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« Si t’es un homme ! » : réflexions autour des masculinités

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Déconstruire les stéréotypes de genre et encourager une société plus égalitaire n’est pas une mince affaire. L’ouvrage collectif Si t’es un homme !, publié chez Glénat, s’attaque aux constructions de la masculinité. À travers 24 textes et bandes dessinées, des auteurs et autrices de diverses générations et horizons proposent un éventail d’expériences et de réflexions pour comprendre, interroger et renouveler les masculinités.

Si t’es un homme ! est un ouvrage collectif qui se distingue par la pluralité de ses voix. Chaque auteur y explore la masculinité par un prisme différent : le regard genré en tant qu’artiste, les défis de la condition d’homme racisé ou encore la question de l’habillement et de l’expression de genre. En abordant des sujets variés, le livre brise les tabous et ouvre des espaces de dialogue autour des enjeux contemporains liés au genre. Les récits oscillent entre fiction, autobiographie et analyse, avec une volonté commune : celle de dépasser les cadres traditionnels imposés par les normes de genre.

Le livre questionne les stéréotypes traditionnels associés à la masculinité. Comment assumer que l’on préfère une Barbie à un GI Joe, que l’on s’amuse davantage devant une romcom que devant un jeu vidéo viriliste ? Ce sont autant de questions qui visent à déconstruire les attentes culturelles liées au genre masculin. Les encouragements quasi-militaires des supporters de football, l’homophobie et la misogynie présents dans ce milieu, ou encore la domination masculine de l’espace social et domestique sont autant de thèmes abordés de manière frontale. Les auteurs n’hésitent pas à pointer du doigt les dysfonctionnements et les violences sous-jacentes à certaines expressions de la masculinité.

Ce travail de déconstruction passe aussi par l’exploration de l’intimité masculine, souvent marquée par des injonctions à la performance et à la virilité. À travers des récits sur les vestiaires, leurs vexations et les attentes quant à la taille du pénis, Si t’es un homme ! explore des territoires rarement abordés dans la littérature grand public. Cette introspection permet de mettre en lumière les contradictions et les fragilités qui caractérisent les expériences masculines.

L’ouvrage fait également une large place à l’analyse culturelle. Il questionne, par exemple, le cinéma de réalisateurs comme Godard, Kechiche ou encore le film Les Valseuses, qui peuvent illustrer des modèles de masculinité problématiques. Un dessinateur y confrontera quant à lui ses propres biais involontaires, tels que la représentation des femmes comme passives ou réduites à leur rôle de mère. Ces réflexions amènent le lecteur à s’interroger sur la manière dont l’art et la culture façonnent notre perception des genres.

En mélangeant différents styles graphiques, dont le roman-photo, l’ouvrage permet d’approcher la question de la masculinité de manière innovante et artistique. Chaque contribution apporte un éclairage unique, nourrissant ainsi une réflexion collective sur les représentations et les idéologies véhiculées par les médias et les arts.

L’exploration de la masculinité dans le contexte du capitalisme, le travestissement ou encore le partage des tâches domestiques figurent en bonne place dans l’ouvrage. Ce dernier appelle à une remise en question profonde des normes et des valeurs, parfois transmises de père en fils, pour favoriser des modèles de masculinité plus inclusifs et bienveillants.

Si t’es un homme ! apparaît comme un album audacieux qui s’inscrit dans une démarche résolument contemporaine de redéfinition des genres. À travers ses fictions, autobiographies et analyses, il invite à une réflexion individuelle et collective, un voyage vers plus d’égalité, de liberté et de tolérance. Ce livre, à passer de main en main, se veut un outil de dialogue et de changement, un levier pour repenser les masculinités et ouvrir la voie à de nouvelles formes d’identité et d’expression.

Si t’es un homme !, collectif
Glénat, septembre 2024, 256 pages

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3.5

« American Parano » : un second tome au diapason

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Avec American Parano : Black House, Hervé Bourhis et Lucas Varela concluent leur diptyque en offrant une exploration saisissante d’un San Francisco des années 60 marqué par le psychédélisme, les crimes rituels et une enquête policière haletante. Entre mysticisme et manipulation, la protagoniste Kim Tyler se confronte à des vérités troublantes et une société patriarcale oppressante.

Le deuxième tome d’American Parano s’ouvre alors que des victimes semblent avoir été la cible de rituels satanistes. L’inspectrice Kim Tyler, toujours empêtrée dans son enquête précédente, se retrouve face à Baron Yeval, un personnage énigmatique et manipulateur, fondateur de « l’Église de Satan ». Ce dernier est rusé, manipulateur, beau parleur. Et il apprécie particulièrement se jouer de son interlocutrice.

La situation se complique davantage pour Kim, qui est confrontée à un nouveau partenaire, Taft, après que son équipier de longue date, Ulysses Ford, a été hospitalisé. Les deux agents sont contraints de coopérer alors que l’enquête prend un tournant inattendu : un marginal se livre aux autorités, prétendant être l’assassin. Mais les apparences sont souvent trompeuses, et ce coupable trop évident ne semble être qu’une pièce d’un puzzle plus complexe.

Le cadre de l’intrigue, le San Francisco de la fin des années 60, est essentiel pour comprendre la profondeur narrative de ce polar. Cette période, marquée par les contre-cultures, les mouvements hippies et l’émergence de nouvelles formes de spiritualité, est également un temps de grandes tensions sociales et politiques. Le dessin de Lucas Varela rend hommage à cette époque avec une précision engageante. Des vignettes urbaines minutieusement construites, rappelant le style d’Edward Hopper et son fameux Nighthawks, enveloppent le lecteur dans une atmosphère à la fois nostalgique et oppressante.

Le personnage de Kimberly Tyler demeure le cœur battant de cette histoire. Elle est la seule femme dans un univers policier résolument machiste et méprisant, ce qui rend son parcours d’autant plus intéressant. Kim se montre indépendante, non seulement sur le plan professionnel, mais aussi personnel et sexuel. Elle se retrouve à découvrir des vérités troublantes sur son père et ses interrogations avec Baron Yeval révèlent des moments de tension psychologique intenses, où le jeu de domination n’est pas sans rappeler celui entre Clarice Starling et Hannibal Lecter dans Le Silence des agneaux.

American Parano : Black House conclut un diptyque où se mêlent savamment intrigue policière, critique sociale et exploration de l’âme humaine. Hervé Bourhis et Lucas Varela livrent une œuvre marquante qui utilise le cadre historique des années 60 et la figure d’une héroïne féminine forte pour interroger des thématiques telles que le patriarcat, la manipulation, les rites, etc. En restituant une époque pleine de contradictions et de tensions à travers un récit policier haletant, les auteurs réussissent à créer un polar noir où San Francisco joue les premiers rôles.

American Parano T.02 : Black House, Hervé Bourhis et Lucas Varela
Dupuis, août 2024, 64 pages

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3.5

« Écoute s’il pleut » : mémoire vive

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Roman graphique de Rodolphe et Patrick Prugne, édité par Daniel Maghen, Écoute s’il pleut est une œuvre singulière qui tisse les fils de la mémoire, du mystère, de l’invisible et surtout de l’indicible. Plongé dans le bocage normand des années 1960, le récit entrelace le quotidien d’un jeune garçon, Daniel, avec une intrigue aux allures fantastiques. L’histoire, l’imagination et le surnaturel semblent alors se chevaucher. 

« Moi, tu sais, je suis républicain, rationaliste et athée ! Les miracles et les apparitions, c’est la boutique d’en face ! « 

Daniel en est pourtant convaincu : il a dialogué avec Paul, un garçon depuis longtemps porté disparu, et a même aperçu sa séduisante mère, très courtisée pendant la Seconde guerre mondiale, tant par les hommes du coin que par les soldats allemands mobilisés en Normandie.

