Le deuxième tome de Damn Them All, signé Simon Spurrier et illustré par Charlie Adlard, offre une conclusion plutôt satisfaisante, et très dense, à cette mini-série réussie. Le récit de Spurrier, conjugué au talent graphique d’Adlard, nous entraîne dans une aventure mêlant horreur, suspense et révélations étonnantes. Ellie Hawthorne, armée de son marteau, poursuit sa quête pour « exorciser » les démons, mais son parcours est semé d’embûches et de surprises…
Dans ce second tome, la quête d’Ellie pour libérer Londres des démons prend des tournures quelque peu imprévues. Femme de caractère, forte en gueule, au passé complexe, elle tient la dragée haute dans un récit qui ne se contente pas de suivre les codes classiques du genre. C’est arrimé à ce personnage que Simon Spurrier parvient à construire une histoire solide, bien que parfois trop prolixe et dense.
De son côté, Charlie Adlard excelle dans la création d’une atmosphère sombre. Son trait efficace et sa mise en page soignée, ainsi que les scènes d’horreur parfois gores, laissent une impression tenace. Damn Them All explore des thèmes variés, recourt aux anges et démons, se délecte à épaissir ses mystères et sa dimension spirituelle, avec en sous-texte une critique pertinente de la société actuelle.
Ce deuxième tome conclut de manière satisfaisante cette mini-série. Les nombreuses révélations maintiennent le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page. La richesse de l’univers créé par Simon Spurrier et Charlie Adlard, bien que parfois écrasante, et le personnage d’Ellie Hawthorne demeurent deux des principaux motifs de satisfaction du récit.
Damn Them All s’impose finalement comme un diptyque de qualité, certes exigeant mais efficace. Le soin apporté aux dialogues, souvent drôles et fleuris, apporte une touche particulière à l’ensemble, non sans rupture de ton. Les fans de Hellblazer et les amateurs de récits ésotériques trouveront ici une lecture à la hauteur de leurs attentes.
Damn them all (T.02), Simon Spurrier et Charlie Adlard Delcourt, juillet 2024, 176 pages
Dans ce troisième et dernier tome de la série Au nom du pain, Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune nous transportent en 1955, une époque marquée par la reconstruction et les ambitions croissantes des familles boulangères mises en vignettes.
L’histoire commence en éventant la complexité qui entoure les dynamiques familiales et amoureuses dans la région. La guerre est certes révolue, mais les rivalités et tragédies ne sont pas pour autant derrière les habitants du village. Henri, ambitieux et déterminé, cherche à étendre son activité en rachetant une boulangerie dans un village voisin. Mais il subira la concurrence d’Etienne. C’est acté, la guerre commerciale formera l’enjeu principal de ce troisième et dernier tome.
Avec un effet manifeste : l’intensité dramatique apparaît moindre par rapport aux opus précédents. Là où l’Occupant allemand occupait une place de choix et constituait une menace permanente, ce volume va plutôt mettre en lumière les défis économiques et les stratégies de survie dans la France d’après-guerre. La rivalité entre Henri et Etienne symbolise à cet égard les luttes pour gagner des parts de marché et étendre ses activités commerciales. Cela passe par des recettes volées et copiées, ainsi que les ambitions de plus en plus grandes, qui illustrent en seconde intention la transition vers une économie plus compétitive et probablement moins artisanale.
Au nom du pain clôture avec ce troisième tome une saga familiale riche en émotions et en rebondissements. Quelque peu décevant, ce dernier épisode n’en demeure pas moins intéressant quant à la reconstruction d’une France en pleine mutation et les drames que s’infligent des familles rivales, sur fond de commerce de baguettes et de brioches. Car la concurrence mène parfois à l’échec, l’échec au désespoir, et le désespoir à la tragédie…
Au nom du pain (T.03), Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune Glénat, juillet 2024, 56 pages
De l’absurdité des situations quotidiennes aux parodies de grands mythes, les bandes dessinées de L’Abbé et d’Aristide Renault, publiées par Fluide Glacial, offrent un regard humoristique et décalé sur notre société. Ces récits, courts et punchy, font montre de créativité et d’un humour décapant.
L’Abbé maîtrise incontestablement l’art du strip en trois cases. Ses histoires, courtes et efficaces, abordent des thèmes aussi variés que les problèmes de voisinage, le racisme, les loisirs ou le sexe. Chaque récit se termine sur une chute inattendue appelée à surprendre et surtout amuser le lecteur.
L’Abbé parodie également de grands héros comme les Spartiates ou Batman. Il brode autour d’une érection problématique dans un train, de cheveux blancs arrachés jusqu’à en devenir chauve, du Magicien d’Oz, revisité de manière impertinente, ou d’un vieillard qui visite des sites pornographiques et demande de l’aide à son petit-fils pour augmenter le son… c’est référencé, joyeux, parfois scabreux.
Le style graphique est parfaitement adapté et ce troisième tome s’inscrit sans rougir dans une série qui a fait ses preuves.
De son côté, Aristide Renault fait une entrée remarquée avec ses Quasichroniques. L’album entend revisiter des événements historiques ou culturels en y injectant une double dose d’absurdité et de parodie. Les dinosaures se seraient auto-détruits en jouant, la reine d’Angleterre aurait été remplacée par un robot et l’empire Disney aurait planifié une conquête du monde. Chaque histoire, de Charles Darwin à Taylor Swift, pousse le lecteur à questionner la réalité et à envisager des perspectives alternatives, complètement décalées.
Renault transforme l’Histoire avec une créativité sans borne, intégrant des références historiques, cinématographiques et télévisuelles. Son style narratif accrocheur et son humour bon enfant, souvent désopilant, font de Quasichroniquesune lecture aussi divertissante qu’instructive.
L’Abbé, avec un dessin simple mais expressif, se concentre sur l’efficacité de la narration en trois cases. Il maîtrise les ellipses et joue avec l’imagination du lecteur, quand Renault, de son côté, propose un trait peut-être plus conventionnel mais tout aussi efficace, mais surtout une narration plus ambitieuse et dense, riche en jeux de mots et en parallèles factuels.
Les albums se présentent dans un format idéal pour les vacances. Compacts et légers, ils se transportent facilement et peuvent offrir une parenthèse ludique bienvenue. À travers leurs parodies et leurs réinterprétations, ils nous invitent à voir le monde sous un angle différent, léger et drôle, tout en conservant une réflexion critique sur notre société.
Quasichroniques : La Presque Histoire de l’humanité, Aristide Renault Fluide glacial, juin 2024, 96 pages
3 cases pour 1 chute : Reloaded, L’Abbé Fluide glacial, juin 2024, 96 pages
L’encyclopédie Chronologies visuelles de la nature, parue dans la collection jeunesse des éditions Gallimard, revient sur l’histoire fascinante de notre planète et invite à découvrir les nombreuses merveilles du monde naturel. À travers quelque 140 chronologies thématiques richement illustrées, l’ouvrage nous conduit depuis la formation de la Terre jusqu’aux espèces animales et végétales les plus insolites et remarquables.
Chronologies visuelles de la nature se distingue avant tout par sa capacité à rendre accessible une quantité impressionnante d’informations sur la nature, grâce à des illustrations détaillées et des explications claires, adaptées au public cible, c’est-à-dire les enfants. L’encyclopédie couvre une large gamme de sujets, de la naissance des étoiles géantes et la formation du système solaire aux mystères géologiques comme le Grand Canyon et l’Himalaya, en passant par les grandes régions écologiques comme le bassin de l’Amazone et le désert du Sahara. Chaque section est conçue pour révéler les cycles de vie et de formation, ainsi que les adaptations souvent fascinantes à l’œuvre, et notamment dans le chef des différentes espèces. Les lecteurs peuvent ainsi suivre le rythme des grands biotopes tels que les déserts, les forêts et les récifs coralliens tout en découvrant l’évolution remarquable des plantes et des animaux.
