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Idéal, un style confronté à la vie

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L’illustration de couverture sort tellement de l’ordinaire de ce qu’on voit au rayon BD en librairie qu’elle intriguera la plupart de ceux qui l’observeront, à commencer par les amateurs de la culture japonaise. Autant dire que sa lecture apporte son lot de satisfactions, car il s’agit bien d’une BD (one shot) de son temps (2024) qui s’avère à la hauteur de ce qu’elle suggère.

L’esthétique de l’illustration de couverture rappelle donc fortement le style des estampes des meilleurs maîtres de l’époque, disons essentiellement Hiroshige et Hokusai pour citer les plus réputés pour nous européens. Le dessin est d’une grande élégance, dans un style qui tient autant de l’épure (le trait) que du raffinement pour soigner les détails que le dessinateur choisit de représenter. Le travail sur les couleurs est également remarquable, avec des dégradés subtils mettant en valeur le choix des teintes de type pastel. Le dessin lui-même invite tout autant à l’exploration qu’à la méditation, avec une vue du mont Fuji (reconnaissable entre tous) depuis une terrasse qui permet une vue dégagée vers ce qui pourrait aussi bien être un lac que la mer. Une silhouette féminine intrigue car vue de dos. Quant au titre, il pourrait se rapporter au lieu qui semble idyllique. Et pour profiter au mieux de cette lecture, l’idéal ( ! ) est de trouver un moment de calme avec une belle lumière naturelle.

Futurisme japonais

L’action se situe sur une île japonaise dénommée Kino (mot signifiant cinéma, ce qui ouvre une porte sur l’imaginaire), quasiment coupée du reste de l’archipel. Le prologue (30 planches), sans le moindre texte, nous apprend que nous sommes à une époque postérieure à l’année 2155. Les auteurs indiquent d’emblée la situation futuriste qui apparaît essentiellement dans le décor (avec un goût pour l’architecture). Mais le futurisme est dans le thème principal, à savoir l’interrogation sur le devenir de l’humanité avec la banalisation de l’intelligence artificielle. En parallèle, un autre thème essentiel émerge avec toutes ses conséquences : l’enferment, le repli sur soi.

Le prologue

Il nous montre un couple vivant dans une somptueuse maison d’architecte qui ménage de très larges espaces ouverts sur d’immenses baies vitrées. Dans la maison vit également une femme qui s’active comme domestique. Le propriétaire est un Japonais dont on apprend finalement qu’il est le fils et l’héritier de celui qui a construit la maison et fait de l’île où elle se situe un domaine à l’écart de l’agitation du monde, mais aussi de l’évolution des manières de vivre. Les règles qu’il a énoncées y restent en vigueur. En particulier, sur Kino il est interdit d’utiliser des robots, alors que bien entendu ils sont devenus d’un usage courant partout dans le monde. D’ailleurs, certaines entreprises sont en mesure d’en proposer à l’apparence humaine bluffante, puisqu’il n’est pas seulement question d’apparence mais aussi de comportement et de consistance physique : de vrais androïdes. Cette opposition entre tradition et modernisme apparaît lorsqu’un des protagonistes croise un groupe de touristes qui se font expliquer les us et coutumes locales, mais aussi lors d’une scène avec la domestique.

Un couple mixte

Le couple de propriétaires sur Kino doit avoir la quarantaine. Lui, Edo (comme l’ère : 1603-1868, un prénom qui ne doit rien au hasard) Japonais héritier de la tradition est marié avec une européenne (au moins d’origine) nommée Hélène. Elle est en convalescence depuis bientôt un an, suite à un grave accident de voiture qui lui a valu notamment une blessure à la main. Une blessure particulièrement gênante puisqu’elle est pianiste en poste dans un orchestre philharmonique. Elle arrive au bout de son année de convalescence, mais surtout au moment où elle doit affronter la réalité : est-elle en mesure de reprendre sa place au sein de l’orchestre ? Outre la question du physique, pointe celle du mental. Il semble qu’Hélène soit quelque peu fragile psychologiquement. Cela apparaît avec les failles de son couple. Il semble qu’Edo n’éprouve plus vraiment de désir pour elle. Déjà apparu lors d’un tête-à-tête avec le directeur de son orchestre, le caractère frondeur d’Hélène se manifeste avec ce qu’elle imagine pour tenter de retourner les situations gênantes à son avantage.

Belle réussite

Épais de 235 pages, cet album est une révélation, car pour ses auteurs (scénario signé Baptiste Chaubard et dessin signé Thomas Hayman), il s’agit d’une première. Autant dire que pour un coup d’essai, c’est un coup de maîtres. Déjà, le scénario et le dessin sont en harmonie. Un mot qui convient parfaitement, car tout l’album est dans la tonalité de l’illustration de couverture. Un régal pour les yeux de bout en bout, avec de nombreuses planches sans dialogue, ainsi que de nombreux dessins grand format, l’ensemble bénéficiant d’un travail éditorial remarquable (format large, papier adapté à une impression soignée, pour un très bon rapport qualité/prix). De plus, bien que français, les auteurs nous immergent dans un univers japonais parfaitement crédible, avec la mentalité, les décors, les costumes et une façon d’aborder leurs préoccupations avec une retenue typique. On pourra certes regretter qu’ils n’aillent pas plus loin dans l’exploration de la place des intelligences artificielles dans notre futur. Mais, le scénario élaboré et merveilleusement illustré nous montre déjà une situation bien délicate, avec toutes ses ramifications au sein du couple Edo/Hélène, chaque chapitre apportant enrichissement et complexification de l’intrigue. Le thème de l’enfermement (ou du repli sur soi) est bien amené, avec l’écho subtil entre celui des individus et celui qu’envisage toute une nation, sans oublier celui déjà en place sur l’île. Les conséquences apparaissent très naturellement et peuvent alimenter une réflexion poussée. On pourrait juste regretter que les causes ne soient guère abordées. Quant au dessin, dans la grande tradition de l’estampe, il privilégie la mise en scène, le dessinateur comptant bien plus sur une belle science de l’organisation des planches que sur la suggestion des mouvements par ses traits. Un album aussi intelligent qu’agréable à parcourir.

Idéal – Baptiste Chaubard (scénario) et Thomas Hayman (dessin)
Éditions Sarbacane : sorti le 21 août 2024

 

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« Belmondo » : un portrait en vignettes

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Les éditions Glénat publient dans un grand format Belmondo : Peut-être que je rêve débout, biographie illustrée signée LF Bollée et Jean-Michel Ponzio. Le monstre sacré du cinéma français nous y est présenté par le menu, de son enfance à ses plus grands succès, en passant par une ascension accidentée et des relations professionnelles en tous genres.

L’originalité de la narration mérite d’être soulignée. Plutôt que de retracer de manière linéaire la vie de Belmondo, l’auteur Laurent-Frédéric Bollée imagine une rencontre fictive entre l’acteur et son père, le sculpteur Paul Belmondo, dans les années 80. Elle sert de fil conducteur au récit et permet d’aborder les moments-clés de la vie de l’acteur français de manière plus naturelle et intime. Le récit est divisé en plusieurs chapitres, chacun explorant une période ou un aspect différent de sa carrière.

