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Edito : le cinéma comme réponse au 13 novembre 2015

Relever-la tête, croiser des visages, partager des solitudes : le cinéma comme réponse au 13 novembre 2015

Prendre la plume pour réagir à l’actualité brutale (ici celle du 13 novembre dernier) aura été mon credo comme journaliste. L’objectif était d’informer, de tenir à distance les événements, de les donner à comprendre, à analyser. L’objectivité, l’efficacité et la rapidité ont été mes maîtres mots pendant plus de deux ans. Lassée par d’impitoyables entretiens d’embauche (dont la perspective ne dépassait jamais le simple stage), j’ai délaissé ce métier pourtant si beau à mes yeux pour me tourner vers l’éducation. Là aussi il faut informer, prendre du recul, trier, donner à comprendre. Mais d’une autre manière certainement, avec un public parfois « piégé » dans des murs qu’il n’a pas toujours choisi de fréquenter. Avec le cinéma, j’ai découvert très vite une autre écriture, critique (mais pas forcément négative), qui se rangeait aussi du côté de l’objectivité. Pourtant, j’ai vite délaissé, là encore, cette forme objective pour lui préférer l’émotion. Ma sensibilité si souvent décriée me servait enfin à rendre hommage à des films qui avaient réussi à me toucher, à me transporter. Mes « dieux » à moi sont nombreux, ils s’appellent Almodovar, Scorsese, Sciamma, Blier, Farhadi, Panahi, Wenders, Anderson, Honoré, Dolan, Maïwenn, Kore-Eda, Miyazaki, Kurosawa, Brizé, Truffaut, Hitchcock, Corsini, Erguven, Audiard, Lanthimos, Eastwood, Tarantino, Gianolli, Bonnell, Satrapi, Haneke, Allen, Hansen-Love, Fox, Kubrick, Jeunet, Fillière, Jaoui, Gray, Jacoulot, Dupontel, Mouret, Lvosky, Bonello, Kechiche, Sautet, Garrel, Nicloux, Kusturica, Kar-Wai, Lynch, Yimou, Lubitsch, Carax, Resnais, Nichols, Murnau, Kolirin, Coen, Begnini, Jarmusch, Constanzo, Campion, Godard, Zhangke, Moretti, Welles, Ghobadi, Al-Mansour, Petzold, Visconti, Malick, ect…. Leur point commun ? Être de tous les coins du monde (ou presque) et réaliser des films avec les tripes. Ces « dieux »-là ne me forcent à aucune discipline (à part celle de les découvrir au fur et à mesure des films qu’ils portent à mon regard), à aucun rejet (puisque leur crédo c’est la diversité). En fait, ce ne sont pas des « dieux », ce sont des humains qui parlent à d’autres humains. Ils me proposent de « partager des solitudes », de sortir dans la rue pour aller au cinéma, de croiser des visages, de les voir rire ou pleurer. J’ai goûté à l’attente fébrile un soir d’avant-première, où chacun guette le visage de la star annoncée, mais aussi celle plus banale de ceux qui arrivent toujours en avance avant une séance. Avant d’accéder aux images des films pour lesquels nous nous déplaçons, d’autres images nous sont offertes, promotionnelles, consommables, joyeuses, friandes, gourmandes. Des images qui disent « revenez-vite ». On les oublie souvent au détour de la première image d’un film, celle qui sait ou non nous embarquer pour quelques heures.

