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« Conrad et Paul : Le temps d’un virus » : confinement sous libido

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Ralf König publie aux éditions Glénat Conrad et Paul : Le temps d’un virus. Ce nouvel opus est l’occasion de revisiter la période du confinement lié à la pandémie de Covid-19, avec l’humour irrévérencieux, la dimension gay et les traits fusants qui ont fait la renommée de l’auteur. 

En s’emparant de la crise sanitaire, Ralf König ne pouvait décemment pas proposer un récit conventionnel. On le sait, l’une de ses principales qualités réside dans sa capacité à retranscrire les événements contemporains dans une forme de satire mordante, qui fait peu de cas de la bienséance – ou à tout le moins de la pudeur. Avec Conrad et Paul : Le temps d’un virus, il interroge à sa manière une période qui a bouleversé le monde entier, pour en faire le théâtre des mésaventures de ses deux célèbres personnages. Alors que l’Humanité tout entière se retrouve cloîtrée chez elle, Conrad et Paul doivent apprendre à composer avec une situation inédite, frustrante, qui les empêche de s’épanouir, en ce y compris sexuellement.

L’auteur s’amuse : ses compatriotes s’emploient à stocker du papier toilette, les fantasmes se vivent derrière un écran et tous les repères volent en éclats dès lors que les grandes compétitions sportives sont interrompues. Ce tableau absurde du début de la pandémie sert de toile de fond à des scènes cocasses et des dialogues percutants, volontiers irrévérencieux, qui rappellent combien cette période, aussi déconcertante soit-elle, a également été marquée par des comportements irrationnels et des situations paradoxales. C’était un temps difficile à appréhender, encore moins à apprivoiser, où tout a semblé en suspens, dans une incertitude parfois étouffante.

Mais König y répond avec légèreté. Il explore les dynamiques intimes de ses personnages. Conrad, plus placide, et Paul, hyperactif sexuel, sont contraints de partager un espace clos alors que leurs désirs et besoins divergent. Ce confinement devient un révélateur des tensions sous-jacentes de leur couple. Paul projette toutes ses envies sur le gérant du supermarché local, appelé à devenir un sex-symbol local, tandis que Conrad observe ses élans tantôt avec tolérance tantôt avec agacement. La fidélité, le vieillissement et la gestion des désirs dans une relation de longue durée s’imposent au lecteur avec humour et panache. Le besoin d’évasion se fait également ressentir – il constitue peut-être le véritable enjeu du récit. 

La pandémie a significativement affecté les individus et les communautés. L’auteur réussit à nous faire rire avec ce qui fut, pour nombre de personnes, une épreuve difficile. Avec des dessins simples et expressifs, un humour souvent trash et un décalage érigé en état permanent, il exploite en clerc la gravité des événements confrontée à l’absurdité des situations relatées, ce qui en décuple les effets comiques.

Conrad et Paul : Le temps d’un virus aborde la solitude, le vieillissement et même les fake news, mais en les intégrant dans son univers déjanté, dépréciatif, proche de la caricature. En faisant de Conrad et Paul les héros d’un confinement vécu à hauteur d’hommes (et pas n’importe lesquels), Ralf König nous invite à une relecture de cette période sous un angle singulier, caustique, autocritique, et souvent jubilatoire.

Conrad et Paul : Le temps d’un virus, Ralf König 
Glénat, août 2024, 192 pages

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3.5

« On s’est battu·es pour les gagner » : la lutte pour les droits humains en France

Dans un essai intitulé On s’est battu·es pour les gagner, publié aux éditions du Détour, l’historienne et femme politique Mathilde Larrère retrace l’histoire des luttes pour les droits humains en France. 

« Non, les lois, les droits ne tombent pas tout rôtis des ministères. Derrière les droits, il y a des foules de femmes et d’hommes. » 

Il est primordial de se rappeler que les droits humains ne sont pas des acquis tombés du ciel. Ils sont le fruit de luttes acharnées, menées par des générations de femmes et d’hommes qui ont refusé l’injustice et ont voulu défendre des causes auxquelles ils étaient sensibles. En ce sens, l’ouvrage de Mathilde Larrère apparaît d’autant plus précieux. Car oublier les combats qui ont fait évoluer les droits humains, c’est risquer de les voir disparaître petit à petit, tant ils sont régulièrement remis en question. 

Le livre retrace tour à tour différentes luttes sociales et politiques : la Révolution française pour les droits naturels, les luttes ouvrières pour les droits sociaux et syndicaux, les combats féministes pour le droit de vote, la contraception et l’IVG, les luttes des sans-papiers pour leurs droits fondamentaux ou les revendications LGBTQIA+ pour la dépénalisation de l’homosexualité et la reconnaissance de leurs droits. Mathilde Larrère montre à chaque fois ce qui a constitué l’étoffe des mobilisations : pétitions, manifestations, grèves, actions juridiques, etc. 

La mère de toutes les luttes est celle pour les « droits naturels », qui sont des droits que les philosophes des Lumières considéraient comme inhérents à la nature humaine, et non octroyés par un État. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, inspirée de ces idées, proclame la liberté, l’égalité, la sûreté ou encore la propriété comme en faisant partie. Ces droits ont servi de socle aux luttes pour l’abolition de l’esclavage, la liberté d’expression ou la résistance à l’oppression. Cela n’a évidemment pas empêché les tentatives de retour en arrière : on pense par exemple aux droits de timbre, une taxe appliquée à la presse qui avait pour effet de freiner l’avènement des petits journaux d’opposition.

Les droits sociaux, comme le droit au travail, à l’éducation, à la santé ou à la sécurité sociale, ont résulté des luttes ouvrières et sociales, notamment au XIXe et XXe siècle. L’auteure montre comment ces combats ont permis d’arracher des mesures sociales importantes, malgré la résistance des libéraux, opposés à toute intervention de l’État en la matière. Le droit de grève, le droit syndical, le droit au repos ou encore le droit à la retraite ont été obtenus de haute lutte face à un patronat souvent hostile et un État à tout le moins hésitant. L’auteure souligne à cet égard l’importance des mouvements sociaux, qui ont engendré les grèves de 1936 ou de mai 68, pour arracher ces droits et améliorer les conditions de travail. 

Mathilde Larrère fait cependant état d’un écueil essentiel : l’universalité des droits a souvent été bafouée, notamment en ce qui concerne les femmes, les étrangers, les minorités et les LGBTQIA+. Le droit de vote par exemple, longtemps réservé aux hommes, n’a été obtenu par les femmes françaises qu’en 1944, après des décennies de combats. De même, les droits des étrangers, des sans-papiers et des LGBTQIA+ font l’objet de remises en cause constantes, malgré des avancées notables. Même des droits obtenus tardivement dans un cadre européen, tels que le droit de vote pour les ressortissants des pays membres de l’UE lors de certaines élections, met en lumière, par ricochet, les inégalités de traitement dont pâtissent les autres populations étrangères. 

Avec cet essai, Mathilde Larrère nous invite à un devoir de mémoire. En insistant sur la dimension populaire des luttes sociales et politiques, elle nous rappelle que les droits humains sont fragiles et qu’ils nécessitent une vigilance constante. Ils ne sont pas un cadeau, encore moins un acquis, mais le fruit de revendications âpres et obstinées. Son livre peut ainsi s’apparenter à un appel à poursuivre ces combats, pour une universalité réelle des droits, en dépit des nombreux obstacles qui persistent.

On s’est battu·es pour les gagner, Mathilde Larrère
Éditions du Détour, août 2024, 240 pages

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4

« Salon de beauté » : métaphore des années SIDA

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Adaptation graphique du roman éponyme de Mario Bellatin, Salon de beauté déploie une réflexion intime et métaphorique sur des thèmes aussi graves que la maladie, la sexualité et l’exclusion sociale. À travers un récit visuellement puissant, qui opère une jonction entre des poissons malades et les manifestations physiques du SIDA, Quentin Zuttion relate les épreuves et la solidarité d’une communauté souvent marginalisée.

Dès les premières pages, le roman graphique de Quentin Zuttion nous invite à considérer la maladie selon des codes graphiques métaphoriques. Le SIDA qui se répand comme une traînée de poudre dans la communauté homosexuelle n’est jamais clairement identifié, mais plutôt suggéré par des indices visuels et un parallèle établi avec les poissons malades dans les aquariums d’un salon de beauté – celui dans lequel travaillent Jeshua et ses amis, coiffeurs et esthéticiens. Ce parti pris permet d’universaliser le récit, de le détacher de toute temporalité précise – quand bien même on la devine – et de déployer un espace de réflexion plus large sur la manière dont nous percevons la maladie, la sexualité et l’identité. 