Mais alors pourquoi ce moulin mystérieux, censé abriter la famille, lui apparaît-il désormais en ruines ? Et comment expliquer les paradoxes temporels de ses récentes rencontres ?

Écoute s’il pleut raconte l’histoire d’un adolescent en vacances chez sa grand-mère, récemment veuve. La Normandie des années 60 lui offre le temps d’explorer les environs, et notamment les moulins, puisque la solitude est la règle dans ces milieux ruraux dépeuplés. « Écoute s’il pleut » est le nom d’un moulin isolé, un lieu que Daniel va explorer avec curiosité. 

C’est là qu’il rencontre Paul, un garçon de son âge, qui prétend y vivre avec sa mère. Paul n’est pas seulement un copain ou un ami, il devient une énigme que Daniel doit percer à jour. Pourquoi disparaît-il soudainement ? Quelle est son histoire ? La quête de vérité qui s’ensuit plonge Daniel dans les méandres de l’histoire locale et révèle des secrets enfouis qui touchent directement son propre passé.

« Cette histoire d’Allemand, ça peut n’être qu’un trompe-l’œil, un leurre… À l’époque, dénonciations, règlements de comptes et exécutions étaient courants. Quelqu’un a pu en profiter… »

Même quand il pense toucher du doigt la vérité, Daniel n’explore finalement qu’une fausse piste de plus. Écoute s’il pleut navigue entre plusieurs temporalités pour dévoiler un drame intime. Il explore la vie d’une femme de grande beauté, et, à travers elle, les tensions nées de l’Occupation. 

Avec ses traits de crayon précis et une mise en couleur à l’aquarelle, qui donne une impression de douceur et de mélancolie, l’album est dominé par des tons de bleu, beige et vert. Poétique, le dessin se met au diapason d’un récit doublement initiatique, avec un personnage qui se révèle en même temps que le passé du début des années 1940.

Réflexion sur la mémoire et les secrets de famille, exploration des limites entre réalité et imaginaire, Écoute s’il pleut prend aussi la forme d’un drame intemporel sur la perte, la recherche de soi et le poids des histoires non résolues. Plutôt engageant. 

Écoute s’il pleut, Rodolphe et Patrick Prugne
Daniel Maghen, août 2024, 72 pages

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« La Fille du puisatier » : une France en mutation

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Les éditions Bamboo publient une adaptation graphique de La Fille du puisatier, film de Marcel Pagnol paru au début des années 1940. Éric Stoffel, Emilio Van der Zuiden et Albertine Ralenti déploient leur intrigue au cœur de la Provence, dans un petit village rural où le quotidien est imprégné de traditions séculaires et d’une certaine rudesse de vie.

L’histoire s’articule autour de Patricia Amoretti, la fille d’un puisatier veuf, qui tombe amoureuse de Jacques Mazel, un jeune aviateur issu d’une famille bourgeoise. Le puisatier, inquiet quant au futur de sa fille, prend conscience qu’il risque de perdre celle qui tient le foyer et aimerait la voir dans les bras de Félipe Rambert, un travailleur manuel modeste, dont le style de vie se conforme davantage à leur histoire familiale.

Cependant, les dés sont jetés et l’amour entre Patricia et Jacques dans un contexte bucolique. Cette passion naissante est toutefois rapidement ternie par les réalités sociales et politiques de l’époque. Après quelques rencontres furtives, Patricia se retrouve enceinte, tandis que Jacques est mobilisé, et la réaction des deux familles apparaît aussi contrastée que leurs origines sociales. Les Amoretti, simples mais dignes, font face au rejet et au mépris des Mazel, soucieux de préserver leur honneur bourgeois. 

Patricia, considérée par son père comme une « princesse », et qui a d’ailleurs été éduquée à Paris, se retrouve seule avec son enfant à naître. Partant, c’est à travers une série de confrontations et de réconciliations que le roman graphique va explorer le sacrifice, l’amour filial, les sentiments amoureux et la réconciliation dans une société marquée par des codes rigides.

L’intérêt historique de La Fille du puisatier réside évidemment dans sa représentation fidèle de la société française des années 1940, une époque où les classes sociales et les valeurs morales dictaient largement le comportement individuel et collectif. L’œuvre met en lumière les réalités d’une France encore rurale, où le travail manuel, incarné par le puisatier, est à la fois noble et laborieux, et où l’honneur familial prend une importance capitale. Les conflits mondiaux affectent quant à eux même les coins les plus reculés de la Provence… 

Les classes sociales sont hermétiques, des dilemmes moraux sont imposés par la société patriarcale, un amour non conventionnel est quasi prohibé… La Fille du puisatier rend compte d’une société conservatrice, notamment représentée par Pascal Amoretti, le père de Patricia, l’image même de l’homme de la terre droit et fier qui oscille entre la sévérité et une profonde tendresse paternelle. 

L’amour de Patricia et Jacques, bien réel, est en permanence menacé par l’incompatibilité des mondes auxquels ils appartiennent. Ce fossé social engendre une série de malentendus et de conflits, chaque famille se méfiant et méprisant l’autre, croyant défendre ce qui est juste et bon. La Fille du puisatier met ainsi en lumière l’absurdité et l’injustice des préjugés de classe, tout en soulignant que la réconciliation, bien que difficile, est rendue possible lorsque l’amour, l’humilité et la tolérance prennent le pas sur l’orgueil et la division.

La Fille du puisatier est une œuvre complexe, le témoignage d’une époque révolue. Elle interroge la société française du début du XXe siècle. La Provence et ses habitants, l’amour, le devoir et les barrières de classe, irriguent un récit enraciné dans l’époque qui l’a vu naître. En dévoilant la vie intérieure de ses personnages et en illustrant leurs combats contre les conventions sociales, Marcel Pagnol portait toutefois des enjeux universels, que l’on retrouve parfaitement dans cette adaptation graphique de grande qualité.

La Fille du puisatier, Éric Stoffel, Emilio Van der Zuiden et Albertine Ralenti 
Bamboo, août 2024, 80 pages

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Deauville 2024 : The Strangers’ Case, la chaîne de l’horreur

Pour son premier long-métrage, Brandt Andersen sacrifie le fond de son sujet éminemment tragique contre une immersion totale dans une course effrénée de réfugiés politiques en lutte pour la survie. Emballé dans un film choral qui ne manque pas d’audace, car assez bien exécuté lorsqu’il ambitionne de nous partager la frayeur des personnages de The Strangers’ Case. Le film perd cependant en tension à force de multiplier des filons narratifs qui auraient mérité plus d’attention.

Synopsis : Une tra­gé­die frappe une famille syrienne à Alep, déclen­chant une réac­tion en chaîne d’é­vé­ne­ments dans quatre pays dif­fé­rents impli­quant des per­sonnes unies par un lien de paren­té, dont une doc­to­resse et sa fille, un sol­dat, un pas­seur, un poète et un capi­taine des garde-côtes. 

Touché par les nombreux récits sur les vagues de réfugiés syriens qui ont fui leur pays, le producteur (Everest, Silence, Barry Seal : American Traffic), reconverti en cinéaste, a réalisé le court-métrage Refugee en 2020. Fort de son succès et avec un arrière-goût d’inachevé dans la rétine, il finit par reprendre une bonne partie de son casting original (Yasmine Al Massri, Jay Abdo, Massa Daoud, Jason Beghe, Ayman Samman et Omar Sy) afin de remonter le parcours de nombreux étrangers, condamnés à l’exil et à la recherche d’un monde meilleur. Mais existe-t-il vraiment ?