Des films pour découvrir, comprendre l’autre

A propos d'Elly, d'Asghar Farhadi
A propos d’Elly, d’Asghar Farhadi

Aujourd’hui je reprends donc cette plume, en tant que rédactrice sur cinéséries et pour la première fois j’utilise la première personne du singulier, je m’identifie. Non pas par égocentrisme, mais parce que j’ai bien souvent vu les résistances s’écrire au cinéma, dans les livres, dans la vie aussi, pour avoir envie de le faire également, à mon échelle, sur mon clavier. Une actrice iranienne invitée cette année à Cannes a dit en peu de mots ce que je pensais : « en Iran, les femmes vivent dans des prisons, mais ce sont les femmes les plus libres que j’ai connu ». Prisonnières, mais libres ? Pourtant, brimées, détruites, assassinées et sans droit à la parole. Mais ce sont dans ces espaces confinés, on le sait, que nos forces se déploient le plus. L’Iran je l’ai découvert au cinéma, avec cette même actrice. Ce n’est pas le seul pays que j’y ai connu. Bien sûr, je n’oublie jamais de vivre et de rencontrer, car c’est encore important d’aller au dehors, d’observer et de ressentir vraiment. Mais ma résistance s’est souvent écrite au cinéma, où j’ai découvert qu’on pouvait aimer sans barrière, qu’on pouvait tuer sans raison aussi. Toute une palette d’émotions m’a été ouverte. Les films m’ont appris à mieux accepter la parole de l’autre, à l’entendre, à l’interroger. Parfois, ils m’ont montré que l’incompréhensible n’avait pas forcément de réponse. Parfois, les réponses m’ont déçue, révoltée ou apaisée. Je suis toujours sortie des bons films avec une opinion différente de celle que j’avais en entrant, ou du moins différente car l’indifférence me glace.

Une fragile bulle de bonheur…

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Tout sur ma mère, de Pedro Almodovar

C’est donc étrange la manière dont me sont arrivées les images du 13 novembre 2015. Des images que j’étais si habituée à voir dans des zones dites en « guerre » (comme nous le sommes désormais semble-t-il), et dans les films donc, ceux qui montrent une réalité, la fantasment ou l’exorcisent. Étrangeté d’images brutales qui ne m’ont pas parues étonnantes, mais surtout qui se sont d’abord détachées de moi. J’ai vu la colère, la tristesse et la peur. J’ai partagé tous ces sentiments. D’autant plus que des noms connus se sont ajoutés à ceux des inconnus tombés sous les balles. J’ai pleuré comme je l’avais si souvent fait au cinéma. J’ai pensé à ces mères en larmes, comme celle qu’a filmée Almodovar, sous la pluie et un parapluie multicolore, dans Tout sur ma mère. J’ai pensé à cette jeunesse sacrifiée que j’avais vu si souvent rire, déconner, s’ennuyer, se libérer, se révolter. J’ai vu les élans de solidarité, mais aussi ceux qui voulaient se distinguer en refusant l’émotion et en choisissant une raison personnelle, une opposition franche. Je me suis souvenue en voyant ces gens résister en allant boire un verre, à ceux que j’avais vu continuer à vivre dans une «bulle » fragile mais vitale en Israël**. Un film, encore.

La haine ?

Les Cowboys de Thomas Bidegain
Les Cowboys de Thomas Bidegain

J’ai voulu fermer ma porte, rester chez moi, prendre dans mes bras tous ceux que j’aime, croire que le monde allait périr. J’ai surtout eu envie de penser à tous ceux que j’avais vu se rapprocher malgré leurs différences. J’ai rejeté ce cinéma si idéaliste qui me disait que c’était possible. Et je me suis souvenue de ce père qu’on découvrira bientôt au cinéma et qui cherche sans répit sa fille partie rejoindre le Djihad***. Lui qui vivait enfermé dans sa petite communauté cowboy, quelque chose de violent s’abat sur son rêve. Pourtant, le film n’oublie pas l’espoir. Peu de films l’ont complètement rejeté d’ailleurs, même les plus apocalyptiques. Certains ont cru bon d’alerter, d’envoyer des électrochocs. On se souviendra longtemps de la métaphore de La Haine sur une société qui tombe, qui tombe et qui répète « jusqu’ici tout va bien ». Jusqu’à ce soir du 13 novembre 2015, où la chute, la seule qui compte, intervient. Comment ? Pourquoi ? La haine doit-elle trouver la haine en retour ? Parmi toutes les œuvres visionnées, j’aurai presque peur de chercher une réponse tant elle est diffuse, multiple. La mienne sera de choisir de retourner dans les salles, de pester quand on retire un film comme Made in France des cinémas. Certes, l’affiche, le sujet portent à confusion en ces temps « difficiles ». Mais une telle œuvre éclaire aussi, donne un nouveau faisceau à nos attentes. Ce n’est peut-être pas ce qu’on y cherche, certes.