Le véritable tour de force de Salon de beauté réside probablement dans sa capacité à poétiser la maladie sans la nommer. Quentin Zuttion transforme ce qui pourrait être un récit foncièrement sombre en une œuvre graphique où la souffrance et la beauté cohabitent de manière presque harmonieuse. Les sarcomes de Kaposi apparaissent ainsi sous forme de taches colorées sur le corps, qui permettent de rendre la maladie tangible en évitant le piège du pathos. Loin d’édulcorer la réalité, ce procédé graphique permet au contraire de sonder, en seconde intention, les pertes liées à l’infection, mises en miroir avec cet aquarium qui, jour après jour, nous est montré de plus en plus clairsemé.

La beauté et la vulnérabilité des corps masculins sont mises en lumière dans l’album. Bien que touchés par la maladie, les corps y conservent une grâce et une beauté piqués de tragédie. L’homosexualité de Jeshua et ses amis est libre, libertine, mêlée de travestissement, mais interdite au regard des prescriptions sociales. Salon de beauté s’inscrit dans cette zone de flottement, entre désirs et réalités, entre vie et mort aussi. Tandis que la maladie s’installe, effrayant de plus en plus homosexuels et société dans son ensemble, les personnes infectées se voient ostracisées, prises en charge de manière lacunaire – quand elles le sont – et le salon campe bientôt le rôle de refuge pour tous ces hommes au seuil de la mort. 

L’érotisme est évidemment présent dans Salon de beauté, mais il est traité avec délicatesse et une certaine pudeur, qui n’exclut toutefois pas les images explicites. Sans schématiser, et encore moins caricaturer, Quentin Zuttion dévoile les dessous d’une communauté mise à l’épreuve, par une maladie dont on ne sait encore rien, ou presque. Le contexte est propice à la résilience, à ce désir de vivre malgré la déchéance des corps. 

Salon de beauté fait partie de ces adaptations qui prennent tout leur sens, puisqu’elles exploitent leur versant graphique pour apposer sur l’œuvre originelle un nouveau discours, ici poétique et métaphorique. L’approche narrative est subtile sans faire montre de grande densité, et Quentin Zuttion évoque finalement, de manière très universelle, la lutte des hommes pour une certaine reconnaissance, et surtout pour s’épanouir dans leur sexualité. Un chemin semé d’embûches, dont la maladie et le rejet…

Salon de beauté, Quentin Zuttion
Dupuis, août 2024, 184 pages

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3.5

X, Pearl et MaXXXine : sous l’horreur des projecteurs

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Après X et Pearl, Ti West conclut sa singulière trilogie terrifique avec MaXXXine, sorti en salles le 31 juillet. Si le premier film n’a pas vraiment trouvé son public, avec moins de 50 000 entrées en France, et le second son distributeur, conduisant à un passage direct en VOD, le bouche-à-oreille, internet et Netflix ont consacré le succès de la triade X. Grâce à trois volets bien distincts par leurs époques et leurs approches, mais réunis par une vision unique et l’interprétation sans faille de Mia Goth, Ti West aborde la soif de désirs inassouvis et la quête de célébrité au coeur d’une Amérique puritaine. À la fois drôles, gores, esthétiques, déroutants et bourrés de références, X, Pearl et MaXXXine composent une des partitions d’horreur les plus réussies de ces dernières années. Focus sur un univers malsain qui a peut-être encore à raconter…

Ti West a toujours manifesté un attrait prononcé pour le cinéma d’épouvante. Avec The House of the Devil et The Innkeepers, il rendait déjà hommage aux films d’horreur des années 1980. Après un détour par le western dans In a Vally of Violence, le réalisateur américain retourne à son genre de prédilection grâce à un projet de trilogie ambitieux. Pour structurer son récit, Ti West s’intéresse au parcours de deux femmes, combatives et impulsives, qui suivent leurs désirs et leurs rêves contre vents et marées.

Du slasher au polar hollywoodien

Dans X, le premier opus, une équipe d’amateurs se rend dans une ferme isolée pour réaliser un film pornographique. Maxine, une des actrices, compte bien se faire un nom dans l’industrie. Malgré l’accueil menaçant du propriétaire, Howard, un ancien soldat très protecteur envers sa femme, Pearl, le tournage débute mais vire rapidement au cauchemar à la nuit tombée. Inspiré par Massacre à la Tronçonneuse, Ti West signe un slasher gore et jouissif utilisant les codes du genre, avec des renversements désopilants de situation.

Fort de cette expérience, le réalisateur américain enchaîne avec Pearl pour s’intéresser à la jeunesse de son principal antagoniste lors de la Première Guerre mondiale. Mia Goth y incarne une jeune femme prisonnière de son propre foyer. Entre la maladie de son père et la surveillance étroite de sa mère dévote, Pearl désespère en effet de pouvoir accomplir sa grande ambition : devenir une vraie star comme à la télévision. Doté d’un rythme beaucoup plus lent et posé, Pearl distille peu à peu son atmosphère morbide. Le film suit l’évolution et le passage à l’acte d’une anti-héroïne qui n’aspire qu’à se libérer de ses chaînes et à choisir son mode de vie. Le slasher laisse ainsi la place à une oeuvre plus macabre, dont le final reste inoubliable.

Après les années 1970 et 1920, Ti West se projette enfin dans les années 1980 avec MaXXXine. C’est l’occasion de sceller le destin de son héroine, qui trace lentement son chemin depuis les épreuves qu’elle a affrontées dans X. Devenue une star de l’industrie pornographique, Maxine obtient son premier rôle dans un film d’horreur. Alors qu’un mystérieux tueur en série traque ses proches, Maxine reste prête à tout pour saisir sa chance. Plus polar hollywoodien que film d’horreur, MaXXXine relie passé et avenir de façon un peu trop prévisible. Plus sage que ses deux précédecesseurs, il traite de la fabrique des stars en lorgnant du côté de Once Upon a Time in Hollywood de Quentin Tarantino. Au global, certainement le plus ambitieux, et paradoxalement, le moins réussi, de la trilogie.

Différents mais complémentaires, X, Pearl et MaXXXine brossent le portrait d’une société américaine étriquée, enfermée dans ses croyances sur les femmes, la consommation, le sexe et la religion. Ils donnent délibéremment le pouvoir aux femmes, qui s’émancipent face à des hommes réduits à leurs rôles de virils dominants, régulièrement soumis ou castrés. Un spectacle sanglant, savoureux à souhait, placé délibérément sous le terrible feu des projecteurs. En effet, qu’il s’agisse du tournage amateur de X, de la poursuite de célébrité dans Pearl ou de l’incursion dans le monde d’Hollywood opérée par MaXXine, le cinéma demeure le terrain de jeu favori de Ti West. 

Mortelle abstinence

Dans les années 1970, à l’heure où l’industrie du sexe fait horreur, le tournage d’un film pornographique demeure tabou. Aussi, dans X, Howard ne voit pas d’un bon œil l’équipe d’acteurs s’installer dans sa grange. Le milieu rural, très religieux, comme en témoigne également Pearl, ne souffre pas que le sexe et même le désir, indécents et corrupteurs, s’affichent. La jeune Pearl en est ainsi réduite à évacuer ses pulsions avec un épouvantail au beau milieu d’un champ. Et dans X, la petite amie du réalisateur, Lorraine, symbole ultime de la jeune fille prude avec sa croix autour du cou, décide au contact du groupe d’abandonner sa pudeur en participant au film.

À trop réprimer, on finit donc par craquer. X et Pearl aboutissent au même constat : l’abstinence subie ou forcée tue. C’est face au sentiment de rejet et à des désirs inassouvis que Pearl, repoussée dans sa jeunesse puis délaissée par son époux cardiaque, se met à trucider lorsqu’on refuse ses avances. Les excès du puritanisme tuent encore plus directement dans MaXXXine, qui met en scène une secte fondamentaliste aux pratiques diaboliques. Contre ce carcan doctrinal, les deux héroines de Ti West opposent leurs rêves de liberté et de célébrité. Farouchement déterminées, elles n’hésitent pas à se salir les mains pour reprendre le pouvoir sur leurs existences. 

Women power 

Dans X, si Howard apparaît comme un mari dévoué, il se montre aussi soumis au comportement déviant de Pearl. Il l’aide à acquérir les esclaves sexuels qu’elle désire et dissimule ses crimes. Tout reste bon pour apporter à sa femme la satisfaction qu’il ne peut plus lui apporter. Le duel final entre Maxine et Pearl, deux figures opposées qui se reflètent, installe ensuite une lutte à mort entièrement féminine. La lettre X, au-delà d’une simple classification de film, représente donc tout autant le chromosome féminin. 