Cet outil éducatif précieux éveille la curiosité tout en stimulant l’émerveillement. Il permet non seulement de comprendre la nature et ses cycles, mais aussi d’apprécier la beauté et la diversité du monde vivant, en offrant une exploration tant visuelle qu’intellectuelle de notre environnement. L’univers se révèle à travers son expansion, l’apparition des particules élémentaires, la formation des atomes et la nucléosynthèse. Le cycle de vie des agrumes est appréhendé de la germination des graines à la maturation des fruits. Les auteurs retracent également l’évolution des plantes depuis les premières algues microscopiques jusqu’à la diversité actuelle, avec des visuels et des explications sur des concepts comme la photosynthèse, la colonisation des terres et l’apparition des premières fleurs.
La dérive des continents, la vie dans le temps ou encore l’ère des dinosaures cohabitent avec des thématiques plus spécifiques, comme les figuiers étrangleurs, qui se développent autour des arbres hôtes pour y prélever les nutriments nécessaires à leur croissance, ou la phalène du bouleau en Angleterre, qui permet de mettre en exergue les changements induits par la révolution industrielle et la sélection naturelle. La guêpe émeraude est quant à elle un exemple fascinant de comportements parasitaires. Les auteurs montrent comment la guêpe manipule sa proie, une blatte, dont elle contrôle le comportement pour nourrir ses larves. Castors, oiseaux, chimpanzés : de nombreuses autres espèces, insectoïdes ou animales, sont elles aussi étudiées dans ces Chronologies visuelles de la nature.
L’encyclopédie, conçue sur base de doubles pages abondamment illustrées, aborde avec exhaustivité les différents concepts attachés à la nature : le lecteur prend notamment la pleine mesure des effets du temps, de l’évolution et de l’adaptation sur elle. Les auteurs se sont attaché, avec un souci de pédagogie évident, à organiser l’information de manière visuelle et chronologique, facilitant la compréhension des lecteurs de tous âges. Tous ces aspects rendent l’ouvrage à la fois pratique, pertinent et engageant.
Chronologies visuelles de la nature, ouvrage collectif Gallimard, juin 2024, 288 pages
Dire que le Marvel Cinematic Universe traverse une phase compliquée tient de l’euphémisme. Films et séries à la qualité de plus en plus médiocres, immenses problèmes de production en interne, reports, absence flagrante de ligne directrice, rien ne va. En revanche, Disney et Kevin Feige ont bien compris que faire de bons films n’était plus une priorité. Pourquoi s’embêter à faire de bonnes choses quand il suffit d’aligner quelques caméos qui feraient passer un projet catastrophique pour le meilleur film de super héros de la décennie ? Malheureusement, pour son arrivée dans un univers au plus bas, Deadpool & Wolverine n’est pas épargné et souffre des pires maux qui rongent celui-ci depuis 2018. Et, pourtant, le troisième volet des aventures du mutant le plus irrévérencieux se révèle fort sympathique, sauvé par le cœur mis dans le projet.
Deadpool : No Way Home of the Mutliverse of Madness
Jusqu’ici et depuis 2000, il ne vous est pas inconnu que les films X-Men appartenaient à la Fox. Pourtant, ce Deadpool & Wolverine fait office de 34ème film de l’Univers Cinématographique Marvel… chez Disney. Rien de bien illogique, quand on sait que le géant aux grandes oreilles a racheté la 21st Century Fox en 2019. Mais alors, tous les événements survenus depuis le premier X-men se déroulaient-ils dans le MCU ? Absolument pas. Pour rendre le tout cohérent, ce troisième opus survient au meilleur moment, en plein arc du multivers. Et, quand on connait un peu le personnage, on se doute que de délicieuses vannes ou remarques sur ce changement d’univers attendent le spectateur. Bingo, on va en avoir pour notre argent !
Avant toute chose, il est important de préciser ceci : Deadpool & Wolverine reste une comédie d’action destinée aux fans du personnage et de Marvel. En l’état, le scénario est terriblement plat. Pire, in fine, il ne fait que très peu avancer l’arc du multivers, ne se contentant de jouer sur des possibilités ouvertes avec la série Loki. Oui, quelques pions sont placés ici et là pour la suite, mais globalement, ce projet reste un stand-alone sans grand impact, dans la même veine qu’un Thor : Love and Thunder. Là où le projet tient tout son intérêt, c’est que pendant 2h, on s’amuse bien. Oui, ce troisième film est parfaitement conscient de ne plus rien raconter et va se contenter de tirer verbalement sur tout ce qui bouge, jonglant entre les envies des fans et les petits plaisirs de Ryan Reynolds (toujours très attaché à l’écriture et au respect du personnage). Le but ici, c’est de faire plaisir, en proposant des caméos attendus ou inattendus, bien plus utiles à l’histoire que Spider-Man : No Way Home et moins insérés au chausse pied en reshoots comme Multivers of Madness. Ouf !
I will always love Huuuugh
Là où l’on attendait d’entrée cet épisode, c’est surtout pour la réunion tant attendue et désirée entre Deadpool et Wolverine. Réclamé autant par les fans que par Deadpool lui-même lors des deux premiers films, le duo rouge/jaune fait des merveilles. L’alchimie entre Reynolds et Jackman est magique, rendant les interactions incroyablement sincères, drôles et touchantes. Parfaitement conscients que les fans se demanderaient à quel point ce retour impacterait la superbe conclusion initiale du personnage dans Logan, le film s’ouvre immédiatement sur cette question. Rassurez-vous, aucun spoiler ne vous expliquera les tenants et aboutissants, mais sachez que cela mène à l’une des meilleures scènes d’introduction de tout le MCU, si ce n’est la meilleure.
Quant à Wolverine, il s’agit bien d’une autre version de celui que nous avons suivi pendant près de deux décennies. Hugh Jackman campe encore avec grand brio un Logan meurtri par ses propres démons, mais dans un style très différent du film de 2017. Dommage que les révélations qui suivent soient décevantes, quand l’on apprend enfin ce qu’il s’est passé dans son univers. Qu’importe, chaque seconde du duo à l’image transpire l’amitié et la complicité que les deux acteurs se portent et ça fait un bien fou. Bien qu’encore une fois, avec Deadpool & Wolverine on sait pertinemment qu’il n’est pas bien écrit, du moins, pas pour son histoire.
META Cagoule, mon Wolvi chéri !
Le côté meta, trash, gore et totalement irresponsable du personnage est resté intact. Oui, Disney a autorisé Reynolds à pousser les curseurs au maximum. Non, Deadpool & Wolverine n’est pas aseptisé, loin de là. Plus que jamais, le 4ème mur en prend pour son grade et tout le monde y passe. Le spectateur, la fox, Disney, Hugh Jackman, même l’état du Marvel Cinématic Universe et le désastre actuel qu’est la saga du multivers, rien n’est épargné. On apprécie l’auto-dérision, en espérant que cela serve réellement à quelque chose pour la suite de l’univers et que tout ceci ne soit pas qu’une fausse remise en question.