« J’ai rêvé de planètes où le bonheur s’inspire, où rien ne disparaît sinon pour revenir »*

Le cinéma est aussi une féerie, un divertissement, une fraternité, un monde « où le bonheur s’inspire, où rien ne disparaît sinon pour revenir »*. Rapporté à l’échelle du rêve, le cinéma nous donne souvent le choix. On y voit notre passé, notre futur, notre présent, l’imaginaire. On détourne souvent les yeux, on s’indigne… Mais on s’émerveille aussi. C’est cette capacité-là que j’interroge souvent au cinéma : l’émerveillement. Celle aussi de ressentir autrement. Et je formule mes utopies, celles où l’on prend son temps, où l’autre est à explorer. L’autre qui nous ressemble et nous fait peur en même temps. Celui qui en à peine quelques jours peut devenir essentiel à nos vie. Il aura fallu une soirée à moins de dix hommes pour dévaster tout un pays, des intimités aussi. Et cette nuit-là, peinant à m’endormir, j’ai formulé un rêve à double tranchant, celui qu’un petit garçon fasse revenir tous ceux qui étaient partis si vite…. Les Revenants m’ont envahie toute entière et je me suis demandée quelle apparence j’aurai voulu leur offrir.

« Ceux qui restent »

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Arizona Dream, d’Emir Kusturica

Ce sont de nouvelles étoiles qui nous guident aujourd’hui, pour lesquelles on est à genoux quelques heures, peut-être toute une vie, mais pour lesquelles nous choisissons aussi de nous relever, « c’est ce qu’il/elle aurait voulu » se persuade-t-on. On voudrait pouvoir choisir sa mort, un peu comme dans Arizona dream, ce rêve-là avait des allures de réincarnation en tortue, de bain de vodka glacée, de scènes mythiques d’Hitchcock et de simplicité aussi. Pourtant, la mort nous surprend toujours, on a peine à décider quand c’est le bon moment, car il n’existe pas. La plus grande menace, c’est celle-là : qu’elle surgisse. C’est pour ça que j’ai décidé d’écrire, pour me souvenir que j’étais en vie, qu’on a écrit des livres sur les 1001 films à voir avant de mourir. Je n’aurai certainement pas le temps de tous les voir, car je repousserai toujours l’échéance, préférant me dire « je serai encore-là demain » pour les voir, pour rêver, pour rire ou pleurer. Pour les partager aussi. Et pour avoir la satisfaction après un film extraordinaire de pouvoir se dire « maintenant je peux mourir tranquille », j’ai vu ça.

Relever la tête, enfin …

Mais il y aura toujours une bonne raison de rester du côté de la vie. La preuve, tous les mercredis, de nouveaux films sortent comme autant de destins à partager. Comme autant de façons de voir le monde, de l’explorer. Parfois, il y a des répétitions, des trébuchements, des erreurs, des flops. Mais il y a aussi des surprises, des éclats et des perles qui s’inscrivent en nous. Une résistance factice me direz-vous et bouleversée par les plans d’une poignée d’hommes ce vendredi. J’appelle alors tous ceux qui le veulent et le peuvent à remplir de nouveau les salles de cinéma, à vibrer, à apprendre, à comprendre. J’espère croiser vos visages avant les séances, dans le noir, et aussi quand la lumière se rallume, voir cette petite lueur qui me relance dans la vie. Bref, voir vos visages ailleurs que sur les affiches-hommages aux victimes et pouvoir répondre un sourire à vos sourires, une larme à vos larmes. Les questions viennent, les analyses aussi. L’émotion reste pourtant intacte chez moi, car je laisse à ceux dont c’est le métier le soin d’analyser. Je vous ai partagé ma solitude, rien de plus. A bientôt dans les salles, dans la rue, avec mes critiques, mes découvertes… Relevons la tête, allons au cinéma !

*citation tirée d’une très belle chanson du groupe Ex Nihilo Vox
**The Bubble, d’Eythan Fox
*** Les Cowboys de Thomas Bidegain, sortie prévue le 25 novembre 2015
L’image en Une est tirée du film
Cinema Paradisio de Giuseppe Tornatore

Au Nom de toute la rédaction du site

 

Reporter/Rédacteur LeMagduCiné