Les premiers jours d’un étranger

La guerre a toujours poussé les habitants à tourner le dos aux conflits, mais dès l’ouverture, à l’abri d’une ambiance mortifère, nous suffoquons déjà dans une atmosphère claustrophobique. Les plans sur Chicago sont remplis de buildings de verre, illustrant ainsi un monde terne et lisse, à l’image d’un hôtel Trump à l’opposé du DuSable Bridge. Quelque part dans cette ville, nous découvrons une Amira bouleversée par un rappel sur son téléphone qui rouvre des plaies qui ne se refermeront probablement jamais. Huit ans plus tôt, Amira était une infirmière syrienne des plus compétente et des plus endurantes, assurant jusqu’à 72 heures de garde. Malheureusement, le pays implose entre la traque de « rebelles » et les dommages collatéraux dus aux bombardements. Le film propose alors de suivre son parcours semé d’embûches, en explorant le point de vue de plusieurs personnes qu’elle est amenée à croiser jusqu’aux terres saintes grecques.

Armé d’une caméra à l’épaule pour faire valoir la détresse d’une nation écartelée, Andersen flirte avec le style documentaire en montrant l’horreur de face, là où Rebel misait sur une reconstitution ponctuée de séquences musicales symboliques. Il n’hésite pas non plus à piocher dans les codes du film catastrophe pour développer les traumatismes de chaque protagoniste. Il s’agit sans doute du format le mieux adapté afin de capturer le drame dans le vif. Principalement tourné en Jordanie et en Turquie, le cinéaste réussit donc à rendre ses décors crédibles et authentiques pour chaque étape du voyage. Il est toutefois dommage que le cinéaste s’appuie autant sur la musique de Nick Chuba pour valider les sentiments d’injustices et d’impuissance qui nous ont déjà envahi. Cette sur-dramatisation peut expliquer l’absence de tension dans des moments clés, comme lors d’une séquence sur un bateau pneumatique.

Déjà présenté en hors compétition à la Berlinale, le film continue à naviguer vers les festivals qui souhaitent compenser le surplus de drames avec un choc visuel sans détour et foncièrement destiné au public occidental. Preuve en est lorsque la citation de William Shakespeare trouve un écho et une saveur particulière autour d’un déjeuner dans un restaurant assez chic pour que le sujet de l’immigration n’étouffe pas les convives, plus ou moins impliqués dans cette tragédie humaine. Le montage de fin prend également soin d’énumérer tous les cadavres laissés derrière soi entre la cité dévastée d’Alep et Chicago comme point de chute.

Moins linéaire que Moi, capitaine de Matteo Garrone, The Strangers’ Case tombe dans le piège de la démonstration technique, effectivement remarquable, mais qui se trouve parasité par le pathos qui surnage tout du long et par un chapitrage qui casse le rythme. Le second film présenté en compétition tient toutefois ses promesses si l’on s’arrête à ses honnêtes reconstitutions documentaires, dénonçant et nuançant ainsi la violence humaine au-delà de nos frontières.

The Strangers’ Case est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Brandt Andersen
Année : 2024
Durée : 1h37
Avec : Yasmine Al Massri, Yahya Mahayni, Omar Sy, Ziad Bakri, Constantine Markoulakis, Jason Beghe
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : Sing Sing, Shakespeare in jail

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La Compétition du Festival de Deauville 2024 s’est ouverte hier matin avec Sing Sing, un drame chargé d’émotions mettant en lumière les programmes de réinsertion par l’art. Inspiré d’une histoire vraie, le film expose des détenus qui retrouvent, grâce à des ateliers de théâtre, leur humanité en exprimant leurs émotions et en tissant des liens fraternels. Plus œuvre théâtrale que huis clos carcéral, Sing Sing, très incarné, relève le défi de l’authenticité mais n’échappe pas à quelques lourdeurs.

Synopsis : Incar­cé­ré à la pri­son de Sing Sing pour un crime qu’il n’a pas com­mis, Divine G se consacre corps et âme à l’atelier théâtre réser­vé aux déte­nus. À la sur­prise géné­rale, l’un des caïds du péni­ten­cier, Divine Eye se pré­sente aux auditions… 

Greg Kwedar avait déjà foulé les Planches de Deauville en 2016 avec son premier-long métrage, Transpecos, un thriller narrant la descente aux enfers de trois agents de la police aux frontières en plein désert. Huit ans plus tard, et selon ses dires, plus mature et assagi, il présente au Festival son deuxième film, lui aussi farouchement ancré dans la réalité mais dont la violence, principalement hors champ, cède la place à l’humour et à la sensibilité.

Rire ou pleurer, telle est la question

C’est au cœur des murs de la prison de Sing Sing, dans le village d’Ossining au sud de l’Etat de New-York, que Greg Kwedar a décidé de composer la scène de son drame. Cet établissement, assez célèbre, n’a pas été choisi au hasard. Lors de la session de Q&A, le réalisateur américain a en effet précisé que le projet du film a débuté il y a huit ans, lors du tournage d’un documentaire dans une maison correctionnelle du Texas. Après avoir aperçu, enfermé dans une cellule, un détenu accompagné d’un chien, Greg Kwedar s’est lancé dans des recherches approfondies sur les programmes de réinsertion, en particulier le Rehab Threw Art (RTA), qui existe à New-York depuis 1986. Il tombe alors sur des articles relatifs à la création d’une pièce comique se déroulant à l’époque de l’Antiquité égyptienne. Ce singulier fait divers lui a inspiré l’idée de Sing Sing, qu’il a ensuite approfondie avec son coscénariste en partant enseigner dans plusieurs centres pénitentiaires.

Le film retrace ainsi le quotidien d’un petit groupe de détenus, différents par leurs histoires et leurs personnalités, qui suivent un atelier théâtre animé par un professeur aussi truculent qu’engagé. Il s’intéresse particulièrement à la relation d’amitié entre Divine G, acteur fétiche au sein des prisonniers, et Divine Eye, un caïd d’apparence menaçante qui intègre la troupe. Cette bande de détenus, joyeux lurons très comparses lorsqu’ils jouent, n’oublient que le temps d’une session la dureté de leurs conditions.

Le théâtre apparaît alors comme un refuge, une bulle de bonheur et de liberté à laquelle chacun essaie tant bien que mal de se raccrocher. Sing Sing oppose donc les rires et le réconfort des répétitions face à l’univers restrictif de la prison. Car derrière le lâcher prise, et malgré une touche d’humour savamment dosée, la tragédie des situations personnelles n’est jamais loin. Des prisonniers coupés du monde, qui ne voient pas leurs enfants grandir et guettent sans fin l’acceptation de leurs demandes de libération conditionnelle, regagnent le cadre dès la porte de l’atelier close. Apprendre à assurer, à se soutenir malgré la souffrance, sans céder à la dépression et au désespoir, tel est le combat de ces hommes emmurés.

Presque apparenté à un documentaire, dont il aurait d’ailleurs pu faire l’objet, le film conserve une approche résolument réaliste. A ce titre, hormis Colman Domingo, acteur professionnel connu pour ses rôles dans Lincoln, La Couleur Pourpre et Fear the Walking Dead, les interprètes sont tous des prisonniers incarcérés aux Etats-Unis pour des peines de longue durée. Clarence Maclin, alias « Divine Eye » signe une performance impressionnante et pourrait même se voir offrir une nomination aux Oscars. Le tournage du film dans les couloirs et cellules de véritables prisons, sans utilisation de décor factice, renforce également l’authenticité du récit.