Car, pour le reste, disons-le franchement… C’est le néant. Rien de bien alarmant, puisque c’est ce que propose Marvel depuis quelque temps déjà. Les décors sont d’une pauvreté absolue. l’image est immonde et d’un gris d’une tristesse infinie. La mise en scène de la majorité des combats est illisible, sauvée par un montage d’images efficace et une bande-son irréprochable. Restent la formidable scène d’intro et un faux-plan séquence final génialissimes. Alors, oui, on pourrait sortir l’excuse que la majeure partie de l’intrigue se situe dans le Néant, mais Loki a démontré que même une zone fantôme pouvait proposer de belles choses. Dommage. On sort finalement de ce 3ème épisode assez satisfaits, rassurés face à la catastrophe narrative et artistique qu’il aurait pu être. On est bien face à une cagastrophe artistique (quoique, les attentes n’étaient pas bien élevées) mais le cœur mis dans le projet lui offre une telle authenticité qu’il serait dommage de s’en priver.
Bande-annonce : Deadpool & Wolverine
Fiche Technique : Deadpool & Wolverine
Réalisation : Shaun Levy Scénario : Rhett Reese / Paul Wernick / Zeb Wells / Ryan Reynolds / Shaun Levy Casting : Ryan Reynolds / Hugh Jackman / Emma Corrin / Matthew Macfadyen Production : Marvel Studios Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures Genre : Super-héros / comédie / action Durée : 127 minutes Sortie : 24 Juillet 2024 en salles
Riche en réflexion et en émotions, Robot Dreams (Mon Ami Robot) déroule une fable sur les limites d’une amitié, fragilisée avec le temps. Ce film d’animation met tout en œuvre pour que son dispositif, sans dialogue, reste aussi communicatif que possible. Difficile de ne pas tomber en amour pour un chien solitaire et son robot de compagnie. À destination des plus jeunes et des plus nostalgiques, ce bijou de douceur révélé à Cannes et Annecy 2023, puis célébré de tout part en Espagne, sera disponible en DVD et Blu-ray dès ce 24 juillet.
Synopsis : DOG, vit à Manhattan et la solitude lui pèse. Un jour, il décide de construire un robot et ils deviennent alors les meilleurs amis du monde ! Par une nuit d’été, DOG avec grande tristesse, est obligé d’abandonner ROBOT sur la plage. Se reverront-ils un jour ?
Après Torremolinos73, Blancanieveset Abracadabra, il n’est pas étonnant de retrouver Pablo Berger aux commandes d’un nouveau conte sur lequel il peut explorer et développer sa matière stylistique et parfois surréaliste. En revanche, lui-même était loin de se douter qu’il ouvrirait les portes de l’animation pour donner un second souffle au roman graphique de l’américaine Sara Varon. La particularité de l’ouvrage est qu’il n’y a aucun dialogue pour préciser les actions, les pensées ou les émotions des personnages. Cet exercice n’est pourtant pas inconnu au cinéaste espagnol, passionné de Buster Keaton, de l’art muet en général, à la mise en scène de George Méliès et qui a cuisiné Blancanieves dans le même moule.
Beware the lonely dog
Et dans ce « silence », nous découvrons la fragilité de Dog, un anonyme dans le paysage de la Grosse Pomme. Mal dans sa pause, complexé par sa physicalité et sa nature introvertie, il se commande alors un Amica 2000 pour conjurer la solitude qui le ronge au quotidien. Ce robot est doté d’intelligence, mais il a tout à apprendre de ce monde où il naît. Commence alors une amitié qui les emmènera vers une route semée d’embûches et de contretemps en tout genre. Mais laissons d’abord place à l’euphorie du moment, un premier émoi qui opère entre les deux inséparables qu’ils sont. Dog et Robot ne se quittent plus et vadrouillent au cœur d’un New York très animé, pop et coloré. Dog retrouve le sourire et revit enfin, tandis que Robot est de nature observateur et curieux. Son mimétisme dans les rues est touchant et donne lieu à des maladresses souvent amusantes.
Sans nécessairement hériter d’un design « élaboré », seuls quelques lignes sur les visages des personnages suffisent à capter leurs sentiments dans le vif. Wes Anderson s’y était déjà essayé avec son Île aux chiens dans un jeu de regard pertinent. Gints Zilbalodis, avec Ailleurset prochainement avec le sublime Flow, a également démontré que ce dispositif, a priori minimaliste, renferme beaucoup de richesses et notamment dans la matérialité du décor et des corps. Le film joue d’ailleurs sur la masse du Robot, coincé sur le sable froid d’Ocean Beach. Le pauvre Dog, incapable de venir en aide à son ami, doit alors évoluer dans l’attente de pouvoir le récupérer un jour.
Wake me up when september ends
Le temps passe et Dog n’a plus que ses souvenirs pour se rapprocher de Robot, toujours étendu entre la plage et un pays imaginaire assimilable à celui du Magicien d’Oz pour s’évader. Pablo Berger et son équipe façonnent donc toute la thématique de la mémoire, avec beaucoup de lyrisme et notamment à travers la chanson « September » du groupe Earth, Wind and Fire. Sans invoquer une énième outrance nostalgique aux années 80, le tube agit davantage comme une madeleine de Proust et un leitmotiv qui mute au fil des saisons. Elle rappelle ce New York des eighties du cinéaste, tout en gardant l’esthétique et le ton du roman graphique. On peut également penser à l’âge d’or du cinéma de Woody Allen, qui a cristallisé cette époque de Manhattan à Coney Island. Il ne s’agit donc pas de singer Zootopie, qui jouait plutôt sur la dualité bestiale des personnages. Ici, il est bien question de deuil, d’une absence, d’un vide à combler, autant pour Dog que le Robot qui se cherchent l’un et l’autre.
La seconde partie du récit nous donne assez de matière afin de sonder la psyché du Robot, qui finira tout de même de se relever de cette mauvaise passe. On s’attarde alors un peu moins sur ses facultés d’observation et davantage sur d’acceptation d’une séparation. Il doit grandir pour lui, en autonomie et en adéquation avec de nouvelles valeurs qu’il prendra le temps de nuancer. Un peu comme la créature de Frankenstein ou avec le conte de Pinocchio, ce robot est perpétuellement en quête d’apprentissage, tel un enfant qui rêve de devenir un être doté d’un cœur et d’une conscience. On nous rappelle cependant qu’il s’agit bel et bien d’un produit commercial, dont la dépendance et les limites ont subtilement été traité dans Her. Il peut être défectueux et, à court terme, remplaçable.
Ce n’est qu’au terme de ce voyage tourmenté que l’on découvre la beauté et la finesse de Robot Dreams, comme une douce extension de la nouvelle éponyme d’Isaac Asimov. Une ingénieuse utilisation du split screen nous bouleverse dans le climax, jusqu’à ce qu’on remette en perspective la notion du coup de foudre qu’il y a eu entre ces deux amis. À la force de tout un tas de séquences musicales et de situations burlesques, il en résulte un vibrant hommage à tous les amis que l’on a perdus et à ceux que l’on récupère en chemin.
Pablo Berger nous raconte comment l’amitié de Dog et de Robot lui rappelle le duo de Casablanca, qui possède également sa musique phare et nostalgique. De même, il expose des thématiques qui peuvent atteindre n’importe quel public, pourvu qu’il soit ouvert à son expérience sensorielle.