Lors des deux films éponymes qui leur sont respectivement consacrés, les deux héroines de Ti West s’en donnent à cœur joie pour remettre leur entourage et les hommes à leur place. Alors que Pearl élimine tous ceux qui lui barrent la route ou la rejettent, Maxine castre un homme qui la suivait de trop près et part à la chasse d’un tueur en série. Plus encore, Maxine écrase sans vergogne le star-system. D’actrice pornographique, elle gravit en un film d’horreur les échelons de la société pour devenir une icône d’Hollywood. Fini les femmes exploitées par le système, Maxine s’est construite seule et de toutes pièces sa propre légende. Une légende qui, forte de son succès, n’a peut-être pas fini d’envahir nos écrans.

MaXXXine – Bande-annonce

MaXXXine – Fiche technique

Réalisation : Ti West
Scénario : Ti West
Casting : Mia Goth (Maxine Minx), Elizabeth Debicki (Elizabeth Bender), Moses Sumney (Leon), Giancarlo Esposito (Teddy Night)…
Musique : Tyler Bates
Photographie : Eliot Rockett 
Producteurs : Jacob Jaffke, Ti West, Kevin Turen, Harrison Kreiss, Mia Goth
Société de production : A24 Films
Société de distribution : Condor Distribution
Genre : thriller, horreur
Durée : 1h44
Sortie France le 31 juillet 2024

Jamais plus : quand la controverse dépasse la fiction

Jamais plus (It ends with us de son titre original) est tiré du roman best-seller de l’autrice Colleen Hoover. Cette adaptation est portée par l’acteur Justin Baldoni (Jane the virgin) qui réalise là son plus grand succès en tant que producteur, malgré une campagne promotionnelle très secouée. Jamais plus voit aussi en vedette Blake Lively (Gossip Girl, Adaline, Café Society) qui a apporté par sa renommée un rayonnement indiscutable pour ce film. La question est de savoir si Baldoni a réussi son pari et fait de cette adaptation, qui lui tenait à cœur, une réussite.

Synopsis : Lily Bloom surmonte une enfance traumatisante pour se lancer dans une nouvelle vie à Boston et poursuivre son rêve de toujours d’ouvrir sa propre boutique. De sa rencontre fortuite avec le charmant neurochirurgien Ryle Kincaid nait une connexion intense – mais alors que les deux tombent profondément amoureux, Lily commence à entrevoir des aspects de Ryle qui lui rappellent la relation de ses parents. Lorsqu’Atlas Corrigan, le premier amour de Lily, réapparait soudainement dans sa vie, sa relation avec Ryle est bouleversée et Lily réalise qu’elle doit apprendre à s’appuyer sur sa propre force et faire un choix impossible pour son avenir.

Histoire d’amour… ?

Jamais plus dépeint l’histoire d’amour des personnages principaux, Lily (Blake Lively) et Ryle (Justin Baldoni), mais aussi de Lily et Atlas (Ryle Kincaid). Dès le début du film, nous sommes tout de suite embarqués dans leurs relations amoureuses. Or, la romance avortée entre Lily et Atlas ne nous a pas transporté et l’histoire passionnelle entre Lily et Ryle était censée, selon la bande-annonce, nous faire rêver. Mais que nenni ! Car, on n’est ni dans Cinquantes nuances de Grey, ni dans une rom-com banale. Ainsi, malgré les regards passionnés et les baisers torrides qui foisonnent le film, nous ne rougissons malheureusement pas. Une distance est prise entre le film et son aspect romantique, et les spectateurs. Pourquoi ? Parce que le film s’appuie sur des clichés qui font défaut à la qualité globale du film. Il semble clair que la production a souhaité coller le plus possible au livre, au détriment d’un contenu plus intelligemment écrit.

…ou pas histoire d’amour ?

Néanmoins, on peut expliquer cette distance de l’audience par la gravité du véritable enjeu que présente ce film. Il s’agit d’exposer les violences conjugales. Cette dimension du film nous est livrée de manière astucieuse, mais assez traumatique. Le thème des violences domestiques n’est pas un sujet léger à aborder. Justin Baldoni l’a compris. C’est pourquoi il s’est entouré de spécialistes sur le sujet pour ce film. Et ça se ressent, car c’est le seul thème brillamment développé.

Justin Baldoni se défend bien dans le rôle de l’agresseur. Et Blake Lively convainc bien en tant que victime. Or, la fin de ce film laisse un goût amer dans la bouche. Nous sommes tiraillés par l’essence même de ce film. Quel message a-t-on souhaité donner ? En effet, à la fin on a un happy ending mérité de Lily qui a une seconde chance à l’amour avec Atlas. Cependant, le thème des violences conjugales est relégué au second plan. Et c’est là que le bât blesse car beaucoup (pour raisons personnelles) attendaient ce film à cause justement de ce sujet des violences domestiques car, pour beaucoup, lecteurs de l’oeuvre, ils avaient vécu la même chose. Une déception donc pour certains.

La polémique : team Blake ou team Justin ?

Déjà plus de 10 jours que Plus Jamais est sorti. Toutefois, le film a fait très peu parler de lui par son succès mais plutôt par la polémique l’entourant. Il est important aujourd’hui d’évoquer cette controverse. En effet, cela expliquerait en partie le contenu et la qualité que l’on a eu du film. Lorsque Justin Baldoni a acheté les droits du livre, il s’agissait pour lui de conter, de façon authentique, les souffrances de Lily, victime de violences domestiques. Mais c’était sans compter la vision de Blake Lively (productrice exécutive) qui préférait aborder le film sur un plan romantique. Ces 2 visions qui s’entrechoquent ont clairement été visibles lors de la campagne promotionnelle du film, mais pas que. Le film aussi en a pâti. Alors, team Blake ou team Justin ? On ne peut qu’apprécier l’authenticité voulue par Justin Baldoni pour ce film. Quant à Blake Lively, outre sa performance modérée, c’est sa sur-implication dans la production du film qui est à regretter.

Jamais plus est donc un film qui ne va pas nous couper le souffle. On reste touché par son sujet sensible, mais le film ne creuse pas assez son sujet qu’on en reste sur notre faim. Une mention spéciale est toutefois delivrée à Justin Baldoni, crédible dans son rôle de Ryle et Jenny Slate (Obvious  child) qui joue sa soeur, Allysa, dont la performance est également à saluer.

Pour information :

Vous êtes victime de violences physiques, psychologiques ou économiques au sein de votre couple ? Il s’agit de violences conjugales. Ces violences sont punies par la loi. Des associations et organismes publics peuvent vous venir en aide. Vous pouvez également saisir la justice afin de bénéficier d’une protection et/ou obtenir la condamnation de l’époux, le partenaire pacsé ou le concubin violent. Nous vous guidons dans les démarches à accomplir.

    • Numéro d’appel d’urgence : 17
    • Numéro d’écoute, d’information et d’orientation pour les femmes : 3919 (appel gratuit)

Bande-annonce : Jamais plus

Fiche technique : Jamais plus

Titre original : It ends with us
D’après l’après l’oeuvre de Colleen hoover
Réalisation : Justin Baldoni
Scénario : Christy Hall
Casting : Blake Lively (Lily Bloom), Justin Baldoni (Ryle Kincaid), Brandon Sklenar (Atlas Corrigan), Jennie Slate (Allysa Kincaid), Hasan Minhaj (Marshall), Amy morton (Jenny Bloom), Alex Neustaedter (Atlas jeune), Isabela Ferrer (Lily jeune), Kevin McKidd (Andrew Bloom)
Musique : Duncan Blickenstaff, Rob Simonsen
Production : Justin Baldoni, James Heath, Andrea Ajemian, Todd Black, Alex Saks, Christy Hall, Blake Lively, Andrew Calof, Colleen Hoover
Montage : Oona Flaherty, Robb Sullivan
Sociétés de production : Sony Pictures, Wayfarer Entertainment
Distribution France : Sony Pictures Releasing France
Durée : 2h11
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 14 août 2024

Note des lecteurs9 Notes

3

La foire aux immortels : Métro Alésia, 2023

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Nous sommes début mars 2023, alors que l’album date de 1980. Un album à ranger au rayon futurisme. Son auteur, Enki Bilal s’en donne à cœur joie dans un incroyable feu d’artifice d’humour noir, de réflexion par rapport au pouvoir corrupteur, à l’avenir de notre société et bien-sûr à l’essence du divin. Quant au décor, à l’ambiance générale, on y trouve son style si particulier, reflet de ses origines : né à Belgrade en Serbie, d’origine bosniaque et tchèque.