L’album explore bien entendu les succès de Belmondo mais sans négliger ses débuts difficiles, notamment son passage au Conservatoire. Malgré son amour pour le théâtre, ses professeurs ne croyaient pas en lui et c’est presque spontanément qu’il s’est tourné vers le cinéma. Cette expérience a marqué l’acteur et a contribué à forger son caractère déterminé. Sa rencontre avec des réalisateurs-phares de la Nouvelle Vague tels que Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Melville sera essentielle pour la suite de sa carrière. On découvre dans Belmondo un Godard désireux de briser les carcans du septième art, employant des dispositifs légers pour tourner en extérieur et laissant une grande latitude aux comédiens, puisque les dialogues étaient insérés après l’enregistrement par le biais de la post-synchronisation. Melville apparaît plus autoritaire, volontiers vexatoire, et les relations ont parfois été orageuses entre les deux hommes.

L’album met en lumière la dualité de la filmographie de Jean-Paul Belmondo, entre films d’auteur et films d’action. On le découvre au contact de Jean Gabin, qu’il met du temps à amadouer, et prêt à suivre Godard dans ses velléités artistiques les plus insondables. Avec Alain Delon, les choses ne sont pas simples et Belmondo finit par l’attaquer en justice pour une histoire de noms sur l’affiche du film Borsalino. Mais au-delà de la carrière cinématographique du comédien français, l’album offre un aperçu de sa personnalité et de ses relations. On découvre un enfant curieux des formes féminines devenu un homme drôle et attachant. La relation père-fils, bien que fictive dans l’album, ajoute une dimension émotionnelle forte au récit.

Le style réaliste du dessinateur Jean-Michel Ponzio, qui s’approche du roman-photo, contribue à donner vie aux souvenirs de l’acteur. Ponzio utilise une technique de dessin assistée par ordinateur pour créer des images d’un réalisme saisissant, s’inspirant de photographies et de vidéos pour représenter Belmondo à différents âges. Les décors, inspirés des films, contribuent à leur tour à l’immersion du lecteur dans l’univers cinématographique de Jean-Paul Belmondo.

L’album Belmondo : Peut-être que je rêve débout excède la simple biographie chronologique pour proposer une plongée sensible et intimiste dans la vie de l’acteur disparu en 2021, explorant sa carrière, sa personnalité et ses relations à travers un récit et un dessin d’une grande force. Tout y est, de Pierrot le fou à Un singe en hiver, et sans rien sacrifier de la chair humaine qui caractérisait cette personnalité haute en couleur. 

Belmondo, LF Bollée et Jean-Michel Ponzio  
Glénat, août 2024, 224 pages

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4

« L’Héritage fossile » : un voyage aux confins de l’humanité

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L’Héritage fossile de Philippe Valette, publié aux éditions Delcourt, interroge les limites de l’humanité face à l’immensité du cosmos. Ce récit se déroule à bord du vaisseau spatial Héritage One, où l’équipage, en route vers une exoplanète lointaine appelée Geminae, est confronté à des défis scientifiques, moraux et existentiels d’une envergure inédite. Entre biostase, fossilisations vivantes, sacrifices d’embryons humains et luttes intestines, Philippe Valette nous plonge dans une aventure où l’ambition humaine rencontre la fragilité de la vie.

L’histoire commence avec une coupure totale de communication entre le vaisseau Héritage One et la Terre. Ce silence n’est pas dû à un simple dysfonctionnement technique : l’équipage, situé à des milliards de kilomètres de son point de départ, se retrouve soudainement isolé. En route depuis 200 ans, ils n’ont alors parcouru que 1 % de la distance prévue vers Geminae, une planète de sable désertique mais viable pour l’homme. À chaque réveil, après de longues périodes de biostase, les membres de l’équipage doivent oeuvrer à la maintenance du vaisseau. Quarante réveils, soit environ mille ans après le début du voyage, un drame survient : les astronautes colons commencent à souffrir d’une étrange forme d’eczéma. Ce problème de santé n’est que le début d’une série de complications qui va bouleverser leur mission.

L’autodoc du vaisseau, cabine chargée de soigner l’équipage, est impuissant. Ces affections cutanées ne sont que la manifestation extérieure d’un mal bien plus grave qu’escompté : les corps des astronautes commencent à se fossiliser vivants. Cette découverte oblige l’équipage à reconsidérer leur mode de vie en biostase et à envisager des réveils plus fréquents pour contrer les effets de cette maladie inattendue. Le hic, c’est que ces réveils répétés hypothèquent leur espérance de vie une fois arrivés à destination, puisqu’ils vieilliront de plusieurs dizaines d’années supplémetaires en procédant de la sorte. La solution la plus pragmatique — mais aussi la plus controversée – qui s’offre à eux est de sacrifier une partie des embryons humains qu’ils transportent dans l’espoir de coloniser Geminae pour récolter des cellules souches et freiner le processus de fossilisation.

L’album alterne habilement entre le passé et le présent de Nova, la doyenne de la nouvelle civilisation, et Reiz, son père, un vétéran de l’expédition. Face à la crise sanitaire à bord du vaisseau, Ryoko, membre de l’équipage, refuse de prendre le traitement à base de cellules embryonnaires et choisit même de se désynchroniser des autres pour tenter de trouver une alternative. Cette décision marque le début d’une fracture profonde au sein de l’équipage. Tandis que les réveils se succèdent, les tensions montent. « Nos relations, auparavant solidement tissées autour d’un engouement commun, se fissuraient silencieusement. » Reiz, obsédé par la réussite de la mission, envisage des mesures de plus en plus radicales. Lorsque Ryoko décède et que la fossilisation reprend de plus belle, il s’adonne à de nouvelles expérimentations macabres…

L’exploration de Geminae révèle quant à elle des mystères géologiques, comme des trous géants, qui semblent défier toute explication scientifique. Nova peine à communiquer avec son père et remet en question ses affirmations. Philippe Valette organise leur quête comme un prétexte aux révélations et à la caractérisation achevée de Reiz. On en apprend davantage sur les véritables origines de Nova et les intentions qui ont guidé les actions de son père tout au long de ce périple.

L’Héritage fossile nous invite à réfléchir sur la nature humaine, sur la limite entre l’ambition et la raison, et sur ce que nous sommes prêts à sacrifier pour atteindre nos objectifs. À travers les décors modélisés en 3D et les personnages subtilement intégrés, Philippe Valette explore avec une profondeur appréciable et un récit alterné les dilemmes auxquels l’humanité pourrait être confrontée lorsqu’elle s’aventure au-delà des frontières de la Terre. Une lecture indispensable pour les amateurs de SF.

L’Héritage fossile, Philippe Valette
Delcourt, septembre 2024, 288 pages

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4.5

« Grossir le ciel » : rouge campagne

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Roman graphique de Franck Bouysse et Borris, Grossir le ciel paraît aux éditions Delcourt. Les auteurs y dressent un tableau désabusé, peuplé de personnages ambigus, en pleine ruralité française, à travers l’histoire de Gus, un paysan solitaire, et de son voisin Abel. 

L’intrigue de Grossir le ciel, tiré du roman éponyme, se déploie dans un cadre rural particulièrement austère, que Borris accentue par des nuances de noir, blanc et rouge, témoins d’une environnement presque sépulcral, d’où l’espoir semble s’être évaporé depuis longtemps.