Si le thème de la reconstruction et de la réinsertion des détenus a déjà été abordé récemment dans Je verrai toujours vos visages, Sing Sing se rapproche davantage de la comédie dramatique Un Triomphe d’Emmanuel Courcol, aussi inspirée d’une histoire vraie, dans laquelle un acteur qui peine à joindre les deux bouts décide d’organiser un atelier théâtre dans une prison. Malgré son monde froid et hostile, le milieu carcéral devient dans ces deux longs-métrages un lieu où la joie supplante la violence.

La prison, théâtre de jeux

A travers la conception d’une pièce de théâtre, écrite sur-mesure pour eux par l’animateur, les détenus, relativement calmes et disciplinés, s’adonnent à une sorte de rébellion artistique. En choisissant un rôle, ils retrouvent la liberté d’être qui ils veulent, de s’habiller comme ils veulent, loin de l’étiquette de « gangster » que la société leur a farouchement accolée. Divine G entre ainsi dans un jeu subtil de manipulation afin d’influencer, mais surtout d’aider, ses camarades interprètes, au point que les juges eux-mêmes questionnent sa sincérité.

Bien loin des huis clos tels qu’Un Prophète, ou plus récemment, Sons, Sing Sing ne parvient cependant pas à nous plonger dans l’horreur des conditions de détention. Outre les décors, certes réels du film, l’atmosphère tendue du centre correctionnel s’instaure par de très fines touches, comme les insultes d’un maton et les fouilles. Malgré l’évocation d’un établissement de haute sécurité, les individus semblent d’ailleurs pouvoir se rendre presque où ils souhaitent, de leurs cellules agrémentées de livres ou de boîtes de conserve aux salles de l’atelier, et même en dehors des bâtiments. Au final, la prison n’apparaît pas véritablement comme un cadre hostile, mais plus comme une cage psychique conditionnant l’esprit des protagonistes.

La douleur exprimée par les prisonniers s’appréhende donc moins facilement, d’autant plus que Greg Kwedar tire beaucoup, et sûrement un peu trop, sur la corde d’un pathos américain exacerbé par une bande-originale triste et lancinante. Symbole fort, Sing Sing a été projeté dans la prison même où il a trouvé son origine. En dépit de ses imperfections, le film conserve une belle énergie qui aspire à changer le regard que l’on peut porter sur les criminels incarcérés.

Sing Sing est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Greg Kwedar
Année : 2024
Durée : 1h46
Avec : Colman Domingo, Clarence “Divine Eye” Maclin, Sean San Jose, Paul Raci, David “Dap” Giraudy, Patrick “Preme” Griffin, Mosi Eagle
Nationalité : États-Unis

« Les Yeux doux » : réprimés, contrôlés

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Avec Les Yeux doux, Éric Corbeyran et Michel Colline façonnent un roman graphique qui explore avec acuité les travers d’une société dystopique où le consumérisme et le contrôle de masse ont pris le pas sur la liberté et l’humanité. Publié aux éditions Glénat, cet album de presque 200 pages s’appuie sur une esthétique rétro-futuriste et une narration inspirée des classiques de la dystopie tels que 1984 de George Orwell, Brazil de Terry Gilliam ou Metropolis de Fritz Lang. 

La société portraiturée dans Les Yeux doux est régie par trois impératifs fondamentaux : produire, consommer et contrôler. La liberté humaine ne s’exerce plus qu’à cette aune, si bien que loisirs et accomplissement personnel ont été remplacés par des usines de production tayloristes et des centres de surveillance foucaldiens. Les personnages évoluent ainsi dans un monde où l’individualité est étouffée par le travail à la chaîne et où l’illusion de liberté n’est maintenue que par la consommation de masse. Les « Yeux doux », système de surveillance omniscient, assure un contrôle permanent, tuant dans l’œuf toute velléité de rébellion.

Anatole, le personnage principal, est un employé modèle, récompensé mois après mois pour son dévouement et ses résultats. Il garnit les rangs des « Yeux doux » et passe ses journées à signaler tout comportement prohibé. Son existence monotone, son travail répressif sont le reflet d’une société où chacun est assigné à une tâche répétitive, qui contribue à un impensé collectif et à la perpétuation d’un système qui se nourrit de la résignation de ses citoyens. Tout cela n’est évidemment pas sans rappeler les sombres descriptions de 1984, où la liberté individuelle est constamment écrasée par une machine de contrôle omnisciente.

Malgré son apparente soumission, Anatole va contrevenir aux règles. Après avoir été le témoin d’un vol, duquel il rend compte immédiatement, il finit par se rétracter, en raison de sentiments naissants pour la coupable, Annabelle. Il efface les preuves du forfait et se met lui-même en danger pour cette jeune femme qu’il ne connaît pas – mais qui l’obsède. Ce basculement marque le début d’une introspection profonde pour Anatole, bientôt confondu, chassé de son poste et en fuite. Il est recueilli dans une ancienne gare de triage, dans laquelle vivent en communauté tous les rebuts d’une société coercitive et liberticide.  

Dans Les Yeux doux, Éric Corbeyran et Michel Colline dénoncent avec subtilité les excès du consumérisme et du contrôle social. L’Atelier universel, le Panier garni et les Yeux doux constituent les structures qui, respectivement, imposent des cadences infernales, contrôlent la consommation et scrutent la vie privée. L’éviction d’Arsène, le frère d’Annabelle, qui a perdu son emploi pour avoir interrompu la chaîne de travail, souligne d’ailleurs tôt dans l’album l’absurdité complète et la brutalité intrinsèque d’un système qui élimine ceux qui dévient de la norme. Le bannissement de certains objets, par exemple les cigarettes, rappelle l’environnement de contrôle strict dans lequel évoluent les personnages. Et la critique sociale se double rapidement d’une réflexion sur la réappropriation de soi et le désir de changement.

Par la voie de la dystopie, Les Yeux doux dit beaucoup de la société contemporaine. Éric Corbeyran et Michel Colline poussent à leur paroxysme contrôle social, consumérisme et résignation populaire, que seul le puissant désir de liberté de quelques-uns (en désaccord cependant sur les méthodes à employer) parvient à mettre à mal. Le roman graphique est une invitation à questionner et renverser les mécanismes qui nous oppriment. Et sa conclusion en démontre ironiquement l’extrême fragilité. 

Les Yeux doux, Éric Corbeyran et Michel Colline
Glénat, août 2024, 184 pages 

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« Grand Atlas 2025 » : une exploration des enjeux géopolitiques et sociaux de demain

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Dirigé par Frank Tétart et publié aux éditions Autrement, Le Grand Atlas 2025 est un outil précieux pour comprendre les grands enjeux géopolitiques, sociaux et environnementaux du monde actuel et de demain. Cette 12ᵉ édition s’enrichit de nouvelles analyses et cartes détaillées, offrant un panorama exhaustif des défis auxquels la planète est confrontée à l’aube de l’année 2025. 

Le Grand Atlas 2025 se concentre tout d’abord sur les points chauds de la planète, ces régions où les tensions politiques et militaires apparaissent exacerbées. L’ouvrage s’attarde sur des questions cruciales telles que la succession politique aux États-Unis après Joe Biden, les aspirations géopolitiques de la Chine et la Russie poutinienne. Les auteurs évoquent également les conflits en cours, comme la guerre en Ukraine et la situation en Birmanie depuis 2021, offrant une analyse des dynamiques locales et internationales qui façonnent ces crises.

On apprend par exemple que l’Inde, avec plus de 870 millions d’électeurs, reste la plus grande démocratie en termes de population, mais que son laïcisme est cependant fragilisé depuis l’arrivée au pouvoir du nationaliste hindou Narendra Modi en 2014 – réélu en 2019. Sous la gouvernance du Bharatiya Janata Party (BJP), la montée d’un nationalisme hindou a en effet accru les tensions religieuses, réduisant l’influence des minorités telles que les musulmans (14,2 % de la population) et d’autres groupes religieux minoritaires. Des mesures à l’image de l’amendement de la loi de citoyenneté en 2019 ont été perçues comme discriminatoires, augmentant les tensions ethno-religieuses ; elles marquent un virage vers une forme de démocratie ethnique en Inde.