L’édition blu-ray, contenant deux cartes postales exclusives, regroupe suffisamment de témoignages pour prolonger notre excursion dans monde enchanté et désenchanté de l’autrice. Même avec un support aussi fourni que le roman graphique de Sara Varon, il a fallu donner vie, insuffler une âme à Robot Dreams, car « c’est tout un univers qu’il a fallu recréer » selon Yuko Harami, la coordinatrice musicale. Elle a suivi tous les projets de Pablo Berger jusqu’à ce film d’animation, dont le défi était de recréer l’ambiance sonore de New York dans les années 80. Elle nous raconte la démarche de documentariste qu’elle a dû adopter, tout en repérant les lieux emblématiques qui ont servi de base pour que l’échelle des bâtiments soit respectée.
Au-delà des animaux qui se promènent tout le long de l’intrigue, il est bon de rappeler à quel point la matérialité du décor nous plonge dans un univers assez proche du nôtre. On revient sur le processus qui a permis de passer de la prise de vue réelle à l’animation, avec beaucoup de passion et d’élégance. Vous l’aurez compris, New York est un élément central dans l’intrigue. L’ensemble des personnages qui peuple Manhattan et ses alentours constitue ainsi le cœur battant de cet univers, plus vivant que jamais. La magie se cache donc dans les détails et le film regorge de tout un tas d’individus en arrière-plan qui ont également leur propre histoire. Le jeu de piste ne s’arrête donc pas au premier visionnage, car nous aussi reviendrons chercher ce qui nous a manqué.
Bande-annonce : Robot Dreams
Fiche technique : Robot Dreams
Réalisation et Scénario : Pablo Berger (d’après le roman graphique de Sara Varon) Directeur artistique : José Luis Ágreda Directeur de l’animation : Benoît Feroumont Directeur de production : Julián Larrauri Concepteur des personnages : Daniel Fernández Casas Montage : Fernando Franco Compositeur : Alfonso de Vilallonga Sound designer : Fabiola Ordoyo Montage son : Yuko Harami Mixeur : Steven Ghouti Producteurs : Ibon Cormenzana, Ignasi Estapé, Sandra Tapia, Pablo Berger, Ángel Durández Coproducteurs : Jérôme Vidal, Sylvie Pialat, Benoît Quainon Production : Arcadia Motion Pictures, Lokiz Films, Noodles Production, Les Films du Worso Pays de production : Espagne, France Distribution France : Cinéart Durée : 1h42 Genre : Animation, Comédie Date de sortie au cinéma : 27 décembre 2023 Date de sortie VOD : 26 juillet 2024 Date de sortie DVD/Blu-Ray : 24 juillet 2024 Éditeur : Wild Side
Le réalisateur islandais Gudmundur Arnar Gudmundsson, caméra braquée sur l’âge adolescent, nous livre un deuxième long-métrage traversé de bruit et de fureur, mais aussi d’une immense tendresse cachée.
De courts-métrages (Le Fjord des Baleines, 2013, Ártún, 2014) en longs-métrages (Heartstone – Un Eté islandais, 2017), Gudmundur Arnar Gudmundsson (25 février 1982, Reykyavik – ) n’a de cesse de revenir vers l’enfance et d’explorer, plus précisément, le délicat tournant que celle-ci doit négocier avec l’adolescence. Le réalisateur et scénariste islandais, ici également coproducteur exécutif, ne craint pas d’aborder des sujets âpres, comme dans son premier court-métrage qui affrontait le thème de la tentation du suicide, ou encore dans ce deuxième long-métrage, Les Belles Créatures(2022), dont il n’est toutefois pas assuré que le titre soit si antiphrastique qu’on pourrait le croire au premier abord.
La thématique et le traitement ne sont pas sans évoquer le réalisme hypersensible de certains films allemands, qu’il s’agisse de Le Temps des rêves (2015), d’Andreas Dresen, qui suivait, mais sur un laps de temps plus long, une petite troupe d’amis, ou, plus encore, de Nous sommes jeunes. Nous sommes forts (2015), de Burhan Qurbani, qui illustrait la chute dans la violence raciste d’un groupe de très jeunes gens dont aucun, pris isolément, ne tenait d’un monstre. Les Belles Créatures, tout en suivant le destin d’un groupe et des quatre membres qui le composent, examine également la complexité, la subtilité, mais aussi la réversibilité toujours possible de sa cohésion : comment l’un, Balli (Áskell Einar Pálmason), pourra passer du statut de victime harcelée à celui de membre, voire, à son tour, de harceleur ; comment le supposé chef, Konni (Viktor Benóny Benediktsson), sera travaillé et fragilisé par les lézardes qui le fissurent ; comment l’un, plus doux, mesuré et réfléchi, Addi (Birgir Dagur Bjarkason), pourra passer du rôle de témoin un peu passif, si ce n’est complice, à celui d’acteur tentant d’infléchir le cours des choses ; comment l’autre, enfin, Siggi (Snorri Rafn Frímannsson), plus en retrait, pourra explorer les positions de victime, de harceleur, de complice, tantôt actif, tantôt réfractaire. Jusqu’à l’éclatement final.
Les quatre personnalités sont finement dépeintes, à la fois dans leur typicité mais aussi jusque dans leurs marges, ou même leurs contradictions. Une telle approche crée une œuvre constamment en mouvement, constamment imprévisible et comme toujours en équilibre instable au-dessus du vide. Cette position revient d’ailleurs à de nombreuses reprises, le groupe d’adolescents affichant une prédilection pour les toits, qui leur offrent à la fois un point de vue dominant mais aussi un flirt dangereux avec la pesanteur, en même temps que la métaphore spatiale de leur être entre deux mondes, entre le ciel et les nuages de l’enfance, d’une part, le concret et la dureté du sol occupé par les adultes, d’autre part. Des adultes qui, au-delà de leur âge effectif, ne le semblent pas tant que cela, soit fermement enracinés dans le monde enfantin des rêves et des croyances, soit à jamais enfermés dans un rôle de victime sans doute très précocement endossé, soit tout autant enfermés dans un recours très immature à la force, la violence et l’intimidation, voies condamnées à l’impasse.
Le montage, vif, tonique, mais laissant toutefois aux scènes le temps de se développer, épouse au plus près l’énergie de ces jeunes gens, accompagne leurs sautes d’humeur, leur impulsivité, le chaos qui structure parfois leur pensée encore en formation. La photographie de Sturla Brandth Grøvlen saisit le monde que découvrent ces amis avec toute l’intensité d’une jeunesse intransigeante et passionnée, qui perçoit avidement la beauté, aussi bien que la platitude ou la laideur. L’élément aquatique offre régulièrement une belle respiration, soit onirique, soit réaliste, mais toujours ressourçante. Dans cette exploration du réel, le son n’est pas oublié et se voit même traité avec beaucoup d’attention par Jan Schermer, chargé du design sonore qui rendra compte des différentes expériences perceptives auxquelles se risqueront les adolescents.
Des adolescents qui, au fil des 123 minutes du film, apprendront à devenir plus adultes que les adultes. À les observer, on mesurera non sans quelque étonnement qu’il est sans doute plus aisé, pour un groupe de jeunes garçons, de faire montre de pulsions agressives, sadiques, violentes voire meurtrières, que d’assumer une recherche de tendresse, ou simplement d’amitié. Un accès à soi, et à l’autre, qui permettra à certains de ces personnages de devenir de « belles créatures ».