Le début nous montre un Paris où règnent la saleté, le fascisme (qui s’affiche tel quel, avec arrogance) et l’ignorance, dans une société coupée en deux, les dominants et la plèbe. Les nouvelles sont diffusées par une unique chaîne de télévision et quelques journaux dont on trouve des extraits sous forme de revue de presse (qui permettent d’apporter différents points de vue) pour ponctuer les événements marquants liés essentiellement à la politique, domaine incroyablement gangrené. Mais, les événements se précipitent. Depuis quelques jours, une mystérieuse pyramide stationne au-dessus de l’astroport de la ville. Et puis, fait parfaitement inattendu, un petit aéronef tombe du ciel. De l’aéronef en perdition émerge une sorte de scaphandre contenant le corps congelé d’un homme dont on réalise qu’il était condamné à errer ainsi dans l’espace. Un imprévu ramène à la vie et à Paris cet Alcide Nikopol auquel le dessinateur donne le visage de l’acteur allemand Bruno Ganz (vu notamment dans plusieurs films de Wim Wenders). Nikopol a passé trente ans dans l’espace et hors du temps, mais se souvient parfaitement de nombreux poèmes de Baudelaire. Ainsi, il n’a pas changé physiquement (sauf une jambe, perdue lors de son atterrissage forcé) et ne sait strictement rien de ce qui a pu se passer pendant ces trente ans. Il ignore par exemple qu’il a un fils qui lui ressemble d’autant plus que la différence d’âge est gommée par les trente ans de congélation.

Le choublanquisme

Un homme dirige la ville : Jean-Ferdinand Choublanc. Il semblerait que Paris soit tout ce qui reste de la France, puisque Choublanc occupe le palais de l’Élysée. Et encore, le pouvoir ne semble plus contrôler que le centre, dans une ville où il ne reste plus du métro que des stations à l’abandon qui voient passer de véritables zombies et où les graffiti mettent en évidence la dégradation de la langue française qui annonce le langage de type SMS. D’ailleurs, le pouvoir ne tient qu’à un fil, celui des apparences. A ce jeu, le maquillage de la classe dominante dépasse largement le domaine de la mode, ce phénomène apportant quasiment les seules touches de couleur dans un univers incroyablement grisâtre, révélateur de ce monde en déliquescence où le laisser-aller règne en maître. Il faut dire que des espèces extra-terrestres se sont mêlées aux humains (clin d’œil à la série Valérian). On peut ainsi citer les angelots qui volètent autour de sa sainteté Théodule Premier, qui n’est autre que le frère de Jean-Ferdinand Choublanc. Ces angelots se multiplient de manière incontrôlée, ironie par rapport au principe qui prétend que les anges n’ont pas de sexe. Et puis, Jean-Ferdinand Choublanc ne se sépare jamais de Gogol, son chat télépathe qui détecte toute anomalie dans son entourage, et dieu sait qu’il y en a. Surtout qu’approchent les prochaines élections. Les candidats officiels (parmi eux… Jean-Ferdinand Choublanc) seront présentés par… sa sainteté Théodule Premier. Auparavant, nous avons droit à un match de hockey sur glace entre les flèches noires parisiennes et les boulets rouges de Bratislava. Très symbolique de la décadence phénoménale de la société, dans ce match on compte les buts, mais aussi… les blessés et les morts. Et si les flèches noires semblent maîtriser les débats, l’entrée en jeu du numéro 23 des boulets rouges va apporter un incroyable renversement de situation. A propos de renversement, ce match auquel l’élite de la société assiste (dans une salle archi-comble), la tension est à son comble dans la tribune présidentielle où on observe un impressionnant dispositif destiné à protéger Choublanc de toute tentative d’attentat. Les interventions télévisées mettent en évidence le jeu des influences. Enki Bilal s’attaque donc aux dérives de la société de son époque pour décrire comment elle risque d’évoluer. C’est sans concession et particulièrement brillant, intelligent. Bien évidemment, cela va tellement loin que ce qu’imagine le dessinateur s’avère même prématuré. Par rapport à sa vision du futur, il y aura forcément des différences, des distorsions. Mais, voir apparaître tout cela pourrait n’être qu’une question de temps. Bien évidemment, le dessinateur s’inspire de la réalité telle qu’il la vivait, avec son passé et l’héritage de la guerre froide. Quoi qu’il arrive dans le futur, est-ce que cela changera fondamentalement la donne par rapport à la vision particulièrement grinçante d’Enki Bilal ?

Confrontation entre humains et divinités

Reste à évoquer l’irruption de ces dieux égyptiens bloqués dans leur pyramide. Malgré leur immortalité et leurs pouvoirs, ils se trouvent à court de carburant et se voient contraints de négocier avec Jean-Ferdinand Choublanc qui y voit l’opportunité de gagner la vie éternelle (thème actuel s’il en est). On ne peut que s’amuser de voir ces dieux se chamailler entre eux et même tuer le temps en testant quelques activités humaines, notamment dans le domaine du jeu. Quant à l’action d’Horus en électron libre, c’est le coup de génie de l’album (clin d’œil à la série Blake et Mortimer cette fois, voir l’album Le mystère de la grande pyramide avec notamment l’incantation « Par Horus, demeure ! »). Il faut le voir dans sa confrontation avec Nikopol, sa façon de s’occuper de sa blessure qu’il traite comme une sorte d’incident mineur, sa façon de prendre son contrôle quand le besoin s’en fait sentir (aspect SF qui fonctionne parfaitement) et son ambition qui profite du chaos régnant en ville. Il joue le coup en force et c’est un jeu d’enfant pour lui qui use de pouvoirs qui ne peuvent que surprendre des humains qui n’y sont pas préparés. Il faut également parler de la technique du dessinateur qui livrait ici son premier album en solo, après quelques belles réussites en duo avec Pierre Christin. Avec les progrès de l’informatique, il pouvait désormais se permettre de tout faire et donc de maîtriser le résultat final. Avec un dessin où il utilise l’encre de chine pour le trait et la gouache pour les couleurs, il obtient un rendu inimitable où les couleurs apportent des touches éclatantes dans cet univers où le gris domine. Les collectionneurs ne s’y trompent pas et il faut voir les sommes ahurissantes atteintes par certaines planches originales lors de ventes aux enchères. Alors, même si avec le recul on pourrait chipoter sur certains détails, cet album a été un coup de tonnerre à sa parution et reste un must à l’origine d’une trilogie, alors qu’à sa parution il brillait déjà dans le genre one shot.

La foire aux immortels, Enki Bilal
Dargaud : sorti en juillet 1980

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5

« La Tigresse bretonne » : vengeance sur les flots

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La Tigresse bretonne, de Roger Seiter et Frédéric Blier, raconte l’histoire de Jeanne de Belleville, la première femme pirate, désireuse de venger la mort de son époux. Ce récit, inspiré de faits réels, se déroule au XIVe siècle, dans un contexte de guerre et de trahison. La vengeance devient alors la seule motivation d’une femme brisée par l’injustice. 

L’histoire débute en 1343. Philippe VI, roi de France, ordonne l’exécution pour trahison d’Olivier de Clisson, un seigneur breton. Cet acte est dicté par la suspicion mais surtout les jeux de pouvoir politiciens. Il va pourtant déclencher une suite d’événements imprévus, menés par une veuve déterminée à faire payer le prix fort à ceux qui ont causé la mort de son mari. En effet, Jeanne de Belleville, consumée par la colère et l’injustice, refuse de rester passive face à la cruauté royale. Elle prend les armes, convainc de plus en plus de personnes de rejoindre sa croisade et plonge tout le Royaume dans une spirale de violence, jusqu’à devenir une figure redoutée sur les mers, sous le surnom de « Tigresse bretonne ».

La transformation de Jeanne est progressive, mais inexorable. Elle passe d’une femme noble et respectée à une figure de terreur prête à tout pour assouvir sa vengeance. Le basculement se produit de manière définitive lorsque la tête de son mari lui est envoyée dans un colis. C’est entendu : le blason des Clisson, souillé par la cruauté royale, doit retrouver son lustre d’antan. « Éliminer Olivier de Clisson devait me permettre d’asseoir mon autorité sur l’ouest du pays ! Et voilà qu’une veuve assoiffée de vengeance m’oblige à mener une guerre en Bretagne. Maudites soient les femmes qui se mêlent de la politique ! »

Jeanne de Belleville assiège la forteresse de Touffou, réputée imprenable, et, avec l’aide de ses alliés, s’empare de la place forte. La cruauté de ses actes est soulignée par les scénaristes : elle n’hésite pas à ordonner la décapitation de ceux qui se rendent ou à mutiler les blessés avant de les jeter à la mer. Son objectif est clair : faire trembler le royaume de France. Les affrontements se succèdent et Jeanne de Belleville, loin de se laisser abattre, décide d’attaquer le roi là où il est le plus vulnérable : sur les mers. Elle met en place une flotte, recrute des marins prêts à tout et se lance dans une campagne de terreur sur les navires marchands du roi de France. 