En Ukraine, le conflit commencé par l’invasion russe en février 2022 s’est quant à lui transformé en une guerre d’usure, l’armée russe étant incapable de percer les lignes ukrainiennes. La guerre, qui a déjà entraîné plus de 70 000 morts côté ukrainien et environ 120 000 du côté russe, est devenue une lutte prolongée avec des perspectives de paix relativement minces. L’Ukraine résiste grâce à des approvisionnements militaires stratégiques et à une mobilisation soutenue contre l’agression russe, tout en bénéficiant de l’aide occidentale.

L’atlas examine également les perspectives autour des relations internationales en Asie, en particulier concernant le rôle de Taiwan et l’impact de l’expansionnisme chinois. Il met en lumière les risques de confrontation en mer de Chine méridionale et discute des enjeux liés à la militarisation et aux alliances stratégiques dans la région Indo-Pacifique. Ce focus sur les zones de tension offre un cadre analytique indispensable pour comprendre les implications globales des conflits régionaux.

Les élections présidentielles à Taïwan en janvier 2024, marquées par la victoire de Lai Ching-te, du parti indépendantiste, ont notamment ravivé les tensions avec Pékin, qui considère l’île comme une province chinoise à réunifier, et si nécessaire par la force. Malgré une politique de rapprochement antérieure, le nouveau président adopte une posture ferme face à la Chine, soutenu par des accords de défense avec les États-Unis. Avec une population de 23 millions d’habitants, Taïwan reste un enjeu stratégique pour les puissances asiatiques et occidentales, étant à 130 km des côtes chinoises. Cette situation tendue est exacerbée par la présence militaire chinoise croissante dans le détroit de Taïwan, et illustrée par des incursions aériennes répétées.

Il est à noter que le « Sud global », un concept géopolitique rassemblant des pays en développement comme la Chine et l’Inde, conteste de plus en plus l’ordre mondial dominé par l’Occident. En tant que coalition hétérogène, ces nations aspirent à un ordre international multipolaire, défiant l’hégémonie économique et militaire des États-Unis et de l’Europe. L’émergence des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) incarne d’ailleurs cette montée en puissance, cherchant à établir de nouvelles normes économiques et politiques sur la scène mondiale, loin de l’influence occidentale. 

Une autre section majeure de l’atlas aborde les « Grands Enjeux » mondiaux, où il est question des transformations politiques, économiques et sociales qui redéfinissent l’équilibre mondial. Les auteurs y traitent des thèmes variés tels que l’avenir de la démocratie, la montée des nationalismes, la désinformation et la lutte contre les changements climatiques. Parmi les sujets abordés, on retrouve des discussions sur l’érosion de la gouvernance internationale, avec une critique de l’efficacité des organisations multilatérales face aux nouvelles réalités géopolitiques. Les enjeux de la sécurité alimentaire, la transition énergétique, et la gestion de l’eau sont également explorés, les auteurs soulignant par exemple la nécessité d’une coopération renforcée pour répondre aux défis posés par une planète en perpétuel changement.

Pour donner un contexte historique aux questions contemporaines, le Grand Atlas 2025 consacre une section à un « Retour sur l’histoire », qui revisite des événements-clés des XXᵉ et XXIᵉ siècles. Les auteurs y mettent en lumière les conflits oubliés et des décisions politiques marquantes qui continuent d’influencer la géopolitique à l’heure actuelle. Les auteurs abordent, par exemple, les répercussions de la Conférence de Berlin de 1885 sur la répartition des territoires en Afrique, ou encore l’impact de la naissance de l’ONU après la Seconde Guerre mondiale sur le droit international. En replaçant les conflits récents dans une continuité historique, l’atlas permet de saisir la profondeur des dynamiques de pouvoir et des rivalités internationales. 

L’ouvrage se tourne également vers l’avenir en proposant une réflexion sur les défis qui attendent le monde à l’horizon 2025 et au-delà. Les enjeux à venir, tels que la croissance démographique mondiale, les mutations économiques, la crise climatique et l’adaptation nécessaire des sociétés pour survivre et prospérer dans un contexte de bouleversements constants figurent ainsi en bonne place. 

Entretemps, on aura appris qu’en Afrique, la situation politique est marquée par une recrudescence des coups d’État, avec le Niger et le Gabon comme exemples récents. Depuis 2012, des pays tels que le Mali, le Burkina Faso et la Guinée ont également connu des renversements de pouvoir. Cette instabilité est souvent liée à des crises sécuritaires, notamment la menace des groupes terroristes dans la région du Sahel. La course mondiale aux ressources naturelles, notamment les métaux rares et les terres rares, est quant à elle devenue un enjeu géopolitique majeur avec l’émergence de la transition numérique et écologique. L’Afrique, riche en cobalt, lithium et autres minéraux stratégiques, attire des convoitises internationales, augmentant le risque de conflits. En République démocratique du Congo, par exemple, 50 % du cobalt mondial est extrait, souvent dans des conditions de travail abusives…

Enfin, l’inclusion d’un dossier spécial sur le conflit israélo-palestinien met en lumière la complexité de cette question en intégrant des perspectives variées et en analysant les implications géopolitiques à l’échelle mondiale. Une preuve supplémentaire que Le Grand Atlas 2025 se présente comme une ressource précieuse pour tous ceux qui cherchent à comprendre le monde dans toute sa complexité et sa diversité. En combinant des cartes détaillées, des analyses approfondies et une approche pédagogique claire, l’ouvrage parvient, en moins de 150 pages, à donner un aperçu passionnant de l’état du monde.

Le Grand Atlas 2025, ouvrage collectif sous la direction de Frank Tétart
Autrement, août 2024, 144 pages

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4

« Madeleine, Résistante » : clap de fin

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Le travail de mémoire est essentiel pour préserver l’histoire de ceux qui ont lutté pour la liberté, et Madeleine Riffaud, figure emblématique de la Résistance française, en est un exemple poignant. À travers un triptyque dont le dernier tome vient de paraître aux éditions Dupuis, JD Morvan et Dominique Bertail rendent hommage à cette résistante en plongeant les lecteurs dans son parcours héroïque, tout en soulignant les horreurs et les victoires de cette période sombre de l’histoire. 

Ce dernier tome illustre avec force l’atmosphère pesante de l’époque. Avec ses teintes sombres de bleu, ses jeux d’ombres et de lumières et ses scènes crépusculaires de prison ou d’attentats, il évoque à la fois l’obstination, l’isolement et la clandestinité des actes de résistance.

Fort d’un contenu historique riche, Madeleine, Résistante retrace la vie de Madeleine Riffaud, depuis son engagement dans la Résistance française jusqu’à sa participation active à la Libération de Paris. Ce troisième tome s’attarde sur certains moments cruciaux de sa vie de résistante : son arrestation, ses actions contre l’occupant nazi, ses rencontres. Chaque étape est représentée avec un souci du détail historique, donnant au lecteur un aperçu précis des épreuves qu’elle a traversées.

Au-delà de la simple chronologie des événements, l’œuvre explore les aspects humains et psychologiques de la résistance. Des moments de doute, de peur, mais aussi de camaraderie et de solidarité sont mis en avant. L’héroïsme de Madeleine ne tient pas seulement à ses actes de bravoure, mais aussi à sa résilience face à l’adversité et à la perte. Elle ne craint pas la mort, elle s’y prépare. Elle reste digne dans la torture et regrette presque d’échapper au peloton d’exécution.