Bande-annonce : Les Belles Créatures
Fiche Technique : Les Belles Créatures
Titre : original Berdreymi
De Gudmundur Arnar Gudmundsson | Par Gudmundur Arnar Gudmundsson
Avec Birgir Dagur Bjarkason, Áskell Einar Pálmason, Viktor Benóný Benediktsson
Distributeur : Outplay Films 25 septembre 2024 en salle | 2h 03min | Drame
Ce court roman (150 pages) commence par un bref échange de correspondances qui nous donne une idée générale, bien compliquée, de la famille Agnew et de sa résidence séculaire du cottage de Lemington. C’est la fille d’Imelda qui sonde un héritier pour tenter de faire la lumière sur ses propres origines. Outre quelques photographies, elle aura droit à deux manuscrits qui constituent des formes de témoignages, malheureusement contradictoires.
Arrivée à Lemington alors qu’elle était âgée de 8 ans, Imelda fut présentée comme orpheline (et parente éloignée) par son tuteur qui l’accompagnait. Cet homme qui venait s’installer à Lemington était le frère de la maîtresse de maison, elle-même mariée à Charles, homme assez faible de caractère, tous deux étant les parents d’Hubert l’aîné et Frank son cadet. Ayant le même âge qu’Hubert, Imelda fut rapidement considérée dans les esprits comme lui étant destinée. Hubert présentait l’avantage d’une bonne éducation, d’une bonne famille et donc d’un avenir assuré. Hubert, Frank et Imelda vécurent donc une partie de leur enfance puis leur adolescence à Lemington où, rapidement, l’oncle Affleck (le tuteur d’Imelda) prit l’ascendant sur toute la maisonnée. Parmi les points à retenir, il reste à parler de la mort d’Hubert, survenue à Lemington alors qu’il poursuivait ses études universitaires de philosophie et qu’il était fiancé à Imelda. Un soir, sa digestion le fit souffrir plus qu’à l’accoutumée. La digestion était son point faible depuis toujours, au point qu’il était affligé par des productions gazeuses importantes et qu’il souffrait d’un ulcère. Il fut admis que son ulcère s’était brusquement ouvert, jusqu’à provoquer sa mort. L’autre point incontestable, c’est qu’Imelda était alors enceinte et qu’elle s’éloigna de Lemington pour accoucher d’une fille, celle qui s’inquiète de ses origines.
Beaucoup d’incertitudes
Le point le plus délicat est donc la question du père de l’enfant d’Imelda. D’après Frank (premier témoignage se présentant à notre lecture), ce serait lui, selon ce qu’Imelda lui aurait affirmé. Mais, d’après le témoignage de l’oncle Affleck, le père serait Hubert, toujours selon les dires d’Imelda. Il apparaît donc qu’au moins un des trois a menti. Et puis, on comprend par une intervention du narrateur après le deuxième témoignage que l’oncle Affleck s’arrangerait pour cacher ce qui le gênerait profondément. On comprend qu’il entretenait une relation trouble avec son homme de confiance arrivé avec lui à Lemington, le dénommé Johnny Restorick, homme longtemps craint par Frank à cause de sa main remplacée par un crochet. Et si la question du père reste posée, celle d’un éventuel assassinat d’Hubert se pose également. D’après Frank, Johnny Restorick l’aurait empoisonné en lui servant des champignons toxiques. Une thèse plausible puisque Frank occupait son temps à rédiger un traité sur le sujet… aidé par Johnny Restorick. On imagine bien le motif de Frank. Mais celui de Johnny Restorick reste bien vague, surtout qu’il ne s’en serait probablement pas caché auprès de l’oncle Affleck.
Entre folie et raison
Les deux témoignages apportent donc deux versions différentes de la grossesse d’Imelda. Le souci, c’est qu’on ne dispose d’aucun moyen de vérification ou de recoupement. On ne peut même pas savoir si Imelda a bien prononcé ces deux affirmations contradictoires. Et si tel est bien le cas, il resterait à savoir pourquoi. La version de Frank laisse entrevoir une raison. Mais, dans ce cas, on peut également se demander pourquoi Frank a sombré dans la folie. On peut même imaginer que sa famille l’ait fait interner pour l’écarter et le discréditer définitivement (de tels cas existent). La seule solution serait l’analyse ADN, mais il n’en est pas question ici.
La force des mots
Ce que John Herdman pose ici, c’est qu’avec la littérature, il peut jouer avec nos esprits comme il le veut. Sa force, c’est qu’avec ses mots et une réelle économie de moyens, il nous amène à échafauder toutes ces hypothèses. Cela veut dire qu’il a réussi à créer une atmosphère originale et des personnages qui, dans nos têtes de lecteurs, ont pris vie avec la description des relations entretenues avec leur entourage. Les conflits d’intérêt cités et sous-entendus y participent et les possibilités d’interprétation s’avèrent incroyablement nombreuses, de la plus simple à la plus complexe. Herdman jour même avec le langage et la façon dont on le perçoit, ce que la postface explique, rendant les choses encore plus complexes pour nous français qui devons nous débrouiller avec une traduction.
Chaque détail compte
A remarquer également que le témoignage de Frank arrive en premier et qu’il est deux fois plus long que celui de son oncle Affleck. Bien évidemment, le deuxième est beaucoup plus précis et dénué d’affect. C’est lui qui situe l’arrivée d’Imelda à Lemington en 1950. Après un témoignage clair et plus concis, quel crédit accorder à celui de Frank ? On note par exemple que les deux hommes ne donnent pas le même nom au chien de la famille, mort dans des conditions douteuses. Quant à l’oncle Affleck, même par écrit, il ne désigne quasiment jamais Frank par son prénom, préférant le surnom de Superbo qu’Imelda lui donnait, dit-il, ironiquement. Ce qui ressort des deux témoignages, c’est l’antagonisme entre Frank et son oncle Affleck. Dans ces conditions, il apparaît évident que chacun présente l’autre de façon partiale. Charge au lecteur d’évaluer la crédibilité de chaque détail, pour tenter de justifier ce qui constituera son avis.
Imelda, John Herdman Quidam éditeur : sorti le 15 mai 2006
Les éditions Drakoo publient Les Apprentis, d’Olivier Gay et Olivier Boiscommun. Cette bande dessinée s’inscrit dans le genre de l’héroïc fantasy et met en scène un groupe de jeunes apprentis encore inexpérimentés, qui se lancent dans une quête périlleuse pour retrouver leurs maîtres disparus…
Autrefois, cinq héros légendaires servaient la princesse Cassia. Ces preux chevaliers étaient redoutés et respectés pour leurs compétences en guérison, pacification, combat contre les dragons et commandement. Cependant, à la mort de la princesse, leurs exploits furent oubliés et ils se séparèrent. Vingt ans plus tard, quatre d’entre eux, Sarabella, Velinor, Holmeter et Thespie, retirés dans le paisible village de Fondletang, enseignent leur savoir à des apprentis. Tomas, Lamia, Ephraïm et Iris, leurs élèves, sont déterminés à suivre leurs traces malgré leurs compétences encore rudimentaires.
L’histoire d’Olivier Gay bascule lorsqu’un coursier apporte une missive d’Abélard, le cinquième héros. En un éclair, les anciens héros quittent leur village pour une mission gardée secrète, promettant à leurs ouailles de revenir dans un mois. Mais le temps passe, et trois mois plus tard, ils ne sont toujours pas revenus, ce qui suscite l’inquiétude des jeunes apprentis. Désireux de prouver leur valeur, probablement un peu inconscients, ils décident de partir à leur recherche, sans en parler à personne. Pas préparés, seulement nantis de quelques qualités sommaires, ils se lancent dans une aventure qui les mènera à la rencontre de monstres et d’antagonistes de toutes sortes…
La quête des apprentis est évidemment ponctuée de nombreux rebondissements, et souvent teintée d’humour et de situations improbables – mais initiatiques. Le récit, entrecoupé de fiches explicatives, rebondit souvent sur les maladresses des jeunes héros, encore perfectibles, et les pièges qui se dressent devant eux. Relativement convenu sur la forme, Les Apprentis tire ainsi ses principaux atouts de son ton léger et de son humour efficace, intimement liés aux interactions entre les différents personnages, qui fonctionnent très bien.