Cependant, cette soif de vengeance finit par devenir un fardeau pour Jeanne. Guillaume, son fidèle compagnon d’armes, lui fait remarquer la cruauté de ses actions et l’impact dévastateur qu’elles peuvent avoir sur ses enfants. Jeanne, aveuglée par la haine, n’a pas réalisé qu’elle mettait en danger la vie de ses fils. La violence qui l’a poussée à agir commence à la consumer de l’intérieur. « La colère m’a aveuglée. Mon devoir était de protéger mes fils, pas de les entraîner dans cette folie. »

La Tigresse bretonne navigue habilement entre la réalité et la légende. Si Jeanne de Belleville est bien un personnage historique, la bande dessinée prend certaines libertés pour dramatiser son récit et en faire une figure mythique de la piraterie. Les scénaristes, Roger Seiter et Frédéric Blier, ont dû jongler avec des sources parfois contradictoires et des zones d’ombre dans l’histoire de Jeanne. L’œuvre met en revanche parfaitement en lumière la faiblesse du pouvoir royal au milieu du XIVe siècle, par laquelle Jeanne ressort renforcée. Très réussi.

La Tigresse bretonne, Roger Seiter et Frédéric Blier 
Bamboo, août 2024, 64 pages

Blink Twice : l’horreur en oubli

Entre l’emphase léchée du cinéma de Guadagnino et la veine cauchemardesque du chef de file de l’elevated horror Ari Aster, Zoé Kravitz livre avec Blink twice une peinture dégénérée de l’Amérique post Weinstein.

Blink twice est un objet étrange que l’on voudrait aimer faisant miroiter par son casting une certaine cinéphilie et un sens unique du melting pot hype. Qui peut se prévaloir de réunir des acteurs phares des années 80/90 (Christian Slater qui fût troublant et l’immense Geena Davis) avec deux ex mannequins, anciens strip-teaser pour Channing Tatum et ex-star du porno pour Simon Rex (incroyable dans Red Rocket) ?!

Ce choix n’est évidemment pas anodin. On sent derrière le luxe impitoyable et les masques fallacieux de la jet set au delà de la narcomanie, une fêlure profonde, une vanité mortifère propice aux comportements les plus déviants. 

On voit bien que Zoé Kravitz tente la dénonciation des abus sexuels de l’ère me too version Hollywood et le énième degré à travers un film violemment bête.

Le talent n’est pas absent ni le mimétisme sonore d’un Midsommar. Mais il manque la complexité, l’ambiguïté subtile d’Ari Aster, son génial sens de la folie humaine dans un détail et un travail en amont sur les personnages.

Ici nous sommes à l’image du titre, obligés de cligner des yeux deux fois pour ne pas être consumés dans la force du cliché, l’aplatissement généralisé du gros plan censé créer du climax, l’abrutissement optimal du scénario. Toutes les îles de la tentation ou perversion jusqu’à la série Wilds y passent, régurgitées au blender branché et nous finissons par nous sentir voyeurs d’une violence graphique pauvre en sens, symptôme d’une humanité inepte.

Pour voir une vraie réflexion esthétique et aigüe sur les violences, l’emprise et les décadences, allez plutôt jeter un coup d’œil et cligner des yeux trois fois devant la sidérante série (avortée par les scandales et critiques) de Sam Levinson The Idols sur le torture-porn de l’industrie Hollywoodienne.

Bande-annonce : Blink twice

Synopsis : Quand le milliardaire Slater King rencontre Frida, c’est le coup de foudre. Invitée sur son île privée, elle y découvre des soirées décadentes où le champagne coule à flots. Mais des événements étranges commencent à se produire et Frida devra découvrir la vérité si elle veut sortir vivante de cette fête.

Fiche technique : Blink twice

Réalisation : Zoë Kravitz
Scénario : Zoë Kravitz et E.T. Feigenbaum
Casting : Channing Tatum, Naomi Ackie, Simon Rex, Christian Slater, Alia Shawkat…
Décors : Roberto Bonelli
Costumes : Kiersten Hargroder
Photographie : Adam Newport-Berra
Montage : Kathryn J. Schubert
Musique : Gabriel Garzón-Montano et Chanda Dancy
21 août 2024 en salle | 1h 42min | Thriller
Distributeur : Warner Bros. France

Emilia Perez : Quand la Transidentité s’efface pour un film de cartel

À 72 ans, Jacques Audiard s’aventure dans un défi d’une rare audace : une comédie musicale qui raconte l’épopée d’un narcotrafiquant mexicain, chef redouté d’un puissant cartel, désireux de devenir femme, celle qui naîtra sous le nom d’Emilia Perez. Une entreprise singulière, certes… Mais pour dissiper les doutes des sceptiques, rappelons que cette histoire trouve ses racines dans un roman de Boris Razon, lui-même inspiré de faits réels. Pour Audiard, c’est là un véritable pari artistique : concilier la rigueur de la réalisation musicale, la densité d’un scénario foisonnant, et insuffler à l’ensemble une âme qui captivera le spectateur. Ce projet, d’abord conçu comme un opéra, a finalement trouvé son incarnation au cinéma, mais hélas, le film semble en souffrir, comme étouffé par un trop-plein d’idées et d’excès mal maîtrisés. Quand l’abondance ne mène nulle part, c’est qu’un mal plus profond s’y dissimule.

Rita Moro Castro (Zoe Saldana), avocate mexicaine travaillant dans l’ombre de son patron, voit s’ouvrir devant elle une porte inespérée vers une fortune nouvelle, offerte par le chef d’un des plus puissants cartels du Mexique, Juan Manitas Del Monte (Karla Sofia Gascon). Sa mission est singulière : orchestrer la transformation de Juan Manitas en celle qu’il a toujours rêvé d’être, Emilia Perez. Après un périple autour du globe à la recherche des plus grands maîtres de la chirurgie plastique, Rita est libérée de ses obligations. Juan Manitas, quant à lui, est officiellement déclaré mort aux yeux du monde entier, y compris pour sa propre famille — son épouse Jessi (Selena Gomez) et leurs deux enfants. Ainsi, ce qui sommeillait dans sa chair depuis toujours prend enfin forme, donnant naissance, en ce moment même, à Emilia Perez.

Voilà qui marque la fin de la première partie du long-métrage, ainsi que du traitement de la transidentité. Le réalisateur n’approfondira pas davantage ce thème, laissant le personnage d’Emilia Perez évoluer sans que sa transidentité ne soit réellement explorée par la suite. Après une ellipse de quatre ans, Emilia réapparaît dans la vie de Rita pour lui demander un ultime service. Bien qu’elle n’ait jamais été aussi heureuse depuis sa transformation et son affirmation publique, le manque de ses enfants la ronge. Elle supplie alors Rita de concevoir un plan pour les ramener près d’elle, tout en préservant le secret de son passé. Désormais, Emilia se ferait passer pour une tante éloignée, une figure discrète mais proche, cachant aux yeux de tous qu’elle fut autrefois leur père.

Bien que la partie comédie musicale soit indéniablement bien produite, elle n’apporte que peu de profondeur aux émotions des personnages. Ce sont souvent de longues séquences esthétiques, certes plaisantes à l’œil, mais sans véritable impact sur le récit. Comme pour le thème de la transidentité, Audiard semble en rester à la surface, sans véritablement l’exploiter. Une question alors se pose : la représentation de la transidentité, surtout lorsqu’elle occupe une place aussi centrale dans la première partie du film, est-elle devenue aujourd’hui si banale qu’on peut se permettre de ne pas la regarder en face, de ne pas la confronter, de n’en faire rien de plus qu’une toile de fond ? D’une certaine manière, montrer qu’un personnage trans n’exige pas un traitement particulier pourrait être perçu comme un progrès significatif pour la cause. Pourtant, ce n’est pas la voie qu’emprunte Audiard dans sa première partie. Jamais il ne revient sur cette dimension, jamais nous n’assistons aux réflexions intérieures d’Emilia Perez sur sa transformation, ni à la manière dont son changement d’identité est perçu par le monde extérieur. La démonstration de cela est le choix de Rita comme personnage principal. Le film semble déconnecté du réel, laissant ces questions cruciales en suspens, sans jamais les adresser ni les approfondir.

Il y a toute une partie où Emilia Perez se donne pour mission de retrouver les personnes disparues au Mexique, sans doute victimes des cartels. La première recherche, qui déclenche la création d’une fondation entière, concerne une personne vraisemblablement assassinée par les membres de l’ancien cartel de Manitas. Pourtant, jamais Emilia Perez n’affronte cette réalité. Elle ne prend aucune responsabilité pour ces crimes passés, comme si elle était dénuée d’empathie, incapable de faire le lien entre les disparus et ses propres exactions d’autrefois. Aucune remise en question ne vient troubler son esprit ; son passé semble balayé, réduit à une ombre insignifiante. Ce qui importe désormais, c’est de se donner un nouvel objectif, de faire parler d’elle… Et si cela pouvait être interprété comme un trait de caractère, une forme d’aveuglement volontaire, c’est l’absence totale de réflexion imposée par Audiard qui interpelle. Emilia Perez ne traverse aucun moment d’introspection avant de devenir la présidente de cette fondation. Cela nous amène à questionner le choix d’Audiard de confier ce rôle à une actrice transgenre et de créer un personnage transidentitaire. Que signifie ce choix ? Suggère-t-il que ce personnage n’a pas à se confronter à son passé ? En refusant de nuancer le personnage, en ne lui permettant pas de s’interroger, Audiard ne la dépeint même pas comme un monstre assumé, mais plutôt comme une figure figée, sans profondeur. Il lui refuse le droit à l’introspection, à la complexité, la reléguant à une simple caricature, dénuée de toute humanité ou rédemption.