Les Doges, lieu-dit reculé des Cévennes, voient Gus, un paysan entre deux âges, vaquer à ses occupations agricoles, en compagnie de son chien Mars, son seul véritable ami. L’homme mène une vie sans artifice ni attache. Un jour vient chasser l’autre sans que rien ne puisse a priori les distinguer. Jusqu’à ce qu’un coup de feu et quelques événements étranges ne poussent Gus à soupçonner Abel, son voisin direct, d’avoir quelque chose à cacher…

À partir de là va s’instaurer un climat de suspicion et de paranoïa. Enveloppant rapidement tout le récit, il va constituer un personnage à part entière. L’histoire personnelle de Gus conduit d’ailleurs à l’alimenter. On apprend ainsi qu’il a été élevé par un père alcoolique et violent, qui s’en prenait volontiers à sa femme, laquelle a fini par se venger et se suicider. Gus ne semble avoir conservé de son enfance que des souvenirs douloureux, peu rassurants sur le genre humain et probablement pas tout à fait étrangers à l’enchaînement des événements…

Grossir le ciel est taiseux, souvent contemplatif, et les auteurs y cultivent un suspense constant, où chaque élément, des coups de feu aux pas dans la neige en passant par des clefs de voiture retrouvées, contribue à une montée en tension qui va crescendo. Franck Bouysse est cependant coutumier des fausses pistes et – sans en éventer la teneur – on peut le gratifier d’un sens éprouvé de la tragédie. 

Au portrait d’un homme solitaire et désenchanté, aux blessures familiales et personnelles, s’ajoute donc un environnement hostile, à plusieurs niveaux. Franck Bouysse et Borris radiographient une forme de désespoir rural dans lequel se fondent les âmes tourmentées de leurs personnages, unis dans une entropie dysfonctionnelle et finalement mortifère. C’est diablement efficace et véritablement glaçant.  

Grossir le ciel, Franck Bouysse et Borris
Delcourt, septembre 2024, 120 pages 

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3.5

« Iranienne » : ode à la liberté

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Iranienne, d’Aran de Shahdad et Zainab Fasiki, paraît aux éditions Marabulles et nous plonge au cœur d’une jeunesse iranienne en quête de liberté face à une société corsetée par le rigorisme religieux et politique. À travers le personnage de Raya, une jeune lesbienne de 19 ans vivant à Téhéran, l’œuvre explore les dilemmes existentiels, les oppressions sociétales et les désirs de révolution de toute une génération confrontée aux limites imposées par la République islamique.

Téhéran, mégapole de plus de 10 millions d’habitants, est le théâtre principal de cet album, où la vie quotidienne est rythmée par la pollution, les embouteillages et une inflation galopante. Mais au-delà de ces contraintes matérielles, c’est la rigueur du régime des mollahs qui marque chaque moment de l’existence de Raya. Cette jeune femme, étudiante dans un établissement privé, aspire à une carrière dans les arts dramatiques. Cependant, même dans un cadre académique, la liberté individuelle est strictement limitée : ni piercing, ni vernis à ongles, ni sourcils épilés, ni coiffure extravagante ne sont tolérés. Ces interdits, imposés dès l’école, symbolisent la répression d’une société qui craint l’affirmation de l’individualité et du choix personnel.

Raya est amoureuse, mais chaque baiser échangé avec sa petite amie représente un danger tangible. Le contexte oppressif pousse cette dernière à envisager une fuite au Canada, pour y poursuivre ses études, tandis que Raya est, elle, confrontée à la crainte d’une dénonciation. Son attrait pour les femmes, la musique ou la boisson pourrait lui valoir stigmatisation, bannissement, prison. « Tu finiras soit vieille fille, soit mariée de force à l’un de tes voisins ou de tes cousins », finit par lui dire son ex, ce qui illustre bien l’horizon peu engageant offert aux jeunes femmes comme elle, captives d’une société patriarcale et conservatrice.

L’album souligne également la pression sociale et la constante menace de la délation. Le personnage de Kian, ami de Raya, est lui-même une figure ambiguë : bien qu’il soit interprète pour des journalistes étrangers, il est en réalité contraint de les espionner sous peine d’être incarcéré par le régime pour homosexualité. Dans une société où chaque interaction est surveillée, la méfiance devient la norme. Même les moments de connivence et de rébellion sont teintés de suspicion. Ainsi, lorsque Raya croise un serveur partageant ses idées, elle doit rapidement s’éclipser, redoutant qu’il ne soit en réalité l’un des innombrables mouchards au service de la théocratie iranienne. La répression n’est pas seulement le fait des autorités mais aussi d’une société conservatrice prompte à dénoncer, reflet brutal d’un climat où chacun est potentiellement un ennemi.

Le désir de liberté et d’évasion est omniprésent dans l’esprit de Raya. Elle rêve de partir à l’étranger, échappant à ce pays rétrograde où la femme est soumise. Son propre père, déçu de la révolution islamique qu’il avait pourtant soutenue contre la corruption de l’ancien régime, incarnait déjà cette désillusion. Pour Raya, chaque aspect de la vie devient une bataille contre le conformisme et la répression. Même ses tentatives de se conformer aux attentes sociétales – comme lorsqu’elle postule pour un poste d’assistante administrative – sont anéanties par la découverte des réalités sordides qui façonnent la société iranienne – ici la compromission sexuelle pour obtenir et conserver un emploi.

Raya est souvent plongée dans le doute et la désillusion. Ses interactions révèlent un double mouvement : une jeunesse avide de liberté et une population prête à la collaboration avec les mollahs. Le propos de l’œuvre est fort mais laisse transparaître un certain fatalisme. Les moments de répit sont rares. Ils prennent par exemple, dans le cas présent, la forme d’une baignade nue à Ormuz. Ils semblent offrir une illusion de liberté, mais cette dernière est fragile et constamment menacée, comme le montre très clairement l’album.

Iranienne est une plongée en apnée dans la réalité des jeunes femmes en Iran, prises entre le désir de liberté et les contraintes d’un régime autoritaire. L’album d’Aran de Shahdad et Zainab Fasiki est un cri de révolte, un témoignage des luttes quotidiennes pour la dignité et l’autonomie. Malgré quelques faiblesses conceptuelles, et notamment graphiques (dessins rudimentaires, décors en aplats de couleurs), le récit de Raya et de ses compagnons sonnent comme un appel à la mobilisation, pour mettre fin à ces régimes faisant leur deuil de la liberté individuelle.

Iranienne, Aran de Shahdad et Zainab Fasiki
Marabulles, septembre 2024, 144 pages

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3.5

Deauville 2024 : Bang Bang, le son de la cloche

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Les films de boxe ont toujours eu cette tendance à raconter la vie des athlètes ou encore d’un lieu. Le ring devient alors un exutoire qui compense l’hostilité de la société dans laquelle les protagonistes sont souvent impuissants et démunis. Bang Bang ne déroge pas à la règle et nous donne rendez-vous dans la banlieue de Détroit pour y suivre la résilience d’un ancien boxeur. Dommage que ses coups manquent de cœur et de saveur.