Aventure héroïc fantasy ludique, conçue pour un jeune public, Les Apprentis remplit parfaitement le contrat en proposant un divertissement de qualité, qui ne réinvente certes pas le genre mais met en vignettes des jeunes personnages volontaires, insouciants (parfois un peu trop) et capables de se dépasser pour parvenir à leurs fins. Le dessin est avenant – et même à l’avenant – et le dernier tiers de l’album nous ménage un propos politique et une révolution de palais qui épaississent les enjeux présentés.
Les Apprentis, Olivier Gay et Olivier Boiscommun Bamboo/Drakoo, juillet 2024, 96 pages
De Palma ne fait pas mystère de son admiration pour Alfred Hitchcock. Avec Sœurs de sang, il lui rend un premier hommage appuyé tout en imprimant son propre style.
L’année 1972 peut être vue comme un tournant dans le domaine du thriller américain. C’est en effet cette année que l’immense Alfred Hitchcock tourne son avant-dernier film, Frenzie, modernisant pour l’occasion son style en lui adjoignant d’avantage de violence et une sexualité plus explicite. Cette même année, le jeune Brian De Palma se lance dans la production de son cinquième long-métrage et le premier qui lui soit vraiment personnel, Sœurs de sang, alias Sisters, un thriller qui doit beaucoup au cinéaste britannique. Une certaine manière de boucler la boucle.
L’œuvre d’un cinéaste en construction
En 1972, Brian De Palma est dans une mauvaise passe. Il vient de s’être fait renvoyer de son dernier film Get to Know Your Rabbit, dont la sortie sera sabotée par les producteurs. Il est alors engagé par Martin Ransohoff pour travailler sur le film Les Poulets, mais il en est renvoyé avant la fin du tournage après un nouveau désaccord avec le producteur sur les choix de casting. Le cinéaste rebelle se réfugie alors en Californie où il est hébergé par l’actrice Jennifer Salt qui a joué dans plusieurs de ses films précédents. C’est là qu’il fait la connaissance de Margot Kidder avec qui il se met en couple et a alors l’idée de faire jouer ensemble les deux actrices dans son prochain film. Pour son scénario, il s’inspire d’un article de Life Magazine de 1966 relatant l’histoire de sœurs siamoises en URSS. Le tournage a lieu à Staten Island à New York entre juin et août 1972 en 35 mm (excepté la séance de rêve filmée en 16 mm). Prévu pour être tourné avec un budget de 100 000 dollars, le métrage en coûte finalement 500 000. Signalons que le tournage se termine par une journée de 24 heures ininterrompues. On peut aussi noter que l’actrice Mary Davenport interprète la mère de Jennifer Salt, étant aussi sa parente dans la vie. De Palma reprendra ce principe dans Carrie au bal du diable avec Amy Irving et Priscilla Pointer.
Sorti le 23 mars 1973 aux États-Unis (et le 2 février 1977 en France), le film obtient un relatif succès public en rapportant un million de dollars et reçoit des excellentes critiques de la très influente Pauline Kael du New Yorker et de Vincent Canby du New York Times. Il est aussi sélectionné pour le Festival du film de Venise de 1975. Cet accueil positif consolidera la position de De Palma dans l’industrie hollywoodienne. Grâce à Sœurs de sang, le réalisateur affirme également les bases de son style et les thématiques privilégiées de son cinéma.
Un passage de flambeau autant que la construction d’un univers
En voyant le film, il est difficile de ne pas penser à l’univers du maître du suspense britannique. Le film de De Palma renvoie notamment à Psychose pour le meurtre à l’arme blanche ainsi qu’au dédoublement de personnalité (mais en inversant les rôles entre les sexes) et Fenêtre sur cour pour le voyeurisme. La dissimulation du corps au nez de la police évoque aussi La Corde. Sœurs de sang fait également référence au film Le Voyeur de Michael Powell, dont le titre original (Peeping Tom) sert à l’émission fictive du début du métrage. On peut aussi trouver dans le film des références au Cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene et La Monstrueuse Parade de Tod Browning, notamment pour les scènes de cauchemars racontant l’histoire de Dominique/Danielle. C’est la démonstration évidente de la cinéphilie viscérale de De Palma qui rend ici hommage à des univers qu’il apprécie comme spectateur. Mais c’est bien de l’univers d’Hitchcock dont le cinéaste italo-américain s’imprègne en premier lieu, notamment pour le mélange entre sexe et mort, l’action d’une personne ordinaire mêlée malgré elle au crime (ici la journaliste Grace Collier) et la montée en puissance d’un suspense et d’une ambiance oppressante. De Palma va jusqu’à engager Bernard Herrmann, compositeur régulier des films d’Hitchcock, pour écrire la musique du film. N’ayant jamais caché son admiration pour le réalisateur de La Mort aux trousses, il fait bien plus qu’un simple hommage, s’inscrivant dans la même veine du thriller à suspense en lui ajoutant toutefois sa patte personnelle.
En premier lieu, le cinéaste introduit une violence sanglante bien plus visuelle ainsi que des références sexuelles plus explicites. Celles-ci étaient déjà présentes dans les œuvres de son inspirateur mais elles profitent ici d’un nouveau contexte, celui des années 1970, qui voit un net assouplissement de la censure ainsi qu’une forte remise en cause de la conception classique du cinéma. Cette situation servira du reste De Palma qui en imprègnera largement sa filmographie ultérieure. Mais, surtout, il innove dans son style technique et visuel, notamment avec l’utilisation du split-screen, appelé à un grand avenir au cinéma et à la télévision. Il introduit aussi son utilisation de la vue subjective et du plan séquence qui deviendront des marques de fabrique. On peut ainsi dire qu’avec Sœurs de sang, De Palma commence à se construire une identité visuelle et narrative qui marquera essentiellement sa filmographie des années 1970 et 1980. Reprenant des codes largement éprouvés du genre ainsi qu’une partie du style hitchcockien, le cinéaste les transcende et les explore jusque dans leurs derniers retranchements pour créer une ambiance angoissante et stressante très réussie. Il en profite aussi pour explorer ses thèmes favoris, notamment le voyeurisme inspiré par sa propre jeunesse (il suivait son père, sur demande de sa mère, qui suspectait une infidélité). Le cinéaste illustre cet aspect autant par la présence de Grace Collier lors du meurtre que par la filature de Joseph Larch. Il faut ajouter son intérêt pour le dédoublement de personnalité (celui de Danielle Breton/Dominique Blanchion), et la quête d’un(e) protagoniste isolé(e) devant agir seul, sans le concours des forces de l’ordre, pour empêcher un crime atroce. La fin du film en demi-teinte est également caractéristique du réalisateur qui terminait ses films de cette époque sur un ton assez sombre (avant d’aller vers d’avantage d’optimisme à partir de la fin des années 1980).