Une partie significative de cette bande dessinée se concentre ainsi sur l’arrestation de Madeleine, sa détention et les interrogatoires violents qu’elle a subis. Ces scènes sont représentées avec une intensité graphique qui vise à faire ressentir au lecteur la souffrance et la détermination de la jeune femme, par ailleurs capable de défendre au péril de sa vie une inconnue en proie à une hémorragie consécutive aux coups reçus. 

En mettant en lumière la vie de Madeleine Riffaud, les auteurs contribuent à faire connaître au grand public l’importance des femmes dans la Résistance, un aspect souvent sous-représenté dans les récits historiques. Une autre intention manifeste est de montrer la guerre sous son aspect le plus humain, loin des chiffres et des grandes batailles souvent évoqués. Ici, ce sont les petites histoires individuelles, les choix personnels, les sacrifices et les dilemmes moraux qui sont mis en avant. Les auteurs insistent sur le fait que la guerre n’est pas seulement un événement historique, mais une série d’expériences humaines intenses et déchirantes.

Pour Madeleine, c’est une fierté d’avoir rendu Paris dangereuse pour l’Occupant nazi. Les Brigades spéciales ont beau colporter la terreur de seuil en seuil, la résistance continue de se dresser sur la route des Allemands. Et face aux épreuves de la détention, la jeune femme se réfugie dans la poésie, elle s’évade mentalement, s’affranchissant des barreaux de la dictature qu’on cherche à lui imposer. Rigoureuse, âpre, cette conclusion s’inscrit parfaitement dans un triptyque de très grande qualité.

Madeleine, Résistante : Les Nouilles à la tomate, JD Morvan, Madeleine Riffaud et Dominique Bertail
Dupuis, septembre 2024, 128 pages 

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4

Alienoid : l’affrontement – turbulences vers le futur

Injustement boudé par une sortie en salle, Alienoid : Les protecteurs du futur a essentiellement trouvé son public sur le marché de la vidéo physique et à la demande. L’audacieux voyage dans le temps qui navigue entre le film d’époque, stylisé wu xia pian, et un futur envahi par des aliens de type body snatchers a cependant suscité de l’intérêt pour les nombreux spectateurs qui l’ont découvert pendant une diffusion limitée par la suite, le temps d’un week-end. Conçu comme un diptyque, les bonnes ondes qui se sont dégagées du premier volet ont propulsé sa conclusion sur grand écran, ce qui n’est pas pour notre déplaisir. Il manque toutefois à cet Alienoid : l’affrontement toute la fraîcheur et l’aura épique du premier chapitre, tout aussi inégal et maladroit dans sa narration, dont la générosité n’était pas à remettre en question.

Synopsis : Lorsque les aliens ont envahi la terre ; Ean, jeune protectrice, s’est rendue dans le passé pour tenter d’inverser le cours de l’histoire. Aidée d’Initiés aux pouvoirs légendaires, la jeune femme doit désormais retourner à notre époque pour affronter l’Alien Originel lors d’une ultime bataille décisive pour sauver l’humanité.

Pour rappel, le premier film jouait joyeusement à ricochet entre deux temporalités. Guard et Thunder, doivent s’assurer du bon transfert d’aliens dans des corps humains, sorte de réceptacle qui les emprisonne et qui les lient à la vitalité de leur hôte. Mais lorsque certains parviennent à se manifester et à interagir avec notre univers, c’est la panique. Une course-poursuite en vaisseau, puis en voiture, propulse les protagonistes huit siècles en arrière. Robots, aliens, sorciers, épéistes voltigeurs et une mystérieuse jeune femme, qui n’a pas vraiment de la foudre dans le chargeur de son pistolet, se rendent coup pour coup dans des affrontements ludiques et suffisamment bien mis en scène pour qu’on ne pique pas du nez face à la complexité de l’intrigue. L’exploit est salué, mais la conclusion d’une telle épopée reste à achever.

Avec une exposition alléchante de plus de deux heures dans l’opus précédent, nous étions en droit de croire que le diptyque était sur les bonnes rails pour achever son récit avec efficacité. Malheureusement, il faudra patienter près d’une heure pour que l’on daigne enfin recoller les morceaux avec les enjeux principaux du film. L’ouverture à rallonge traîne donc des pattes nous rappelant ce que nous savions déjà, hormis quelques retournements de situations tout à fait dispensables dans l’absolu. L’essentiel prend place en l’an 2022, en bordure de Séoul, où des sphères retenant de la Haava (une atmosphère alien toxique pour l’humanité) sont sur le point d’exploser et de se répandre sur la planète bleue. La chasse pour obtenir la « lame divine » et prendre le contrôle de ces sphères est lancée depuis bon moment déjà, car nos héros et leurs ennemis sont coincés dans le passé depuis une décennie. Seul ce fil rouge est digne d’intérêt alors que les sous-intrigues et flashbacks se multiplient avant la réunion finale des protagonistes dans le futur.

Tous pour un, un pour tous

Muruk (Ryu Jun-yeol) s’est déjà remis de ses blessures, Ean (Choi Yu-ri) continue à chercher la lame en esquivant (ou pas) les avis de recherche, un duo de sorciers, sidekick comique très attachant, les suit de près et une nouvelle alliée se manifeste (Lee Hanee). Alors qu’un collectif se forme spontanément, supplantant ainsi les individualités du premier volet, les séquences s’enchaînent donc jusqu’à ce qu’un peu d’action anime cette course-poursuite « effrénée ». Un comble pour Choi Dong-Hoon, qui a fait ses preuves avec succès dans le passé (Les Braqueurs en 2012 et Assassination en 2015) et qui s’est armé de plusieurs drones et caméras fixés à des grues et des voitures. Reconnaissons toutefois au directeur de la photographie, Kim Tae-kyung, de magnifier les décors d’époques, que ce soit de jour ou de nuit dans la brume. En revanche, le scénario apocalyptique du futur ne rend pas hommage à son travail, car la nécessité d’effets visuels se fait sentir. Et c’est lorsque ça détonne le plus ou que les aliens se manifestent intégralement que l’on observe les limites budgétaires d’une œuvre qui a pourtant réussi à dissimuler ces défauts sous le tapis.

Dérapages incontrôlés

En soi, chaque scène, examinée séparément, est une réussite en matière de créativité. Hormis un passage où Ean joue habilement avec le fourreau de son adversaire, les séquences d’actions restent en majorité superficielles ou illisibles. Ceci est notamment valide pour le climax, précipité par un montage qui peine à jouer sur l’effet « compte à rebours », laissé en suspens à mi-chemin du premier volet. Malgré un peu plus de linéarité dans la structure narrative, sans sas de décompression pour reprendre son souffle et prendre du recul sur la situation, nous fonçons tête baissée vers la prochaine scène. Sachant que le cinéaste se repose également sur les codes du film choral, en rebondissant d’un endroit à l’autre avec sa caméra, cela ajoute plus de confusion que de clarté à une narration déjà bien dense. Les capacités de l’artéfact divin en attestent. Peut-il soigner des blessures a priori irréversibles, peut-il rendre la vie et en quel honneur agit-il comme clé de contrôle de la Haava ? Quoi qu’il en soit, ce MacGuffin, doublé d’un deus ex machina très pratique, reste toujours l’objet le plus convoité par des deux camps.