Pour conclure, puisque c’est la question que le film lui-même semble poser, que resterait-il si l’on retirait l’aspect transidentitaire du récit ? Probablement rien de plus qu’un énième film sur les cartels, bourré de clichés, se terminant par une énième procession dans les rues… Et c’est bien là que réside le problème. Les séquences de comédie musicale, bien qu’esthétiques, restent déconnectées du récit et n’expriment pas suffisamment l’évolution émotionnelle des personnages. Quant à l’exploration de la transidentité, elle s’arrête brutalement après une heure, laissant place à un film de cartel classique, sans grande originalité. Et pour couronner le tout, le film se perd dans une conclusion qui s’enlise, s’embourbant dans ses propres contradictions et manquant cruellement d’impact. On finit parce qu’il faut finir…

Le film propose une multitude d’idées, mais n’en explore aucune jusqu’au bout. Les deux heures passent assez rapidement pour qu’on en sorte en se demandant : « Qu’ai-je vraiment vu ? » Mais après quelques instants de réflexion, rien de tangible ne nous vient à l’esprit, seulement des embryons de pistes éparses. Audiard, malheureusement, ne parvient pas à convaincre avec ce nouveau long-métrage. Il n’aborde pas son sujet avec la profondeur nécessaire, le laissant s’étioler sans susciter le moindre véritable intérêt.

Bande-annonce : Emilia Perez

Fiche technique : Emilia Perez

Réalisation : Jacques AUDIARD
Scénario : Jacques AUDIARD
Directeur de photographie : Paul GUILHAUME, AFC
Directeur Artistique : Virginie MONTEL
Son : Erwan KERZANET
Création Costume : Andrea Martollet Quintana
Montage : Juliette WELFLING
Musique Original : Clément DUCOL et Camille
Producteur : Olivier THERY LAPINEY
Société de production : WHY NOT PRODUCTIONS, PAGE 114, SAINT LAURENT BY ANTHONY VACCARELLO, PATHE, FRANCE 2 CINEMA
Société de distribution :  PATHÉ
Pays de production : France, Mexique
Langue originale : Espagnol
Genre : Drame
Date de sortie : 21 aout 2024

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2

Anzu, chat-fantôme : entre deux mondes

De la Quinzaine des Cinéastes au Festival d’Annecy, Anzu, chat-fantôme arrive enfin sur nos écrans. Endeuillée de sa mère, abandonnée par son père, une jeune fille doit confronter leur absence et faire équipe avec cet Anzu, un esprit aussi farceur qu’un félin et aussi malotru qu’un humain. À la force d’une esthétique qui rappelle Mes voisins les Yamada et d’une ribambelle de personnages secondaires séduisants, le film s’embourbe malheureusement dans une narration si étirée qu’on perd de vue les enjeux initiaux.

Synopsis : Karin, 11 ans, est abandonnée par son père chez son grand-père, le moine d’une petite ville de la province japonaise. Celui-ci demande à Anzu, son chat-fantôme jovial et serviable bien qu’assez capricieux, de veiller sur elle. La rencontre de leurs caractères bien trempés provoque des étincelles, du moins au début…

La rotoscopie constitue une denrée rare dans le paysage cinématographique, car son processus en deux étapes distinctes reste éminemment chronophage. Les studios Disney en ont fait leur fer-de-lance depuis Blanche-Neige et les Sept Nains et la première adaptation du Seigneur des anneaux en 1978 est également passée par là. Ce concept n’a donc jamais cessé de revenir pour casser les codes vers une animation qui souhaitait mêler plusieurs tons, réalités ou temporalités dans le même plan. Cela n’aurait pas été possible avec une simple caméra et c’est pourquoi cette technique a souvent servi de levier pour explorer au-delà du réalisme et des codes de notre monde (Valse avec Bachir, A Scanner Darkly, Téhéran Tabou, Sky Dome 2123).

Adapté du manga éponyme de Takashi Imashiro, la technique d’animation employée s’est rapidement imposée comme un défi pour les co-réalisateurs. Nobuhiro Yamashita a ainsi supervisé les prises de vue réelles avec des acteurs de chair et de sang, tandis que l’équipe de Yoko Kuno s’est chargée d’y superposer le trait caractéristique de l’œuvre originale. Cette audacieuse combinaison a pour but de mieux capter les expressions faciales sur les visages, même si le personnage d’Anzu et d’autres créatures fantastiques tiennent plus du cartoon. La fluidité des images témoigne ainsi d’une fructueuse collaboration dans cette production franco-japonaise, reste à savoir si le récit tient la route de son côté.

L’amitié contre l’espérance

Ce qui ressemble à un voyage commémoratif tourne rapidement à une étude sur le deuil du point de vue d’une enfant. Lorsque Tetsuya revient dans sa ville provinciale natale pour résoudre ses problèmes de dettes, il laisse seule sa fille Karin entre les griffes d’un matou atypique. Il marche sur deux pattes, conduit une mobylette, effectue des massages, flatule sans gêne et urine à la vue de tous dans le premier buisson du coin. N’oublions pas qu’Anzu reste un chat par nature. Il reste libre et imprévisible dans ses actions. Son comportement transgressif ne manque pas non plus de susciter de vives réactions. Le duo de cinéastes en profite donc pour jouer sur ce décalage pour en tirer des railleries enfantines. Cependant, et contrairement aux œuvres d’Hayao Miyazaki, cet humour reste en grande partie dédié au jeune public, dont on cherche à stimuler leur approche des Yōkai, des créatures surnaturelles issues du folklore japonais. Anzu en fait également partie, même son aspect et son caractère s’éloignent des monstrueux « chats-fantômes » (Bakeneko) dont on s’inspire librement. En effet, ce dernier incarne davantage une figure positive et agit comme le grand frère ou le parent (plus ou moins) responsable que Karin n’a pas eu la chance d’avoir dans son enfance, d’où son impertinence caractéristique.

Dans un monde où des esprits en tout genre cohabitent avec les humains, rien ne surprend Karin, constamment pourchassée par des enfants et par le Dieu du malheur en personne. Son parcours est ainsi jalonné de plusieurs étapes qui mènent à la rédemption. Elle se perd dans une forêt, une grotte, et finit par s’ouvrir aux autres. Attristée et en colère, la jeune fille est ensuite amenée à quitter la campagne pour la capitale pour enfin prendre sa revanche sur le deuil qu’elle traverse. Cette dernière se repose ainsi sur une amitié inattendue pour conjurer le sort et enfin se relever de cette situation qui la conditionnait à une attente sans fin. Déterminée à chasser ses fantômes et à se relever, Karin s’arme ainsi de son aura positive et de son Yōkai poilu comme guide pour se lancer vers l’inconnue, probablement la plus grande aventure de son adolescence. Dommage qu’il n’y ait que le dernier tiers qui lui soit consacré. Dès l’instant où un portail vers l’au-delà est traversé, c’est un déluge et une débauche de personnages qui se compilent dans ce un « carnaval » des enfers. La démonstration esthétique vaut bien le détour, même s’il sacrifie une approche émotionnelle du dénouement.

Solaire et sans pour autant manquer de ludisme, Anzu, chat-fantôme souffre toutefois d’un sérieux problème de rythme. En effet, ça ronronne tellement fort dans la première heure qu’on finit par se perdre dans les aléas du présent et dans une banalité qui ne justifie pas qu’on y stagne aussi longtemps. Dégraissé de ses longueurs et en canalisant mieux l’énergie et la bienveillance des Yōkai, le film aurait pu constituer un fabuleux court-métrage. Reste que la quête initiatique de l’héroïne offre une bonne porte d’entrée pour les spectateurs qui n’espèrent rien de plus que de partager un sourire sincère en sa compagnie.