Or, l’année précédente, Alfred Hitchcock, la principale source d’inspiration de De Palma, avait sorti son avant-dernier long-métrage au cinéma, Frenzy, qui reprenait la plupart des thématiques du grand cinéaste britannique. Dans un ultime tour de piste, ce dernier profitait de l’affaiblissement de la censure pour exposer davantage de violence physique. On peut considérer ce film comme son dernier vrai thriller sérieux, le suivant et dernier, Complot de famille, se rapprochant davantage du divertissement léger. Il est donc assez saisissant de voir deux films de réalisateurs si proches sortir à moins d’un an, d’autant plus qu’Hitchcock s’était lui aussi inspiré du film Le Voyeur. Il est en effet difficile de ne pas y voir une forme d’héritage direct, voire de passage de relais entre les deux cinéastes. Brian De Palma peut vraiment prétendre être un digne successeur d’Hitchcock, dans une version plus moderne, plus violente, plus viscérale. Cela n’empêche nullement l’Américain d’imprimer sa propre patte, comme on l’a vu, dès Soeurs de sang. C’est donc dans l’ombre d’un poids lourd du cinéma hollywoodien classique (bien que le cinéaste soit britannique) que s’est construit l’œuvre du jeune De Palma. Ce dernier, au fil des décennies suivantes, deviendra à son tour un monument du cinéma américain, un représentant parfait du Nouvel Hollywood qui s’est constitué à rebours du cinéma hollywoodien des années soixante.
Avec Sœurs de sang, Brian De Palma a été assez inspiré pour transcender son influence majeure, imprimer sa propre patte et devenir lui-même un maître du genre. Il conçoit un thriller haletant, angoissant et efficace tout en se livrant à des expérimentations visuelles qui feront date dans l’histoire du cinéma. Il s’agit donc d’un film important, tant dans la filmographie du réalisateur que dans le cinéma de genre, même s’il n’est pas le plus connu de ces catégories.
Bande-annonce : Sœurs de sang
Fiche Technique : Sœurs de sang
Titre original : Sisters
Réalisation : Brian De Palma
Scénario : Brian De Palma et Louisa Rose, d’après une histoire de Brian De Palma
Avec : Margot Kidder (Danielle Breton/Blanchion), Jennifer Salt (Grace Collier), Bill Finley (Emil Breton), Charles Durning (Joseph Larch), Lisle Wilson (Philip Woode),Barnard Hugues (Mc Lennen).
Musique : Bernard Herrmann
Décors : Gary Weist
Photographie : Gregory Sandor
Montage : Paul Hirsch
Production : Edward R. Pressman
Genres : thriller
Durée : 93 minutes
Dates de sortie : États-Unis : 27 mars 1973, France : 2 février 1977
Voilà encore une nouvelle suite tardive d’un blockbuster catastrophe qui avait marqué son temps (les années 90) et cartonné au box-office. Pour autant, Twisters n’est pas vraiment une séquelle classique ni même un reboot ou un (très à la mode en ce moment) legacy sequel. C’est juste, près de trente ans plus tard, un long-métrage qui se déroule au même endroit sur le même sujet. Un peu comme un héritier réactualisé, avec la technologie d’aujourd’hui, du sympathique film de Jan De Bont datant de 1996. Le couple vedette composé des stars montantes Glen Powell et Daisy Edgar-Jones est relativement plaisant à suivre et les séquences catastrophes sont nombreuses et impressionnantes, permettant de ne pas trop sentir les deux heures passer. Néanmoins, l’entreprise apparaît un peu vaine tant le reste est banal et que tout cela apparaît presque inutile. Comme symptomatique une nouvelle fois d’un Hollywood en panne d’idées qui ne cesse de regarder dans le rétroviseur et de passer par le recyclage.
Synospis :Ancienne chasseuse de tornades, Kate est encore traumatisée par sa confrontation avec une tornade lorsqu’elle était étudiante. Désormais, elle préfère étudier le comportement des tempêtes en toute sécurité depuis New York. Mais lorsque son ami Javi lui demande de tester un nouveau détecteur de tornades, elle accepte de retourner au cœur de l’action. Elle rencontre alors le charmant et téméraire Tyler Owens, célèbre pour ses vidéos de chasse aux tornades postées sur les réseaux sociaux. Alors que la saison des tempêtes atteint son paroxysme, des tornades d’une ampleur sans précédent mettent leurs vies en péril.
Bon nombre de cinéphiles ou simples spectateurs se souviennent nostalgiques de cette période faste que sont les années 90 et le début des années 2000 pour les productions à gros spectacle. Avant les franchises, les super-héros et les univers partagés, l’heure était plutôt aux gros films d’action tels que Les Ailes de l’enfer ou encore Speed, de science-fiction comme Independance Day ou catastrophe comme Armageddon,Volcano et donc Twister. Une époque où la générosité du spectacle s’associait à une forme d’épure et d’humilité dans le divertissement. Et il est vrai qu’hormis ce film, peu d’autres ont tenté de surfer sur les vents des tornades ou des cyclones si ce n’est la plutôt réussie série B Black Storm il y a une dizaine d’années, dont peu se souviennent. Le film de Jan de Bont est devenu une référence pour beaucoup et la qualité de ses effets spéciaux pour l’époque avait été saluée. Tout comme la séquence, très mémorable et utilisée dans la promotion, de cette vache dans les airs.
Comme beaucoup d’œuvres du passé exhumées par Hollywood depuis une quinzaine d’années, il était donc presque évident que Twister allait avoir droit à son remake, son reboot, sa suite, son spin-off ou son legacy sequel. Minuscule originalité cette fois : Twisters est plutôt un nouveau film sur le même thème puisqu’on ne retrouve ni l’histoire du premier (hormis la base des techniques utilisées pour chasser les tornades), aucun des anciens personnages (qui ne sont d’ailleurs jamais cités), ni même une quelconque référence à son illustre aîné. Un film héritier en quelque sorte qui utilise juste le même contexte. En revanche, beaucoup de choses dans la narration sont similaires. On retrouve un duo mixte qui finit par s’enticher l’un de l’autre, des équipes concurrentes et toujours une histoire qui se déroule en Oklahoma avec bien sûr son lot de scènes spectaculaires.
À ce niveau, on est toujours impressionné par les scènes avec les tornades même si on est bien plus blasé par les effets spéciaux qu’on ne pouvait l’être dans le temps. On pourrait même dire qu’on s’attendait à être davantage bluffés. La bonne nouvelle est qu’elles sont nombreuses et variées. De la première qui impose un trauma à l’héroïne en passant par la séquence des tornades jumelles ou celle durant le rodéo, les manifestations météorologiques sont assez diversifiées pour ne pas lasser. Et la séquence finale avec l’écran de cinéma est une très belle trouvaille et appose un rendu troublant et vraiment scotchant. Mais on serait presque plus remué au final par les scènes de désolation suivant celles de destruction massive. Les décors post-catastrophe sont réalistes au possible et vraiment représentatifs de ce que la nature peut faire sur nos frêles bâtisses.
D’aucuns reprocheront au film de ne jamais parler du réchauffement climatique. Désolé, mais tout le monde est au courant et ici il est maintes fois suggéré dans les dialogues. Et c’est peut-être mieux que de marteler un message devenu logique et ressassé partout en laissant l’intelligence du spectateur faire le reste. C’est la petite appréciation d’un script somme toute trivial et linéaire aux finitions très mécaniques et qui ne surprendra personne. Pour donner à cette grosse production une apparence d’être plus pointue qu’elle n’en a l’air ou une caution « indépendante », les studios ont été cherché l’acclamé réalisateur du très beau Minari, Lee Isaac Chung. Mais hormis quelques beaux plans atmosphériques sur les étendues immenses de la Tornado Alley, difficile de déceler une quelconque approche intimiste ou plus auteuriste.