Synopsis : Boxeur à la retraite, Ber­nard « Bang Bang » Rozys­ki décide d’entraîner son petit-fils après avoir renoué avec lui. Alors que cette nou­velle acti­vi­té le fait sor­tir du trou dans lequel il vit, tout le monde s’in­ter­roge sur ses vraies moti­va­tions, dont une ancienne petite amie qui fut témoin de l’as­cen­sion ful­gu­rante de Bang Bang dans les années 80 et de sa riva­li­té avec le boxeur Dar­nell Washing­ton. Bang Bang veut-il seule­ment trans­mettre sa rage ou bien est-il deve­nu altruiste ?

Onze ans après son premier long-métrage, Coldwater, où l’on est plongé dans l’univers carcéral d’un camp de redressement pour mineur, Vincent Grashaw injecte cette contrainte dans l’esprit d’un personnage torturé qui n’a jamais raccroché les gants. Quand le temps ne suffit plus à cicatriser les plaies, même les plus profondes, c’est un martyr que l’on envoie régler les soucis à coup de pugilats. Bernard Rozyski, surnommé « Bang Bang » grâce à son jab percutant, est un ancien champion de boxe poids plume qui digère mal sa défaite contre Darnell Washington (Glenn Plummer). Bien que ce dernier copine avec le succès, la fortune et la politique, ces deux lascars partagent tout de même une chose en commun. La boxe est derrière eux. Pourtant, Bernard semble décider à remonter de nouveau sur le ring, car le son de la cloche l’appelle.

Bleeding bull

Traditionnellement un sport où la masculinité prédomine, à quelques exceptions près (Million Dollar Baby, La Beauté du Geste), la philosophie de la boxe de Grashaw se limite toujours à lever sa garde, à encaisser et à renvoyer les coups (Rocky Balboa). C’est ce que l’on peut évidemment ressentir lorsque l’on scrute le corps diminué de Tim Blake Nelson, qui carbure à l’alcool et aux sandwichs au ketchup. Cet acteur, courtisé par les frères Coen dans O’Brother, La Ballade de Buster Scruggs ou bien chez Marvel dans l’oubliable Incroyable Hulk, porte tout le film sur ses épaules et constitue sans doute à lui seul tout l’intérêt de rester jusqu’au générique. Même si son personnage de Bernard Rozyski évolue assez peu dans le temps, il reste de loin le meilleur élément d’une intrigue qui superpose des arcs narratifs inachevés. Une galerie de personnages secondaire gravite donc autour de lui, dont Justin (Andrew Liner) son petit-fils, Sharon (Erica Gimpel) et Darnell, avec qui il entretient une amère rivalité.

Structuré comme une succession de rounds de boxe, où il y a un combat à mener pour chacun des protagonistes, que ce soit contre la misère, des travaux d’intérêt général ou un cancer. Rien ne semble malheureusement aussi intéressant ou pertinent que la trajectoire et les motivations de Bernard. Convaincu de pouvoir coacher Justin pour renouer avec la victoire, même si ce n’est que par procuration, il nous est permis de douter sur son comportement, entre égoïsme et altruisme. D’autres films ont pourtant mieux traité cette question, notamment avec The Fighter. Mais pour ne pas trop souffrir de la comparaison, Bang Bang finit par lâcher prise en laissant Bernard errer dans son ancienne maison dans le dernier acte. Une manière pour lui de se cacher derrière ses heures de gloire passées, qui ne sont que des illusions. Nous assistons alors à des échanges lunaires avec de riches junkies, révélant pour de bon tous les défauts d’écriture que le récit traîne depuis son exposition. Un personnage sort même son téléphone pour résumer la vie de Rozyski sur Wikipédia. Et ce n’est qu’un des exemples qui justifie un peu plus la déception qui entoure la grande histoire de Vincent Grashaw.

Ce dernier souhaite définir la nature d’un boxeur et définir sa soif du combat. Cependant, Bang Bang tente plus qu’il ne réussit et échoue lamentablement à marquer les esprits, surtout dans cette compétition peu distrayante. Il frappe donc trop souvent à côté de son sujet, à savoir un hommage universel aux sportifs qui ont perdu, sacrifié ou abandonné leur âme sur le ring. Ce n’est qu’au terme d’une balade sans cohérence que l’on se permet d’être didactique sur les choix que l’on fait en tant qu’individus et sur les conséquences de la boxe que Bernard a empruntée. Dommage que cette leçon nous soit délivrée avec aussi peu de punch et trop de timidité.

Bang Bang est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Vincent Grashaw
Année : 2024
Durée : 1h44
Avec : Tim Blake Nelson, Glenn Plummer, Kevin Corrigan, Nina Arianda, Andrew Liner, Erica Gimpel, Daniella Pineda
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : Color Book, ceux qui restent

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Portrait intime entre un père et son fils trisomique, Color Book déploie toute son intensité émotionnelle dans leur complicité hors du commun. Doté d’un sujet qui a tout pour bouleverser, David Fortune injecte toute sa foi dans son premier film, où il nous donne une bonne raison de suivre le parcours d’un duo en mal de repères et d’affection. Une petite note de douceur au milieu d’une sélection assez disparate.

Synopsis : Après le décès de son épouse, un père dévoué apprend à éle­ver seul son fils atteint de tri­so­mie 21. Tout en s’a­dap­tant à leur nou­velle vie, ils entre­prennent un voyage à tra­vers la ville d’Atlanta pour assis­ter à leur pre­mier match de baseball.

À la manière de Rain Man, ce road-trip dramatique repose alors essentiellement sur la complicité d’un père et son fils trisomique, tous deux endeuillés de Tammy (Brandee Evans), une épouse et une mère attentionnée, à la suite d’un accident de voiture. Dans le but de pallier cette perte et de se rapprocher l’un de l’autre, Fortune nous concocte un voyage semé d’embûches à travers la banlieue industrielle d’Atlanta. Assister à un premier match de baseball à domicile constitue alors le fil rouge du récit, mais Lucky (William Catlett) entend également cette proposition de la part de son fils Mason (Jeremiah Alexander Daniels) comme la dernière volonté de sa femme et compte bien achever cette mission quoi qu’il advienne.

Colorier les sentiments

Il n’est donc pas question de traiter du handicap comme dans L’École de la vie, ou d’en rire sans jugement comme dans Un p’tit truc en plus, mais plutôt de raconter en quoi il est indispensable d’accompagner ces individus en manque d’amour. Pas non plus question de discuter de l’intégration de ces personnes au cœur de la société (Hors normes), car ce récit est ancré dans l’instant (Le Huitième Jour). Père et fils sont amenés à s’apprivoiser et à se chérir comme personne d’autre ne le ferait à leur place. David Fortune a déjà accompli cet exploit dans son précédent court-métrage, Us, qui conserve la même aura, malgré des longueurs qui rendent quelques séquences de crises répétitives. Panne de voiture et train manqué sont quelques exemples de la fuite en avant qui opère et qui mettra Lucky à rude épreuve. La patience, le tact, la compréhension, ces choses ne sont pas si naturelles qu’il n’y paraît. Mason perd facilement sa concentration sous les ultimatums d’un père déchaîné et convaincu de bien faire. La force du récit, qui n’a rien d’original en soi, réside pourtant dans leur capacité à marcher, voire courir, main dans la main, sans s’arrêter et sans se laisser rattraper par le passé.