Bande-annonce : Anzu, chat-fantôme

Fiche technique : Anzu, chat-fantôme

Titre international : Ghost Cat Anzu
Réalisation : Yoko Kuno, Nobuhiro Yamashita
Scénario : Shinji Imaoka
Histoire originale : Takashi Imashiro
Direction artistique : Julien De Man
Montage : Toshihiko Kojima
Musique originale : Keiichi Suzuki
Production : Shin-Ei Animation (Japon), Miyu Productions (France)
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h34
Genre : Animatio, Drame, Fantastique
Date de sortie : 21 août 2024

Anzu, chat-fantôme : entre deux mondes
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3

Alien: Romulus – un 7ème passager efficace, mais sans surprise

La saga Alien, on ne la présente plus. Initiée par Ridley Scott en 1979, l’œuvre de science fiction portée par Sigourney Weaver a su marquer durablement les esprits. Histoire fascinante aux thèmes multiples, génie de mise en scène, approche de la menace qui n’est pas sans rappeler celle d’un certain Jaws, introduction de mythes, un nouveau monstre de cinéma était né. Mieux encore, Aliens : Le retour, réalisé par James Cameron, est aujourd’hui encore considéré comme l’une des meilleures suites de l’histoire du cinéma. Si les films ne se valent pas tous, l’aura du Xénomorphe reste particulièrement forte dans l’univers cinématographique. Alors, sept ans après un Alien: Covenant particulièrement décrié par les fans, que vaut cette nouvelle virée cauchemardesque ?

Sept films furent forgés

Quelque chose démarque particulièrement la saga Alien. Certains diraient que c’est l’une des rares (si ce n’est la seule) sagas de toute l’histoire à ne compter aucun mauvais film à son actif. Mais, certains ont cet avis sur Fast and Furious, ou Star Wars, alors ne prenons pas un avis subjectif en considération. En revanche, il y a un point objectif que peu de personnes semblent remarquer, un détail qui fait toute la richesse de cette saga inouïe. Chaque film est différent. De Scott à Cameron, en passant par Fincher et  Jean-Pierre Jeunet avant de réaterrir entre les mains de son créateur, chaque film Alien à su proposer quelque chose de nouveau. Nouveaux thèmes, nouvelles menaces, nouveaux styles cinématographiques, horreur, drame voire thriller, la saga s’est constamment renouvelée. Oui, Prometheus et Alien : Covenant ont été boudés par une partie des fans, mais impossible d’ignorer la richesse de certains thèmes et idées de ces projets. Pire, ils restent deux films sublimes et très solidement réalisés.

Alien: Romulus se situe entre les deux premiers volets de la franchise, en 2142. Vingt ans après le crash du Nostromo, trente-sept ans avant le réveil d’Ellen Ripley. Le personnage de Sigourney Weaver (un temps envisagée pour un retour dans la saga) laisse sa place à Rain Carradine, une jeune minière tentant par tous les moyens de quitter la planète aux conditions de vie difficile ou elle vit. Elle n’est pas seule. Accompagnée de son androide Andy et de cinq amis, elle décide d’explorer une station spatiale à l’abandon, à proximité. Si vous découvrez l’univers d’Alien avec ces lignes, vous vous demandez surement ce qui la retient de s’enfuir, elle qui peut si facilement quitter la planète. Tout simplement car les voyages sont longs, très longs et nécessitent aux voyageurs de se placer en cryosommeil. Et, miracle, la station abandonnée en contient des capsules. Vous vous en doutez, celle-ci n’est pas abandonnée pour rien et les choses vont très vite partir en sucette.

Je ne mentirai pas sur vos chances de survie…

Si l’on devait résumer cet Alien : Romulus, ce serait en quelques mots : efficace mais sans grandes surprises. Fede Alvarez, grand fan de la saga, a voulu honorer le plus de choses possibles, quitte à se disperser. Si chaque film se différenciait jusqu’ici, qu’il s’agisse des thématiques, du genre ou encore du style même de la narration, Romulus va piocher dans chacun d’eux, sans chercher à apporter quelque chose de bien nouveau.  Pire, il le fait en moins bien. Déjà, difficile de réellement s’attacher à tous les personnages principaux. A l’exception de Rain et d’Andy, ils ne sont absolument pas développés ou bien introduits. Dommage, dans la mesure où la caractérisation des protagonistes dès la première scène fut l’une des forces de la saga (même dans Prometheus). De même pour les thématiques, revues ou peu exploitées et utilisant des ficelles trop connues de la saga. Pas de quoi fouetter un xénomorphe, l’histoire se suit malgré tout avec plaisir et le scénario est globalement réussi. Seulement in-fine, on se demande fatalement ce que le film apportait à l’univers. La réponse blesse : trop peu. Alien : Romulus confirme certaines théories liées aux projets scientifiques sur les créatures, pose tous les pions pour une suite avec ou sans les protagonistes, mais reste trop en surface de ses idées.

L’autre souci, c’est qu’il semble incapable d’assumer clairement une direction et bafoue même sa bestiole à de rares occasions. Nous citerons comme exemple une scène ou les protagonistes affrontent désarmés une armée de Facehuggers. Oui, une armée, quand dans les films précédents, un seul spécimen suffisaient à déclencher un joli carnage, de par leur force et leur agilité. Mais, là ou le vaisseau blesse, c’est sur le manque de frayeur et de menace réelle que représentent les Xénomorphes. Romulus les présente, comme toujours, comme la forme de vie ultime. Malheureusement, si l’alien va effectivement causer un joli carnage, on ne ressent que trop peu cette intelligence froide et hors du commun si caractéristique dans les précédents opus. Le film n’est jamais effrayant, sauf à quelques très rares moments ou il réussit à créer une véritable tension. Quelques jumpscares fonctionnent, malgré tout. On se retrouve face à un bon film d’action, mais il manque quelque chose pour réellement le qualifier de très bon film Alien.

… mais vous avez ma sympathie.

Car, pour le reste, on se retrouve face à un superbe film de science-fiction. Doté d’un budget de 80 millions de dollars (il faudrait sérieusement fouiller dans les affaires de Disney pour comprendre pourquoi leurs films du MCU à 300 millions sont aussi immondes), le bébé de Fede Alvarez reprend les codes de la saga pour le pire, mais aussi pour le meilleur. Quelques apparitions du xénomorphe, bien que parfois trop portées sur le fan service sont réellement bien foutues. L’équipe technique a voulu utiliser le plus d’effets pratiques possibles et on le ressent réellement à l’écran. Bon, 2024 sous Disney oblige, on n’échappe pas à quelques effets CGI hideux, mais c’est l’époque qui le demande. Tout dépend, encore, de quel film le réalisateur s’inspire. Difficile de ne pas remarquer son admiration sans limite pour le tout premier, tant cette partie est plus maitrisée. On ne voit que peu la bestiole et savoir qu’elle rode quelque part rend la menace inquiétante. La réalisation, accouplée à un joli mixage son et une magnifique photographie, donne lieu à de sublimes séquences. Dommage que le changement de ton, plus proche d’un Aliens: le retour, gâche une partie du plaisir. Moins maitrisé dans sa narration mais restant irréprochable dans sa direction artistique, le deuxième acte souffre de quelques longueurs et facilités scénaristiques déconcertantes. Puis, en bon héritier de la saga, Alvarez propose un superbe climax, certes aux codes déja vus, mais diablement efficaces ! Et, contrairement à Covenant qui proposait un superbe climax qui n’a jamais débouché sur une suite, l’intrigue est ici conclue à la fin du long-métrage.

Alien: Romulus est-il un bon film ? Oui, indéniablement. Est-il un bon film Alien ? Aussi. Les amateurs adoreront surement, bien qu’ils manqueront une grande partie des références visuelles ou narratives. D’ailleurs, le film fait le choix surprenant et à la moralité douteuse de reproduire numériquement un acteur décédé depuis plusieurs années, sans raison scénaristique valable autre que pour le fan service. On le qualifierait presque comme le Star Wars VII de la saga, de par son manque d’originalité et son absence de prise de risque. Qui a dit que c’était devenu la marque de fabrique de Disney ? Si suite il y a, espérons qu’elle saura approfondir les idées et themes restés en suspens. Et, tant qu’on y est, laissons à Ridley Scott l’occasion de finir sa carrière avec un ultime film. Non ?

Bande-annonce – Alien : Romulus

Fiche Technique – Alien : Romulus

Réalisation : Fede Alvarez
Scénario : Fede Alvarez / Rodo Sayagues
Musique : Benjamin Wallfisch
Casting : Cailee Spaeny / David Jonsson / Archie Renaux / Isabela Merced
Décors : Naaman Marshall
Prodution : 20th Centuty Studios et Scott Free Productions
Distribution : 20th Century Fox
Durée : 119 minutes
Genre : Science fiction / Horreur
Sortie : 14 aout 2024 en salles

Note des lecteurs10 Notes

3.5

Karoo, le Saul pleureur

Dans son genre, Saul Karoo est une sorte de magicien vénéré dans le milieu du cinéma, pour sa capacité à donner vie à un film malade. En contrepartie, Saul est un malade protéiforme.