Enfin, le casting a fait le choix de nouvelles têtes avec des stars montantes. La jeune Daisy Edgar-Jones découverte dans la sublime série britannique Normal People aux côtés de Paul Mescal, puis revue dans le génial Fresh sur Disney + et l’adaptation du succès littéraire Là où chantent les écrevisses il y a deux ans est plutôt crédible. Côté masculin, c’est la star en devenir au charisme certain et qui se vérifie encore ici, Glen Powell, que l’on retrouve dans un rôle qui lui va comme un gant. Ils sont très bien mais leur duo ne fait pourtant pas des étincelles et l’alchimie n’est pas évidente. Quant aux seconds rôles, c’est une succession d’archétypes sans grande profondeur. Au final, Twisters est un sympathique film catastrophe qui n’apporte pourtant rien au premier si ce n’est une actualisation technologique que l’on décèle aussi bien sur le fond que sur la forme. Il nous fait cependant passer un relatif bon moment de divertissement honnête à l’ancienne, avec quelques bonnes rasades de tornades qui en mettent plein la vue.
Bande-annonce – Twisters
Fiche technique – Twisters
Réalisateur : Lee Isaac Chung.
Scénariste : Mark L. Smith d’après l’oeuvre de Michael Crichton et Anne-Marie Martin.
Production : Universal Pictures.
Distribution: Warner Bros France
Interprétation : Daisy Edgar-Jones, Glen Powell, Anthony Ramos, Maura Tierney, Sasha Lane, …
Genres : Action – Catastrophe – Drame.
Date de sortie : 17 juillet 2024.
Durée : 2h02.
Pays : USA.
Dos Madres : Ce premier film de Victor Iriarte est une heureuse découverte pleine de surprise, basée sur des faits réels dramatiques de vols massifs d’enfants en Espagne, depuis l’époque franquiste jusque dans les années 90.
Synopsis de Dos Madres : Il y a 20 ans, on a séparé Vera de son fils à la naissance. Depuis, elle le recherche sans relâche, mais son dossier a mystérieusement disparu des archives espagnoles.Il y a 20 ans, Cora adoptait un fils, Egoz.Aujourd’hui, le destin les réunit tous les trois. Ensemble, ils vont rattraper le temps perdu et prendre leur revanche sur ceux qui leur ont volé.
Maternal
Le cinéma hispanophone a décidément le vent en poupe en ce moment. Pas uniquement dans la quantité, mais dans une certaine qualité novatrice, tirée par les latino-américains et leur cinéma singulier, représentée récemment par exemple par le collectif argentin El Pampero Cine (Trenque Lauquen, Flora,…), les formidables Colons du chilien Felipe Gálvez ou Border Line des vénézuéliens Alejandro Rojas et Juan Sebastián Vásquez, ou encore Lost in the night du mexicain Amat Escalante. Mais le Vieux Continent n’est pas en reste avec des films espagnols très robustes comme la curiosité Fermer les yeux de Victor Erice, ou ce très bon premier film d’un autre Victor, Iriarte de son nom : Dos Madres.
Introduit par un carton, une citation du chilien Roberto Bolaño, « voici une histoire d’horreur mais qui ne ressemblerait pas à une histoire d’horreur » (puisque c’est lui, Bolaño qui la raconte), le film intrigue d’emblée. Iriarte nous prévient : lui aussi, il prendra des chemins de traverse pour son film. Les premières images sont d’ailleurs à l’avenant, mystérieuses, simples en apparence mais brillantes dans leur mise en scène. Un doigt suit , d’une carte à une autre, jusqu’au marbré d’une table, un tracé imaginaire qui amènerait sa propriétaire vers son destin, vers sa quête existentielle. Ayant accouché trop jeune de son fils, Vera (Lola Dueñas, très convaincante) l’abandonne avant de se raviser. Malheureusement, on lui rétorque que son fils est mort, impossible de mettre la main sur son dossier. Comme 300 000 de ses compatriotes, Vera est victime du vol de son enfant. Ces vols ont été organisés par l’administration franquiste, aidée des autorités religieuses à de fins idéologiques, en enlevant les enfants à des mères « marxistes » pour les mettre dans des familles chrétiennes. La pratique a continué bien après, jusque dans les années 90, sous la forme d’un trafic lucratif. Vera n’aura de cesse de retrouver son fils.
Le film est découpé en chapitres, et en autant de formats différents. La première partie est une longue lettre de Vera pour son fils dont elle a retrouvé la trace à force de ruses plus ou moins légales, de détermination, d’envie. Accompagnant sa voix off lisant la lettre, les scènes retraçant sa démarche se succèdent, dignes d’un vrai film d’espionnage : de l’argent en pagaille dans un sac , des échanges de clés, d’armes, des rendez-vous nocturnes , surtout nocturnes (le titre original Sobre todo de noche signifie surtout la nuit), dont une rencontre dans des citernes souterraines qui ne sont pas sans évoquer le From Russia with Love dans la Citerne Basilique d’Istanbul. C’est très inventif et très bien fait, et c’est sans conteste la meilleure partie du film.
Dans un deuxième mouvement, le cinéaste introduit les deux autres protagonistes, Cora l’autre maman (interprétée par la toujours divine Ana Torrent), la maman adoptive, et le fils Egoz (Manuel Egozkue). L’une pianiste , l’autre facteur de piano, les deux follement proches. Cora est dans une sorte de mélancolie, peut-être d’une vague culpabilité liée à la transaction originelle, même si elle est également victime du mensonge. Quand ils reçoivent chacun et en même temps la lettre de Vera. Egoz, puis Cora à la suite de son fils, partent à la rencontre de Vera. Dans un format iris subjectif, ce chapitre suit leur voyage à travers la Péninsule Ibérique, de San Sebastian aux bords de la Douro, puisque la réunion des trois se fera au Portugal. C’est ici qu’un film comme le récent Los Delincuentes argentin trouve son écho, dans cette vie à trois qui s’écoule paisible, harmonieuse, presque naturaliste. La beauté formelle est toujours là, malgré un léger tassement du rythme résultant du sujet lui-même.
Dos Madres est un excellent premier film qui enchante avant tout par sa mise en scène très originale, mais qui n’écrase pas l’émotion liée à un sujet porteur, celui de la maternité, d’une magnifique double maternité en l’occurrence.
Dos Madres – Bande annonce
Dos Madres – Fiche technique
Titre original : Sobre todo de noche
Réalisateur : Victor Iriarte
Scenario : Isa Campo, Víctor Iriarte, Andrea Queralt
Interprétation : Lola Dueñas (Vera), Manuel Egozkue (Egoz), Ana Torrent (Cora)
Photographie : Pablo Paloma
Montage : Ana Pfaff
Musique : Maite Arroitajauregi
Producteurs : Isa Campo, Tamara García Iglesias, María Gómez, Víctor Iriarte, Isaki Lacuesta, Andrea Queralt, Ivan Saldaña, Katixa Silva, Coproducteur : Pandora da Cunha Telles
Maisons de production : 4A4 Productions, Atekaleun Films, Euskal Irrati, Telebista (EiTB), Filmin, Instituto de la Cinematografía y de las Artes Audiovisuales (ICAA), Televisió de Catalunya (TV3), Termita Films,Ukbar Filmes
Distribution : Shellac Distribution
Durée : 95 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 17 Juillet 2024
Espagne. Portugal. France – 2023