Durant la traversée, le cinéaste en profite également pour filmer, avec nostalgie et mélancolie, la Géorgie qui l’a nourri et élevé. Pourtant, le parti-pris d’une image en noir et blanc semble dispensable par bien des égards, notamment lorsque la caméra s’attarde sur le paysage métallisé et rouillé d’une ville qui est née et qui continue d’évoluer grâce à la révolution technologique. Fortune a déjà prouvé qu’il était capable de donner un sens plus profond aux couleurs de ses décors délabrés en baladant sa caméra dans les faubourgs de Los Angeles. Et quand bien même ce choix artistique monochromatique nous laisse imaginer les couleurs que l’on pourrait mettre dans le livre de coloriage du jeune Mason, il n’est pas difficile de percevoir le monde incolore dans lequel vivent les protagonistes. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’existe plus aucune chaleur pour ces deux âmes errantes, qui cherchent infidèlement à se connecter à la mémoire de Tammy. Cela peut passer par un ballon, par des colliers de perles ou des fleurs (Shoebox), mais tout l’objectif de cette fine équipe est de jouer collectivement et à l’unisson, car ils recherchent désespérément la même chose, à savoir combler ce trou béant qui les empêche de rester à l’écoute l’un de l’autre pendant tout le trajet.

Parviendront-ils jusqu’au Truist Park à temps ? Pourront-ils enfin se réconcilier avec eux-mêmes, en mémoire de Tammy ? Toutes les réponses sont réunies dans une scène particulièrement prenante où Lucky et Mason s’engagent sur un passage piéton. Il s’agit notamment du point culminant de leur voyage, qui sur-symbolise un peu trop leur unité. Reste que cette séquence fonctionne mieux que les précédentes. Il manque donc encore quelques réglages pour que l’émotion jaillisse avec précision, car Color Book ne manque pas de générosité dans cette approche. Pour David Fortune, l’essentiel ce n’est pas d’avoir vaincu, mais de s’être bien battu. Ce vieil adage, qui peut sembler naïf selon la situation, trouve son lyrisme dans ce film de résilience, d’une grande sincérité.

Color Book est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : David Fortune
Année : 2024
Durée : 1h38
Avec : Will Catlett, Jeremiah Daniels, Brandee Evans, Terri J. Vaughn, Njema Williams, Kia Shine Coleman, Joseph Curtis Callender
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : In the Summers, famille décomposée

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Premier film d’Alessandra Lacorazza, In the Summers traite des liens familiaux qui s’étiolent à travers le passage progressif à l’âge adulte de deux sœurs soudées. Le film propose un drame émouvant, qui doit beaucoup à l’interprétation juste de ses comédiennes, tout en surfant délicatement sur la vague du cinéma queer. Cohérent et structuré, le long-métrage fait plaisir à voir au sein d’une Compétition qui manque décidemment de maturité cette année.

Synopsis : Vio­le­ta et Eva rendent visite chaque été à leur père Vicente, à la fois aimant et témé­raire. Il crée un monde mer­veilleux mais, der­rière la façade enjouée, lutte contre l’addiction qui érode pro­gres­si­ve­ment la magie. Vicente essaie de répa­rer les erreurs du pas­sé, mais les plaies ne sont pas faciles à refermer…

Après Exhibiting Forgiveness et Bang Bang, In the Summers poursuit à Deauville l’exploration de la complexité des rapports parentaux. Ici, la violence cède la place à la figure bien plus contrastée d’un père à la fois aimant et irresponsable, qui perd progressivement pied au fil des années. Alessandra Lacorazza signe un premier film incarné sonnant l’heure de retrouvailles estivales à la saveur douce-amère, entre moments de joie, distance et résilience.

Chroniques d’été

Composé de plusieurs chapitres entrecoupés d’ellipses narratives, In the Summers retrace l’évolution des relations entre deux sœurs, Eva et Violetta, leur père, Vicente et leur mère Carmen. En basculant de l’enfance insouciante à l’adolescence conflictuelle jusqu’au début de l’âge adulte, où les cicatrices demeurent, le film brosse le portrait d’une famille fragmentée qui peine à communiquer.

Eva, jeune fille très féminine et proche de sa mère, recherche constamment l’attention d’un père qui la dénigre. Malheureusement pas aussi « futée » que sa sœur, elle multiplie les efforts pour prouver sa valeur auprès de Vicente. Eva fabrique ainsi une jolie coupelle, reléguée en vulgaire cendrier, et s’entraîne seule au billard pour gagner la reconnaissance de son père. À l’opposé, Violetta apparaît comme un garçon manqué. Attirée par les femmes et dotée d’un esprit brillant, elle est préférée par Vicente même si elle s’oppose régulièrement à son père. Malgré leurs différences, Eva et Violetta, qui auraient pourtant des motifs de se jalouser, se soutiennent toujours dans leurs choix. Elles grandissent et apprennent ensemble, en dépit des épreuves jalonnant leurs existences. C’est d’ailleurs leur lien indissoluble qui sert de noyau à l’histoire comme à la famille.

Leur père, Vicente, lutte en effet avec une addiction qui le dévore à petit feu, ruinant sa vie et mettant sérieusement à mal un rôle de père qu’il n’occupe que de très loin, mais avec une certaine beauté. Il enseigne à ses filles le billard, le nom des étoiles et les entraîne même dans des balades au cœur des montagnes. Séparée de Carmen depuis plusieurs années, il peine à se reprendre en main. Au fil des années, Eva et Violetta se détachent lentement de leurs parents, ne leur rendant plus que de rares visites estivales. Avec une atmosphère plutôt réussie, In the Summers expose ainsi la désunion et la recomposition des familles face au passage inévitable du temps.

Une piscine remplie, sale, puis vide. Des corps qui se forment. Des personnalités qui se forgent. Des relations qui se nouent et se dénouent. In the Summers traite assez intelligemment de l’écoulement des années qui transforment ses personnages. Dans l’enfance joyeuse et insouciante, Eva et Violetta  vivent leurs plus beaux instants avec un père dont elles ne perçoivent qu’encore peu la condition. Mais dès leur adolescence, les difficultés surgissent lorsque les actes inconsidérés de Vicente se multiplient. Devenues adultes, les deux sœurs n’ont plus qu’une décision à prendre : pardonner un père aimant ou oublier un père inconscient.

Grâce à ces protagonistes émouvants, In the Summers nous offre un récit touchant et abouti. Même s’il manque un peu d’émotions pour nous emporter, le drame fonctionne et donne l’opportunité à sa réalisatrice, Alessandra Lacorazza, de gagner en notoriété. Le film ne ressortira probablement pas lauréat du Festival, mais il fait passer un moment tout à fait agréable au sein de la Compétition.

In the Summers est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Alessandra Lacorazza Samudio
Année : 2024
Durée : 1h35
Avec : René Pérez Joglar, Sasha Calle, Lío Mehiel, Leslie Grace, Emma Ramos
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : Noël à Miller’s Point, joyeux bordel

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Présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes et en Compétition au Festival de Deauville, Noël à Miller’s point nous convie au réveillon d’une famille italo-américaine de Long Island. Tyler Taormina signe une œuvre emprunte de douceur et de nostalgie, composée d’une fontaine de saynètes et d’images. Un bonbon coloré que l’on peine malheureusement à avaler, faute à une absence criarde de scénario et de personnages.

