux personnages cruciaux, qui revêtent une grande importance, à commencer par Alex. Après avoir rejoint la Légion étrangère, le bonhomme change d’avis. Des évènements dramatiques et tragiques jalonnent son chemin, venant ainsi bousculer ses plans initiaux. Intégrer des éléments existants et placer son intrigue en France ? Voilà qui demande une certaine audace. D’un côté, cela peut tout à fait fluidifier la lecture et l’immersion : si vous êtes français ou tout simplement familier avec la France, vous aurez plus de facilité à entrer dans ce roman, puisque Lidjo joue avec nos connaissances et insuffle du réel dans sa fiction.

Jusqu’au jour où tout bascule : son neveu disparaît !

Ce premier tome n’est que le début d’une aventure bien plus vaste, qui laisse entrevoir un univers foisonnant d’idées toutes plus originales les unes que les autres. L’auteur alterne les points de vue entre Alex et Mylo, un extraterrestre qui raconte sa propre histoire. Des chemins indéniablement voués à se croiser l’un et l’autre. Est-ce que cet alien a un rapport avec la disparition de Phil, évaporé dans des circonstances très étranges ? Voilà qui ajoute une dose de mystère et surtout, qui plante les prémices d’une enquête qui tient le lecteur en haleine, tout au long du livre… Le roman Parmi Nous, Tome 0, Premier Assaut fait 194 pages et se déguste très facilement et rapidement. Arrivé au bout de cette aventure, l’on en redemande, ce qui est un très bon signe. Lecteur assoiffé, lecteur emballé !

Rencontrez Alex, protagoniste de cette saga « syfy »…

Enfin, l’écrivain Lidjo tisse pour son tout premier pas dans le monde de l’écriture une narration bien menée, créant une proximité entre son personnage principal, Alex et son lecteur. En quête de rédemption, ce héros est plus complexe qu’il n’y paraît. En réalité, il évolue lentement, mais sûrement. D’ailleurs, c’est un reproche que certains lecteurs peuvent lui faire : le roman prend son temps, parfois un peu trop. Mais n’est-ce pas le but d’un premier tome, que d’installer tout un « pattern », une toile de fond, pour pouvoir ensuite laisser les personnages s’illustrer, à leur manière ? Grâce à un style abordable et à la portée de toutes les générations, Lidjo réussit à présenter un ouvrage franchement satisfaisant et sympathique à lire. Une pause bien méritée dans notre quotidien, qui invite également à la réflexion. Disponible sur Amazon à un prix accessible, l’œuvre de Lidjo pourrait plaire aux lecteurs et lectrices avides de science-fiction… Encore un doute ? N’hésitez pas à consulter les avis des lecteurs et lectrices sur la plateforme.

Premier Assaut – Parmi Nous, Lidjo
Autoédition, 194 pages