Peut-être aurait-il mieux valu réunir tous ces éléments dans un seul bloc, au risque de sacrifier plusieurs twists qui aurait rendu le visionnage indigeste ? Le retour en fanfare d’Alienoid : l’affrontement ne parvient pas à être à la hauteur, ni à être cohérent avec un premier volet assez charmant, malgré des défauts de rythme évidents et un humour souvent contraignant. Mais pour peu que l’on ne s’accroche à la cohérence, que l’on ne s’arrête pas aux détails (trop subtils et nombreux tout de même) et que l’on laisse simplement nos rétines s’abreuver des cascades et autres effets pyrotechniques ou CGI, on y trouve son compte. Choi Dong-Hoon nous a déjà confirmé avec le premier volet qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur le sens du récit. Son rôle est de trouver les bons réglages pour que les éléments et décors anachroniques qu’il dispose cohabitent avec le ton que l’on qualifierait grossièrement « d’hollywoodien ». Seulement, il y a bien plus à croquer dans ce blockbuster que dans la tambouille super-héroïque qui a déjà épuisé le concept de multivers.

Bande-annonceAlienoid : l’affrontement

Fiche technique – Alienoid : l’affrontement

Titre international : Alienoid : Return to the Future
Réalisation : CHOI Dong-hoon
Scénario : CHOI Dong-hoon, LEE Ki-Cheol
Photographie : KIM Tae-kyung
Décors : LEE Ha-jun, RYU Seong-hie
Costumes : CHO Sang-kyung
Maquillage : KIM Hyun-jung
Musique originale : JANG Young-gyu
Mixage : EUN Hee-soo
Montage : SHIN Min-kyung
Son : CHOI Tae-young
Effets spéciaux : JAEGAL Seung Jay
Producteurs : AHN Soo-hyun, CHOI Dong-hoon
Société de production : Caper Film (KIM Sung-min)
Pays de production : Corée du Sud
Distribution France : Condor Distribution
Durée : 2h02
Genre : Science-fiction, Action, Fantastique
Date de sortie : 28 août 2024

Alienoid : l’affrontement – turbulences vers le futur
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2.5

Le Tableau volé : l’art de l’oeuvre esquissée

Inspiré d’une histoire vraie, Le Tableau volé de Pascal Bonitzer nous plonge dans le monde clos des ventes aux enchères. Si les incursions au cœur des salles de vente offrent des séquences prenantes et singulières, les relations conflictuelles entre toute une galerie de personnages à peine brossés, et détachés de l’intrigue principale, laissent malheureusement un goût d’inachevé. Le film est disponible en DVD et Bluray le 3 septembre 2024.

Après avoir décrypté l’univers de la finance dans Tout de suite, maintenant, Pascal Bonitzer poursuit son exploration des milieux professionnels fermés. Avec Le Tableau volé, il s’empare d’un fait divers pour construire une fiction autour de la vente d’œuvres célèbres. « Les Tournesols » de l’autrichien Egon Schiele, peinture accaparée par la police nazie, a été découverte dans la maison d’un jeune ouvrier chimiste à Mulhouse par un spécialiste d’art. Cette trouvaille improbable compose une entrée en matière parfaite pour dresser le portrait d’un marché de l’art soumis à la concurrence.

Les loups de Scottie’s, mensonges et appât du gain

André Masson, commissaire-priseur chez la maison de ventes Scottie’s, collectionne les montres et les voitures de luxe. Égocentrique et hautain avec son entourage, il dénigre ses collègues pour se mettre en valeur. Un jour, il reçoit un courrier particulièrement intriguant. Un jeune ouvrier aurait en effet découvert un tableau d’Egon Schiele. D’abord incrédule, Masson pense qu’il s’agit d’un faux avant d’identifier formellement la peinture à Mulhouse. Il s’agit d’une toile perdue depuis 1939 et spoliée par les nazis.

Naturellement, le commissaire-priseur voit dans ce tableau une opportunité bien plus qu’un chef d’œuvre. L’art reste secondaire, comparé à ce que le cadre peut lui rapporter, en termes monétaire mais aussi de reconnaissance au sein de sa prestigieuse maison de vente. En affichant et en souhaitant à tous prix accélérer sa réussite sociale, André Masson compense en réalité d’anciennes moqueries et humiliations. En définitive, dans Le Tableau volé, seul le profit compte. Pascal Bonitzer a d’ailleurs déclaré : « ça m’amusait, s’agissant d’une œuvre d’art, qu’on ne l’envisage jamais autrement que sur le mode : combien ça va rapporter ». L’ancien titre du film, la salle de vente, traduisait bien cette approche.

En outre, l’authenticité de l’œuvre ne pose jamais question. La fausseté, la duperie délaissent l’art et s’installent plutôt dans le monde de l’enchère et de ses protagonistes. Chez Scottie’s, la vente apparaît comme une affaire d’image, de marketing, de bluff et de mensonges. La fin justifie donc les moyens. Le personnage d’Aurore, la stagiaire mythomane de Masson, incarne à elle seule cet univers de faux-semblants.

Grâce aux prestations impeccables de ses acteurs et à ses dialogues à couteaux tirés, Le Tableau volé convainc plutôt dans sa représentation du marché de l’art, même si le récit manque de suspense et d’adrénaline. En revanche, une fois sorti de la salle des ventes, l’histoire se perd dans une mosaïque de personnages et d’enjeux que la durée relativement courte du film ne permet pas d’exploiter.

Le tableau manqué, un pointillisme sans relief

À la manière d’un peintre pointilliste, Pascal Bonitzer compose son film par petites touches. Une galerie de personnages secondaires, de nombreux points de vue alternés, un enchaînement rapide de saynètes, parfois sans transition, dont le montage questionne, et pléthore de thématiques parallèles. Ce pêle-mêle, trop dense, et dénué de l’ampleur nécessaire pour un véritable film choral tel qu’un Magnolia, reste malheureusement dans un état brut inachevé.

Aussi, si Le Tableau volé oppose les riches marchands d’art aux « gens simples », la confrontation des milieux ne fonctionne pas. Martin, le jeune ouvrier chimiste, apparaît seulement comme un bon samaritain, qui préfère conserver son rang sans se mettre du sang sur les mains ou tirer bénéfice d’un tableau qui ne lui appartient pas. Après un bref dilemme, ses amis préfèrent l’amitié à l’argent. Quant à la mère de Martin, sa présence est réduite à quelques scènes brèves pour servir son fils. Le film ne réussit guère mieux à traiter de la spoliation des œuvres d’art par les nazis, sujet sérieux expédié en un court monologue auquel Léa Drucker apporte le minimum syndical d’émotions. Nous sommes donc bien loin de La femme au tableau, qui mettait en scène une lutte juridique pour la restitution d’un trésor national.

La relation complexe entre Aurore et son père, qui passe soudainement du conflit à l’apaisement sans que l’on comprenne comment, n’est pas davantage approfondie. Il ne reste ainsi de ce père au cœur brisé, trahi par sa femme et son associé, qu’une seule et unique phrase définissant la vie : « encaisser, lâcher du lest, tout revoir à la baisse ». Une vision qui sert finalement de simple contraste avec le mercantilisme d’André Masson.

Le Tableau volé : les bonus

Le DVD du film offre une entrevue avec Pascal Bonitzer. En répondant aux questions de Philippe Rouyer, le réalisateur français revient notamment sur la genèse du Tableau volé. C’est son producteur, Saïd Ben Saïd, qui lui a suggéré de s’intéresser au monde de l’art. C’est ensuite sur la base d’une vingtaine d’interviews de professionnels des ventes aux enchères que le sujet et les protagonistes du film ont été développé.

L’interview apporte également des éclairages sur le titre du film, choisi par le producteur, et qui évoque La Lettre volée d’Edgar Poe. Il renseigne encore sur la sélection des comédiens et l’élaboration de l’affiche du film, conçue par Floc’h, qui a travaillé notamment avec Alain Resnais et Woody Allen. Sans fournir toutes les clés de compréhension du Tableau volé, en particulier pour le personnage d’Aurore, cet entretien bonus permet de mieux connaître l’œuvre de Pascal Bonitzer, réalisateur encore assez méconnu du public français.