Synopsis : Un réveillon réunit les membres d’une famille ita­lo-amé­ri­caine de classe moyenne. Alors que la nuit avance et que des ten­sions éclatent, l’une des ado­les­centes s’éclipse avec son ami pour conqué­rir la ban­lieue hivernale.

C’est la deuxième fois que Tyler Taormina foule les Planches de Deauville. En 2019, son premier film, Ham on Rye, qui s’attachait à un rite de passage d’adolescents lors d’une soirée lycéenne, avait également été sélectionné en Compétition. Après Happer’s Comet, une nouvelle virée nocturne dans la banlieue pavillonnaire, le réalisateur américain poursuit avec Noël à Miller’s Point son exposition très contemplative du quotidien cérémonieux de la classe moyenne américaine.

Chorale de Noël

Tyler Taormina a toujours conçu le cinéma comme un moyen de raviver des sensations diffuses. Lors de son introduction sur scène, il a d’ailleurs conseillé au public de réaliser des films afin de renouer avec les souvenirs parfois étiolés de notre mémoire. Le septième art devient alors une madeleine de Proust, une photographie instantanée de moments passés.

Dans Noël à Miller’s point, le réalisateur retourne à ses années d’enfance en décrivant comment sa famille célèbre depuis cinquante ans la veille de Noël. Ce jour unique, que l’on peut vivre de tant de façons, demeure pour Tyler Taormina un temps de bonheur et de partage. Le film cherche ainsi avant tout à restituer des émotions vécues, dans une sorte d’orgie sensorielle où les guirlandes scintillent, les bonbons coulent à flot et les cadeaux rivalisant de ridicule se dévoilent sous des yeux illuminés.

Sous sa couverture chaude de film choral, Noël à Miller’s point aurait pu s’inscrire dans la lignée de drames tels qu’Un conte de Noël ou Juste la fin du monde, des repas de famille virant à la tragédie, ou bien de comédies drôles ou romantiques comme Joyeux Noël et Love Actually. Malheureusement, il se contente de nous faire assister, très passivement, à une succession de scènes sans le moindre ruban rouge. Nous suivons ainsi, d’un côté, les frasques des enfants, qui jouent et finissent par s’évader en voiture pour une balade tout à fait anecdotique dans la banlieue. De l’autre, les parents qui cuisinent, chantent, et discutent en cachette de sujets fâcheux. Par ce découpage en petites bouchées d’un gâteau pas franchement savoureux, Noël à Miller’s point soigne l’emballage sans cacher l’inexistence de ses personnages à peine esquissés et de ses rares intrigues totalement oblitérées.

Paquet vide

Le film s’ouvre sur l’arrivée en voiture de parents, accompagnés par leurs deux enfants, dans le lieu de la fête, une maison bondée d’invités que l’on peine à identifier. Malgré sa relative longueur, Noël à Miller’s point ne prend en effet pas le temps de présenter ses protagonistes, qui ne composent finalement qu’un décor au même titre que le sapin et les guirlandes qui ornent le séjour. Les plus âgés, toujours isolés, ne servent qu’à faire rire, tandis que les enfants se réduisent essentiellement à des visages émerveillés face aux présents et aux confiseries.

En dehors de la fête et enfermés dans leurs chambres, les adultes discutent avec bien plus de gravité. Il est question de vendre la maison familiale et de placer la grand-mère fragile dans une institution. Mais aucun de ces enjeux, qui tombent comme un cheveu sur le pudding, n’est vraiment développé. L’évasion des adolescents, en quête de liberté, ne fournit pas davantage de l’eau à ce moulin qui brasse décidément de la neige et du vent. Même le traitement comique, à travers en particulier la figure de deux policiers presque muets, ne prend pas. Noël à Miller’s point ne réussit finalement qu’à retranscrire une ambiance de Noël psychédélique. Une madeleine de Proust pour Tyler Taormina, certes, mais un repas bien indigeste et ennuyeux pour le public.

Noël à Miller’s Point est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Tyler Taormina
Année : 2024
Durée : 1h46
Avec : Matilda Fleming, Michael Cera, Francesca Scorsese, Gregg Turkington, Elsie Fisher, Sawyer Spielberg, Maria Dizzia
Nationalité : États-Unis

La Partition : humour à froid

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La Partition ou Sterben, ce qui veut dire « mourir » en allemand, suit les destins parallèles, parfois croisés, des membres d’une famille triste comme un ciel bas sur une plaine brandebourgeoise. Les parents, Lissy et Gerd, sont à l’agonie, qu’ils perdent la boule comme le père, ou soit affectée de pathologies multiples et humiliantes comme la mère. Le fils, Tom, est un chef d’orchestre, aussi brillant que froid, qui accompagne, à la demande de celle-ci, une lointaine ex, tombée malencontreusement enceinte d’un autre, et qui s’est persuadé lui-même qu’il est, de ce fait, un peu le père de l’enfant aussi. La soeur, enfin, Ellen, est une assistante dentaire alcoolique, amoureuse d’un homme marié. Un tableau qui ne serait que sinistre, s’il n’était habité par une remarquable absence de jugement et une espèce de drôlerie glacée.

La caméra, sans pour autant multiplier les gros plans, ne lâche jamais ses acteurs. Ils remplissent toujours tout le cadre. Et cette attention ne peut manquer de susciter chez le spectateur une certaine empathie pour les personnages qu’ils incarnent, une empathie souvent perplexe, tant ils sont médiocres et peu aimables. Les scènes s’étirent un peu, sans pathos, mais avec une volonté, semble-t-il, de montrer ce qu’on ne voit jamais, ce qui se passe après que l’information narrative ait été donnée, et que commence la vie, la vie pour elle-même. Rarement a-t-on vu au cinéma, de si près, si précisément, si cruellement, la déréliction de deux vieillards.

Le film ne cesse de subvertir les principes habituels de la narration classique. Ces tranches de vie n’aboutissent à aucune résolution, maturation, accomplissement. Ce serait se faire une fausse idée de l’existence, a l’air de nous dire le réalisateur Matthias Glasner, que de plaquer sur elle un progrès moral imaginaire. Toute vie est une sorte d’échec, dont la mort est le dernier mot.

Ce qui caractérise les personnages de ce film, c’ est d’abord leur incapacité à écouter leur cœur, sauf à de rares moments qu’autorise la folie, l’art ou l’alcool. Autrement, les voilà pris dans un brouillard moral, peinant à se reconnaître et à s’aimer les uns les autres. Si les membres de cette famille, dont chaque histoire correspond à un chapitre distinct, se croisent quelques fois, la structuration du film dit bien l’éloignement abyssal qui s’est établi entre eux. D’une façon générale, toutes les relations dans ce film sont manquées. Lissy, la mère, avoue à son fils qu’elle ne l’a jamais aimé ; ce dernier laisse mourir son meilleur ami suicidaire ; et Ellen ne vient pas à l’enterrement de son père.