Même s’il ne s’agit pas d’une maladie à proprement parler, le principal souci avec Saul Karoo, c’est sa façon compulsive de mentir. Voilà probablement ce que son ex-femme Dianah a fini par trouver insupportable. Ce qui ne les empêche pas de se retrouver régulièrement au restaurant pour ce qu’ils appellent leurs dîners de divorce, où Dianah lui donne toujours du chéri malgré tous les reproches qu’elle lui adresse. A l’occasion, ils discutent de leur fils Billy, grand échalas étudiant en première année à Harvard. Autre souci essentiel de Saul, il ne sait pas comment se comporter vis-à-vis de Billy. Le tête-à-tête le met tellement mal à l’aise qu’il s’arrange systématiquement pour obtenir la présence d’un tiers quand son fils est là. S’il y a une raison à ce malaise, elle est bien vague, car Billy est demandeur et Saul aime son fils.

Billy

La vraie raison est peut-être à chercher du côté des origines de Billy. En effet, celui-ci n’est pas le fils biologique de Saul et Dianah qui l’ont adopté à sa naissance. Ne parvenant pas avoir d’enfant, le couple s’était entendu avec un avocat spécialiste en la matière et qui s’était chargé de tout. A la naissance de l’enfant, la mère naturelle (quatorze ans !) avait juste demandé un entretien téléphonique avec la famille adoptive. Avec Saul au bout du fil, elle avait obtenu les assurances qu’elle attendait : la situation financière florissante de Saul assurait un bel avenir au garçon. Finalement Saul n’évoqua jamais cet entretien téléphonique avec Dianah. Pour ce petit cachotier de Saul, la pratique du mensonge par omission relève du réflexe.

Saul au travail

Connu comme le Doc dans son milieu professionnel, Saul a le talent pour transformer en objet commercialisable quelque chose de complètement bancal. Parfois il s’agit d’un film dont il propose un nouveau montage. Le plus souvent, c’est un scénario qu’il reprend de fond en comble. Jeune il ambitionnait de devenir écrivain, mais il a fini par comprendre qu’il manquait du talent nécessaire. Par contre, remanier ce que les autres pondent maladroitement, voilà son domaine. Cette activité le met régulièrement en relation avec Jay Cromwell, producteur hollywoodien qu’il déteste. En effet, tout en le flattant avec son discours mielleux, Cromwell le considère comme son esclave. Malheureusement, malgré son intention de l’envoyer balader, Saul n’arrive jamais à passer à l’acte. Probablement Cromwell s’en rend-il compte et en joue-t-il avec perversité. Alors, régulièrement, Cromwell convoque Saul à son bureau et lui glisse discrètement dans une enveloppe jaune d’épaisseur variable ce qu’il voudrait que Doc arrange. Parfois c’est une cassette vidéo, parfois un paquet de feuilles. L’objet du moment est particulier, puisqu’il s’agit du dernier film de monsieur Houseman, réalisateur légendaire mais vieillissant. Or, quand Saul visionne la cassette en question, il a deux chocs. D’abord, le film est à ses yeux un chef d’œuvre, en quelque sorte l’œuvre testamentaire de Houseman. Et puis, en une serveuse qui apparaît fugitivement à l’écran lors d’une scène, il identifie la mère de Billy qu’il n’a pourtant jamais vue…

Saul le démiurge

Cette situation inattendue combinée à sa personnalité de menteur à tendance manipulatrice, embarquent Saul dans une situation infernale. Pourtant, avec sa faculté de corriger ce que font les autres et sa manie de jouer les cachotiers, Saul agit comme s’il était Dieu en personne. En effet, créer un univers de toutes pièces, c’est se comporter en Dieu pour toutes les créatures qui le peuplent, même si ces créatures ne sont que des vues de l’esprit. C’est la magie de l’art (le cinéma comme la littérature, notamment) de créer un univers que le spectateur perçoit comme quelque chose de vivant dans son cerveau, pour peu que l’œuvre le touche. Ici, Saul a l’immense pouvoir de modifier une œuvre pour la rendre populaire et par la même occasion de modifier (en bien, dans son esprit) les vies d’une mère et de son fils. En effet, il n’a aucun mal à remonter la piste de Leila, la mère de Billy, avec le prétexte qu’il travaille sur le film où elle joue. A cette serveuse anonyme en mal de reconnaissance, il fait miroiter la révélation de son talent. Il projette (terme éminemment cinématographique) de dire la vérité à Billy et Leila le jour de l’avant-première du film, à Pittsburgh où ils comptent se retrouver, puisque tous trois s’entendent à merveille.

Steve Tesich

Bien entendu, tout cela va se retourner contre Saul qui pensait que le mensonge lui permettrait de contourner éternellement les soucis. D’autre part et c’est l’essentiel, Saul a beaucoup trop longtemps et à de multiples reprises, agi en démiurge. Bien entendu, le véritable démiurge ici, c’est Steve Tesich, l’auteur – originaire de l’actuelle Serbie – de ce roman inclassable et foisonnant. A noter qu’il n’écrira pas grand-chose d’autre. D’ailleurs, Karoo ne fut publié qu’à titre posthume, l’auteur étant mort en 1996.

Multiplicité des thèmes

Maintenant, ce roman n’est pas que celui d’un personnage ayant cru pouvoir arranger la vie des autres selon son inspiration, parce qu’ayant la conviction que c’est ce qu’il fait de mieux (conviction probablement renforcée par le fait que cela lui rapporte beaucoup d’argent). Sauf que pour cela, il n’officie pas dans la réalité et qu’il se fait lui-même pas mal manipuler par Cromwell. Alors, puisque celui-ci lui demande d’arranger le film d’Houseman, le cynisme l’emporte et Karoo entre dans ce jeu en sacrifiant un potentiel chef d’œuvre pour l’adapter (encore un terme très cinématographique) à ses plans personnels. Sinon, ce roman se montre fascinant également par tous ses à-côtés qui sont particulièrement nombreux. Le thème de la famille est très présent et apporte de multiples pistes de réflexion. L’autre thème fondamental est celui du destin, celui qui s’avère inéluctable, implacable, mais aussi celui qu’on tente d’infléchir. Le thème qui émerge progressivement est celui de la culpabilité, celle de Saul vis-à-vis de son fils (et un peu vis-à-vis de Dianah, et puis ensuite vis-à-vis de Leila), une culpabilité sans doute aussi vis-à-vis de tout l’argent qu’il gagne dans son métier et qui le fait reculer éternellement devant son envie d’y renoncer. On peut penser que sa culpabilité multiple (en tant que menteur par exemple) fait de lui le malade protéiforme que nous connaissons. Les relations sentimentales constituent également un thème majeur de ce roman. Et puis, nous avons tout un tas de thèmes qu’on pourrait qualifier d’accessoires mais qui pourraient faire l’objet d’un roman à eux seuls. Le premier c’est Saul et les femmes, puisque nous le voyons face à Dianah, mais aussi face à Leila, mais aussi face à une radiologiste à la poitrine avantageuse, ainsi qu’accompagné à un dîner par une toute jeune fille de dix-sept ans qu’il connaît depuis sa plus tendre enfance. Précisons quand même que Saul est un alcoolique notoire qui a pris beaucoup de ventre et qui passe des examens en vue d’obtenir une assurance santé, alors même que vivre sans l’assurance santé résiliée par sa négligence, lui procure une certaine excitation. Pourtant, son agent le tarabuste, le trouvant complètement irresponsable. On peut avancer qu’aux yeux de Saul, le mensonge remplace avantageusement l’assurance santé dont il ne bénéficie plus. C’est sa façon à lui de vivre dangereusement, tout en minimisant ses multiples points faibles. Quant à la description du milieu hollywoodien, autour de la figure de Cromwell émerge celle de son assistant qui change régulièrement mais a toujours le même physique de jeune dynamique et le même prénom, Brad (logiquement, on imagine Brad Pitt jeune).

A la poursuite de Dieu

Le foisonnement de thèmes et de situations que ce roman met en scène justifie donc largement son épaisseur (604 pages). On peut certes se demander où on va avec un début en apparence anecdotique où les participants à une soirée commentent la chute de Ceausescu en s’appliquant sur la prononciation des noms roumains, alors que Saul se débat entre sa réputation d’alcoolique et l’inévitable confrontation avec Dianah qui l’incite à se rapprocher de Billy. Quant à la dernière partie, c’est celle de l’expiation. Pour s’être vu l’égal d’un Dieu, Saul paie pour l’éternité et il n’a plus que ses yeux pour pleurer. Sa chute l’entraine loin, jusque dans un délire où, dans sa tête, se met en place le roman qu’il n’a jamais été en mesure de coucher sur le papier, ce qui est fort compréhensible, car ce qu’on en découvre s’avère franchement « impubliable », avec un Ulysse de Science-Fiction à la poursuite de Dieu. La conclusion c’est que seul Doc pourrait arranger cela, mais il apparaît évident que s’il voit parfaitement comment arranger les œuvres des autres, il en est rigoureusement incapable pour les siennes.

 

Karoo, Steve Tesich

Monsieur Toussaint Louverture : sorti (France) le 2 mai 2019

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