Bande-annonce : Le Tableau volé

Fiche technique : Le Tableau volé

Réalisation, Scénario, Adaptation, Dialogue : Pascal Bonitzer
Image : Pierre Millon
Montage : Monica Coleman
Premier assistant réalisateur : Justinien Schricke
Décors : Sébastien Danos
Costumes : Marielle Robaud
Son : Damien Luquet, Vincent Guillon, Jean-Paul Hurier
Maquillage : Sarah Mescoff
Coiffure : Arnaud Dalens
Musique originale : Alexeï Aïgui
Directeur de production : Ronan Leroy
Coordinatrice post-production : Christine Duchier
Producteur associé : Kevin Chneiweiss
Produit par : Saïd Ben Saïd
Société de production : SBS Productions
Distribution France : Pyramide Distribution
Édition : Pyramide Édition
Pays de production : France
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h31
Date de sortie cinéma : 1er mai 2024
Date de sortie DVD/Blu-ray/VOD : 3 septembre 2024

Paradise is burning de Mika Gustafson : une sororité mélancolique et lumineuse

Paradise is burning : Aidé de l’acteur Alexander Öhrstrand à l’écriture, la cinéaste peint sans misérabilisme le coming of age de trois sœurs laissées à l’abandon .

Synopsis de Paradise is burning : Dans une région ouvrière de Suède, trois jeunes sœurs se débrouillent seules, laissées à elles-mêmes par une mère absente. Une vie joyeuse, insouciante et anarchique loin des adultes mais interrompue par un appel des services sociaux qui souhaitent convoquer une réunion. L’aînée va alors devoir trouver quelqu’un pour jouer le rôle de leur mère…

 Bande de Filles

À l’international, Rüben Östlund mis à part, et de quelle manière, le cinéma suédois semble ces derniers temps plutôt à la traîne par rapport à ses voisins danois (Sons, récemment) et surtout norvégiens (Julie (en 12 chapitres), les Innocents, ou encore Sick with Myself pour les derniers). Ce nouveau film, Paradise is burning qui est  le premier de la cinéaste Mika Gustafson, comble très joliment ce petit retard.

Comme pour les Innocents d’Eksil Vogt, les protagonistes sont des enfants. Alors que dans le film norvégien, le film se passe dans l’environnement d’immeubles HLM, ici, on se trouve dans un quartier de préfabriqués rouges dans la verdure d’une banlieue ouvrière suédoise, petits mais proprets. Laura (Bianca Delbravo), Mira (Dilvin Asaad) , Steffi (Safira Mossberg) ont respectivement 16, 12 et 7 ans. Elles sont sœurs, le père n’est jamais évoqué, la mère à peine davantage. Laura reçoit un appel des services sociaux qui préviennent d’une visite à domicile pour des absences scolaires signalées, et en demandant à sa tante de jouer le rôle de la mère pour éviter les placements, elle lui apprend que sa mère est (de nouveau) absente depuis Noël. Une indication de date affolante, puisque le film se tient sous un soleil d’été et de vacances, le plus souvent à la piscine. Donc, au moins 6 mois de débrouille déjà, 6 mois de grande précarité pour les 3 sœurs.

Paradise is burning se lit à plusieurs niveaux. Tout naturellement, comme dans le très émouvant Nobody Knows de Hirokazu Kore Eda, la lecture immédiate est celle de cette précarité économique, avec toutes  les astuces et les intrigues de Laura pour éviter la faim à ses sœurs, et pour les garder dans un minimum de dignité et d’apparence sociale. Elle déploie une créativité sans limite pour subvenir aux besoins de ce qu’on doit bien appeler, malgré son propre âge si jeune, sa famille à charge,  et ses facéties apportent une légèreté à la vision d’une vie beaucoup plus difficile qu’elle n’en a l’air. Mais très vite , on perçoit les autres couches du film de la réalisatrice, des couches qui touchent leur intimité. Ces trois enfants sont à la fois 3 facettes d’une même adulte en devenir, tout en étant trois personnes bien distinctes qui font face comme elles peuvent à leur détresse, chacune à sa manière.

A 16 ans, Laura est à l’orée de l’âge adulte, des sentiments nouveaux naissent, des prises de conscience aussi, qui dépassent parfois sa dévotion à l’égard de ses sœurs. Mira quant à elle, passe de l’enfance à la puberté, avec ce que cela suppose d’inquiétude et de questions qu’elle doit dépatouiller par elle-même. Steffi, une adorable enfant quasi-sauvage, mais pétillante et espiègle perd une dent et quitte, apeurée, une primo-enfance sans enfance. Dans chacun de leur cas, la mise en scène permet de ressentir ce passage, le coming of age  qu’elles expérimentent, comme des étapes successives, marquées d’ailleurs par de jolis rituels, sans doute fantasmés par Mika Gustafson, même si on est dans le pays où les rites et les légendes elfiques du type Midsommar existent.

Trois personnes différentes donc, mais la même vie circule de l’une à l’autre, la même énergie qui provoque autant de joie que de colère et de peine à fleur de peau, tant leur proximité est étroite. Le titre de travail du film était Sisters, et la sororité est magnifiquement dépeinte dans ce film, aussi bien à l’intérieur du foyer qu’à l’extérieur, où les trois filles traînent toute la journée avec une bande de filles, des gamines tout aussi délaissées qu’elles, sans aucun parent à l’horizon, cigarettes, drogues  et alcool circulant naturellement et plutôt abondamment entre elles. Elles vivent à l’unisson, partageant le même présent et surtout les mêmes perspectives, vivant dans une liberté qui n’a de limite que les drames potentiels comme autant d’épées de Damoclès au-dessus de leurs têtes. Un paradis brûlant, vraiment.

La cinéaste filme avec beaucoup de précision,  et avec surtout beaucoup  de tendresse pour ses personnages. Chacune trouve en chemin un ami, et ces autres personnages, tout aussi vulnérables à divers degrés, sont tous très attachants. Tout le monde est réduit à un facteur commun, l’humanité pure, peu importe qu’il soit homme, femme, vieux ou jeune. L’âge et le sexe importent peu dans les amitiés qu’elles ont nouées, seule compte la compassion réciproque dans un monde empreint  de mélancolie où chacun semble avoir du mal à trouver sa place.

Interprété magnifiquement par des actrices débutantes qui jouent chacune à la fois leur propre personnage , mais également le lien fort qui les unit, servi aussi par des seconds rôles très justes, Paradise is burning est un petit bijou qui émeut par bien des façons, et clôture de belle manière une saison estivale de cinéma déjà bien riche.

Paradise is burning – Bande annonce

Paradise is burning – Fiche technique

Titre original : Paradiset brinner
Réalisateur: Mika Gustafson
Scenario : Mika Gustafson, Alexander Öhrstrand
Interprétation : Bianca Delbravo (Laura), Dilvin Asaad (Mira), Safira Mossberg (Steffi), Ida Engvoll (Hanna), Mitja Siren (Sasha), Marta Oldenburg (Zara), Alexander Öhrstrand (Le mari de Hanna)
Photographie : Sine Vadstrup Brooker
Montage : Anders Skov
Musique : Giorgio Giampà
Producteurs : Nima Yousefi, Coproducteurs : Marco Valerio Fusco, Micaela Fusco, Venla Hellstedt, Jenni Jauri, Maria Stevnbak Westergren
Maisons de production : Hobab, IntraMovies, Toobox, Tuffi Films
Distribution : Epicentre Films
Durée : 109 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 28 Août 2024
Suède·Italie·Danemark·Finlande – 2023

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4