Si La Partition fait se succéder des petits drames sans rémission, il parvient encore, par le décalage et l’exagération, à produire des moments d’humour étrangement poignant, où ce film souvent pesant, sans qu’il ne perde rien de sa force tragique, tout d’un coup s’envole vers des lieux indicibles, des lieux où l’on aime, sans causes et sans intérêts. Ce film est rempli de ces moments de grâce, au sein même parfois de la plus insoutenable médiocrité. Alors que son meilleur ami, par ailleurs compositeur de la pièce qu’il orchestre et qui donne son titre au film, agonise lentement dans sa baignoire, Tom, qui est sur les lieux, mais n’intervient pas, pour des raisons vagues où se mêlent la passivité, la lâcheté et la fausse charité, Tom, donc, entre au final dans la salle de bains et prend une dernière fois son ami dans les bras. Scène absurde, comique, grave et émouvante. On se sent soudain réconcilié avec la vie, parce qu’aussi triste et fade soit-elle, on se souvient qu’elle sait aussi laisser échapper de ces instants intempestifs d’amour et de bonté pure, y compris et surtout quand on s’y attend le moins, et par ceux dont on s’attend le moins. On pense à Bergman, qui a cette même manière de faire avouer l’inavouable à ses personnages, tout en tentant de saisir un dernier éclat de grâce sur la ruine des amours humaines.

Matthias Glassner, à travers La Partition, semble s’être engagé dans une entreprise de vérité, avec ce que cela implique de brutalité. Mais parce que la vie est plus grande que le pessimisme le plus noir, c’est le rire et la tendresse, dans une ambiance douce et glacée de crépuscule, qui l’emportent à la fin. Comme s’il fallait abandonner tout espoir pour que celui-ci, sous une autre forme, plus discrète et authentique, vienne nous cueillir au cœur des lieux sans mémoire.

Bande-annonce : La Partition

Fiche technique : La partition

Titre original : Sterben
Réalisation et Scénario : Matthias Glasner
Acteurs principaux : Hans-Uwe Bauer, Anna Bederke, Clara Aileen Bowen, Corinna Harfouch, Lars Eidinger
Photographie : Jakub Bejnarowicz
Montage : Heike Gnida
Musique : Lorenz Dangel
Costumes : Sabine Keller
Production : Matthias Glasner, Jan Krüger
Direction artistique : Henning Jördens
Pays de production : Allemagne
Durée : 183 minutes
Dates de sortie : Allemagne : 18 février 2024 (Berlinale 2024), 25 avril 2024 (sortie nationale)

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3.5

Deauville 2024 : Two Lovers (Hommage James Gray)

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Enfant de l’immigration juive russe, James Gray est connu pour ses personnages mélancoliques, qui errent souvent dans une impasse sociale. Que ce soit dans un film noir (Little Odessa, The Yards, La nuit nous appartient), d’époque (The immigrant), d’aventures (The Lost City of Z), de science-fiction (Ad Astra) ou d’autobiographie (Armageddon Time), cet auteur n’a cessé de remonter les névroses et les obsessions de son enfance afin d’y évoquer le déterminisme social, le racisme ou encore son rapport à la paternité. Révélé 20 ans plus tôt aux bords des planches de Deauville, le festival célèbre aujourd’hui son art en offrant à son public la possibilité de (re)découvrir sa riche filmographie. À l’occasion de cet hommage, nous avons choisi de nous arrêter sur Two Lovers, théâtre d’un bouleversant triangle amoureux. 16 ans après sa sortie, nous en avons toujours le cœur meurtri et déchiré.

Synopsis : Un homme hésite entre suivre son des­tin et épou­ser la femme choi­sie par ses parents ou se rebel­ler et écou­ter les sen­ti­ments amou­reux qu’il éprouve pour sa nou­velle voi­sine, belle et volage.

Ce que l’on désire par nécessité

Éloigné des réseaux mafieux, James Gray nous plonge dans l’univers torturé de Léonard, atteint d’une « maladie d’amour » qui l’empêche de faire ses propres choix, de suivre ses propres désirs et donc de prendre les commandes de sa propre vie. Il gravite ainsi autour d’une entreprise familiale, dont il est l’héritier, et d’une femme choisie par ses parents, Sandra, incarnée par Vinessa Shaw (la sulfureuse Domino échappée d’Eyes Wide Shut). Loin du conte de fée que ses parents prennent soin d’entretenir pour leur unique enfant qui vit encore chez eux, Léonard est frustré de sa situation et de son incapacité à couper le cordon. Cependant, si cette femme reste aussi discrète et repousse les avances des autres hommes pour se rapprocher de Léonard, c’est effectivement par amour. Pendant ce temps, Gwyneth Paltrow campe le rôle de Michelle, une voisine un tantinet satisfaite de sa relation toxique qu’elle entretient avec un homme marié. C’est pourtant pour cette femme-là que Léonard craque et devient un autre homme, plus à l’aise avec son corps, avec les mots et son esprit. Joachim Phoenix confirme alors sa qualité de jeu dans un moment où son personnage maladroit est piégé entre la raison et le désir, ce qui le rend charmant à bien des égards.

Chacun et chacune ignorent cependant que les sentiments qu’ils couvent ne sont pas réciproques. Il s’agit d’un cercle vicieux où l’on se chasse éternellement, mais combien de temps encore cette situation va tenir ? Parviendront-ils à s’émanciper de leurs désirs et de leurs contradictions ? Chaque personnage est plein de secrets, un peu comme Les Bonnes Femmes de Claude Chabrol. Par ailleurs, Gray est très admiratif de ses travaux et de la Nouvelle Vague dans son ensemble. Il filme l’intimité comme Robert Bresson et ses fabuleux travellings. En attestent les séquences où Michelle et Léonard se rencardent sur le toit de leur immeuble.

Pour trois personnages, nous avons ici two lovers, constituant un titre subtil et sublime, faisant référence à deux êtres qui s’aiment éperdument, ou à deux amants qui placent la troisième personne au milieu d’un désir indécis. C’est justement dans cette ambivalence que le réalisateur originaire du Queens pousse ses personnages à faire des choix complexes et à questionner leur amour. Pour eux, aimer peut signifier aider l’autre à guérir et à reprendre sa vie en main. Sandra attend ainsi que Léonard s’ouvre à elle pour de bon, ce dernier espère que Michelle mette fin à sa liaison et cette dernière s’impatiente que son amant puisse quitter son épouse pour s’enfuir avec elle.

Ce que l’on fantasme par amour

Si l’on croit peu aux liens qui ont du mal à se tisser, on ne peut que s’effondrer face à l’incertitude qui guette chacune de leurs actions, qu’elles soient sages, puériles ou absurdes. C’est dans cette hésitation, cette distance qui les rapproche ou qui les sépare de plus en plus que ce triangle amoureux gagne en authenticité et en honnêteté. Tandis que ce phénomène, répandu au cinéma comme dans la vie de nombreux citadins, se confirme aujourd’hui. Certains tentent de banaliser ce genre de relation (Chronique d’une liaison passagère), d’autres jouent sur le vampirisme des autres (Challengers) et d’autres encore digèrent leurs vies passées pour donner une chance dans le futur (Past Lives).

Sans tomber dans le piège des romcoms, dont les clichés sont souvent synonymes de lourdeur, Two Lovers parvient à sublimer l’authenticité d’un émoi dans un récit qui n’est ni comique, ni romantique. Empreint d’une grande maturité, ce film transcende et nuance même la notion du mariage, qui ne constitue plus exclusivement l’apogée d’une relation amoureuse ou qui ne représente plus la stabilité dont on vante les bienfaits. Jusqu’au dernier plan, James Gray empoigne la douleur de chaque personnage et en extrait une douce amertume qui nous renvoie à la scène d’ouverture, où Léonard manque de s’ôter la vie. L’espoir peut enfin renaître, même s’il faut parfois renoncer à ses convictions pour vaincre ses démons. Un moment de douceur et d’égarement en cette fin de festival.

Two Lovers est présenté dans la sélection « Hommage James Gray ».

Bande-annonce : Two Lovers

Fiche technique : Two Lovers

De : James Gray
Année : 2008
Durée : 1h50
Avec : Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw, Elias Koteas, Moni Moshonov
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : Les Damnés, mange avec les loups

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Si la guerre est enracinée dans la nature humaine, la survie l’est encore plus. Sous ses faux airs de road-trip testostéroné, Les Damnés travestit intentionnellement le décor du western afin de nous immerger dans les limbes que traversent des soldats de l’Union. Passé sous le radar du trop-plein de la sélection cannoise au printemps dernier, son ascension au cœur de la compétition du festival de Deauville ne pourra que lui offrir toute la visibilité espérée. Est-ce pour autant une bénédiction ? Fruit d’une proposition expérimentale, le film possède des qualités visuelles et réflexives indéniables, mais il peine à exister dans le domaine de l’abstrait ou du sensoriel.

Synopsis : Hiver 1862. Pendant la guerre de Sécession, l’armée des Etats-Unis envoie à l’Ouest une compagnie de volontaires pour effectuer une patrouille dans des régions inexplorées. Alors que leur mission change de cap, ils questionnent le sens de leur engagement.

Passionné par la culture américaine, Roberto Minervini a commencé par braquer sa caméra vers le Sud profond, son lieu de domicile. Il oriente ainsi ses personnages vers cette prise de conscience qui jalonne ce qu’il nomme sa « trilogie texane », composé de The Passage, Low Tide et Le Cœur battant. Il poursuit dans la même logique avec The Other Side, qui évoque le paradoxe qui s’empare de plusieurs individus en marge de la société, quelque part entre la misère et le monde des enfers. Il n’est donc pas étonnant de trouver le réalisateur italien aux commandes d’une nouvelle itération de ses thématiques, cette fois-ci dans un film d’époque plutôt bien léché esthétiquement. La lumière redonne ainsi de plus en plus de couleurs aux personnages, comme pour les éclairer sur la réalité qui les rattrape.

Jusqu’au bout du monde

Le film ouvre sur le déchiquetage d’un cerf par des loups, un plan évocateur du symbolisme qui occupe chaque plan à venir. La mort est au centre de l’image et la nouvelle proie sera bientôt un petit contingent de tuniques bleues. Tandis que la guerre de Sécession bat son plein, le groupe de yankees évoluent plus à l’Ouest dans le Montana, sur des territoires encore inexplorés et hostiles à leur présence. Pour survivre, leur unité ne doit pas être compromise, mais à leur démarche boiteuse et à leur visage éteint, il leur faudra plus que du courage pour atteindre leur destination finale, quelque part à l’horizon. Pourtant, il ne sera pas question de leur point de chute mais plutôt du point de rupture que les Yankees vont devoir confronter. Pour y parvenir, les plans isolés écrasent rapidement le concept du « groupe » afin de traiter des individualités. Il ne s’agit plus de voir des soldats de l’Union, mais de reconnaître l’identité de l’Homme derrière les uniformes, d’où la composition hétéroclite du casting (historiens, artistes visuels, écrivains, éleveurs, pompiers). Tout cela a pour objectif de nourrir et d’incarner des personnages qui possèdent leur approche philosophique, voire spirituelle, sur le monde.

Loin du front, l’attention de Minervini se porte sur des hommes qui sont poussés à éveiller leur conscience de soi. Sans pour autant évoquer les enjeux de l’esclavage, ces derniers papotent au sujet de leurs croyances et autour de mauvais cafés qui leur servent également de bouillote. Leurs échanges n’ont rien de monologues conventionnels, on peut sentir de la spontanéité, un peu comme dans les lettres que les Poilus adressaient à leur famille. En l’absence de jugement divin, chacun cherche à faire la paix avec soi-même, avant que la neige ne les recouvre entièrement. Mais en sont-ils seulement capables ?

Les garçons sauvages

Par le choix des angles de caméra, notamment durant le second acte, dédié à une embuscade, le film de Minervini rejoint celui d’Alex Garland (Civil War) dans son approche du conflit. Son point de vue se détache des images de la guerre civile qui sont illustrées dans les manuels d’histoire. Une dizaine de minutes durant, les balles sifflent de tout part, sans que l’on puisse nettement identifier les assaillants et leur position. La caméra continue de rester au crochet de ces hommes qui rampent et se cachent. À moitié dévêtus, accroupis à même la terre, les ruisseaux ou le cadavre d’un compagnon, ils s’arment par réflexe, comme si les loups du début de film étaient venus les dévorer. Le cinéaste italien joue ainsi avec les distances, l’angle de sa caméra et son montage pour que les spectateurs puissent partager la même perte de perception du temps et de l’espace que ces fameux « damnés ».

Ces grands espaces ouverts pourraient bien devenir leur tombeau, mais certains sont prêts à négocier leur espérance de vie jusqu’au bout. Et il faudra se tâcher de sang pour cela. Voici vers quel genre d’impasse le film les conduit. Une impasse qui les oblige à se replier vers leur foi hésitante et la seule question qui compte pour eux, même après la mort : « pourquoi sont-ils ici ? » Leur engagement et leur patriotisme sont mis en déroute dès l’instant où ils ont perdu le droit de penser. S’ils ont beau se battre au nom de la liberté, le camp opposé en fait de même pour la sienne. Mais alors comment définir ce sens aveugle du devoir ? Et comment résoudre toutes ces problématiques, propres aux citoyens américains, quels qu’ils soient ?

Les Damnés joue sur le terrain glissant de l’expérimental, sans évoluer avec une narration nette et précise, pour que l’aura du décor et la détresse des personnages parlent d’eux-mêmes. Si l’exercice est assez séduisant dans un premier temps, il ne rattrape en rien un manque de rythme et d’harmonie dans ces contrées lointaines de l’Ouest. À force de vouloir surligner l’état mental des protagonistes et de l’Amérique en général ou encore de désacraliser l’approche de la guerre au cinéma, le film ne peut compter que sur des balles perdues pour atteindre son public. L’audace est à saluer, l’intention est à méditer.

Les Damnés est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Bande-annonce : Les Damnés

Fiche technique : Les Damnés

Titre original : The Damned
Réalisation et Scénario : Roberto Minervini
Musique : Carlos Alfonso Corral
Son : Ingrid Simon
Mixage : Bernat Fortiana Chico
Photographie : Carlos Alfonso Corral
Montage : Marie-Hélène Dozo
Coloriste : Natalia Raguseo
Producteurs délégués : Francesca Vittoria Bennett & Biliana Grozdanova
Sociétés de production : Okta Film, Pulpa Film avec Rai Cinema
Co-producteurs : Michigan Films
Pays de production : Italie, États-Unis, Belgique, Canada
Distribution France : Les Films du Losange
Durée : 1h29
Genre : Historique, Guerre
Date de sortie : 12 février 2025